09/06/2018

L’implication de Voltaire dans la vie politique genevoise : la révolte des Natifs

 

 

En l’an 1766, alors que les Patriciens, effrayés par la nouvelle stratégie des Représentants d’obstruction des élections au Conseil Général, appellent les Puissances Garantes à l’aide, un petit groupe de Natifs observe que les circonstances politiques se prêtent à ce que leur voix soit entendue. Mais qui sont les Natifs ? Descendants des Habitants, qui sont les étrangers ayant obtenu le droit de résider dans la cité genevoise contre paiement d’une taxe de séjour, parfois depuis trois générations, beaucoup d’entre eux descendent de ces protestants français ayant fui les persécutions qui suivirent la Révocation de l’Edit de Nantes en 1685. Caste inférieure, ils ne jouissent que de droits limités par rapport aux castes supérieures des Bourgeois, Citoyens et Patriciens. Ils n’ont pas de droits politiques (ni droit de vote, ni éligibilité), et leurs libertés économiques sont limitées (taxes spéciales, interdiction d’accès à certaines professions, obligation de vendre certaines de leurs productions uniquement aux Genevois et non à l’international, pas le droit de pêcher, etc.). Caste majoritaire, ils représentent entre les 2/3 et les 3/4 de la population des 25'000 habitants que compte Genève à cette époque.


En 1766, mécontents de leur sort, un petit groupe d’entre eux se décide à contacter Voltaire et à lui demander conseil et appui. Voltaire les reçoit, prend le temps de s’informer et leur accorde finalement son soutien, allant même jusqu’à considérer qu’il serait juste que le gouvernement leur accorde l’égalité civique. La rupture avec les Patriciens et les Représentants est donc consommée. Voltaire est à présent irrémédiablement dans le camp libéral en ce qui concerne Genève. Pendant ce temps, les délégués des Puissances Garantes (France, Berne et Zürich) sont arrivés à Genève. Voltaire écrit aux Natifs un document qui leur donne accès à ces délégués. Son plan est que les Natifs essaient de faire entendre leurs revendications auprès des Puissances Garantes aussi bien qu’auprès du gouvernement patricien et des Représentants, bien que ces derniers soient les plus réfractaires à leurs revendications qui touchent les privilèges de leurs castes (la caste des Bourgeois et celle des Citoyens). Les Natifs les plus rebelles commencent donc à tenir de discrètes réunions dans des tavernes où ils rassemblent de nouveaux partisans et y font la lecture de leurs premiers textes revendicatifs. Ils rencontrent les délégués des Puissances Garantes et le gouvernement patricien et leur formulent leurs souhaits les concernant. Ni les Puissances Garantes, ni les Patriciens, ne savent vraiment trop quoi faire des Natifs, mais, globalement, l’idée de les utiliser pour affaiblir les Représentants est présente. Le gouvernement hésite toutefois et se décide tout de même à les réprimer un peu. Il fait arrêter durant quelques jours l’un de leurs leaders, Auzière, marié d’ailleurs à la fille d’un Citoyen, et interdit leurs assemblées. Les Natifs traversent donc l’Arve pour se réunir en assemblée à Carouge (qui est hors de la juridiction genevoise).


A la fin de l’année 1766, les Puissances Garantes soumettent un projet de conciliation au Conseil Général pour résoudre la crise politique. Mais les Représentants obtiennent son rejet par le dit conseil. Furieux, les délégués se retirent avec plusieurs Patriciens à Soleure, où ils reformulent leurs propositions, qui sont à nouveau rejetées par les Représentants. La monarchie française juge alors qu’il est inacceptable que de simples bourgeois citadins s’opposent ainsi à elle. En 1767, ses troupes encerclent la cité et établissent un embargo. Plus aucune marchandise ne parvient à Genève par voie de terre. Mais la cité n’en souffre pas tant, s’approvisionnant par voie maritime (une collecte de soutien est tout de même lancée au niveau international pour soutenir les Genevois et Rousseau, depuis l’Angleterre, y participe). Au contraire, le Pays de Gex, où réside Voltaire, est violemment impacté par le blocus. Voltaire imagine alors une manière de concilier la cause des Natifs et la sienne propre : il va construire une cité concurrente à Genève qui lui assurera un approvisionnement permanent à Ferney et qui servira de base de repli aux Natifs genevois en cas de défaite politique. Ce sera le port de Versoix. Profitant de son amitié avec le Principal Ministre d’Etat de Louis XV (c’est-à-dire son premier ministre) Etienne-François de Choiseul, il obtient des fonds publics de la monarchie pour développer Versoix.


Entretemps, le gouvernement patricien a fait de nouvelles concessions. En 1768, un édit de pacification est accepté en Conseil Général. Une commission mixte, comportant des Représentants et des Patriciens, et visant à mettre par écrit un code des lois du régime genevois, est créée. Nous verrons que son échec aboutira à de grands événements qui feront trembler encore davantage l’oligarchie. Mais en 1768, l’édit met fin à la crise politique entre Représentants et Patriciens. Par ailleurs, l’édit accorde aux Natifs un libre accès aux professions. Mais en 1768, bon nombre de Natifs souhaitent à présent davantage que cela et réclament l’égalité civique. Le mouvement des Natifs ne disparaît donc pas, au grand dam des Représentants. En 1769, le lobbying des Représentants auprès des Patriciens permet d’obtenir le rétablissement des limitations d’accès aux métiers pour les Natifs. En réaction, les Natifs multiplient les rencontres au sein de leurs cercles (ancêtres des clubs, eux-mêmes ancêtres des partis politiques) et de nombreux incidents ont lieu entre Natifs et Bourgeois ou Citoyens. En 1770, les Natifs rassemblent des armes et des munitions et Patriciens, Bourgeois et Citoyens craignent un soulèvement armé. A présent alliés, Patriciens et Représentants organisent une prise d’armes pour mater les rebelles. Au son du tocsin, les troupes patriciennes et les milices des Citoyens et des Bourgeois, aidés des Natifs loyaux au régime, se déploient dans toute la ville. Partout, les Natifs rebelles sont désarmés, arrêtés et emprisonnés. Trois d’entre eux sont abattus pendant leur neutralisation. Certains Bourgeois appellent à marcher sur Ferney pour en finir avec Voltaire, considéré comme le principal protecteur des Natifs. La défaite du premier mouvement des Natifs est donc totale. Leurs leaders sont bannis à jamais hors de Genève et les Natifs rebelles ne sont libérés qu’à condition de prêter serment de soumission aux Patriciens. La révolte des Natifs prend fin. Pour le moment.


Assistant à la débâcle de ses protégés, Voltaire est doublement vaincu : son ami, le duc de Choiseul, est en disgrâce auprès du Roi, et la cité de Versoix ne reçoit plus un sou. Son plan de repli pour les Natifs est donc avorté. Les exilés et leurs familles débarquent alors chez lui, en quête de son soutien. Que va faire Voltaire ? Immédiatement, il accueille les exilés dans son château et élabore un plan de secours. C’est à Ferney même, sur ses terres, qu’il bâtira une nouvelle cité, loin de l’oligarchie patricienne. Alors que des centaines d’émigrés Natifs genevois affluent pour fuir la répression, Voltaire leur construit des maisons et, à 76 ans, se fait entrepreneur. Il lance sur ses fonds une entreprise de soierie, de tuilerie et, surtout, d’horlogerie (une branche où la main d’œuvre genevoise des Natifs trouvera à s’employer utilement). Entre 1770 et sa mort en 1778, Voltaire devient le banquier des émigrés genevois, il leur fournit les matières premières nécessaires à leurs entreprises, négocie les termes de leur présence en terre française, leur obtient des avantages fiscaux, exporte leurs produits à travers la Turquie, la Russie, le Maghreb, l’Amérique et les pays européens, ouvrant des filiales et vendant à son vaste réseau aristocratique. Protecteur de Ferney et du Pays de Gex, il accomplit sa vision d’une cité idéale de libre commerce et de tolérance, où vivent en paix protestants genevois et catholiques français. Ainsi, si le premier mouvement libéral genevois visant à établir l’égalité civique, a été mis en échec par la répression armée de l’oligarchie, Voltaire a su, par toute son habileté, sauver une partie d’entre eux et leur offrir une nouvelle vie, plus digne. Il vivra parmi eux jusqu’à sa mort, la même année que Rousseau, en 1778.


Mais ce n’est que le début. En 1782, quatre ans après sa mort, 20 ans après la condamnation du Contrat Social de Rousseau, battront les tambours de la révolution. Mais c’est une autre histoire.



Adrien Faure

 

 

 



Bibliographie introductive


-
BRANDLI Fabrice, « Introduction aux Propositions à examiner pour apaiser les divisions de Genève » in Les œuvres complètes de Voltaire 1764-1766, The Voltaire Foundation, Oxford, 2018, p.173-196.

- CHAPONNIERE Paul, Voltaire chez les calvinistes, Editions Perrin, Paris, 1936, p.165-265.

- CHERBULIEZ Joel, « Voltaire et les Natifs de Genève » in Bibliothèque universelle de Genève, Tome 23, 1853, p.441-462.

- DAVIDSON Ian, Voltaire en exil : les dernières années 1753-1778, Editions du Seuil, Paris, 2007, p.209-299.

- GAY Peter, “Geneva : Calvin’s three cities” in The Poet as Realist : Voltaire’s Politics, Princeton University Press, New York, 1965, p.185-238.

- GRAHAM Gargett, “Geneva and Voltaire : the social and political element” in Voltaire and protestantism, The Voltaire Foundation, Oxford, 1980, p.205-224.

- TROUSSON Raymond, « A Ferney et ailleurs » in Voltaire, Editions Tallandier, Paris, 2008, p.603-615.

 

 


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