31/03/2018

Rémy Poix : À quoi sert une idéologie ? L'exemple du féminisme

 

Je publie aujourd'hui un texte de Rémy Poix, dont la lecture m'avait intrigué. J'espère qu'il vous intéressera aussi. AF

 

 

Tout d'abord, il est important de noter que, si je n'adhère pas à l'idéologie féministe, je ne suis pas pour autant un conservateur ni un réactionnaire, et je serais bien honteux si jamais on me rangeait du côté de ceux qui proposent qu'on revienne à une inégalité de Droit homme/femme. Je suis très clairement un progressiste, dans le sens où il est évident pour moi que les hommes et les femmes doivent avoir la liberté de faire ce qu'il leur plaît, sans distinction aucune de genre, pas plus que de « race », de religion ou de je-ne-sais-quoi d'autre. D'ailleurs, je suis d'une génération et d'un milieu social où l'égalité homme/femme semble aller de soi, où les femmes de ma génération sont nées comme moi dans une situation où l'égalité de Droit est devenue peu ou prou une réalité (déjà effective ou tout au moins largement en cours d'acquisition), et dans un milieu socio-culturel où l'égalité homme-femme et la liberté de chacun, dans les rapports de genre comme dans le reste, est une valeur acquise. Il en est de même pour la majorité des gens de ma génération et de la suivante, en témoigne par exemple la proportion importante de femmes qui font des études supérieures, comme dans mon master où elles sont les deux tiers.

Les femmes ont aujourd'hui le droit de pratiquer n'importe quel métier, et qui plus est, elles en ont les moyens techniques, la plupart des métiers ayant largement diminué en termes de labeur physique. Et pourtant, nombre de métiers sont encore largement sous-représentés en termes de nombre de femmes qui les pratiquent. Selon le féminisme actuel, cela serait à mettre sur le compte des discriminations, qui elles, malgré les droits acquis, persistent dans les représentations et les pratiques, empêchant les femmes de s'épanouir où elles le souhaitent. Les discriminations, qui sont dues à des valeurs et des représentations, se traduiraient donc sur le marché, par une « consommation » ségrégationniste de la part des employeurs sur le marché du travail. La meilleure preuve de ces discriminations étant que même lorsque les femmes ont accès à ce marché de l'emploi, elles restent moins rémunérées que les hommes. Le structuralisme explique donc ainsi que cette persistance des discriminations s'explique par la présence d'habitus, lesquels habitus surpassent les individus en leur faisant intérioriser sans s'en rendre compte des normes et des usages, qu'ils transmettent ensuite dans le temps. Ainsi, les hommes favoriseraient sans même s'en rendre compte leurs congénères masculins au détriment des femmes. Les femmes également, d'ailleurs (Bourdieu, 1998). Seulement voilà, cette preuve n'en est pas une.

Aux Etats-Unis par exemple, l'économiste Diana Furchgott-Roth (Furchgott-Roth, 2010) a montré qu'en réalité, si les femmes sont moins rémunérées que les hommes, ce n'est qu'en moyenne ; et ceci est dû au fait qu'elles ne travaillent que depuis les années 70-80, donc qu'elles ne font autant d'études supérieures que les hommes que depuis ce temps-là, donc elles sont pour le moment moins diplômées en moyenne. Enfin, les choix qui sont faits de travailler à temps plein ou à temps partiel varient entre les hommes et les femmes, notamment au moment de la conception des enfants, diminuant pour les deuxièmes leurs chances de progresser dans la hiérarchie d'entreprise ou d'obtenir des avancements. Mais à qualification égale, à ancienneté égale et à temps de travail cumulé équivalent, la différence est inférieure à 2 %, c'est-à-dire négligeable. Et d'ailleurs les rémunérations hommes/femmes des seules dernières générations sont tout à fait comparables entre elles, les générations nées avant les années 70-80 faisant nettement creuser l'écart. La théorie des habitus est donc invalidée par les faits. Sans aller jusqu'à des considérations évolutionnistes et des explications remontant jusqu'au paléolithique (comme le font la docteur en philosophie Peggy Sastre dans son livre « La domination masculine n'existe pas » (Sastre, 2015), ou encore l'évolutionniste Jared Diamond dans son essai « Pourquoi l'amour est un plaisir » (Diamond, 2000), on peut tout de même montrer assez facilement que historiquement parlant, les droits limitant les possibilités pour les femmes d'accéder au marché du travail sont très récents. Ils datent au mieux de la révolution industrielle, et en France ils datent très précisément de la Révolution française, qui est peu ou prou contemporaine à cette révolution industrielle. D'ailleurs la condition des femmes du siècle des lumières, par exemple, semblait tout à fait équivalente à celle des hommes, en particulier au sein de l'aristocratie. Et d'après la médiéviste Régine Pernoud, les femmes du moyen-âge ont même eu le droit de vote en France jusqu'en 1498 ; celles d'entre elles qui possédaient des fiefs ont pu siéger aux États Généraux jusqu'en 1789 ; et une part non négligeable des régents du moyen-âge ont été des régentes (Pernoud, 1980). De tels exemples seraient nombreux, je ne m'étends pas plus.

En fait, la loi n'a interdit aux femmes de prendre leur indépendance vis-à-vis du marché du travail, que depuis qu'elles ont eu les possibilités techniques de le faire : avant la révolution industrielle, bien peu de femmes auraient été tentées de pratiquer la plupart des métiers requérant la force physique des hommes. Avec l'invention et le développement des machines, les femmes ont eu accès à des métiers qui leur étaient jusqu'alors inaccessibles ; les corporations qui existaient et qui avaient peur de cette nouvelle concurrence de main d’œuvre ont alors fait en sorte que le pouvoir politique leur accorde des monopoles, en restreignant l'accès des femmes à ces métiers qu'ils considéraient comme « les leurs » depuis toujours. Le mouvement politique féministe a donc été nécessaire au XXe siècle, afin de « rétablir » une égalité de Droit, et de permettre aux femmes d'obtenir leur indépendance financière et politique, et donc, économique (égalité de Droit votée par une large majorité d'élus masculins, d'ailleurs). Mais, ce mouvement pourrait alors sembler inutile aujourd'hui, étant donné que cette égalité de Droit est acquise, et que la volonté de lutter contre les discriminations se heurte à la non-existence de ces mêmes discriminations. Et pourtant, alors que cette égalité de Droit est aujourd'hui acquise, le féminisme n'a jamais été aussi présent, tant en termes de valeurs que de représentations. De même, en face, les discours machistes (voire réactionnaires) des hommes de certains milieux et métiers à forte majorité d'hommes sont bel et bien une réalité. Et si ces discours ne trouvent pas d'effets dans les discriminations, alors comment se fait-il qu'ils soient tout de même tenus ? Quelle est leur fonction ? Quelles sont les fonctions de ces discours féministes et machistes qui s'opposent et s'affrontent dans le verbe, sans pour autant apparaître dans les faits ?

Le choix et ses limites

Si l'arbitrage d'un choix ne peux d'évidence pas être imputé à la seule rationalité de l'acteur, à « l'homo œconomicus », en revanche le choix ne peut pas être imputé non plus à son absence totale de rationalité. Même si les habitus existaient et influaient sur les choix des individus en amont de ceux-ci, il nous faudrait tout de même comprendre comment cela se produit, et comment se fait le passage éventuel d'un habitus à un autre. Or, sur ce point Bourdieu ne nous apprend pas grand-chose, si ce n'est en nous proposant de lui faire confiance pour nous révéler quels sont ces habitus qui font nos actes sans que nous ne nous en rendions compte. Et il oublie au passage que la préconisation de supprimer volontairement tel habitus de notre comportement, deviendrait alors lui-même un autre habitus, celui de la culpabilisation individuelle des pratiques inconscientes (c'est ce qui m'amène d'ailleurs à cette si grande méfiance vis-à-vis du féminisme et du structuralisme, puisque cette culpabilisation m'a amené à une passivité et à une soumission qui m'ont valu au final de subir, sans réagir, la maltraitance que m'infligeait mon ex-femme).

Au cours des débats qui ont eu lieu pendant les cours consacrés à cette thématique, j'avais parmi d'autres, émis l'hypothèse qu'on choisit toujours. Ce à quoi une autre étudiante m'avait rétorqué un exemple vécu de harcèlement, et qui l'avait poussée à démissionner de son travail. Cependant, si elle, avait fait ce choix, en revanche d'autres, qui subissaient le même harcèlement, n'avaient pas fait le même choix qu'elle, et étaient tout de même restées dans cette situation. La question du choix est donc cruciale : qu'est-ce qui fait que certains, face à une même situation, vont la subir, quand d'autres vont facilement s'en extraire ? Or, même si la passivité face à un harcèlement peut s'expliquer par la présence d'un habitus, en revanche cela n'explique pas, alors que tous les acteurs s'en rendent compte en même temps et de la même manière – ce qui était le cas dans cet exemple – pourquoi certains ont tout de même continué à subir le harcèlement quand d'autres sont partis.

Pour expliquer cela, le sociologue Bernard Lahire considère qu'il existe plutôt une pluralité des schèmes d'action, parmi lesquelles chaque acteur sélectionne l'un ou l'autre en fonction de la situation, donc en fonction de son expérience (bien que pas toujours consciemment puisqu'il s'agit toujours d'habitus). Ainsi, l'intérêt de Lahire ne porte pas tellement sur l'habitus lui-même, mais plutôt sur les deux moments qui l'encadrent en amont et en aval : l'incorporation d'un côté, l'activation de l'autre. L'acteur « puise dans les actions du passé les éléments de réponse adéquats aux problèmes du présent » (Lahire, 1998). Ainsi, quand bien même il existerait des habitus, l'acteur effectuerait tout de même un choix, un arbitrage, conscient ou inconscient, entre une pluralité d'habitus, acquis par l'expérience. Ainsi les individus qui continuent à subir sont ceux qui, par leur expérience, pensent que cela vient d'eux et qu'ils peuvent inverser la situation, ou bien alors qu'ils peuvent convaincre la personne à l'origine du harcèlement de changer, voire pensent que la situation serait encore pire pour eux s'ils partaient. Bref, cela relève d'un arbitrage individuel, subjectif, et relatif autant à la situation qu'à l'expérience de chacun. Mais si Lahire nous explique comment nous arbitrons et passons ainsi d'un habitus à l'autre, comment nous les acquérons et les activons, cela ne nous explique pas pour autant comment naissent ces habitus. Quel va être le premier acteur à les acquérir et à les activer, et à partir de quoi ?

Arbitrage et identité

Le sociologue François Dubet propose une explication : pour lui, tout acte a besoin d'une justification. Et cette justification, c'est l'idéologie, basée sur une représentation. Il ne s'agit donc plus d'habitus, et il n'y a plus intériorisation, mais adhésion volontaire et plus ou moins consciente à une identité. Or, selon lui, l'identité n'existe qu'en vertu de l'opposition eux/nous, et la définition de soi nécessite la désignation d'un adversaire : « le conflit renforce le sentiment d'appartenance des individus et par conséquent, leur intégration, leur identité. » (Dubet, p113). Il précise même que « il n'est pas indispensable que chaque groupe possède des adversaires réels pour être en mesure d'en inventer. » et que « les mouvements identitaires, ceux qui font de l'identité un enjeu et une ressource, ne prennent pas naissance là où l'identité va de soi » (idem). Pour Dubet, l'expérience sociale se présente donc comme un travail d'intelligence spontanée du social, dans lequel les acteurs ont besoin d'expliquer et de justifier leurs actes, donc d'élaborer une logique qui explique et légitime ces actes aux yeux des autres : « L’objet d’une sociologie de l’expérience sociale est la subjectivité des acteurs. Cette sociologie compréhensive exige le double refus de la stratégie du soupçon et de la naïveté, de l’image d’un acteur totalement aveugle ou totalement clairvoyant. La position choisie repose moins sur un postulat ontologique, relatif à la condition humaine, que sur une nécessité de méthode, car la subjectivité des acteurs, la conscience qu’ils ont du monde et d’eux-mêmes, est le matériau essentiel dont dispose le sociologue de l’action. » (Dubet, p98) Ainsi, Dubet donne, dans une vision interactionniste de la sociologie, l'entier libre-arbitre à l'acteur, tout en rendant ce libre-arbitre parfaitement subjectif, et donc parfaitement dépendant des valeurs et représentations. Mais en plus, il fait de la représentation et de l'idéologie une nécessité pour l'acte d'arbitrage, afin que celui-ci soit justifié. Ainsi l'idéologie n'est autre qu'une simple justification de ce choix qui est fait, sans nécessairement besoin que cette justification relève d'une vérité factuelle ni même logique.

Appliqué au féminisme, nous comprenons alors pourquoi cette idéologie nécessite un ennemi, par exemple la « domination masculine » (dont l'existence est peu vraisemblable), ou bien la « discrimination salariale » (dont j'ai montré qu'elle n'était pas significative), afin de créer une identité au sein de groupes de femmes progressistes. La proposition de Dubet expliquerait ainsi pourquoi l'accusation de discrimination n'existe que depuis que les femmes ont justement le droit d'exercer l'emploi qu'elles veulent : ainsi elles ne se sentent pas seules dans un métier encore composé d'une majorité d'hommes, elles se représentent qu'elles ont avec elles l'ensemble de la cause féminine, qu'elles en sont en quelque sorte des « flambeaux », des « précurseures ». Elles ne le font pas uniquement parce qu'elles apprécient ce métier, mais également « pour la bonne cause », parce que ce métier est un monde de « machos », monde qu'elles ont pour mission de rééquilibrer, sinon numériquement, du moins idéologiquement parlant. Qui plus est, cette idéologie s'inscrit la plupart du temps dans une ambition « révolutionnaire », qui permettra de mettre fin à une « domination » millénaire, alors qu'en réalité la révolution les précède, et qu'elle est technique. Idem, parallèlement, le machisme de certains hommes de ces métiers est davantage prononcé lorsque les femmes sont peu nombreuses, et les hommes ne se disent pour ainsi dire jamais « menacés par la suprématie des femmes présentes en grand nombre dans leur métier » lorsque celles-ci sont largement majoritaires depuis toujours. C'est uniquement lorsqu'il y a un changement, l'introduction d'une variation qui laisse prévoir une évolution jusqu'à un bouleversement, que les résistances apparaissent, comme autant de protection collective contre ce changement qui menace l'équilibre historique tel que représenté. C'est le principe du conservatisme. Et, parallèlement à l'ambition révolutionnaire des femmes minoritaires, ce conservatisme peut devenir « réactionnaire » lorsqu'il propose de retourner à un passé fantasmé, alors toujours représenté comme bien meilleur et mieux ordonné.

Ainsi, avec Dubet l'idéologie acquiert une fonction. Machisme et féminisme seraient ainsi finalement les deux revers d'une même médaille, de la même fonction, activée différemment selon la circonstance, chez des individus souhaitant chacun de leur côté ne pas se sentir seuls et œuvrer pour la bonne cause. Et ce, sans nécessaire besoin de vérifier la solidité des concepts ou la véracité des faits présentés. Leur sensation de solitude ou de discrimination au sein de leur métier est une représentation, qu'ils créent en sélectionnant les critères de classification qui vont faire d'eux une « minorité », et les faire ainsi adhérer à l'identité qui y correspond. Dès lors ils ne font pas qu'agir, ils prennent part à un conflit ; ils ne font pas qu'arbitrer, ils se défendent.

Idéologie et innovation sociale

De son côté, le sociologue étasunien Robert Merton s'est intéressé à la marginalité dans une optique fonctionnaliste. Selon lui, l'attitude de rébellion ou de contestation a une fonction sociale, parce qu'elle permet l'innovation. Les individus qui se sentent marginalisés sont ainsi incités à recréer une nouvelle société fondée sur d'autres valeurs. Se sentant déjà exclus de la conformité sociale (les marginaux s'approprient cette marginalité), ils ont moins peur du qu'en-dira-t-on et peuvent prendre davantage de risques. Si en plus ils considèrent leurs choix comme une mission s'inscrivant dans un dessein qui les dépasse, alors ils se donnent encore davantage de moyens pour y parvenir. Et selon Merton ils en deviennent ainsi les plus importants porteurs d'innovation de nos sociétés (Merton, 1965). Ainsi les femmes qui se sont récemment investies dans un métier et se sentent minoritaires dans celui-ci sont très souvent également plus facilement à même d'y apporter d'autres innovations, parce que « déjà habituées » à être considérées (ou à se considérer elles-même) comme des « marginales ». En revanche, Merton n'est pas interactionniste mais fonctionnaliste, pour lui la fonction transcende l'individu, au même titre qu'un habitus. Cela revient donc à nier une part de la subjectivité des individus, et on peut en effet se demander si l'idéologie est acceptée volontairement par l'acteur, ou bien si celle-ci transcende les individus. Cette transcendance est-elle absolument nécessaire pour pouvoir attribuer une fonction à l'idéologie ?

Selon Mark Granovetter ce n'est pas le cas, et même lorsqu'il y a une fonction apparemment involontaire, voire même parfois contradictoire entre la norme adoptée et la subjectivité de l'individu, cela peut s'expliquer ainsi : « Les modèles que nous allons présenter postulent que la variation des normes et des préférences à l'intérieur du groupe en interaction est le déterminant principal des situations finales observées. Ces modèles permettent ainsi de comprendre, même dans leurs versions les plus simples, pourquoi certaines situations finales collectives peuvent être paradoxales – c'est-à-dire apparemment contradictoires avec les intentions des individus qui les ont suscitées – ; ce que l'on ne peut faire tant que l'on suppose que les situations collectives reflètent les normes, qu'elles soient anciennes ou nouvelles, de la plupart des participants à l'action collective. » (Granovetter, 2008, p116) Mark Granovetter nous explique ainsi que ce ne sont pas tant les normes qui sont importantes pour expliquer l'innovation (donc pas les habitus), mais plutôt la variation de celles-ci. Or, cette variation a lieu au départ chez des individus qui sont déjà plus enclins que les autres à développer une innovation (par exemple ceux qui se considèrent comme des marginaux), puis elles sont transmises à d'autres groupes par des relations de connaissance, avec des personnes situées dans d'autres réseaux d'amis ou collègues, ou familiaux.

Les réseaux d'amis représentent des liens forts, et les connaissances des liens faibles ; et ce sont surtout les liens faibles qui permettent la diffusion d'une innovation d'un réseau à un autre (tels des ponts), donc d'un marginal à un autre, jusqu'à-ce que ces marginaux soient suffisamment nombreux (parce que présents dans des réseaux différents, voire à la fois dans des domaines très divers), pour convaincre à ce moment-là des individus a priori moins enclins à prendre des risques (et qui n'adoptent les innovations que lorsque suffisamment de leurs amis proches les ont déjà adoptées, et ainsi testées et vérifiées). Or, si nous continuons dans le sens de Granovetter, nous voyons que l'idéologie pourrait justement constituer l'un de ces liens faibles qui permettent aux individus de faire le lien entre une innovation apparue dans un autre réseau, un autre secteur, un autre milieu social. « Si quelqu'un qui a la même idéologie que moi a pu y arriver dans tel ou tel réseau, je dois moi aussi pouvoir y arriver dans le mien ». Dans le cas des femmes, cette idéologie véhiculée leur permet individuellement de prendre le risque de se lancer dans un métier où elles sont seules ou minoritaires, en s'identifiant à d'autres exemples de femmes ayant réussi, bien que dans d'autres réseaux, voire dans d'autres domaines n'ayant rien à voir avec le leur. Mieux, l'idéologie constituerait ainsi une sorte de lien « très faible », puisque les individus n'ont même pas besoin de se connaître pour adhérer à la même idéologie. Et ce, de manière autant spatiale que temporelle : par exemple ces femmes peuvent ainsi s'identifier à d'autres femmes qu'elles ne connaissent même pas, s'étant battues il y a longtemps, lors de précédentes générations, pour obtenir légitimement des droits, ou à des femmes se battant loin de chez elles pour défendre des droits encore non acquis là-bas. Ainsi une idéologie commune, portée par des individus présents dans des réseaux distants, dans le temps et dans l'espace, et qui se connaissent personnellement ou non, permet de véhiculer des innovations dans des milieux et des groupes très divers et peu connectés entre eux. L'idéologie est alors l'une de ces connexions, l'un de ces « ponts » entre les réseaux.

Dans ce cas précis du féminisme, il s'agit d'une idéologie qui fut utile politiquement, et dont les revendications ont été a priori acquises, mais qui est ainsi réutilisée et réactualisée, réactivée, en vue de cette nouvelle fonction d'innovation, pour laquelle elle n'a pourtant pas au départ été conçue. Parallèlement, le machisme active une identité conservatrice d'hommes soi-disant menacés non pas seulement par une nouvelle concurrence, mais par un genre tout entier. La solidarité a alors lieu là où elle n'avait pas lieu d'être auparavant, générant une identité apte à engager une résistance à l'innovation et la nouvelle concurrence, et ainsi à tenter de décourager les nouveaux candidats (bien que cette concurrence ne soit pas nécessairement féminine pour autant ; mais il faut bien un ennemi commun et « identifiable »). 

 

Rémy Poix 

 



Bibliographie

Bourdieu, La domination masculine, Seuil 1998. 
Diamond, Pourquoi l'amour est un plaisir : l'évolution de la sexualité humaine, Gallimard 2000.
Dubet, Sociologie de l'expérience, 1994 Furchtgott-Roth, Testimony of the gender gap, 2010.
Granovetter, Sociologie économique, Seuil 2008. 
Lahire, L'homme pluriel, les ressorts de l'action, 1998. 
Merton, Éléments de théorie et de méthode sociologique, Plon 1965. 
Pernoud, La Femme au temps des cathédrales, Stock 1980. 
Sastre, La domination masculine n'existe pas, Anne Carrière 2015. 

 

12:57 Publié dans Féminisme | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

22/03/2018

Entretien avec Brice Touilloux : Salariat, autoentrepreunariat et socialisme

 

 

Je me présente rapidement. Par le passé, j’avais déjà répondu à deux séries de questions d’Adrien Faure sur ce blog. Je m’appelle Brice Touilloux, j’ai 28 ans, j’habite Lausanne et je suis médecin au CHUV. J’ai milité à la Jeunesse Socialiste Genevoise de 2012 à 2014. Je suis membre du Parti Socialiste Suisse et de la Jeunesse Socialiste Suisse depuis 2012. Je me définis moi-même comme marxiste fortement attaché à la dialectique, donc usant au maximum de la critique. D’origine sociale précaire, je suis maintenant dans le méandre des classes intermédiaires.

 

 

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AF. Pourquoi faudrait-il abolir le salariat ?

 

La question est très large et pourrait même mériter une thèse entière, un livre entier. Pour faire simple et direct, le salariat est la représentation matérielle (en argent) de la soumission de personnes à d’autres. Les travailleur-euse-s salarié-e-s se présentent chaque jour sur leur lieu de travail pour produire de la richesse, dont seulement une partie de la totalité produite leur reviendra sous forme de salaire. Le salariat est une forme de spoliation de la rétribution de la force de travail. Il induit un rapport de force entre celui qui « donne » du travail face à celui qui se fait voler sa force productive pour rétribuer le « donneur » de travail. Dans l’économie capitaliste, tout salaire est forcément inférieur à la richesse produite, car sans cela le capitaliste ne reçoit pas de retour sur son investissement. C’est quasiment mécanique et cela peut se faire de manière très indirect pour les salariés de l’État, qui peuvent augmenter la productivité des autres travailleurs ou bien maintenir un équilibre instable pour éviter toutes révoltes populaires désavantageuses pour les capitalistes.

Cependant, l’abolition du salariat seulement sous sa forme classique n’est pas un objectif absolu qui permet de mettre fin à l’exploitation de l’Homo Sapiens par l’Homo sapiens. Nous remarquons qu’avec des formes de salariat cachées, sous la dénomination de « autoentrepreneur » (via Uber, etc.), des personnes sont totalement exploitées et ne maîtrisent pas leur travail. Elles deviennent exploitées de manière similaire dans les faits par un groupe de capitalistes qui leur volent une partie de leur force de travail. La différence tient sur le renouvellement de cette capacité productive (ex : la voiture) qui est à la charge de l’ « autoentrepreneur salarié » puisque les capitalistes ne possèdent plus de machines. Ils conservent cependant les capitaux et la capacité de connexion permettant à l’autoentrepreneur de produire de la richesse. D’une certaine manière, nous nous retrouvons dans une situation qui ressemble bien plus au XIXe siècle avec des ouvriers engagés de manière ponctuel sans avenir, travaillant parfois avec leurs propres outils. La suppression seule du salariat n’est utile donc que dans la perspective d'un autre modèle de propriété de l’ensemble de l’économie et de la machine mise au service de connexion entre humains.

 


AF. Imaginons une révolution prolétarienne socialiste. Les entreprises sont saisies par les prolétaires qui exproprient ainsi les propriétaires actuels de ces entreprises. Peux-tu envisager à ce moment-là la possibilité d’une économie de marché dont les acteurs seraient tous des coopératives autogérées par les travailleurs ? Un tel modèle, non planiste, te semble-il acceptable ?



Ces questions sont à la fois essentielles dans notre réflexion politique et à la fois difficiles à répondre. Comme à chaque fois, on ne peut pas écrire une ligne directrice postrévolutionnaire. La société socialiste qui suivra la révolution prolétarienne sera fortement influencée par le processus révolutionnaire. Les révolutionnaires réaliseront une convergence de luttes qui élargira grandement leur base idéologique (féminisme social, etc.). Il est probable que le dénominateur commun de ce groupe soit le fait d’être salarié (comprenant les futurs « autoentrepreneurs » généralisés). La classe salariée aura donc acquis une expérience politique incroyable qui lui amènera une forte conscience, une maîtrise de la culture au sens large (connaissance, technique…). Par cette immense expérience et conscience, la classe salariée imaginera des précisions pour l’économie, pour lesquelles il est difficile de répondre aujourd’hui dans notre système capitaliste quasi-hégémonique.

A ce jour, il me semble cependant peu imaginable la persistance d’une économie de marché dans une société collectivisée, avec ou sans planisme. Une telle société sera mise en place après un rejet de l’exploitation capitaliste, un rejet de la misère (économique, patriarcale, culturelle) généralisée. Dans le processus de lutte révolutionnaire victorieux (ce qui n’est pas rien), la classe salariée majoritaire va se rencontrer et se parler. Une telle collaboration et unification empêchera la mise en concurrence des travailleurs après la révolution. Ainsi je ne vois pas une économie de marché sans concurrence entre travailleurs, entre entreprises, entre consommateurs. Après une révolution prolétarienne, le fameux prolétariat se rend compte qu’il a davantage d’intérêt (en tant que classe et individus) à collaborer avec les travailleurs qu’à se mettre en concurrence.

 

 

AF. Reprenons mon modèle d’économie de marché composé à 100% de coopératives autogérées instauré après une révolution prolétarienne socialiste. Si certains travailleurs souhaitaient devenir des autoentrepreneurs, cela serait-il acceptable ? Et si certains travailleurs préféraient se salarier pour certains de ces autoentrepreneurs plutôt que de travailler dans une coopérative autogérée, cela serait-il acceptable ?

 

Il m’est difficile de répondre à cette question car, comme marxiste, je suis une logique dialectique qui part du concret, du réel, du vécu des masses et de ses expériences. Par conséquent, ma réponse se fera dans un domaine théorique sur un système que je vois comme utopique et libertaire.

Par respect pour le processus de réflexion et parce que cela va aussi dans la formation d’idées politiques, je vais amorcer une réponse. Ce modèle que tu décris, Adrien Faure, me semble irréalisable car il omet l’expérience, la conscience acquise, etc… (cf. la réponse précédente).  Mais considérons que ce système existe et que mes prédictions soient fausses. Dans une société collectivisée un travailleur peut effectivement devenir autoentrepreneur, il s’auto-collectivise car il n’y a normalement plus de forme d’exploitation par des sociétés de services de connexion. On peut imaginer un individu qui devient autoentrepreneur sans exploiter qui que ce soit (dans l’ensemble du système) car il a remarqué qu’une activité dans un tel domaine pourrait aider la collectivité. On peut même imaginer que la fameuse société collectivisée l’aide un peu pour qu’il initie cette charge.

Par contre, je ne vois pas de travailleur devenir salarié. La future société devra nettement diminué les antagonismes de volonté de direction et supprimera l’acceptation de la domination de la classe salariée, qui n’existe d’ailleurs plus.  On peut imaginer un travailleur ne voulant peu prendre initialement de décision dans la coopérative, il en fait partie mais participe peu à la prise de décisions. Ces exemples pourraient prédominer juste après la mise en place de la société décrite, notamment par des ex-salariées qui ont peu participé au processus révolutionnaire. Cependant, avec le temps et l’expérience acquise, dans les futures conditions de travail, ce travailleur de la coopérative « préférant le salariat » participera aux décisions.

 


AF. Vois-tu une des convergences possibles entre libéralisme et socialisme ?

 

Il y a eu et il y a des convergences entre libéralisme et socialisme. La révolution française bourgeoise, qui portait les premières idées libérales, n’a pu se faire qu’avec le soutien des classes les plus basses, les plus exploitées. Les convergences peuvent avoir lieu sur un plan analytique de la situation, cependant les libéraux retiennent souvent une individualité propre qui ne résulte pas des conditions environnantes et des expériences. Ainsi l’ordre établi (et l’ordre futur d’une véritable société libérale) est un ordre naturel des choses qui rend à l’individu ce qu’il a et mérite. L’État n’est plus là pour « fausser » le jeu. C’est souvent à ce point du débat que la division se crée. Le socialisme scientifique refuse l’existence d’une nature humaine, d’un essentialisme individuel et d’une culture propre séparée des rapports de production et d’exploitations. Le libéralisme veut donner une liberté absolue à l’individu sans lui donner les conditions matérielles, culturelles, symboliques et sympathiques. Le socialisme va jusqu’au bout dans la poursuite de la Liberté individuelle et de groupe car il réunit les conditions pour pratiquer la liberté.

Une convergence peut parfois ressortir sur le rôle de l’État sur le plan théorique. L’État brimant la liberté de l’individu pour le libéral est le même État bourgeois qui maintient l’équilibre d’exploitation capitaliste. Sans être l’objectif final et unique des socialistes, la chute de l’État bourgeois est un objectif socialiste car cet État a été fait par la bourgeoisie et pour la bourgeoisie. Il respecte ses règles, sa culture, sa volonté. La convergence de la critique contre l’État scissionne donc sur la question « à qui sert l’État ? ». De plus, les socialistes veulent récupérer l’État pour le transformer en un État ouvrier faible dépérissant chaque jour.

 


AF. Marx a lu Adam Smith et David Ricardo pour développer ses thèses. Les marxistes contemporains devraient-ils lire Smith et Ricardo en plus de Marx ?

 

Les grands leaders théoriciens marxistes actuels ont tous intérêt à lire Ricardo ou Smith. Cependant je ne pense pas que chaque marxiste doit passer par ces lectures. Marx et Engels étaient des dialecticiens hégéliens. Par conséquent, ils ont écrit par rapport aux théories existantes qui les précédaient mais également par rapport à leurs contemporains. Chacun de leur écrit cite de longs passages des théories adverses et les expliquent de manière claire. Même si elles sont considérées comme impossibles, une critique en prenant comme axiome l’existence des théories adverses est faite.

Le marxisme est trop souvent résumé à quelques écrits de Marx (le Manifeste du Parti Communiste écrit avec Engels, quelques textes comme Salaire, prix et profit et parfois Le Capital) et surtout à des écrits après Marx le faisant parler. L’idéologie marxiste est un tout qui doit inclure les écrits après Marx et les expériences politiques du XXe siècle. Cependant, une lecture plus élargie des textes de Marx permet de mieux comprendre son analyse et vision globale du capitalisme. Plutôt que lire Ricardo, il faut lire Marx ou Engels qui expliquent Ricardo et émet une critique.

 


AF. En tant que marxiste, que penses-tu de l’anarchisme socialiste ?



L’anarchisme socialiste a été majoritaire au sein du mouvement ouvrier durant le XIXe siècle. Il a été porteur de grands espoirs pour la classe ouvrière. En ceci, je respecte l’anarchisme socialiste.

L’anarchisme socialiste porte un projet global et final quasiment similaire au mien, je les respecte donc pour cela. Ils recherchent également une société qui aura aboli l’exploitation de l’homo sapiens par l’homo sapiens. Leur idéal est une société socialiste. Pour aller vers ce projet, les anarchistes voient l’État bourgeois comme un oppresseur extrêmement important et désirent donc son abolition immédiate après la révolution. Pour moi, ils sous-estiment terriblement la force du capitalisme et surtout de sa classe : la bourgeoisie. Le capitalisme est le système économique dominant depuis plusieurs siècles et la bourgeoisie domine le monde entier. S’il était si simple de le renverser, le socialisme serait déjà en place. Un processus contre-révolutionnaire sera forcément présent après une révolution par la classe salariée. Même si celui-ci sera marginal, il sera présent et nécessitera une organisation via un Etat ouvrier faible. De plus, pour poser les toutes premières bases de la société socialiste, il faudra reprendre les restes de structure de l’État bourgeois et en faire cet Etat ouvrier faible. L’Etat existe aujourd’hui dans les faits, il ne peut disparaitre en un jour, il faut plus de temps au vu de son actuel rôle social. Le dépérissement de l’état ira de pair avec la construction du socialisme et l’effacement du capitalisme productiviste.

Dans sa lutte, l’anarchisme socialiste fait une trop grande part aux possibilités individuelles de changement. Il attribue trop de capacités à l’organisation de quelques individus convaincus et bien organisés et ne prend pas assez en considérations les conditions objectives environnantes. En tant que marxiste, je fais une analyse qui part davantage du vécu, de l’expérience et des conditions objectives.

Pour conclure, j’ai une grande sympathie pour l’anarchisme socialiste et j’aimerais au fond de moi qu’ils aient raison. C’est par mon analyse critique que je conçois leur projet comme voué à l’échec.

 


AF. Envie d’ajouter quelque chose ?

 

 

Nous aurions pu parler davantage de la morale, qui est un sujet qui me passionne. L’origine de la morale, ce qu’elle peut porter, ce qu’elle peut devenir, est un sujet passionnant autant pour les libéraux que les marxistes selon moi. J’avais exposé la force de cette morale sur les dérives de la social-démocratie en parlant de la « théorie des gens du bien », où l’idée d’un bien immatériel utopiste prend le dessus sur l’analyse scientifique politique. L’action politique change ainsi et n’a aucune base solide.

 

 

 

 

 

 

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10/03/2018

Auto-analyse de Mai 68 : la Longue Marche du marxisme au libéralisme

 

 

L'année 1968 fut marquée par un ensemble d'événements de révolte et de contestation qui toucha un grand nombre de pays différents tels que les États-Unis, le Brésil, le Mexique, le Japon, l'Allemagne, la Belgique, la Suède, la Pologne, la Tchécoslovaquie, l'Espagne, l'Italie, ainsi que certains pays d'Afrique1. De ce fait, il s'agit d'un ensemble d'événements contestataire éminemment transnational, puisqu'il se déroule la même année sur plusieurs continents. Le caractère transnational des événements soulève la question de leur interconnexion et de leur diffusion, ainsi que la question de savoir comment les acteurs contestataires ont perçu et appréhendé cette diffusion des révoltes.

 

Dans ce travail de recherche, je m'intéresse à la perception de la diffusion des événements de révolte en mai 68 par les leaders militants du mouvement contestataire parisien. Je m'y intéresse, d'une part, dans une perspective synchronique, ou horizontale, en cherchant à savoir comment la diffusion des événements de révolte internationaux survenant durant l'année 1968 est perçue et interprétée par ces leaders militants. D'autre part, je m'y intéresse dans une perspective diachronique, ou verticale, en cherchant à savoir quels sont les événements de révolte ou de contestation passés qui resurgissent, par inspiration ou mimétisme, dans les discours des leaders militants, lors des événements de révolte de l'année 1968, et qui participent ainsi à construire leur interprétation et leur conception des événements dans lesquels ils sont impliqués.


Le cas d'étude de ce travail de recherche est limité aux principaux acteurs contestataires parisien. Le cas parisien présente l'avantage de s'être déroulé dans un contexte francophone et d'avoir ainsi amené à la production d'une littérature primaire et secondaire en langue française.
La méthode employée consiste en l'analyse des discours des leaders du mouvement contestataire. A travers l'analyse de leurs discours, je me demanderai quelles sont les références à des événements de révolte internationaux contemporains à ceux qui se déroulent en mai 68 en France, c'est-à-dire à d'autres mouvements sociaux, étudiants ou ouvriers, de contestation se déroulant hors des frontières nationales françaises. Je me demanderai aussi quelles sont les références à des événements passés (antérieurs à l'année 1968) de contestation, ou de révolution, auxquelles les leaders du mouvement contestataire parisien font appel dans leurs discours, et comment ces références sont employées pour justifier ou interpréter les événements de 1968. Je me demanderai aussi si ces références, contemporaines ou passées, ont changé dans les discours des principaux acteurs militants avec le temps, postérieurement, ou si elles sont restées identiques. Les acteurs du mouvement contestataire étudiés sont les suivants : Daniel Cohn-Bendit (1945-), Alain Geismar (1939-), Jacques Sauvageot (1943-2017), Alain Krivine (1941-), Serge July (1942-) et Daniel Bensaïd (1946-2010). Cette sélection ne prétend, bien évidemment, pas être exhaustive, mais elle intègre néanmoins des représentants des principales tendances organisées qui composaient le mouvement contestataire parisien de mai 68 : le Mouvement du 22 Mars, l'Union Nationale des étudiants de France (l'UNEF), le Syndicat National d'enseignement supérieur (SNE Sup) et la Jeunesse Communiste Révolutionnaire (JCR, trotskyste).

 

1. Les discours des leaders militants pendant Mai 68


Jacques Sauvageot


Lors des événements de mai 1968, Jacques Sauvageot a 25 ans et dirige l'Union Nationale des étudiants de France (UNEF), dont il est le vice-président. Cette citation représente bien la vision qu'il a du mouvement étudiant contestataire parisien à ce moment là : « Je crois donc que les événements extérieurs ont trouvé un écho, ici, en France. D'ailleurs, les mouvements étudiants sont fatalement internationaux et le mouvement français est sensibilisé à tout ce qui se passe dans les universités du monde entier2. » Il semble en effet que d’après lui un grand nombre de contestations en cours dans divers parties du monde sont présentes dans l’esprit des membres du mouvement contestataire parisien. Géographiquement proche de la France, il cite l'attentat contre le leader étudiant allemand Rudi Dutschke3 comme un événement qui a influencé les acteurs du mouvement. Ailleurs en Europe, il cite les mouvements de révolte italiens et grecs4. Dans l’Occident non européen, il mentionne les événements de révolte étudiantes aux États-Unis5 comme sources d’inspiration. Plus éloigné géographiquement et culturellement, il mentionne les mouvements de révolte en Amérique latine6. Par contre, la lutte des communistes nord-vietnamiens, dans le cadre de la guerre du Vietnam qui les opposent à l’armée américaine et à leurs alliés sud-vietnamiens, n’inspirent pas, selon lui, la catégorie des étudiants, mais plutôt celle des lycéens7. Il cite par ailleurs comme anti-modèle, comme modèle-repoussoir, ce qu’il appelle « les socialismes existants8 », c’est-à-dire l’Union des Républiques Socialistes et Soviétiques (URSS) et les autres pays de l’est de l’Europe intégrés au bloc soviétique. L'interprétation des événements de révolte de l'année 1968 que fait Sauvageot est donc résolument internationaliste, puisqu’il fait référence à des luttes du monde entier et qu'il les intègre au sein d'une même dynamique internationale.


Sur le plan des références historiques, selon lui, les événements de mai 68 sont la réalisation des aspirations du mouvement étudiant actif durant la Libération9 (en 1945) et pourraient mener à une transformation de la société analogue à celle que la France connut avec la révolution de 1789
10. Mais son modèle historique de référence, auquel il associe le mouvement de mai, est plutôt celui de l’expérience des soviets russes de 1917, c'est-à-dire l'expérience de la démocratie des conseils qui advint avant la prise du pouvoir par le parti bolchevik11. Sauvageot affirme d’ailleurs que cette expérience russe des soviets de 1917 rappelle « l’héritage des révolutions françaises du XIXe siècle12 ».


Daniel Cohn-Bendit


Lors des événements de mai 1968, Daniel Cohn-Bendit a 23 ans et est le leader du Mouvement du 22 Mars. Comme Sauvageot, Cohn-Bendit établit une similarité entre les luttes et les objectifs des différents mouvements étudiants contestataires européens
13. Il ne voit aucun modèle ni dans Cuba14, ni dans les pays dits, dans le vocabulaire de l’époque, du « tiers monde ». Interrogé à ce sujet, il affirme d'ailleurs que « le socialisme n'y existe pas véritablement15 ». De manière encore plus tranchée, il ajoute que : « Du fait que les pays du tiers monde dépendent des pays industriellement avancés, c'est une erreur fondamentale de dire que la révolution peut partir d'eux. (...) Nous avons toujours pensé que la révolution ne pouvait se faire qu'à partir des pays économiquement développés16. » Cohn-Bendit semble donc avoir une approche occidentalo-centrée : il s’identifie dans les luttes étudiantes européennes et pense que la révolution, qui fera émerger le modèle de société idéale, adviendra nécessairement en Occident, et non dans un pays non occidental.


Cohn-Bendit est plutôt avare de modèles ou de références historiques qui inspireraient selon lui le mouvement contestataire. Tout au plus fait-il une référence au mouvement ouvrier d'avant l'année 1920, en rejetant par ailleurs tout événement inspiré par le marxisme ou le léninisme durant cette période antérieur à 1920
17.


Alain Geismar


Lors des événements de mai 1968, Alain Geismar a 28 ans et dirige le Syndicat National d'enseignement supérieur (SNE Sup), dont il est le secrétaire général. Son interprétation des événements de mai est plutôt tranchée, comme on peut le voir dans la citation ci-après : « C'est la première fois qu'une lutte révolutionnaire de cette ampleur se manifeste dans un pays économiquement développé, intégré dans un système capitaliste renforcé par le Marché commun. Nous n'avons aucun modèle de référence. Ni les Soviétiques, ni les Cubains, ni les Chinois, ni les Yougoslaves, ni les Tchèques ne se sont jamais confrontés à pareille situation
18. » Geismar rejoint ici, et sur la base du même argument de la différence de niveau de développement économique, Cohn-Bendit dans le rejet des modèles non occidentaux comme sources d'inspiration du mouvement de mai.


Sur le plan des références historiques, il a une position symétrique à celle qu’il a, concernant les événements de contestation contemporains, et proche de celle de Cohn-Bendit. Pour lui, les événements de mai sont historiquement exceptionnels, car comme il le dit : « J'ai été extrêmement frappé par les structures de double pouvoir qui ont commencé à se créer – et que je tiens pour exemplaires, si elles ne font pas encore tache d'huile - dans quelques entreprises remises en route par les travailleurs au service des grévistes. C'est un phénomène tout à fait extraordinaire, qui ne s'est pas produit en 1936 au moment des grandes grèves, ni en 1947 en France, ni au cours des révolutions antérieures dans la plupart des pays. C'est extrêmement rare
19. » Chez Geismar domine donc une lecture exceptionnaliste des événements.


2. Les discours des leaders militants juste après Mai 68


Daniel Cohn-Bendit


Entre juillet et décembre 1968, Cohn-Bendit revient sur les événements de mai 68 dans un livre :
Le gauchisme : remède à la maladie sénile du communisme20. Il y mentionne les liens d'inter-influence entre les mouvements contestataire espagnol, américain, allemand, japonais, italien et français21 : « Berkeley, Berlin, Tokyo, Madrid, Varsovie, la rébellion étudiante est contagieuse22 ». Il y décrit un processus de diffusion de la révolte partant de Berkeley aux États-Unis en 196423, puis allant à Berlin24 en Allemagne, Strasbourg25, et enfin, Paris.


Sur le plan historique, il invoque comme modèles les événements historiques suivants : la Commune de Paris de 1871, les révolutions russes de 1905-1917, la révolution espagnole de 1936, et le soulèvement hongrois de 195626. Par rapport au discours qu'il tient en mai 68 même, on peut observer que Cohn-Bendit maintient une perception de la diffusion de la révolte centrée sur l'Occident et les pays de l'est de l'Europe, sans mentionner l'Amérique latine ou l'Asie.


Alain Geismar (et Serge July)


Alain Geismar semble avoir modifié sa perception des événements de mai lorsqu'il écrit, en août 1968, avec Serge July et Erlyn Morane, la première partie de l'ouvrage Vers la guerre civile27. Alors qu'en mai 1968 il rejetait les modèles de la Chine communiste et de l'URSS, trois mois plus tard, il écrit : « Toute perspective révolutionnaire, toute stratégie révolutionnaire en France, doivent unir de manière créatrice les traditions de lutte du peuple, et les principes théoriques du marxisme combattant. Cette fusion créatrice, elle s'appelle en Chine maoïsme, elle s'est appelée en URSS le léninisme. Ici, elle est encore à effectuer28. » Il mentionne encore plusieurs fois la Chine communiste comme un exemple29,30,31. Il fait aussi référence à la lutte des Nord-vietnamiens contre les Sud-vietnamiens et leurs alliés américains32,33, aux guérillas latino-américaines34, et plus particulièrement aux guérilleros de Bolivie35, et à la guérilla urbaine nord-américaine36, dont le mouvement des Noirs américains37. Le mouvement de mai français s'intègre selon lui au sein d'une constellation transnationale de mouvements révolutionnaires, qu'il qualifie « d'offensive prolétarienne mondiale38 ». Cette identité, ou du moins la convergence, de ces luttes internationales est bien exprimée à travers cette formule : « Le [Front National de libération du Sud Vietnam] prend pour le peuple vietnamien et par là même pour tous les peuples du monde en lutte contre l'ennemi de classe, l'initiative politique et le pouvoir de la transformation des luttes du monde39 ». Pour lui, la réussite de la lutte nord-vietnamienne est tout autant une victoire pour les luttes en Europe de l'ouest ou en Amérique du Nord. Pour Geismar, il y a donc un grand mouvement révolutionnaire transnational interconnecté, au moins sur le plan des objectifs des luttes et des intérêts défendus, qui sont ceux, selon lui, on l'a vu, de la classe prolétarienne.


Sur le plan des références historiques, Geismar inscrit d'abord le mouvement de mai à la suite des luttes pour l'indépendance en Algérie40. Alors qu'auparavant il rejetait le modèle cubain, il mentionne à présent la révolution cubaine de 1953-1959 comme un modèle41. Il mentionne aussi comme modèle les soulèvements ouvriers de 1917 à 1920 en Europe en ces termes : « De 1917 à 1920, une nouvelle phase historique commence dans les pays capitalistes. Les forces du prolétariat prennent l'offensive. (...) Un grand espoir traverse l'Europe, que l'année 1920 réduira à l'état de déception : si la guerre civile s'achève victorieusement en URSS, la Commune de Berlin, la Commune de Turin, les grèves de masse en Autriche, en France, sont écrasées42. » Comme on peut le voir, Geismar a passablement évolué depuis le mois de mai dans les références qu'il invoque. A l'origine adepte d'une lecture exceptionnaliste des événements de mai, trois mois plus tard, il inscrit le mouvement dans une perspective internationaliste où les événements du mai français seraient partie prenante d'un mouvement révolutionnaire international s'étendant à plusieurs continents et traversant une longue histoire et tradition de luttes ouvrières.


3. Les discours rétrospectifs des leaders militants


Jacques Sauvageot


En 2010, revenant sur les événements de mai 68, Sauvageot affirme, rétrospectivement, l'existence d'une continuité et d'une convergence des luttes en mai 68 entre les mouvements contestataires allemand, italien, nord-américain, japonais, français et tchécoslovaque43. Il ajoute aussi qu'à cette époque : « Face aux guerres coloniales et impérialistes (Algérie, Vietnam, notamment), aux tentatives de défense et de renforcement de l'hégémonie des blocs constitués autour des États-Unis d'Amérique et de l'URSS, nous affirmons notre engagement dans le camp du progressisme et de l'anti-impérialisme44. » Comme on peut le constater, Sauvageot a modifié son interprétation des événements par rapport au discours qu'il tient en mai 68. L'accent est à présent mis sur une continuité des luttes entre l'Europe, les États-Unis et le Japon, et les références à l'Amérique du sud ne sont plus présentes. Dans le même temps, la guerre du Vietnam est condamné, mais n'appartient plus à la même séquence de luttes. On peut donc dire que Sauvageot a abandonné sa conception internationaliste des événements.


Daniel Cohn-Bendit


En 2008, revenant sur les événements de mai 68 dans l'ouvrage Forget 6845, Cohn-Bendit mentionne le fait qu'en mai 1968 il faisait « des références aux États-Unis46 » et parlait « des réformes universitaires en invoquant l'Allemagne47 ». Il affirme avoir été « très influencé par la contre-culture américaine48 » et raconte d'ailleurs à ce propos : « J'étais allé en 1964 aux États-Unis pour participer au festival de jazz de Newport où explosaient cette effervescence, ce renouvellement culturel. (...) Toutes ces chansons de révolte, de contestation de l'Amérique ! Tout cela est parfaitement inconnu en France49. » Pour Cohn-Bendit, l'origine du mouvement du mai français est donc à trouver dans la contestation apparue aux États-Unis et en Allemagne. Et il pointe son rôle dans la diffusion de ces révoltes : « Je transmettais aussi, c'est vrai, une culture de la révolte internationale sans pour autant faire de l'internationalisme bête et méchant ! C'était entre la révolte culturelle, la révolte en Allemagne, la révolte aux États-Unis50. »


Sur la diffusion internationale des luttes en mai 68, il affirme : « Nous vivions au rythme de Berkeley, de Berlin, de Paris, de Rome, de Budapest, puis de Prague. C'était un monde de révoltes, différentes mais connectées. (...) [A Varsovie], les étudiants voulaient la démocratie, la liberté, le capitalisme même ; mais nous étions en connivence dans nos discussions sur la révolte anti-autoritaire. Nous fonctionnions à la même fréquence sur la révolte contre l'autoritarisme et la morale du communisme. Pour eux, c'était la politique, mais aussi le jazz qui était importants !51 » Comme on peut le voir ci-avant, l'accent est mis sur deux zones géographiques : d'une part les États-Unis et l'Europe de l'ouest, et d'autre part l'Europe de l'est. D'une part, une révolte pour la liberté des mœurs face à une société conservatrice, d'autre part, une révolte contre l'autoritarisme politique et les libertés civiles.


Si les révoltes en Europe de l'ouest et en Europe de l'est semblent donc, selon lui, faire partie du même ensemble d'événements, il y inclue aussi la lutte des Nord-vietnamiens, mais plutôt sur un plan symbolique : « La guerre du Vietnam mobilisait parce que c'était le symbole de la société capitaliste qui opprimait le peuple vietnamien (...). Mais même si ça peut paraître compliqué, 68 ne part pas de là. Le mouvement émerge comme un mouvement, je ne dirais pas de vie privée, mais en tout cas comme un mouvement qui veut d'abord mettre en avant l'autonomie et les choix de vie des individus52. » Il n'y a pas continuité ou convergence des luttes entre mouvements de révolte occidentaux et armée nord-vietnamienne, tout au plus inspiration. D'ailleurs, il adopte une position critique sur cette source d'inspiration en fait pas si pertinente que cela selon lui : « D'autres partent à la défense du Vietnam du Nord sans être trop regardant sur le stalinisme de Hô Chi Minh53. »


Dans la même optique, il reconnaît la révolution culturelle chinoise comme une source d'inspiration pour une partie du mouvement de mai, mais elle ne lui apparaît pas comme un modèle positif : « Là où l'aberration commence, c'est quand les groupuscules cherchent à répondre à la question du type de société propice à l'actualisation de cette liberté. Dans la gamme des propositions politiques, on a la révolution culturelle chinoise, et tant pis pour les millions de Chinois qui ont disparu !54 » Il tient le même discours critique concernant l'inspiration que jouait Cuba pour certains : « D'autres encore défendent le régime de Cuba sans sourciller sur la question des libertés55. »


Sur le plan des modèles historiques ayant inspiré la partie du mouvement de mai dans lequel il se reconnaissait, il mentionne un ensemble de références historiques libertaires : « Et puis vous avez les libertaires comme nous, bien sympathiques mais dont le programme politique se résume à 1936 ou 1917. 1936, c'est l'autogestion en Catalogne ; 1917 c'est la révolution russe. Pour les conseils ouvriers, la référence était ceux de 1956 à Budapest. Autrement dit, c'est l'histoire revue à l'envers, de la pure identification avec les perdants des révolutions d'antan56. » Toutefois, ces références historiques importe peu à Cohn-Bendit, car rétrospectivement il voit le mouvement de mai comme un mouvement indépendant de ces références. Pour lui, en effet, la révolte de mai est une révolte pour la liberté des mœurs : « Donc, le début des années 68 est en réalité, et avant tout, une révolte pour la vie quotidienne, la musique, le rapport entre les hommes et les femmes, la vie, la sexualité, la libération. C'est cela qui fait 68...57 » Comme on peut le constater, il ne voit donc pas de continuité entre le mouvement de mai et des luttes historiques ouvrières ou des révolutions.


Serge July


En 2007, Serge July revient sur les événements de mai 6858. Il semble avoir modifié la compréhension qu'il avait des événements en août 1968, lorsqu'il signait avec Geismar
Vers la guerre civile. En effet, quand on lui demande en 2007 ce qu'il reste de mai 68, il affirme : « Le divorce de Nicolas Sarkozy. (...) Qu'un président de la République puisse divorcer. » Il semble donc rejoindre l'analyse rétrospective de Cohn-Bendit selon laquelle le mouvement de mai est une révolte pour la liberté des mœurs. Par ailleurs, modifiant son interprétation d'août 1968, il affirme que la diffusion des événements de mai se fait à partir des États-Unis : « 68 c'est mondial. Ça commence aux États-Unis, au début des années 60. (...) Il faut plutôt parler des sixties que de mai 68 en particulier. » Tout en restant dans une lecture internationaliste, il donne à présent une place prépondérante, comme source originelle du mouvement mondial de contestation, aux États-Unis. Enfin, il invoque comme autres sources d'inspiration du mouvement de mai : « La musique. Johnny Halliday. Le jazz. La nouvelle vague. Le nouveau roman. C'est ça les révolutionnaires de 68. » On est bien loin là de l'interprétation d'une offensive mondiale prolétarienne révolutionnaire.


Alain Krivine


En mai 68, Alain Krivine avait 27 ans et dirigeait la Jeunesse Communiste Révolutionnaire (JCR), une organisation trotskyste qu'il avait fondé avec Henri Weber après avoir été expulsé du Parti Communiste. En 2006, il revient sur les événements59. Dans ses écrits, il rappelle l'inter-connexion des mouvements de révolte européens en mentionnant l'aide directe que recevait les membres du mouvement contestataire français de la part de leurs homologues belges, suisses, allemands et luxembourgeois60. Il rappelle aussi l'influence des luttes du « peuple vietnamien » sur le mouvement61.

 

Sur le plan des références historiques, il inscrit les événements de mai dans une continuité historique comprenant : le Front Populaire62, les luttes pour l'indépendance de l'Algérie63, la Révolution des Oeillets au Portugal, l'arrivée au pouvoir des sandinistes au Nicaragua, la grève de novembre et décembre 1995 en France64.


Daniel Bensaïd (et Alain Krivine)


En 2008, Daniel Bensaïd, qui était actif au sein de la JCR en mai 68, revient, avec Alain Krivine, sur les événements de mai dans l'ouvrage
1968 : fins et suites65. Bensaïd inscrit le mouvement du mai français dans une continuité historique internationale comportant « la guerre d'Indochine, le printemps tchécoslovaque, l'essor du mouvement national palestinien après la guerre des Six jours, la rébellion des étudiants polonais, un soulèvement quasi planétaire de la jeunesse66 », ainsi que dans une séquence de révoltes se suivant successivement dans l'année 1968 : l'offensive du Têt par le Front National de libération du Sud Vietnam, le Printemps de Prague et l'insurrection à Mexico67. Il note par ailleurs la convergence entre les luttes en Europe de l'ouest et celles en Europe de l'est68. Mais pour lui, mai 68 est essentiellement, en France, une grève générale d'ampleur ainsi qu'une jonction entre le mouvement ouvrier et le mouvement étudiant. A noter que l'existence d'une telle jonction en mai 68 reste discutable et discutée69. Bensaïd a donc une interprétation internationaliste du mouvement de mai, qu'il inscrit dans une continuité historique de luttes ouvrières.


4. Synthèse analytique sur les discours des leaders militants


Sur l'étude historique des discours des leaders militants de mai 68

 

L'analyse des discours des leaders militants du mouvement contestataire de mai 68 a une portée démonstrative limitée. Le discours d'un leader militant sur les mouvements contestataires de 1968 n'est évidemment pas du même type que celui d'un observateur extérieur appliquant une méthode d'observation se voulant scientifique et cherchant à respecter une neutralité axiologique face aux phénomènes empiriques qui l'entourent. Au contraire, les leaders militants sont émotionnellement et axiologiquement fortement impliqués dans les événements dont ils parlent. Leur perception des événements de 1968, de leur diffusion sur le plan international, est donc inévitablement très influencée par cette implication directe. C'est pourquoi, une recherche d'objectivité exigerait, dans le cadre d'une étape supplémentaire à cette recherche, que l'on compare cette perception avec des données recueillies par des observateurs extérieurs moins investis.


Les discours analysés s'étalant entre le mois de mai 1968 et l'année 2008, on peut se demander si l'implication émotionnelle et axiologique des acteurs de mai 68 se réduit avec le temps et si leur compréhension des événements en 2008 est davantage objective qu'en 1968. Bien que cette hypothèse d'une corrélation entre distance temporelle avec les événements et gain en objectivité semble intuitivement attirante, elle n'est en fait pas si évidente que cela. L'interprétation des événements passés n'est en effet pas seulement un enjeu de connaissance pour les historiens, mais est aussi un enjeu de luttes politiques, idéologiques et identitaires. Comme le dit Bensaïd : « Les soixante-huitards se sont fait prématurément historiens. Ils profitent, ils prospèrent, ils ressassent, et font la roue70. » Publiquement associés à ces événements, l'interprétation des événements de mai 68 par les anciens leaders militants représente un enjeu pour la construction de leur propre identité politique, idéologique, publique, et médiatique, qui leur permet de se positionner dans le champs politique. Ainsi, les leaders militants de mai 68 étaient certes totalement impliqués dans les événements en 1968, mais l'interprétation qu'ils en donnent publiquement par la suite, rétrospectivement, implique aussi un investissement émotionnel et axiologique.


L'implication émotionnelle et axiologique des acteurs étudiés est encore plus problématique quand on aborde les références historiques qu'ils mentionnent pour expliquer et/ou interpréter les événements de mai 68. Ces références historiques sont en effet le reflet de leur interprétation subjective des événements. Elles ne sont pas le résultat d'une observation de ce qui les entoure (de ce qui est), mais d'une analogie entre ce qui les entoure (de ce qui est) avec des événements qui ne les entoure pas (de ce qui a été). La perception subjective de la diffusion des événements de révolte à travers le temps nous en apprend en fait surtout davantage sur la perception qu'ont les acteurs des événements dans lesquels ils sont impliqués et sur comment ils souhaitent que ces événements soient perçus par leur public.


La perception de la diffusion des événements de révolte en mai 68


En mai 68, il y a un point d'accord entre les différents leaders militants : il existe une convergence des luttes des mouvements contestataires étudiants en Europe qui s'inscrivent dans une même continuité de révoltes. Néanmoins, pour Sauvageot cette convergence s'étend au-delà de l'Europe, elle intègre aussi des luttes extra-européenne, en Amérique latine. Sauvageot a donc une vision plutôt internationaliste des événements de révolte de l'année 1968. A l'opposé, Cohn-Bendit et Geismar voient les événements de révolte en mai 68 comme uniquement occidentaux. Sur le plan des références historiques, Sauvageot mentionne plusieurs références, alors que Cohn-Bendit et Geismar rejettent toute référence historique. En mai 68, on peut donc observer deux interprétations des événements de révolte. D'une part, une interprétation plutôt internationaliste, qui voit une diffusion des luttes en Europe et au-delà en Amérique latine, et qui inscrit ces luttes dans une continuité historique avec d'autres événements de révolte, ouvriers notamment. D'autre part, une interprétation occidentalo-centrée et exceptionnaliste, faisant de mai 68 un moment de rupture historique.

 

Juste après les événements de mai 68, Geismar, écrivant avec Serge July, a modifié son interprétation des événements. Il les inscrit dans une chaîne d'événements plus large comprenant les révoltes d'Amérique latine, de Chine, du Vietnam, adoptant ainsi une lecture internationaliste de la diffusion des événements. Sur le plan des références historiques, il place les événements de mai 68 au sein d'une histoire longue des luttes ouvrières. Cohn-Bendit aussi a modifié partiellement son interprétation des événements. S'il parle toujours d'une contagion des événements de révolte plutôt circonscrite aux pays occidentaux, car il mentionne aussi le Japon, et ne défend donc pas une interprétation internationaliste des événements, sur le plan des références historiques il inscrit les événements de mai 68 au sein d'une histoire des soulèvements libertaires, abandonnant ainsi sa lecture précédente exceptionnaliste.


Rétrospectivement, Cohn-Bendit décrit mai 68 comme une révolte américaine et européenne. Il distingue plus particulièrement entre une lutte est-européenne axée sur une opposition à l'autoritarisme politique d'inspiration soviétique et une lutte occidentale centrée sur l'obtention d'une plus grande liberté des mœurs. S'il ne rejette pas l'influence de certaines références historiques sur les événements de mai, comme celle d'un certain nombre de révoltes libertaires, Cohn-Bendit ne voit plus une continuité entre ces événements et ceux de mai, ces derniers apparaissant plutôt comme historiquement indépendants. Dans une certaine mesure, Sauvageot s'inscrit aussi un peu dans une telle ré-interprétation. Quant à Geismar, sur la base de ses écrits ultérieurs à 196971,72, on peut constater qu'il a abandonné la lecture qu'il avait formulé juste après mai 68.


Serge July a, quant à lui, complètement modifié son interprétation de mai 68, telle qu'il l'avait développée avec Geismar juste après les événements. Au contraire, il semble rejoindre l'analyse de Cohn-Bendit et voir dans le mai français essentiellement une révolte pour la liberté des mœurs. Cette révolte partirait en fait des États-Unis et s'inscrirait plus largement au sein de la décennie des sixties, qui comprend de nombreux mouvements contestataires telles que le Free Speech Movement (débute en 1964), le Civil Rights Movement (1954-1968), le mouvement pacifiste et le mouvement hippie. Cette centralité de l'influence des États-Unis se retrouve aussi, même si dans une moindre mesure, chez Cohn-Bendit.


A l'opposé, il ne semble pas que Bensaïd et Krivine aient, eux, abandonné leur interprétation de mai 68 comme une révolte internationale, et pas seulement occidentalo-européenne, s'inscrivant dans une longue continuité historiques de luttes contestatrices, luttes sociales et ouvrières, et pas seulement luttes civiques et culturelles. Bensaïd critique d'ailleurs clairement le type d'interprétation auquel adhèrent Cohn-Bendit et July en 2008, dans les termes suivants : « La réduction rétrospective du mouvement de mai à une volonté de libération anti-autoritaire et de modernisation des mœurs présente cependant une lecture dépolitisée et dépolitisante. (...) Qu'il s'agissait simplement (...) d'une réforme culturelle, d'un aggiornamento du mode de vie, d'une dissolution magique et fantasmée du pouvoir73. » Geismar, July et Cohn-Bendit sont d'ailleurs à cette occasion qualifiés de « convertis, repentis, retournés74 ».

 

Conclusion

A travers cette étude des discours des leaders militants de mai 68 et de l'évolution de leur interprétation de ces événements, on peut constater que deux lectures, assez différentes, se dessinent. D'un côté, une lecture libérale qui circonscrit les événements à l'Europe et aux États-Unis, voyant en eux à l'est une révolte contre l'autoritarisme et à l'ouest une révolte pour la liberté des mœurs, et non une tentative de révolution. De l'autre, une lecture marxiste qui voit mai 68 comme une révolution avortée, mais une tentative de révolution tout de même, s'inscrivant au sein d'une révolte mondiale, allant de l'Amérique du sud à l'Asie, en passant par l'Europe et les États-Unis. Cette seconde lecture inscrit aussi les révoltes de 1968 au sein d'une longue histoire de luttes contestatrices, sociales et ouvrières.


Pour aller plus loin, on pourrait confronter ces deux lectures, militantes et profondément impliquées, aux interprétations des événements que la recherche historique a proposé. Alternativement, il pourrait aussi être intéressant d'étudier la perception de la diffusion des événements de révolte en mai 68 par les opposants des acteurs contestataires : soit les défenseurs du régime gaulliste.

 

 

 

 

 

 

1 FAURÉ Christine, Mai 68 : jour et nuit, Éditions Gallimard, Collection histoire, Paris, 2008, p.13.

2 SAUVAGEOT Jacques, « UNEF » in La révolte étudiante : les animateurs parlent, Éditions du Seuil, Vienne (France), 1968, p.22.

3 Idem.

4 Idem.

5 Idem.

6 Ibidem, p.37.

7 Ibidem, p.22.

8SAUVAGEOT Jacques., « Table ronde à Radio-Luxembourg » in La révolte étudiante : les animateurs parlent, Éditions du Seuil, Vienne (France), 1968, p.81.

9 SAUVAGEOT Jacques, « UNEF » in La révolte étudiante : les animateurs parlent, op.cit., p.28.

10 Ibidem, p.30.

11 Ibidem, p.31-32.

12 Idem.

13 COHN-BENDIT Daniel et DUTEUIL Jean-Pierre, « Mouvement du 22 mars » in La révolte étudiante : les animateurs parlent, Éditions du Seuil, Vienne (France), 1968, p.69.

14 Ibidem, p.67-68.

15 Ibidem, p.68.

16 Idem.

17 Ibidem, p.82.

18 GEISMAR Alain, « SNE Sup » in La révolte étudiante : les animateurs parlent, Éditions du Seuil, Vienne (France), 1968, p.48.

19 Ibidem, p.49.

20 COHN-BENDIT, Daniel, Le gauchisme : remède à la maladie sénile du communisme, Éditions du Seuil, Paris, 1968.

21 Ibidem, p.17.

22 Ibidem, p. 21.

23 Ibidem, p.21-22.

24 Ibidem, p.22-23.

25 Ibidem, p.23-28.

26 Ibidem, p.16.

27 GEISMAR Alain, JULY Serge et MORANE Erlyn, Vers la guerre civile, Éditions et publications premières, Paris, 1969.

28 Ibidem, p.17.

29 Ibidem, p.21.

30 Ibidem, p.25.

31 Ibidem, p.26.

32 Ibidem, p.21.

33 Ibidem, p.25.

34 Ibidem, p.21-22.

35 Ibidem, p.21.

36 Ibidem, p.22.

37 Ibidem, p.29.

38 Ibidem, p.27.

39 Ibidem, p.27-28.

40 Ibidem, p.25.

41 Idem.

42 Ibidem, p.22-23.

43 SAUVAGEOT Jacques, « Introduction » in Au cœurs des luttes des années soixante : les étudiants du PSU, Éditions Publisud, Condé-sur-Noireau, 2010, p.24.

44 Ibidem, p.24-25.

45 COHN-BENDIT Daniel, Forget 68, Editions de l'Aube, Condé-sur-Noireau, 2008.

46 Ibidem, p.30.

47 Idem.

48 Ibidem, p.70.

49 Idem.

50 Ibidem, p.31.

51 Ibidem, p.118-119.

52 Ibidem, p.49.

53 Ibidem, p.50.

54 Ibidem, p.49-50.

55 Ibidem, p.50.

56 Ibidem, p.50.

57 Idem.

58 JULY Serge, ACRIMED, Quand Serge July et Marie Drucket papotent sur 68, ACRIMED,

[http://www.acrimed.org/Quand-Serge-July-et-Marie-Drucker-...], 2007.

59 Ibidem, p.100.

60 Ibidem, p.102.

61 KRIVINE Alain, « La révolution est de retour » in Ça te passera avec l'âge, Éditions Flammarion, Mayenne, 2006, p.100.

62 Ibidem, p.105-106.

63 Ibidem, p.101.

64 Ibidem, p.105-106.

65 BENSAÏD Daniel, KRIVINE Alain, 1968 : fins et suites, Nouvelles Editions Lignes, Clamecy, 2008.

66 Ibidem, p.12.

67 Ibidem, p. 117.

68 Ibidem, p.12-13.

69 Cf. Notamment : JOFFRIN Laurent, Mai 68 : histoire des événements, Éditions du Seuil, Paris, 1988.

70 BENSAÏD Daniel, KRIVINE Alain, 1968 : fins et suites, op. cit., p.25.

71 GEISMAR Alain, L'engrenage terroriste, Éditions Fayard, Paris, 1981.

72 MORELLE Aquilino, Longtemps, Alain Geismar est resté discret à propos de Mai 68, nonfiction.fr, [https://www.nonfiction.fr/article-1010-longtemps_alain_ge...], 1 mai 2008.

73 BENSAÏD Daniel, KRIVINE Alain, 1968 : fins et suites, op. cit., p.15.

74 Ibidem, p. 25.

 

 

 

 

 

Bibliographie

 

Ouvrages généraux


- FAURÉ Christine,
Mai 68 : jour et nuit, Éditions Gallimard, Collection histoire, Paris, 2008.


- JOFFRIN Laurent,
Mai 68 : histoire des événements, Éditions du Seuil, Paris, 1988.


Sources

- BENSAÏD Daniel, KRIVINE Alain,
1968 : fins et suites, Nouvelles Editions Lignes, Clamecy, 2008.


- COHN-BENDIT Daniel,
Forget 68, Editions de l'Aube, Condé-sur-Noireau, 2008.


- COHN-BENDIT Daniel et DUTEUIL Jean-Pierre, « Mouvement du 22 mars » in
La révolte étudiante : les animateurs parlent, Éditions du Seuil, Vienne (France), 1968, p.60-72.


- GEISMAR Alain,
L'engrenage terroriste, Éditions Fayard, Paris, 1981.


- GEISMAR Alain, JULY Serge et MORANE Erlyn,
Vers la guerre civile, Éditions et publications premières, Paris, 1969.


- GEISMAR Alain, « SNE Sup » in
La révolte étudiante : les animateurs parlent, Éditions du Seuil, Vienne (France), 1968, p.39-59.


- JULY Serge, ACRIMED,
Quand Serge July et Marie Drucket papotent sur 68, ACRIMED,

[http://www.acrimed.org/Quand-Serge-July-et-Marie-Drucker-papotent-sur-68-video], 2007.


- KRIVINE Alain, « La révolution est de retour » in
Ça te passera avec l'âge, Éditions Flammarion, Mayenne, 2006, p.91-174.


- SAUVAGEOT Jacques, « UNEF » in
La révolte étudiante : les animateurs parlent, Éditions du Seuil, Vienne (France), 1968, p.19-38.


- SAUVAGEOT Jacques, « Introduction » in
Au cœurs des luttes des années soixante : les étudiants du PSU, Éditions Publisud, Condé-sur-Noireau, 2010, p.21-29.

 

 

 

 

 

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