10/03/2018

Auto-analyse de Mai 68 : la Longue Marche du marxisme au libéralisme

 

 

L'année 1968 fut marquée par un ensemble d'événements de révolte et de contestation qui toucha un grand nombre de pays différents tels que les États-Unis, le Brésil, le Mexique, le Japon, l'Allemagne, la Belgique, la Suède, la Pologne, la Tchécoslovaquie, l'Espagne, l'Italie, ainsi que certains pays d'Afrique1. De ce fait, il s'agit d'un ensemble d'événements contestataire éminemment transnational, puisqu'il se déroule la même année sur plusieurs continents. Le caractère transnational des événements soulève la question de leur interconnexion et de leur diffusion, ainsi que la question de savoir comment les acteurs contestataires ont perçu et appréhendé cette diffusion des révoltes.

 

Dans ce travail de recherche, je m'intéresse à la perception de la diffusion des événements de révolte en mai 68 par les leaders militants du mouvement contestataire parisien. Je m'y intéresse, d'une part, dans une perspective synchronique, ou horizontale, en cherchant à savoir comment la diffusion des événements de révolte internationaux survenant durant l'année 1968 est perçue et interprétée par ces leaders militants. D'autre part, je m'y intéresse dans une perspective diachronique, ou verticale, en cherchant à savoir quels sont les événements de révolte ou de contestation passés qui resurgissent, par inspiration ou mimétisme, dans les discours des leaders militants, lors des événements de révolte de l'année 1968, et qui participent ainsi à construire leur interprétation et leur conception des événements dans lesquels ils sont impliqués.


Le cas d'étude de ce travail de recherche est limité aux principaux acteurs contestataires parisien. Le cas parisien présente l'avantage de s'être déroulé dans un contexte francophone et d'avoir ainsi amené à la production d'une littérature primaire et secondaire en langue française.
La méthode employée consiste en l'analyse des discours des leaders du mouvement contestataire. A travers l'analyse de leurs discours, je me demanderai quelles sont les références à des événements de révolte internationaux contemporains à ceux qui se déroulent en mai 68 en France, c'est-à-dire à d'autres mouvements sociaux, étudiants ou ouvriers, de contestation se déroulant hors des frontières nationales françaises. Je me demanderai aussi quelles sont les références à des événements passés (antérieurs à l'année 1968) de contestation, ou de révolution, auxquelles les leaders du mouvement contestataire parisien font appel dans leurs discours, et comment ces références sont employées pour justifier ou interpréter les événements de 1968. Je me demanderai aussi si ces références, contemporaines ou passées, ont changé dans les discours des principaux acteurs militants avec le temps, postérieurement, ou si elles sont restées identiques. Les acteurs du mouvement contestataire étudiés sont les suivants : Daniel Cohn-Bendit (1945-), Alain Geismar (1939-), Jacques Sauvageot (1943-2017), Alain Krivine (1941-), Serge July (1942-) et Daniel Bensaïd (1946-2010). Cette sélection ne prétend, bien évidemment, pas être exhaustive, mais elle intègre néanmoins des représentants des principales tendances organisées qui composaient le mouvement contestataire parisien de mai 68 : le Mouvement du 22 Mars, l'Union Nationale des étudiants de France (l'UNEF), le Syndicat National d'enseignement supérieur (SNE Sup) et la Jeunesse Communiste Révolutionnaire (JCR, trotskyste).

 

1. Les discours des leaders militants pendant Mai 68


Jacques Sauvageot


Lors des événements de mai 1968, Jacques Sauvageot a 25 ans et dirige l'Union Nationale des étudiants de France (UNEF), dont il est le vice-président. Cette citation représente bien la vision qu'il a du mouvement étudiant contestataire parisien à ce moment là : « Je crois donc que les événements extérieurs ont trouvé un écho, ici, en France. D'ailleurs, les mouvements étudiants sont fatalement internationaux et le mouvement français est sensibilisé à tout ce qui se passe dans les universités du monde entier2. » Il semble en effet que d’après lui un grand nombre de contestations en cours dans divers parties du monde sont présentes dans l’esprit des membres du mouvement contestataire parisien. Géographiquement proche de la France, il cite l'attentat contre le leader étudiant allemand Rudi Dutschke3 comme un événement qui a influencé les acteurs du mouvement. Ailleurs en Europe, il cite les mouvements de révolte italiens et grecs4. Dans l’Occident non européen, il mentionne les événements de révolte étudiantes aux États-Unis5 comme sources d’inspiration. Plus éloigné géographiquement et culturellement, il mentionne les mouvements de révolte en Amérique latine6. Par contre, la lutte des communistes nord-vietnamiens, dans le cadre de la guerre du Vietnam qui les opposent à l’armée américaine et à leurs alliés sud-vietnamiens, n’inspirent pas, selon lui, la catégorie des étudiants, mais plutôt celle des lycéens7. Il cite par ailleurs comme anti-modèle, comme modèle-repoussoir, ce qu’il appelle « les socialismes existants8 », c’est-à-dire l’Union des Républiques Socialistes et Soviétiques (URSS) et les autres pays de l’est de l’Europe intégrés au bloc soviétique. L'interprétation des événements de révolte de l'année 1968 que fait Sauvageot est donc résolument internationaliste, puisqu’il fait référence à des luttes du monde entier et qu'il les intègre au sein d'une même dynamique internationale.


Sur le plan des références historiques, selon lui, les événements de mai 68 sont la réalisation des aspirations du mouvement étudiant actif durant la Libération9 (en 1945) et pourraient mener à une transformation de la société analogue à celle que la France connut avec la révolution de 1789
10. Mais son modèle historique de référence, auquel il associe le mouvement de mai, est plutôt celui de l’expérience des soviets russes de 1917, c'est-à-dire l'expérience de la démocratie des conseils qui advint avant la prise du pouvoir par le parti bolchevik11. Sauvageot affirme d’ailleurs que cette expérience russe des soviets de 1917 rappelle « l’héritage des révolutions françaises du XIXe siècle12 ».


Daniel Cohn-Bendit


Lors des événements de mai 1968, Daniel Cohn-Bendit a 23 ans et est le leader du Mouvement du 22 Mars. Comme Sauvageot, Cohn-Bendit établit une similarité entre les luttes et les objectifs des différents mouvements étudiants contestataires européens
13. Il ne voit aucun modèle ni dans Cuba14, ni dans les pays dits, dans le vocabulaire de l’époque, du « tiers monde ». Interrogé à ce sujet, il affirme d'ailleurs que « le socialisme n'y existe pas véritablement15 ». De manière encore plus tranchée, il ajoute que : « Du fait que les pays du tiers monde dépendent des pays industriellement avancés, c'est une erreur fondamentale de dire que la révolution peut partir d'eux. (...) Nous avons toujours pensé que la révolution ne pouvait se faire qu'à partir des pays économiquement développés16. » Cohn-Bendit semble donc avoir une approche occidentalo-centrée : il s’identifie dans les luttes étudiantes européennes et pense que la révolution, qui fera émerger le modèle de société idéale, adviendra nécessairement en Occident, et non dans un pays non occidental.


Cohn-Bendit est plutôt avare de modèles ou de références historiques qui inspireraient selon lui le mouvement contestataire. Tout au plus fait-il une référence au mouvement ouvrier d'avant l'année 1920, en rejetant par ailleurs tout événement inspiré par le marxisme ou le léninisme durant cette période antérieur à 1920
17.


Alain Geismar


Lors des événements de mai 1968, Alain Geismar a 28 ans et dirige le Syndicat National d'enseignement supérieur (SNE Sup), dont il est le secrétaire général. Son interprétation des événements de mai est plutôt tranchée, comme on peut le voir dans la citation ci-après : « C'est la première fois qu'une lutte révolutionnaire de cette ampleur se manifeste dans un pays économiquement développé, intégré dans un système capitaliste renforcé par le Marché commun. Nous n'avons aucun modèle de référence. Ni les Soviétiques, ni les Cubains, ni les Chinois, ni les Yougoslaves, ni les Tchèques ne se sont jamais confrontés à pareille situation
18. » Geismar rejoint ici, et sur la base du même argument de la différence de niveau de développement économique, Cohn-Bendit dans le rejet des modèles non occidentaux comme sources d'inspiration du mouvement de mai.


Sur le plan des références historiques, il a une position symétrique à celle qu’il a, concernant les événements de contestation contemporains, et proche de celle de Cohn-Bendit. Pour lui, les événements de mai sont historiquement exceptionnels, car comme il le dit : « J'ai été extrêmement frappé par les structures de double pouvoir qui ont commencé à se créer – et que je tiens pour exemplaires, si elles ne font pas encore tache d'huile - dans quelques entreprises remises en route par les travailleurs au service des grévistes. C'est un phénomène tout à fait extraordinaire, qui ne s'est pas produit en 1936 au moment des grandes grèves, ni en 1947 en France, ni au cours des révolutions antérieures dans la plupart des pays. C'est extrêmement rare
19. » Chez Geismar domine donc une lecture exceptionnaliste des événements.


2. Les discours des leaders militants juste après Mai 68


Daniel Cohn-Bendit


Entre juillet et décembre 1968, Cohn-Bendit revient sur les événements de mai 68 dans un livre :
Le gauchisme : remède à la maladie sénile du communisme20. Il y mentionne les liens d'inter-influence entre les mouvements contestataire espagnol, américain, allemand, japonais, italien et français21 : « Berkeley, Berlin, Tokyo, Madrid, Varsovie, la rébellion étudiante est contagieuse22 ». Il y décrit un processus de diffusion de la révolte partant de Berkeley aux États-Unis en 196423, puis allant à Berlin24 en Allemagne, Strasbourg25, et enfin, Paris.


Sur le plan historique, il invoque comme modèles les événements historiques suivants : la Commune de Paris de 1871, les révolutions russes de 1905-1917, la révolution espagnole de 1936, et le soulèvement hongrois de 195626. Par rapport au discours qu'il tient en mai 68 même, on peut observer que Cohn-Bendit maintient une perception de la diffusion de la révolte centrée sur l'Occident et les pays de l'est de l'Europe, sans mentionner l'Amérique latine ou l'Asie.


Alain Geismar (et Serge July)


Alain Geismar semble avoir modifié sa perception des événements de mai lorsqu'il écrit, en août 1968, avec Serge July et Erlyn Morane, la première partie de l'ouvrage Vers la guerre civile27. Alors qu'en mai 1968 il rejetait les modèles de la Chine communiste et de l'URSS, trois mois plus tard, il écrit : « Toute perspective révolutionnaire, toute stratégie révolutionnaire en France, doivent unir de manière créatrice les traditions de lutte du peuple, et les principes théoriques du marxisme combattant. Cette fusion créatrice, elle s'appelle en Chine maoïsme, elle s'est appelée en URSS le léninisme. Ici, elle est encore à effectuer28. » Il mentionne encore plusieurs fois la Chine communiste comme un exemple29,30,31. Il fait aussi référence à la lutte des Nord-vietnamiens contre les Sud-vietnamiens et leurs alliés américains32,33, aux guérillas latino-américaines34, et plus particulièrement aux guérilleros de Bolivie35, et à la guérilla urbaine nord-américaine36, dont le mouvement des Noirs américains37. Le mouvement de mai français s'intègre selon lui au sein d'une constellation transnationale de mouvements révolutionnaires, qu'il qualifie « d'offensive prolétarienne mondiale38 ». Cette identité, ou du moins la convergence, de ces luttes internationales est bien exprimée à travers cette formule : « Le [Front National de libération du Sud Vietnam] prend pour le peuple vietnamien et par là même pour tous les peuples du monde en lutte contre l'ennemi de classe, l'initiative politique et le pouvoir de la transformation des luttes du monde39 ». Pour lui, la réussite de la lutte nord-vietnamienne est tout autant une victoire pour les luttes en Europe de l'ouest ou en Amérique du Nord. Pour Geismar, il y a donc un grand mouvement révolutionnaire transnational interconnecté, au moins sur le plan des objectifs des luttes et des intérêts défendus, qui sont ceux, selon lui, on l'a vu, de la classe prolétarienne.


Sur le plan des références historiques, Geismar inscrit d'abord le mouvement de mai à la suite des luttes pour l'indépendance en Algérie40. Alors qu'auparavant il rejetait le modèle cubain, il mentionne à présent la révolution cubaine de 1953-1959 comme un modèle41. Il mentionne aussi comme modèle les soulèvements ouvriers de 1917 à 1920 en Europe en ces termes : « De 1917 à 1920, une nouvelle phase historique commence dans les pays capitalistes. Les forces du prolétariat prennent l'offensive. (...) Un grand espoir traverse l'Europe, que l'année 1920 réduira à l'état de déception : si la guerre civile s'achève victorieusement en URSS, la Commune de Berlin, la Commune de Turin, les grèves de masse en Autriche, en France, sont écrasées42. » Comme on peut le voir, Geismar a passablement évolué depuis le mois de mai dans les références qu'il invoque. A l'origine adepte d'une lecture exceptionnaliste des événements de mai, trois mois plus tard, il inscrit le mouvement dans une perspective internationaliste où les événements du mai français seraient partie prenante d'un mouvement révolutionnaire international s'étendant à plusieurs continents et traversant une longue histoire et tradition de luttes ouvrières.


3. Les discours rétrospectifs des leaders militants


Jacques Sauvageot


En 2010, revenant sur les événements de mai 68, Sauvageot affirme, rétrospectivement, l'existence d'une continuité et d'une convergence des luttes en mai 68 entre les mouvements contestataires allemand, italien, nord-américain, japonais, français et tchécoslovaque43. Il ajoute aussi qu'à cette époque : « Face aux guerres coloniales et impérialistes (Algérie, Vietnam, notamment), aux tentatives de défense et de renforcement de l'hégémonie des blocs constitués autour des États-Unis d'Amérique et de l'URSS, nous affirmons notre engagement dans le camp du progressisme et de l'anti-impérialisme44. » Comme on peut le constater, Sauvageot a modifié son interprétation des événements par rapport au discours qu'il tient en mai 68. L'accent est à présent mis sur une continuité des luttes entre l'Europe, les États-Unis et le Japon, et les références à l'Amérique du sud ne sont plus présentes. Dans le même temps, la guerre du Vietnam est condamné, mais n'appartient plus à la même séquence de luttes. On peut donc dire que Sauvageot a abandonné sa conception internationaliste des événements.


Daniel Cohn-Bendit


En 2008, revenant sur les événements de mai 68 dans l'ouvrage Forget 6845, Cohn-Bendit mentionne le fait qu'en mai 1968 il faisait « des références aux États-Unis46 » et parlait « des réformes universitaires en invoquant l'Allemagne47 ». Il affirme avoir été « très influencé par la contre-culture américaine48 » et raconte d'ailleurs à ce propos : « J'étais allé en 1964 aux États-Unis pour participer au festival de jazz de Newport où explosaient cette effervescence, ce renouvellement culturel. (...) Toutes ces chansons de révolte, de contestation de l'Amérique ! Tout cela est parfaitement inconnu en France49. » Pour Cohn-Bendit, l'origine du mouvement du mai français est donc à trouver dans la contestation apparue aux États-Unis et en Allemagne. Et il pointe son rôle dans la diffusion de ces révoltes : « Je transmettais aussi, c'est vrai, une culture de la révolte internationale sans pour autant faire de l'internationalisme bête et méchant ! C'était entre la révolte culturelle, la révolte en Allemagne, la révolte aux États-Unis50. »


Sur la diffusion internationale des luttes en mai 68, il affirme : « Nous vivions au rythme de Berkeley, de Berlin, de Paris, de Rome, de Budapest, puis de Prague. C'était un monde de révoltes, différentes mais connectées. (...) [A Varsovie], les étudiants voulaient la démocratie, la liberté, le capitalisme même ; mais nous étions en connivence dans nos discussions sur la révolte anti-autoritaire. Nous fonctionnions à la même fréquence sur la révolte contre l'autoritarisme et la morale du communisme. Pour eux, c'était la politique, mais aussi le jazz qui était importants !51 » Comme on peut le voir ci-avant, l'accent est mis sur deux zones géographiques : d'une part les États-Unis et l'Europe de l'ouest, et d'autre part l'Europe de l'est. D'une part, une révolte pour la liberté des mœurs face à une société conservatrice, d'autre part, une révolte contre l'autoritarisme politique et les libertés civiles.


Si les révoltes en Europe de l'ouest et en Europe de l'est semblent donc, selon lui, faire partie du même ensemble d'événements, il y inclue aussi la lutte des Nord-vietnamiens, mais plutôt sur un plan symbolique : « La guerre du Vietnam mobilisait parce que c'était le symbole de la société capitaliste qui opprimait le peuple vietnamien (...). Mais même si ça peut paraître compliqué, 68 ne part pas de là. Le mouvement émerge comme un mouvement, je ne dirais pas de vie privée, mais en tout cas comme un mouvement qui veut d'abord mettre en avant l'autonomie et les choix de vie des individus52. » Il n'y a pas continuité ou convergence des luttes entre mouvements de révolte occidentaux et armée nord-vietnamienne, tout au plus inspiration. D'ailleurs, il adopte une position critique sur cette source d'inspiration en fait pas si pertinente que cela selon lui : « D'autres partent à la défense du Vietnam du Nord sans être trop regardant sur le stalinisme de Hô Chi Minh53. »


Dans la même optique, il reconnaît la révolution culturelle chinoise comme une source d'inspiration pour une partie du mouvement de mai, mais elle ne lui apparaît pas comme un modèle positif : « Là où l'aberration commence, c'est quand les groupuscules cherchent à répondre à la question du type de société propice à l'actualisation de cette liberté. Dans la gamme des propositions politiques, on a la révolution culturelle chinoise, et tant pis pour les millions de Chinois qui ont disparu !54 » Il tient le même discours critique concernant l'inspiration que jouait Cuba pour certains : « D'autres encore défendent le régime de Cuba sans sourciller sur la question des libertés55. »


Sur le plan des modèles historiques ayant inspiré la partie du mouvement de mai dans lequel il se reconnaissait, il mentionne un ensemble de références historiques libertaires : « Et puis vous avez les libertaires comme nous, bien sympathiques mais dont le programme politique se résume à 1936 ou 1917. 1936, c'est l'autogestion en Catalogne ; 1917 c'est la révolution russe. Pour les conseils ouvriers, la référence était ceux de 1956 à Budapest. Autrement dit, c'est l'histoire revue à l'envers, de la pure identification avec les perdants des révolutions d'antan56. » Toutefois, ces références historiques importe peu à Cohn-Bendit, car rétrospectivement il voit le mouvement de mai comme un mouvement indépendant de ces références. Pour lui, en effet, la révolte de mai est une révolte pour la liberté des mœurs : « Donc, le début des années 68 est en réalité, et avant tout, une révolte pour la vie quotidienne, la musique, le rapport entre les hommes et les femmes, la vie, la sexualité, la libération. C'est cela qui fait 68...57 » Comme on peut le constater, il ne voit donc pas de continuité entre le mouvement de mai et des luttes historiques ouvrières ou des révolutions.


Serge July


En 2007, Serge July revient sur les événements de mai 6858. Il semble avoir modifié la compréhension qu'il avait des événements en août 1968, lorsqu'il signait avec Geismar
Vers la guerre civile. En effet, quand on lui demande en 2007 ce qu'il reste de mai 68, il affirme : « Le divorce de Nicolas Sarkozy. (...) Qu'un président de la République puisse divorcer. » Il semble donc rejoindre l'analyse rétrospective de Cohn-Bendit selon laquelle le mouvement de mai est une révolte pour la liberté des mœurs. Par ailleurs, modifiant son interprétation d'août 1968, il affirme que la diffusion des événements de mai se fait à partir des États-Unis : « 68 c'est mondial. Ça commence aux États-Unis, au début des années 60. (...) Il faut plutôt parler des sixties que de mai 68 en particulier. » Tout en restant dans une lecture internationaliste, il donne à présent une place prépondérante, comme source originelle du mouvement mondial de contestation, aux États-Unis. Enfin, il invoque comme autres sources d'inspiration du mouvement de mai : « La musique. Johnny Halliday. Le jazz. La nouvelle vague. Le nouveau roman. C'est ça les révolutionnaires de 68. » On est bien loin là de l'interprétation d'une offensive mondiale prolétarienne révolutionnaire.


Alain Krivine


En mai 68, Alain Krivine avait 27 ans et dirigeait la Jeunesse Communiste Révolutionnaire (JCR), une organisation trotskyste qu'il avait fondé avec Henri Weber après avoir été expulsé du Parti Communiste. En 2006, il revient sur les événements59. Dans ses écrits, il rappelle l'inter-connexion des mouvements de révolte européens en mentionnant l'aide directe que recevait les membres du mouvement contestataire français de la part de leurs homologues belges, suisses, allemands et luxembourgeois60. Il rappelle aussi l'influence des luttes du « peuple vietnamien » sur le mouvement61.

 

Sur le plan des références historiques, il inscrit les événements de mai dans une continuité historique comprenant : le Front Populaire62, les luttes pour l'indépendance de l'Algérie63, la Révolution des Oeillets au Portugal, l'arrivée au pouvoir des sandinistes au Nicaragua, la grève de novembre et décembre 1995 en France64.


Daniel Bensaïd (et Alain Krivine)


En 2008, Daniel Bensaïd, qui était actif au sein de la JCR en mai 68, revient, avec Alain Krivine, sur les événements de mai dans l'ouvrage
1968 : fins et suites65. Bensaïd inscrit le mouvement du mai français dans une continuité historique internationale comportant « la guerre d'Indochine, le printemps tchécoslovaque, l'essor du mouvement national palestinien après la guerre des Six jours, la rébellion des étudiants polonais, un soulèvement quasi planétaire de la jeunesse66 », ainsi que dans une séquence de révoltes se suivant successivement dans l'année 1968 : l'offensive du Têt par le Front National de libération du Sud Vietnam, le Printemps de Prague et l'insurrection à Mexico67. Il note par ailleurs la convergence entre les luttes en Europe de l'ouest et celles en Europe de l'est68. Mais pour lui, mai 68 est essentiellement, en France, une grève générale d'ampleur ainsi qu'une jonction entre le mouvement ouvrier et le mouvement étudiant. A noter que l'existence d'une telle jonction en mai 68 reste discutable et discutée69. Bensaïd a donc une interprétation internationaliste du mouvement de mai, qu'il inscrit dans une continuité historique de luttes ouvrières.


4. Synthèse analytique sur les discours des leaders militants


Sur l'étude historique des discours des leaders militants de mai 68

 

L'analyse des discours des leaders militants du mouvement contestataire de mai 68 a une portée démonstrative limitée. Le discours d'un leader militant sur les mouvements contestataires de 1968 n'est évidemment pas du même type que celui d'un observateur extérieur appliquant une méthode d'observation se voulant scientifique et cherchant à respecter une neutralité axiologique face aux phénomènes empiriques qui l'entourent. Au contraire, les leaders militants sont émotionnellement et axiologiquement fortement impliqués dans les événements dont ils parlent. Leur perception des événements de 1968, de leur diffusion sur le plan international, est donc inévitablement très influencée par cette implication directe. C'est pourquoi, une recherche d'objectivité exigerait, dans le cadre d'une étape supplémentaire à cette recherche, que l'on compare cette perception avec des données recueillies par des observateurs extérieurs moins investis.


Les discours analysés s'étalant entre le mois de mai 1968 et l'année 2008, on peut se demander si l'implication émotionnelle et axiologique des acteurs de mai 68 se réduit avec le temps et si leur compréhension des événements en 2008 est davantage objective qu'en 1968. Bien que cette hypothèse d'une corrélation entre distance temporelle avec les événements et gain en objectivité semble intuitivement attirante, elle n'est en fait pas si évidente que cela. L'interprétation des événements passés n'est en effet pas seulement un enjeu de connaissance pour les historiens, mais est aussi un enjeu de luttes politiques, idéologiques et identitaires. Comme le dit Bensaïd : « Les soixante-huitards se sont fait prématurément historiens. Ils profitent, ils prospèrent, ils ressassent, et font la roue70. » Publiquement associés à ces événements, l'interprétation des événements de mai 68 par les anciens leaders militants représente un enjeu pour la construction de leur propre identité politique, idéologique, publique, et médiatique, qui leur permet de se positionner dans le champs politique. Ainsi, les leaders militants de mai 68 étaient certes totalement impliqués dans les événements en 1968, mais l'interprétation qu'ils en donnent publiquement par la suite, rétrospectivement, implique aussi un investissement émotionnel et axiologique.


L'implication émotionnelle et axiologique des acteurs étudiés est encore plus problématique quand on aborde les références historiques qu'ils mentionnent pour expliquer et/ou interpréter les événements de mai 68. Ces références historiques sont en effet le reflet de leur interprétation subjective des événements. Elles ne sont pas le résultat d'une observation de ce qui les entoure (de ce qui est), mais d'une analogie entre ce qui les entoure (de ce qui est) avec des événements qui ne les entoure pas (de ce qui a été). La perception subjective de la diffusion des événements de révolte à travers le temps nous en apprend en fait surtout davantage sur la perception qu'ont les acteurs des événements dans lesquels ils sont impliqués et sur comment ils souhaitent que ces événements soient perçus par leur public.


La perception de la diffusion des événements de révolte en mai 68


En mai 68, il y a un point d'accord entre les différents leaders militants : il existe une convergence des luttes des mouvements contestataires étudiants en Europe qui s'inscrivent dans une même continuité de révoltes. Néanmoins, pour Sauvageot cette convergence s'étend au-delà de l'Europe, elle intègre aussi des luttes extra-européenne, en Amérique latine. Sauvageot a donc une vision plutôt internationaliste des événements de révolte de l'année 1968. A l'opposé, Cohn-Bendit et Geismar voient les événements de révolte en mai 68 comme uniquement occidentaux. Sur le plan des références historiques, Sauvageot mentionne plusieurs références, alors que Cohn-Bendit et Geismar rejettent toute référence historique. En mai 68, on peut donc observer deux interprétations des événements de révolte. D'une part, une interprétation plutôt internationaliste, qui voit une diffusion des luttes en Europe et au-delà en Amérique latine, et qui inscrit ces luttes dans une continuité historique avec d'autres événements de révolte, ouvriers notamment. D'autre part, une interprétation occidentalo-centrée et exceptionnaliste, faisant de mai 68 un moment de rupture historique.

 

Juste après les événements de mai 68, Geismar, écrivant avec Serge July, a modifié son interprétation des événements. Il les inscrit dans une chaîne d'événements plus large comprenant les révoltes d'Amérique latine, de Chine, du Vietnam, adoptant ainsi une lecture internationaliste de la diffusion des événements. Sur le plan des références historiques, il place les événements de mai 68 au sein d'une histoire longue des luttes ouvrières. Cohn-Bendit aussi a modifié partiellement son interprétation des événements. S'il parle toujours d'une contagion des événements de révolte plutôt circonscrite aux pays occidentaux, car il mentionne aussi le Japon, et ne défend donc pas une interprétation internationaliste des événements, sur le plan des références historiques il inscrit les événements de mai 68 au sein d'une histoire des soulèvements libertaires, abandonnant ainsi sa lecture précédente exceptionnaliste.


Rétrospectivement, Cohn-Bendit décrit mai 68 comme une révolte américaine et européenne. Il distingue plus particulièrement entre une lutte est-européenne axée sur une opposition à l'autoritarisme politique d'inspiration soviétique et une lutte occidentale centrée sur l'obtention d'une plus grande liberté des mœurs. S'il ne rejette pas l'influence de certaines références historiques sur les événements de mai, comme celle d'un certain nombre de révoltes libertaires, Cohn-Bendit ne voit plus une continuité entre ces événements et ceux de mai, ces derniers apparaissant plutôt comme historiquement indépendants. Dans une certaine mesure, Sauvageot s'inscrit aussi un peu dans une telle ré-interprétation. Quant à Geismar, sur la base de ses écrits ultérieurs à 196971,72, on peut constater qu'il a abandonné la lecture qu'il avait formulé juste après mai 68.


Serge July a, quant à lui, complètement modifié son interprétation de mai 68, telle qu'il l'avait développée avec Geismar juste après les événements. Au contraire, il semble rejoindre l'analyse de Cohn-Bendit et voir dans le mai français essentiellement une révolte pour la liberté des mœurs. Cette révolte partirait en fait des États-Unis et s'inscrirait plus largement au sein de la décennie des sixties, qui comprend de nombreux mouvements contestataires telles que le Free Speech Movement (débute en 1964), le Civil Rights Movement (1954-1968), le mouvement pacifiste et le mouvement hippie. Cette centralité de l'influence des États-Unis se retrouve aussi, même si dans une moindre mesure, chez Cohn-Bendit.


A l'opposé, il ne semble pas que Bensaïd et Krivine aient, eux, abandonné leur interprétation de mai 68 comme une révolte internationale, et pas seulement occidentalo-européenne, s'inscrivant dans une longue continuité historiques de luttes contestatrices, luttes sociales et ouvrières, et pas seulement luttes civiques et culturelles. Bensaïd critique d'ailleurs clairement le type d'interprétation auquel adhèrent Cohn-Bendit et July en 2008, dans les termes suivants : « La réduction rétrospective du mouvement de mai à une volonté de libération anti-autoritaire et de modernisation des mœurs présente cependant une lecture dépolitisée et dépolitisante. (...) Qu'il s'agissait simplement (...) d'une réforme culturelle, d'un aggiornamento du mode de vie, d'une dissolution magique et fantasmée du pouvoir73. » Geismar, July et Cohn-Bendit sont d'ailleurs à cette occasion qualifiés de « convertis, repentis, retournés74 ».

 

Conclusion

A travers cette étude des discours des leaders militants de mai 68 et de l'évolution de leur interprétation de ces événements, on peut constater que deux lectures, assez différentes, se dessinent. D'un côté, une lecture libérale qui circonscrit les événements à l'Europe et aux États-Unis, voyant en eux à l'est une révolte contre l'autoritarisme et à l'ouest une révolte pour la liberté des mœurs, et non une tentative de révolution. De l'autre, une lecture marxiste qui voit mai 68 comme une révolution avortée, mais une tentative de révolution tout de même, s'inscrivant au sein d'une révolte mondiale, allant de l'Amérique du sud à l'Asie, en passant par l'Europe et les États-Unis. Cette seconde lecture inscrit aussi les révoltes de 1968 au sein d'une longue histoire de luttes contestatrices, sociales et ouvrières.


Pour aller plus loin, on pourrait confronter ces deux lectures, militantes et profondément impliquées, aux interprétations des événements que la recherche historique a proposé. Alternativement, il pourrait aussi être intéressant d'étudier la perception de la diffusion des événements de révolte en mai 68 par les opposants des acteurs contestataires : soit les défenseurs du régime gaulliste.

 

 

 

 

 

 

1 FAURÉ Christine, Mai 68 : jour et nuit, Éditions Gallimard, Collection histoire, Paris, 2008, p.13.

2 SAUVAGEOT Jacques, « UNEF » in La révolte étudiante : les animateurs parlent, Éditions du Seuil, Vienne (France), 1968, p.22.

3 Idem.

4 Idem.

5 Idem.

6 Ibidem, p.37.

7 Ibidem, p.22.

8SAUVAGEOT Jacques., « Table ronde à Radio-Luxembourg » in La révolte étudiante : les animateurs parlent, Éditions du Seuil, Vienne (France), 1968, p.81.

9 SAUVAGEOT Jacques, « UNEF » in La révolte étudiante : les animateurs parlent, op.cit., p.28.

10 Ibidem, p.30.

11 Ibidem, p.31-32.

12 Idem.

13 COHN-BENDIT Daniel et DUTEUIL Jean-Pierre, « Mouvement du 22 mars » in La révolte étudiante : les animateurs parlent, Éditions du Seuil, Vienne (France), 1968, p.69.

14 Ibidem, p.67-68.

15 Ibidem, p.68.

16 Idem.

17 Ibidem, p.82.

18 GEISMAR Alain, « SNE Sup » in La révolte étudiante : les animateurs parlent, Éditions du Seuil, Vienne (France), 1968, p.48.

19 Ibidem, p.49.

20 COHN-BENDIT, Daniel, Le gauchisme : remède à la maladie sénile du communisme, Éditions du Seuil, Paris, 1968.

21 Ibidem, p.17.

22 Ibidem, p. 21.

23 Ibidem, p.21-22.

24 Ibidem, p.22-23.

25 Ibidem, p.23-28.

26 Ibidem, p.16.

27 GEISMAR Alain, JULY Serge et MORANE Erlyn, Vers la guerre civile, Éditions et publications premières, Paris, 1969.

28 Ibidem, p.17.

29 Ibidem, p.21.

30 Ibidem, p.25.

31 Ibidem, p.26.

32 Ibidem, p.21.

33 Ibidem, p.25.

34 Ibidem, p.21-22.

35 Ibidem, p.21.

36 Ibidem, p.22.

37 Ibidem, p.29.

38 Ibidem, p.27.

39 Ibidem, p.27-28.

40 Ibidem, p.25.

41 Idem.

42 Ibidem, p.22-23.

43 SAUVAGEOT Jacques, « Introduction » in Au cœurs des luttes des années soixante : les étudiants du PSU, Éditions Publisud, Condé-sur-Noireau, 2010, p.24.

44 Ibidem, p.24-25.

45 COHN-BENDIT Daniel, Forget 68, Editions de l'Aube, Condé-sur-Noireau, 2008.

46 Ibidem, p.30.

47 Idem.

48 Ibidem, p.70.

49 Idem.

50 Ibidem, p.31.

51 Ibidem, p.118-119.

52 Ibidem, p.49.

53 Ibidem, p.50.

54 Ibidem, p.49-50.

55 Ibidem, p.50.

56 Ibidem, p.50.

57 Idem.

58 JULY Serge, ACRIMED, Quand Serge July et Marie Drucket papotent sur 68, ACRIMED,

[http://www.acrimed.org/Quand-Serge-July-et-Marie-Drucker-...], 2007.

59 Ibidem, p.100.

60 Ibidem, p.102.

61 KRIVINE Alain, « La révolution est de retour » in Ça te passera avec l'âge, Éditions Flammarion, Mayenne, 2006, p.100.

62 Ibidem, p.105-106.

63 Ibidem, p.101.

64 Ibidem, p.105-106.

65 BENSAÏD Daniel, KRIVINE Alain, 1968 : fins et suites, Nouvelles Editions Lignes, Clamecy, 2008.

66 Ibidem, p.12.

67 Ibidem, p. 117.

68 Ibidem, p.12-13.

69 Cf. Notamment : JOFFRIN Laurent, Mai 68 : histoire des événements, Éditions du Seuil, Paris, 1988.

70 BENSAÏD Daniel, KRIVINE Alain, 1968 : fins et suites, op. cit., p.25.

71 GEISMAR Alain, L'engrenage terroriste, Éditions Fayard, Paris, 1981.

72 MORELLE Aquilino, Longtemps, Alain Geismar est resté discret à propos de Mai 68, nonfiction.fr, [https://www.nonfiction.fr/article-1010-longtemps_alain_ge...], 1 mai 2008.

73 BENSAÏD Daniel, KRIVINE Alain, 1968 : fins et suites, op. cit., p.15.

74 Ibidem, p. 25.

 

 

 

 

 

Bibliographie

 

Ouvrages généraux


- FAURÉ Christine,
Mai 68 : jour et nuit, Éditions Gallimard, Collection histoire, Paris, 2008.


- JOFFRIN Laurent,
Mai 68 : histoire des événements, Éditions du Seuil, Paris, 1988.


Sources

- BENSAÏD Daniel, KRIVINE Alain,
1968 : fins et suites, Nouvelles Editions Lignes, Clamecy, 2008.


- COHN-BENDIT Daniel,
Forget 68, Editions de l'Aube, Condé-sur-Noireau, 2008.


- COHN-BENDIT Daniel et DUTEUIL Jean-Pierre, « Mouvement du 22 mars » in
La révolte étudiante : les animateurs parlent, Éditions du Seuil, Vienne (France), 1968, p.60-72.


- GEISMAR Alain,
L'engrenage terroriste, Éditions Fayard, Paris, 1981.


- GEISMAR Alain, JULY Serge et MORANE Erlyn,
Vers la guerre civile, Éditions et publications premières, Paris, 1969.


- GEISMAR Alain, « SNE Sup » in
La révolte étudiante : les animateurs parlent, Éditions du Seuil, Vienne (France), 1968, p.39-59.


- JULY Serge, ACRIMED,
Quand Serge July et Marie Drucket papotent sur 68, ACRIMED,

[http://www.acrimed.org/Quand-Serge-July-et-Marie-Drucker-papotent-sur-68-video], 2007.


- KRIVINE Alain, « La révolution est de retour » in
Ça te passera avec l'âge, Éditions Flammarion, Mayenne, 2006, p.91-174.


- SAUVAGEOT Jacques, « UNEF » in
La révolte étudiante : les animateurs parlent, Éditions du Seuil, Vienne (France), 1968, p.19-38.


- SAUVAGEOT Jacques, « Introduction » in
Au cœurs des luttes des années soixante : les étudiants du PSU, Éditions Publisud, Condé-sur-Noireau, 2010, p.21-29.

 

 

 

 

 

16:50 Publié dans Mai 68 | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

Commentaires

Le communisme c'est près de 130 millions de morts mais ça ne pose aucun problème aux "gochos"!

Écrit par : Dominique Degoumois | 13/03/2018

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