25/02/2018

Un paradoxe des 70% ?


En Suisse, 68% des journalistes sont de gauche. En France, on sait, pour la première fois depuis 2015, que 73% des professeurs et chercheurs à l'université sont de gauche. On sait aussi que 78% des enseignants français sont de gauche. Concernant les positions politiques des universitaires et des enseignants, autant que je sache nous n'avons tout simplement, et fort malheureusement, pas de données pour la Suisse. Par ailleurs, en Suisse, la gauche représente présentement à l'Assemblée Fédérale 28% du total des sièges, ce qui est aussi exactement la proportion de jeunes à gauche dans notre pays (historiquement ce pourcentage électoral de la gauche est en outre assez stable).

Supposons que nous trouvions en Suisse des données similaires à celles que nous avons concernant les positions politiques des universitaires et des enseignants français (ce qui n'a rien d'évident en soi, je vous l'accorde). Alors nous serions face une situation où environ 70% des formateurs d'opinion (universitaires, enseignants et journalistes) sont de gauche tandis que 70% de l'opinion est du centre ou de droite. Que pourrait-on déduire d'une telle situation hypothétique ? Au minimum, on pourrait alors se demander quelle serait la situation politique si 70% des formateurs d'opinion étaient de droite ou du centre. On pourrait aussi se demander quelles structures dans l'organisation actuelle de la société amènent à une telle situation, notamment en ce qui concerne l'organisation de notre système universitaire, de notre système éducatif et des médias. 

Ce serait en tout cas vraiment intéressant d'avoir des données concernant la Suisse. A noter que dans la catégorie des formateurs d'opinion, on pourrait d'ailleurs aussi ajouter certains types d'artistes (si ce n'est tous). 

 

 

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23/02/2018

Entretien avec un homme libre : Roberto Fucile

 

AF. Pourrais-tu te présenter s'il te plaît ?

J'ai 27 ans, suisse depuis peu (officiellement, car depuis bien plus longtemps dans mon cœur), je vis dans le Chablais, à Aigle, et suis actuellement employé de commerce à 100%. J'ai étudié les sciences sociales et historiques, après un parcours gymnasial en économie et droit, et ai à peine débuté une formation professionnelle supérieure dans le domaine des assurances privées mais également sociales (brevet fédéral).

 

AF. Tu rejettes les étiquettes politiques et doctrinales. Pourquoi ?

 

Si je comprends le besoin de se rattacher à un mouvement particulier, qu'importe sa nature et ses buts, j'ai – par expérience – réalisé que les étiquettes enfermaient plus l'esprit qu'elles le libéraient. Se dire libéral, "libertarien", marxiste ou "anarcho-capitaliste" te pousse à défendre surtout une doctrine plutôt que tes idées et tes intérêts – ainsi que ceux de ta classe –, ce qui est absurde. Le plus inquiétant étant le fait que parce que l'on est de telle obédience, alors il faut lire tels auteurs et fréquenter tels cercles. Et un beau jour, on se retrouve à défendre des idées en totale contradiction avec ses intérêts et – surtout – en déconnexion complète de la réalité. La fin de mes études universitaires et l'entrée dans le monde du salariat m'ont permis d'arriver à cette conclusion : le refus de toute étiquette et de tout enfermement doctrinal.

Ce qui m'intéresse, dès lors, c'est le concret et l'expérience du quotidien. Si l'on veut résoudre les grandes questions sociales, il faut s'intéresser toutes celles et ceux qui ont tenté d'apporter des réponses – qu'elle soient théoriques mais surtout pratiques – et croiser nos sources. Si un Marx décrit finement les mécanismes du capitalisme du XIXe, surtout d'un point de vue sociologique, un Hayek nous permettra de comprendre les mécanismes marchands du capitalisme du XXe. Et entre deux il y a Schumpeter ou Proudhon. Et après la théorie, comme je l'ai dit, il y a la pratique. Là ce sont les historiens, les sociologues, les scientifiques ou autres géographes sociaux qui peuvent nous fournir des réponses concrètes : quelles actions ont été entreprises, dans quelles conditions et qu'elles en ont été les conséquences.

On comprend aisément qu'avec un tel intérêt pour le réel, le concret, les étiquettes ne m'intéressent pas. Même si je dois avouer un penchant anarchiste tendance mutuelliste, je pense être surtout un grand démocrate rationaliste : mon choix politique – se matérialisant dans le vote ou dans une autre action – se fera selon un état de connaissances précises et les conditions qui se présenteront, avec projection et après pesée des intérêts – individuels ainsi que collectifs.

 

AF. Dans l'idéal, que devrait faire l’État d'après toi ? Et que ne devrait-il pas faire ?

Ma réponse va surprendre, mais cette question revient à demander ce qu'un marteau devrait faire ou non. L'Etat est un outil, qui a certes une histoire un peu plus complexe et mouvementée que celle d'un marteau, et il est le résultat d'une succession d'évènements historiques. Des conditions bien précises l'on fait apparaître, se développer et continuent de le faire agir. Des conditions autres, tout aussi précises, pourraient définitivement le placer "au musée des antiquités, à côté du rouet et de la hache de bronze" (Engels). Bref, le faire disparaître.

Mais s'il fallait tout-de-même répondre je dirais que l'Etat doit faire le moins possible, surtout lorsqu'il est question de vie privée (je reste un individualiste !). "Plus de liberté, moins d'Etat", ce slogan des libéraux-radicaux me correspond toujours et ce malgré un léger recentrement. Par contre il est vrai que je conditionne ce "moins d'Etat". Son retrait ne doit jamais se faire au détriment des opprimés, des exploités et des classes populaires (salariés, petits indépendants, invalides, retraités, etc.). Mais encore, son absence ne doit pas offrir un avantage à de puissants privés (ou à des organisations religieuses) et ne doit pas vouloir dire défaut de règles élaborées en commun. C'est là parfois le grand tort de certains libéraux, ou des hardcore libertarians comme j'aime à les appeler, c'est que leur volonté légitime de liberté les pousse à prôner une privatisation de l'Etat – de l'outil, donc – et de ses mécanismes plutôt que de réclamer une transformation plus profonde de notre organisation sociale (tant dans les rapports politiques qu'économiques).

L'Etat peut donc être utile, dans un contexte spécifique, mais il ne doit – selon moi – jamais être une finalité. A chaque votation, il est important de déterminer la nécessité d'une éventuelle intervention étatique ou de son retrait. Ce n'est pas idéal, mais notre organisation sociale est actuellement ainsi faite. Toutefois, avec les évolutions technologiques qui se présentent, comme tant d'autres institutions, l'Etat pourrait se muer en une autre forme et ainsi coller davantage aux aspirations démocratiques, libérales voire libertaires. 


AF. 
Qu'est-ce qu'une propriété légitime selon toi ?

 

La question de la propriété est épineuse et il faut avoir l'honnêteté d'affirmer qu'il n'existe aucune bonne réponse. Comme Proudhon, j'aimerais affirmer tout et son contraire – c'est le vol, mais aussi la liberté. C'est le vol dans son caractère légaliste et, dans notre contexte, forcément capitaliste : organisé par l'Etat au profit d'une minorité dominante. Mais c'est la liberté, car elle permet une certaine autonomie et ce dans un monde qui tend tout-de-même à se fluidifier grâce aux technologies. Pour obtenir cette définition, je pense qu'il faut inverser le principe bourgeois : c'est l'usage qui définit la propriété, et non pas la propriété qui définit le droit d'usage. La preuve par l'usage et la maîtrise.

Ce raisonnement implique bien évidemment une organisation complètement différente du droit de propriété, qui serait le fruit de débats (ou de luttes ?) démocratiques et d'une transformation profonde des rapports socio-politiques. Si l'individu est propriétaire, c'est le collectif qui se met d'accord sur les règles de la propriété. Une propriété légitime se base donc sur le consentement, ni plus ni moins. Et même pas besoin d'Etat !

AF. Quels individus, vivants ou morts, t'inspirent ?

 

Beaucoup d'individus m'inspirent. Le mec qui se lève tous les matins pour gagner 4'000 balles, ça m'inspire. Celle qui a osé lever le poing pour défendre ses droits, ça m'inspire. La mère célibataire qui lutte pour offrir un quotidien moins sombre à ses gosses, ça m'inspire. Celles et ceux qui se sont bougés pour de grandes causes, de la libération nationale à la journée de huit heures, ça m'inspire. Cet indépendant qui bosse sans arrêt, ça m'inspire. Ce fils de prolo qui se tape de longues études de médecine ou d'économie, dans la douleur, en jonglant avec ses petits jobs, ça m'inspire. Ces associations de bénévoles qui donnent tout pour faire avancer les choses, ça m'inspire. Ce qui m'inspire, c'est l'individu qui lutte, quotidiennement, collectivement ou non, pour améliorer son sort et celui de ses pairs.

 


AF. Tes livres de philosophie politique ou de politique favoris ?

 

Pour commencer j'indiquerais La route de la servitude de Hayek, œuvre qui m'a ouvert à la pensée libérale et qui a inscrit dans mon ADN cette antipathie à l'égard de l'Etat-gestionnaire. S'en suit L'éthique de la liberté de Rothbard, couplée d'une lecture de L'Etat d'Oppenheimer, qui ont grandement participé à mon émancipation. Lire ces trois auteurs te prépare à une meilleure appréhension d'autres courants, un peu moins "libéraux".

J'ai donc beaucoup aimé Capitalisme, Socialisme et Démocratie de Schumpeter que j'ai lu après le tome I du Capital de Marx. C'est pour le côté technique. Pour le côté plus "utopiste" et sur la démocratie, il faut noter les textes municipalistes et libertaires de Bookchin (un autre Murray !) ou encore Le commerce équitable de Warren, véritable manifeste de l'individualisme socialiste. Les textes de Proudhon et Bastiat, tous deux de la même époque, sont également d'excellentes sources de réflexion en vue d'une future synthèse.

Passionné d'histoire et d'origine catalane, j'ai adoré Révolution et contre-révolution en Catalogne de Semprún Maura ou encore Histoire et Combats de Vuillemier, qui tranche un peu avec cette idée d'une "paix du travail" éternelle et soi-disant typiquement helvétiqueJe parlais d'un géographe plus haut, alors je mentionnerais Guilluy et ses analyses de classe pertinentes (La France périphérique et Le crépuscule de la France d'en haut).

Bref, je suis un "librivore" et je peux lire tant une œuvre éco-socialiste sur le mythe de la surpopulation (Angus & Buttler) ou féministe, qu'une œuvre techno-optimiste sur le Bitcoin (ce que je lis actuellement, du reste).

 

AF. Faut-il militer dans un parti politique ? Dans un syndicat ?

 

C'est un choix personnel. Je n'ai pas vraiment de réponse à donner. Je dirais toutefois que, pour ma part, je n'irais pas (ou plus) militer dans un parti institutionnel type PS, PDC, PLR ou même UDC malgré l'image que ce parti essaie de se donner. Ces partis sont des parasites au service d'intérêts particuliers et sont un obstacle au progrès socio-économique. Quant au reste, mise-à-part les Pirates, parce qu'ils sont les seuls à vouloir débattre sérieusement des enjeux numériques, il n'y a rien d'intéressant. Peut-être que je choisirais un "parti" communal, plus proche de mon engagement pour les périphéries.

 
AF. Quelles seraient les réformes prioritaires à mener d'après toi ?

 

Les plans, c'est pour les étatistes. Plus sérieusement, je ne suis pas en mesure de définir des priorités. S'il fallait en mentionner quelques-unes, je proposerais des réformes dans l'éducation et la formation afin de ne pas être déconnecté (c'est le cas de le dire) des réalités. Des individus formés et éduqués, comme à l'époque il était important de savoir lire et écrire, seront plus à même de s'organiser collectivement pour faire évoluer notre société vers un type de société plus libre et égalitaire. Cela passera par des revendications, des alternatives, des suppressions de privilèges, des inventions technologiques, bref, des actions ayant pour objectif le progrès. Finalement, les priorités seront celles que les femmes et les hommes auront décidé qu'elles soient.

 

AF. Envie d'ajouter quelque chose ?

 

Puisque bien des libéraux vont lire cet entretien, j'aimerais rappeler qu'on peut sans grande difficulté défendre la liberté – et même l'envie d'entreprendre ! – tout en étant critique à l'égard du capitalisme. Honnêtement je n'ai rien contre la concurrence et le marché, mais force est de constater que nous sommes à des années-lumière de cet idéal – de ce paradis libéral, si j'ose. La concurrence est surtout bonne lorsqu'elle concerne les salariés, réduits à l'état de marchandise, et ce dans l'intérêt unique d'une minorité bien organisée – le Capital – qui est la première à quémander de l'aide étatique lorsque les vents tournent.

Finalement on ne devrait jamais travailler pour quelqu'un, mais plutôt avec quelqu'un. Le contrat de travail doit devenir un contrat d'association et non plus de subordination. Libres d'entreprendre ensemble et pour l'ensemble, telle doit être notre aspiration dans un monde aux milles possibilités. Pour y arriver, fatalement, le capitalisme doit s'éclipser. Et pour qu'il s'éclipse, il faut que l'Etat bourgeois et ses institutions disparaissent également pour laisser place à une société nouvelle. C'est mon côté optimiste. Dans les faits et aujourd'hui, il faut surtout tout mettre en œuvre pour éviter de régresser afin libérer les potentiels de la véritable collaboration : la liberté toujours, la démocratie partout !

 

 

 

 

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20/02/2018

Entretien avec des libéraux : Louis-Batiste Nauwelaerts

 

AF. Pourrais-tu te présenter s'il te plaît ?


J’ai 20 ans et étudie à Paris, où j’ai habité toute ma vie (excepté une escapade québécoise de 6 mois), en « humanités droit, économie, gestion, spécialisation en sciences politiques »… un peu compliqué mais pour faire simple il s’agit d’une sorte de classe préparatoire universitaire. J’ai été un temps coordinateur de pour Students for Liberty à Nanterre, mais l’atmosphère ambiante de l’université et le manque de soutiens  m’ont découragé. Par ailleurs, j’écris de la poésie et pratique la magie depuis plusieurs années maintenant.

 

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AF. Comment définirais-tu le libéralisme ?

 

Je le définirais comme un principe, un principe fondamental et essentiel, ce fameux principe énoncé par Hayek : « à savoir que dans la conduite de nos affaires nous devons faire le plus grand usage possible des forces sociales spontanées et recourir le moins possible à la coercition. »

 

AF. De quel courant du libéralisme te sens-tu le plus proche et pourquoi ?

 

Je me sens aujourd’hui plus proche des libertariens de gauche et de l’anarchisme individualiste, et ce pour plusieurs raisons. Premièrement, je pense que les libéraux se leurrent lorsqu’ils prétendent que le passage à une société libérale pourrait se faire facilement. Prenons le cas d’une libéralisation du marché : créer un marché libre sans détruire les avantages monopolistiques acquis par la voie politique, c'est reproduire l'erreur de l'abolition de l'esclavage où les esclaves, n'ayant recouvert ni terres ni aucune part du produit de leur travail, se sont retrouvés obligés de travailler pour leurs anciens maîtres. Lâcher des entreprises issues de la connivence sur un marché libre, c'est institutionnaliser l'esclavage. Or, les libertariens de gauche l’ont très bien compris, d’où leurs propositions parfois audacieuses de faire intervenir l’État (ce qui n’est pas sans susciter la critique dans nos rangs) pour réparer les dommages créés par lui. Cette position est donc avant tout pragmatique, même si je partage beaucoup des vues libertariennes de gauche en matière d’éthique (cf. Bleeding Heart Libertarians)

                       Pour ce qui est de l’anarchisme individualiste, j’aime la vision pratique qu’il donne de la liberté : la recherche de la liberté pour la liberté (qui mène au légalisme naïf des brutal ou vulgar libertarians) est un mirage ; il nous faut faire quelque chose de la liberté.


AF. Comment es-tu devenu libéral ? As-tu toujours été libéral ? Si non, quelles étaient tes positions politiques antérieures ?

Je pense être sincèrement une des rares personnes à avoir utilisé le principe rawlsien du voile d’ignorance (haha). Alors que j’étais au lycée, impossible de me classer politiquement (mes parents m’ayant donné une grande liberté de choix). Je me suis mis à lire, étudier les différents courants principaux, allant du marxisme au libéralisme en passant par les mouvements décroissants, et je pourrais en citer d’autres. Mais je suis devenu réellement libéral en deux temps. Le premier fut la fois où j’ai lu La loi de Bastiat : un choc ! Le second est le moment où j’ai commencé à appliquer à ma vie de tous les jours les principes libertariens, et où j’ai compris leur beauté, leur puissance… mais aussi leurs dangers.


AF. Quels individus, vivants ou morts, inspirent ton engagement ?

L’engagement, puisqu’il est à la fois idéologique mais aussi pratique, est double. Pour ce qui est de l’aspect théorique, j’ai été vraiment marqué par la lecture de Murray Rothbard. Venant de la philosophie (je compte poursuivre mes études dans ce domaine), j’ai apprécié sa méthode qu’il prend chez Aristote et Saint Thomas d’Aquin, et même si je ne partage pas toutes ses conclusions, je respecte énormément cet auteur qui continue de m’inspirer. Milton Friedman fut aussi une source d’inspiration, notamment avec son Capitalisme et liberté.

Pour ce qui est de l’engagement pratique, ce que nous faisons de nos idées, les anarchistes individualistes et abolitionnistes du XIXe et XXe siècle sont de réelles sources d’inspiration. Je pense en particulier à Henry David Thoreau et Lysander Spooner.


AF. Tes livres libéraux préférés ?

L’éthique de la liberté, Rothbard 

La loi, Bastiat

Conscience contre violence, Stephen Zweig (l’auteur n’est pas spécialement libéral, mais le combat de Sebastien Castellion contre Calvin et son « inquisition » est pour moi une des plus belles démonstrations de la force de la liberté d’expression)

De la liberté, J.S Mill (un chef d’oeuvre que certains libéraux devraient relire)

Second traité du gouvernement civil, John Locke

Les vices ne sont pas des crimes, Lysander Spooner

La Bible (Eh oui ! Mais ça cela sera pour une autre fois haha)

 

AF. Que penses-tu de la place donnée au libéralisme dans la philosophie académique ?

J’aurais envie de répondre « quelle place » ? Le libéralisme est systématiquement abordé ou de façon critique, ou bien en opposition à d’autres mouvements, mais jamais étudié pour lui-même. A cela s’ajoute une totale méconnaissance de la part de beaucoup d’universitaires des auteurs et textes libéraux.


AF. Faut-il militer dans un parti politique ?

 

Hum, je dirais que non. Les partis ne sont qu’un type d’entreprise de conquête du pouvoir historiquement déterminée (Weber). Or les libéraux ne veulent pas – ne devraient pas vouloir – le pouvoir, car il est intimement lié à l’État. Le parti politique de fait légitime l’existence de l’État et l’exercice de son monopole. Mais je ne suis pas insensible aux succès de certains partis libéraux. 


AF. Avec qui les libéraux devraient-ils s'allier ?

 

Avec eux-mêmes pour commencer. Ce serait déjà un bon début. Nous passons plus de temps à nous séparer qu’à nous réunir. Les discussions et débats théoriques me passionnent, mais il faut savoir pourquoi on les fait, et savoir s’unir autour de la cause centrale qui nous anime (la liberté), et ce malgré nos différences. Les mouvements qui ne s’unifient pas à un moment ou à un autre deviennent soit totalitaires, dans la mesure où un petit groupe d’acteurs entre en concurrence pour obtenir la légitimité en matière de définition du mouvement (excluant tous ceux ne partageant pas cette définition), soit… ils disparaissent.

 

AF.
Quelles seraient les réformes libérales prioritaires à mener d'après toi ?

 

L’éducation : il faut libérer les esprits du joug de l’État, apprendre aux individus à penser en dehors de l’État, ce qui est actuellement impossible, ou du moins difficile. Une réforme de l’éducation alliant chèques éducation, création d’un marché libre de l’éducation et fin du monopole étatique serait un bon début. Car sans esprits libres, curieux et éduqués, il ne peut y avoir de société libérale.

 

 

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12/02/2018

Entretien avec Alexandre Sanches : un anarchiste individualiste

 

AF. L'anarchisme individualiste est-il un anarchisme socialiste ?


L’anarchisme individualiste partage beaucoup avec l’anarchisme socialiste, en particulier une culture. Stirner n’était certes pas socialiste, mais avant lui, il y a eu Josiah Warren, qui était un ancien disciple d’Owen. Dans la suite de ces fondateurs bien involontaires, l’individualisme libertaire constitué en mouvement a pu (rarement) revendiquer le socialisme. Ainsi, Benjamin Tucker parlait d’anarchisme socialiste (« anarchistic socialism ») pour décrire son positionnement dans les premiers temps. Et, sans vraiment changer profondément idéologiquement (il l’avait déjà fait avec son abandon du droit naturel pour l’égoïsme stirnérien, mais il s’agit de deux évolutions différentes), il a fini par répudier l’usage du mot « socialisme » seulement suite à la révolution russe, probablement à des fins de clarté. Ses disciples en Europe comme E. Armand n’ont en général pas fait usage du mot « socialisme » pour définir leur doctrine, cependant ils ont pour la plupart défendu l’idée d’une fraternité entre tous les anarchistes (classiques, de l’époque), y compris socialistes, y compris communistes. Proudhon, qui est un des précurseurs de cette pensée, se disait anarchiste, mais ne l’était pas absolument, en revanche, il était bien socialiste, et défendait bien l’individu contre toute sorte d’obligations non-choisies vis-à-vis d’un groupe.

AF. Y a-t-il une différence entre anarchisme socialiste et anarchisme communiste ?

Deux termes différents décrivent deux positions différentes. On peut virtuellement considérer que l’anarchisme socialiste et non-communiste est mort en Europe ou au moins en sommeil.
En tentant d’expliquer les choses depuis un point de vue compréhensible à des libéraux, le socialisme, quels que soient les moyens qui permettent d’y parvenir, se définit par la « propriété collective des moyens de production » ou, formule que je préfère, le « contrôle des moyens de production [collectifs] par ceux qui les exploitent ». En somme, on peut envisager une structure de répartition de la propriété dans la société qui soit au sens strict socialiste, et qui soit la plus pure conséquence de la liberté dans un marché, il n’y a aucune contradiction entre les deux. Autrement dit, libéralisme et socialisme ne sont pas, quand on comprend le sens des mots, le moins du monde incompatibles. L’idée même de socialisme n’a rien à voir avec l’étatisme et, pire, lui est assez difficilement compatible sauf à considérer que l’État n’est que l’expression de la volonté du peuple. D’une certaine manière, le socialisme étatiste est autant un socialisme que le néoconservatisme peut être considéré comme un libéralisme.

 

Ayant expliqué ceci, une société communiste étant une société qui a aboli non-seulement l’État, mais également toute forme d’économie de l’échange et de propriété « privée » (un terme équivoque dans un contexte de discussion entre anarchistes classiques et libéraux, rien que l’expliquer et le préciser nécessiterait des pages), remplacées intégralement par l’économie du don, n’est en revanche compatible avec aucune forme de libéralisme. On peut donc parler de deux visions qui peuvent absolument différentes. Pour certains, elles sont supposées se succéder naturellement. Ce n’est pas la position de tous les anarchistes classiques, même si c’est celle de toutes les organisations actuelles supposées les réunir (Fédération Anarchiste, Confédération Nationale du Travail…).

AF. Qu'est ce qui différencie l'anarchisme individualiste de l'anarchisme libéral ?

L’intérêt pour l’économie des libéraux devrait être un apport brillant à l’individualisme libertaire. Le focus et la rigidité habituelle sur la propriété des libéraux n’est pas partagé par les individualistes classiques, au moins en Europe. Aux US, un penseur comme Lysander Spooner fait la liaison entre les deux mouvements, mais il est considéré « libéral » en Europe, plus qu’anarchiste. Ce qui est défendable. Quoi qu’il en soit, le jusnaturalisme est extrêmement rare chez les individualistes (Spooner est un contre-exemple), et totalement inexistant en Europe.

AF. Quelle est la relation entre marxisme et anarchisme socialiste ?

Les relations sont meilleures qu’il y a quelques années… à mon grand regret, oserai-je dire. Dans l’histoire, dès que des marxistes ont obtenu le pouvoir, il me semble qu’une de leurs priorités a été d’éliminer les anarchistes, tous les anarchistes. D’abord les individualistes, sous prétexte d’idéologie « bourgeoise », souvent avec l’accord des communistes « libertaires » du moment. Puis les anarchistes communistes. Il est probable que la base marxiste ressemble plutôt aux révoltés de Cronstadt qu’à Lénine. Il est certain qu’en situation révolutionnaire, elle mute en autre chose. Nous ne sommes pas en situation révolutionnaire, tant s’en faut… Mais avec des alliés pareils, nous n’avons pas besoin d’ennemis.

AF. Que penses-tu de l'état du mouvement anarchiste de nos jours ?

C’est une ruine. Et c’est une ruine sectaire. Jamais l’étatisme n’a été aussi intégré dans l’esprit de la population en général. À tout problème, l’individu moyen, en particulier du petit peuple, répond qu’il faut que l’État agisse. Il critique ses politiciens, mais continue à voter pour eux, râle une fois à chaque élection, vote, puis courbe l’échine jusqu’à la suivante. Donc le mouvement est une ruine.

Et je dis que c’est une ruine, d’une part du fait de ses accointances avec le marxisme assassin (oh, certes non, je ne vais pas accuser le militant marxiste lambda d’être un tueur… mais il se rattache bien à un mouvement assassin, et là, aucune réserve), et du fait qu’il a très largement, du moins en Europe, intégré la rhétorique du « service public », en ayant réussi l’exploit dialectique de détacher le concept de celui d’État. Même Marx, après la Commune de Paris exprimait une hargne anti-État, anti-fonctionnaires aussi d’ailleurs, bien plus forte que celle de nos anarchistes actuels. Marx valait en fait bien mieux que les marxistes d’un point de vue anarchiste, ce qui n’est pas étonnant, mais était également bien moins collaborationniste vis-à-vis de l’État que beaucoup d’anarchistes actuels. J’y vois une explication un peu « café du commerce », mais probablement assez juste : énormément des anarchistes déclarés actuels en France sont dans des structures étatiques ou dépendantes de l’État (syndicats ou journaux subventionnés, SNCF, sécurité sociale, etc.) Tout simplement, ils ne peuvent pas cracher dans la soupe et donc ils « réorientent » leur « anarchisme ». Dissoudre ou abolir l’État n’est plus tant leur but que taper sur la hiérarchie, les privilèges, les inégalités, etc, mais en continuant à faire la même chose et sans trop se demander comment c’est financé (l’impôt est un vol, même quand il est utilisé (ce qui est rare) à faire des choses positives). Problème : l’État, au travers du fonctionnariat qui lui est instrumental, n’est-il pas la première source d’inégalités et de privilèges ? Dans le contexte actuel, l’affirmer et vivre en fonction de ça reçoit souvent une réponse extrêmement virulente, et largement conditionnée par des fréquentations qui ont trop intérêt à l’existence de l’État pour le combattre. Ainsi, pour parler d’expérience un peu personnelle, quelqu’un qui choisit d’abandonner le salariat est rejeté, parfois formellement par les institutions (la CNT n’accepte les travailleurs indépendants qu’en se bouchant le nez par exemple), alors même que l’abolition du patronat et du salariat est de tous les programmes socialistes sérieux de l’histoire. Les anarchistes se rangent à la rhétorique, d’une bêtise tragique, du « salariat social » à la Friot, l’oxymore la plus toxique au moins depuis la « guerre préventive ». Et ceux qui fuient le salariat et montrent qu’on peut le dissoudre plutôt que l’abolir « un jour peut-être » sont qualifiés de « libéraux », voire de sbires du Grand Capital par ces anarchistes aliénés. Peut-être nos critiques anarcho-étatistes espèrent-ils une abolition de l’État autoritaire par en haut ?

Le mouvement a toujours eu ses conflits et incompatibilités internes, mais c’est peut-être encore plus dommageable aujourd’hui que jamais. La pensée anarchiste est une de celles qui savent observer et décrire le monde : contrairement à la gauche étatiste, nous ne sommes pas forcément nuls en économie, contrairement à la droite, nous ne sommes pas forcément nuls en sociologie, contrairement à l’extrême-droite, nous intéresser à l’anthropologie ne nous amène pas à des analyses biaisées avec un sous-jacent racialiste puant. L’intolérance, parfois extrême, de l’anarchisme communiste vis-à-vis de l’individualisme remonte au moins à Jean Grave, en France. Grave le bien nommé, disciple rigide de Kropotkine, est toujours massivement cité par les anarcho-communistes actuels. Et c’est un signe. Le sectarisme a encore de beaux jours devant lui, mais bizarrement, pas contre ceux qui nous tuent, plutôt entre nous. Peut-être le cas de l’Europe de l’Ouest et en particulier de la France est-il un peu plus extrême que dans le reste du monde. Ou peut-être suis-je un peu cynique. Mais je ne le pense pas. Les militants, bien plus que la doctrine, sont la ruine de la pensée anarchiste actuelle.


AF. Quelles sont les trois figures les plus importantes de l'anarchisme selon toi ?


Je vais en citer cinq : deux qui me semblent les plus importantes dans l’absolu, comme préambule, et trois qui comptent spécifiquement pour moi.

Dans l’absolu, il est impossible de faire l’impasse sur Kropotkine. Oui, oui, un communiste. Mais quand on le relit, il est difficile de voir beaucoup de coercition dans ses propositions. Tout au plus le refus de respecter les propriétés mal acquises que de toute façon même les libéraux conséquents devraient refuser de reconnaître s’ils appliquaient réellement leurs principes. Kropotkine a pu commettre un certain nombre d’erreurs ou être parfois naïf (sa proposition de « prise au tas » me fait sourire, mais me dépite…), cependant il a tant fait pour approfondir et préciser la pensée anarchiste, et proposer des pratiques applicables au monde réel qu’il est impossible de ne pas le citer. Un kropotkinien ferme sur ses principes et non-sectaire est, sans hésitation et sans réserves, un camarade : nos désaccords ne sont que des détails qui n’auront jamais de conséquences.

Le second est nécessairement Benjamin Tucker. Virtuellement inconnu en Europe, ou alors considéré comme « bourgeois », voire « marchand de tapis » (« Manchester Man ») par les communistes, sa pensée profondément individualiste, qui a basculé entre jusnaturalisme et égoïsme stirnérien sans vraiment trouver la troisième voie qui évite ces deux écueils, ou au moins sans le formuler clairement (il est tout de même resté contractualiste jusqu’au bout, ce qui aurait bien fait rigoler Stirner). Tucker a été un maître à penser de beaucoup d’anarchistes intéressants du début du vingtième siècle, dont les deux que je vais citer ensuite. Il est aussi le dernier « libéral-libertaire » peu attaquable à la fois par les libéraux et par les libertaires, un homme qui avait pris le parti du peuple sans rien vouloir lui imposer ou lui interdire. Alors évidemment, sa défense de l’économie de marché fera hurler les communistes, et sa défense de la valeur-travail fera hurler les libéraux actuels. J’en ai assez dit sur le sectarisme pour ne pas avoir besoin de m’étendre sur ce que je pense de cette attitude.

Maintenant, des auteurs importants pour moi…


Voltairine de Cleyre… la plus grande féministe de l’histoire pour ce qui me concerne. « Première vague », mais sans jamais être tombée dans l’autoritarisme, évidemment pas une suffragette, une femme opposée de toutes ses forces à toute violence, qui s’est déclarée « individualiste » avant de se dire « anarchiste sans adjectif » à la fois suite à l’abandon d’une position morale par Tucker et ses disciples et suite à la remarquable production idéologique des anarchistes communistes de son époque (en particulier Emma Goldman, avec qui elle a toujours eu une relation de camaraderie non-amicale, mais respectueuse). Une penseuse qui a assez peu produit (elle est morte assez jeune), mais dont l’oeuvre est d’une justesse remarquable, sans tache, un modèle de rationalité, de rhétorique et de cohérence, sans l’ombre d’une concession à l’État et à l’étatisme.


E. Armand a été le premier à traduire Tucker en français, et était, en économie, exactement un disciple de Tucker. Son œuvre est cependant plus centrée sur l’amour libre, inspirée d’ailleurs d’amis de Tucker maintes fois condamnés, comme Moses Harman. La liberté, c’est un tout, et Armand est peut-être un des auteurs capables de le rappeler à des libéraux d’aujourd’hui, devenus très conservateurs. La liberté économique est seulement centralement instrumentale, elle n’est en revanche pas centrale en soi. Elle est un moyen nécessaire, jamais une fin. Le rappeler aujourd’hui aux libéraux de carnaval intéressés seulement par la liberté patronale est une nécessité, et Armand peut faire ça. De plus, Armand, bien que s’affirmant « égoïste » et inspiré par Stirner, a tant pu employer le terme « camaraderie » dans son œuvre qu’il est peut-être le meilleur représentant d’un anarchisme individualiste qui, justement, ne tombe ni dans l’erreur de l’égoïsme pur, ni dans celle d’un « droit naturel » rigide, mal défini, et dont le but semble n’être que de rationaliser les affects de ceux qui s’en revendiquent. Un anarchisme bien pensé et bien vécu se doit d’être plutôt bienveillant, voire amical, et Armand incarne très bien une forme possible de cet anarchisme. Et puis sa lecture horrifiera les conservateurs, et rien que pour ça, je ne peux pas faire l’impasse sur ce remarquable auteur.



Enfin, un peu par provocation, un peu par une sorte d’obligation, je vais citer l’illégaliste Marius Jacob. Jacob a inspiré le personnage d’Arsène Lupin. Jacob prônait, un peu à la façon de Samuel Edward Konkin III des décennies plus tard et sur un autre continent, de violer la loi partout où on peut le faire, tout en restant dans le cadre de son code moral propre. Je ne suis pas illégaliste, plutôt alégaliste (on doit IGNORER l’État plutôt que de se rabaisser à agir en fonction des lois illégitimes qu’il prétend nous imposer), mais par rapport au légalisme ambiant, ce n’est qu’une nuance très minime. Jacob a fini par répudier l’usage de la violence à la fin de sa vie. Et cet abandon rend le personnage attachant en même temps que finalement assez réaliste. Il a été un authentique martyr de sa cause, ayant connu le bagne et il n’a jamais abandonné ses idées anarchistes. Le point important chez Jacob, c’est que, bien qu’affirmant que « la propriété c’est le vol », il a toujours choisi ses cibles et a même réparé ses erreurs quand il en a fait. En vérité, il respectait la propriété légitime. Mais seulement celle-là. C’était un héros !

 

 

13:19 Publié dans Anarchisme individualiste, Anarchisme, anarchie, Anarcho-socialisme | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg