13/08/2016

Le nouvel organe

 

 

 

Un article-témoignage publié dans le Diurnambule et rédigé par Nina.
Bonne lecture !

 

 

Il n'existe aucune de mes expériences personnelles sur laquelle je n'ai pas réfléchi, puis écrit – et réciproquement. La drogue en fait partie ; elle a été, est et sera un morceau de ma vie – un de ces morceaux imposants et nourrissants.

 

Le terme « drogue », utilisé de façon générique – disons – regroupe pas mal de choses que je consomme consciemment, pour éteindre ou animer ou faire muter cette conscience que je porte autant qu'elle me porte : du liquide, de l'herbe ou sa résine, de la poudre, des petits cachets et des plus gros. Les formes varient, et les fonds avec. Je peux alors flotter dans l'extase, m'enfoncer dans n'importe quelle abîme, rebondir dans les déchirures formées dans ma conscience – et tout ça en me lovant dans la paume de la main du hasard, toujours le même hasard.

 

Si je compte sur mes doigts depuis combien de temps la drogue fait partie de ma vie, je passe du pouce à l'auriculaire. Si j'essaie de donner une forme à ce que ça a pû me procurer, je ne perçois que l'informe. Si je donne un nom à tout ce bordel, ce ne sera pas toujours « libération », ni « déchéance », ni «liberté », ni «enfermement » - ce sera autre chose. C'est continuellement à la recherche d'autre chose que je consomme de la drogue, et je pense – sans prétention – que pas mal de consommateurs cherchent cet autre chose. Un autre corps, une autre perception du monde, un autre état, quel qu'il soit. C'est à notre portée, libre à nous de l'incorporer.

 

J'ai suffisamment d'expérience pour pouvoir affirmer une chose – et cette chose résonne dans ma tête à chaque fois qu'une discussion ou un débat s'ouvre à ce propos - : peu importe ce qu'est cet autre chose qui est à notre portée ; ce qui importe, c'est ce que l'on va en faire. Je m'en suis rendue compte après des gens à m'allonger sur des lits et à sentir mon corps et mon environnement devenir autre, à baver, gigoter, ramper, danser, hurler, sourire pendant des heures, rire sans raison, gémir, rêver.

 

L'autre chose est varié, aléatoire, hasardeux, ses contours sont confus ou inconnus – mais c'est un autre chose dont tout le monde raffole. « On se lasse de tout, mon ange, c'est une loi de la nature, ce n'est pas ma faute. », écrit Laclos, dans Les Liaisons dangereuses. Ça, c'est une règle humaine – ou qui s'applique, tout du moins, à un certain nombre d'entre nous (les règles universelles n'existent souvent qu'en surface). Être une forme mouvante et s'empêcher, encore vivant, de devenir fossile ; voilà ce qui m'a poussé, finalement, à m'intéresser au monde des drogues. Un léger désir de désincarnation, parce que cette chair, ce corps que je connais par cœur, j'aime le voir changer, que ce soit pour apprécier sa métamorphose et pour redécouvrir ce qu'il est, rempli ou vidé de toutes substances ajoutées. C'est pour faire de ma tête, de mon corps et de mes perceptions des formes mouvantes et mutantes que j'allume un joint, que je bois de l'alcool, que je m'envoie un rail ou que je lis les effets secondaires de certains médicaments, à la recherche des plus attractifs.

 

Le réel se disperse – et l'inconnu apparaît. Un lieu fait d'autre chose, où je suis autre chose. La drogue relève du domaine de l'expérience – qu'elle soit exprimable ou indicible, commune ou intérieure.

 

Plongée dans ma période sensualiste, et motivée par une curiosité dévorante ainsi qu'une profonde obsession pour l'éthéré, j'ai découvert les drogues. Mon intérêt pour l'immatériel ne trouvait aucune résonance dans la spiritualité, fabriquée par l'esprit et visiblement hors de ma portée. Je voulais me laisser emporter – par mon corps, par ce que je ne connaissais pas – vers cet espace vers lequel semblaient mener les dopes. Un premier pan de ma consommation, alors, relevait du désir de disparaître, en quelque sorte. Je voulais partir et découvrir, mais pas à travers le monde – à travers mes sens. Une douce insouciance m'a pris par la main pour m'emmener n'importe où, et je suivais, candide et inexpérimentée. Étrangement, mes mauvaises expériences ne relèvent pas (toutes) de ce pan là de ma vie. Je ne consommais que par désir et plaisir. C'est ma première analyse des drogues qui m'a ouvert des portes plus troubles, aux bords plus coupants ; couplée à une incompréhension et un rejet total de mon environnement, la drogue m'a fait vivre ce que j'appelle des moments de néantisation. Je me désincarnais à l'extrême, je ne m'importais plus du tout, et la drogue était un prétexte comme un autre pour sortir de ce corps et de l'horizon qui m'écrasait dès le réveil. En somme, mon état psychologique était bien plus dangereux que la drogue en elle-même – j'aurais pu m'anéantir dans le sexe, dans la bouffe, dans n'importe quoi d'autre, pourvu que le but soit atteint. Un second temps a été celui d'inclure, dans mon quotidien, la drogue, au point d'en faire un de mes points de repères principaux, si ce n'est une composante de moi, un nouvel organe, un nouveau membre – et c'est sûrement pendant cette période là que j'ai pu vivre des instants qui, encore aujourd'hui, sont ancrés dans la chair de ma mémoire et celle de mon corps. Ma seconde analyse, en revanche, a changé la donne ; l'expérience portait ses premiers fruits. J'ai repris la drogue pour ce qu'elle était au moment où j'ai mûri – la création d'un espace régit par des sensations et surtout, surtout, un autre chose. Mais pas un autre chose qui valait mieux que tout le reste – se contentant de l'occulter partiellement -, ni qui me définissait viscéralement. Simplement un autre chose à portée de main, et qui se devait de demeurer exaltant.

 

À l'heure d'aujourd'hui, je ne mise plus que sur la délectation sensitive. Et la drogue n'est plus qu'une affaire d'émoussement de sensations.

Nina

 

 

 

18:37 Publié dans Diurnambule, Drogues | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

Commentaires

Bravo pour votre initiative de traiter du sujet de la drogue qui ne devrait pas être réservé mais, au contraire, largement débattu.

Je pense pourtant qu'une petite mise en garde ne serait pas superflue car les expériences psychédéliques comportent des risques et la prise de drogues est une affaire sérieuse car personne n'en sort indemne.

D'ailleurs dans toutes les cultures ancestrales, l'animisme, le chamanisme, ces cérémonies sont accompagnées par un guide.

Le témoignage de Nina est intéressant en ce sens qu'elle nous fait part de son parcours avec une consommation d'abord récréative puis une quête approfondie pour enfin renoncer aux substances.

Je pense que tout individu qui voudrait tenter des expériences psychédéliques devrait d'abord commencer par s'intéresser à la chimie du corps car toutes les substances sont déjà présentes dans le cerveau, dans le sang, et les drogues ne viennent que booster certaines composantes. Ainsi il pourrait se prémunir d'effets néfastes en dosant et en prévoyant des antidotes.

Écrit par : Pierre Jenni | 15/08/2016

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- « À l'heure d'aujourd'hui, je ne mise plus que sur la délectation sensitive, Et la drogue n'est plus qu'une affaire d'émoussement de sensations. » (Nina)

- « tout individu qui voudrait tenter des expériences psychédéliques ... les substances ... en dosant ... et en prévoyant des antidotes. » (Pierre)


Ou pour la délectation d'exquises expériences de stimulation sensorielle, ou un excellent "andidote" (naturel de surcroît), contre "l'émoussement de sensations", à consommer (comme dit la pub) avec modération (pour ne pas développer une mauvaise habitude et gâcher le plaisir de renouveller l'expérience) ...

... https://www.google.ch/search?tbm=isch&q=piments+antillais

... https://www.google.ch/search?tbm=isch&q=hot+pepper+devil

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https://fr.wikipedia.org/wiki/Psych%C3%A9d%C3%A9lisme#.C3.89tymologie

http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/Aristote/tableame.htm

http://docteurangelique.free.fr/saint_thomas_d_aquin/oeuvres_completes.html#07_commentaires_d_aristote

https://fr.wikipedia.org/wiki/Thomas_d%27Aquin

https://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Incr%C3%A9dulit%C3%A9_de_saint_Thomas_(Le_Caravage)

http://serge.mehl.free.fr/anx/Logique_aristote.html

http://www.parismatch.com/Actu/Sante/Le-LSD-est-bon-pour-la-sante-526661

https://fr.wikipedia.org/wiki/Piment_habanero

https://fr.wikipedia.org/wiki/Pseudo-chaleur

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Écrit par : Chuck Jones | 20/08/2016

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