24/07/2016

L'éthique du raffinement

 

 

« Mais parmi les chacals, les panthères, les lices, 
Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents, 
Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants, 
Dans la ménagerie infâme de nos vices,

Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde! 
Quoiqu'il ne pousse ni grands gestes ni grands cris, 
Il ferait volontiers de la terre un débris 
Et dans un bâillement avalerait le monde;

C'est l'Ennui!- l'œil chargé d'un pleur involontaire, 
Il rêve d'échafauds en fumant son houka. 
Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat, 
- Hypocrite lecteur, - mon semblable, - mon frère ! »

Charles Baudelaire, 1857

 

La philosophie politique s'intéresse à des questions d'éthique inter-individuelle (pour reprendre une expression de Thierry Falissard), c'est à dire à l'éthique (aux principes moraux) qui devrait fonder les interactions entre les individus et qui devrait déterminer la forme et la taille de l’État. Mais la philosophie morale peut aussi s'intéresser à des questions d'éthique individuelle et chercher à découvrir quels principes ou quelles valeurs devraient nous guider dans la vie et quels modes d'être l'on devrait adopter. Toutefois, il me semble fort probable que la diversité humaine ne nous contraigne en ce domaine à une dose d'humilité assez élevée. Les individus sont trop différents pour pouvoir espérer dresser pour eux, universellement, une éthique individuelle idéale et parfaite, un joyau moral que tous devraient chérir (c'est d'ailleurs pour cela que la philosophie politique ne peut s'appuyer que sur une ontologie humaine ultra-minimaliste). Tout au plus peut on proposer des éthiques individuelles diverses, en fonction de nos intuitions et raisonnements propres, et espérer que par un libre-échange de nos réflexions morales les individus trouvent ce qui leur convient.



« The only people for me are the mad ones, the ones who are mad to live, mad to talk, mad to be saved, desirous of everything at the same time, the ones who never yawn or say a commonplace thing, but burn, burn, burn like fabulous yellow roman candles exploding like spiders across the stars. »

Jack Kerouac, 1957

 

Si la liberté (réalisée dans la philosophie libérale par le principe de non agression) est l'élément clef dans la réflexion qui me guide en philosophie politique, c'est une autre valeur qui me semble essentielle, en ce qui concerne l'éthique individuelle, et propre à guider l'individu dans la vie avec succès. Cette valeur est le raffinement.

Il y a selon moi trois types de raffinement à retenir. 



1. Individualisme de l'esprit

 

Raffinement intellectuel d'abord, que je comprends comme un ensemble de vertus (de modes d'être à incarner) : indépendance (autonomie) d'esprit, sophistication de la pensée (du raisonnement), esprit critique et sensibilité individualiste.

2. Romantisme

 

Raffinement émotionnel ensuite, dont les vertus sont la passion (dans les relations sociales comme dans les événements de la vie), l'exaltation (c'est à dire la capacité à agir pour une cause ou plusieurs) et le tourment (c'est à dire la capacité à sublimer la souffrance).

3. Dandysme

Raffinement esthétique enfin, dont les vertus sont  l'esthétisation de la vie et du quotidien (faire de sa vie une œuvre d'art), la recherche de la beauté et la sensibilité artistique (qui s'exprime dans l'acte créateur comme dans l'acte appréciateur).

 

Pour rendre cette présentation convaincante, chacune de ces vertus demanderait une discussion rigoureuse autour de ses avantages et de ses inconvénients. J'y reviendrai par la suite et il convient donc de prendre ce billet pour ce qu'il est : une énonciation et non une argumentation. A noter que je ne prétends pas incarner ces vertus, mais simplement que ce sont là des vertus à incarner (autant que possible) dans l'idéal.

 

« L'individu doit être passionnant ou ne pas être. »

 

Guy Debord

 

 

 

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23/07/2016

L'éthique est au-dessus des lois

 

Pourquoi faut-il obéir aux lois ? Faut-il obéir aux lois ? Faut-il résister à certaines lois ? Quelle est la relation entre éthique (légitimité morale) et légalité ? Ces questions fondamentales sont essentielles pour tout individu qui s'interroge sur la politique et la philosophie politique et je vais tâcher de proposer un ensemble d'éléments pour y répondre (au moins en partie).

 

1. Il paraît évident à chacun qu'il existe des lois (moralement) justes et des lois injustes. L'apartheid, le colonialisme, le goulag, les camps de concentration, l'esclavage, étaient toutes des actions politiques parfaitement légales. Bien que légales (et généralement démocratiquement entérinées), les lois et décisions politiques mettant en place de tels systèmes ne semblent donc pas légitimes. Comme cela n'est visiblement pas la caution démocratique, qu'est ce qui pourrait rendre une loi légitime ? Et bien il me semble que le seul candidat sérieux pour répondre à cette question est l'éthique (la morale). Lorsque nous nous indignons devant une loi et ses conséquences désastreuses, nous émettons un jugement (qui peut être plus ou moins spontané ou réfléchi) éthique se fondant sur des principes (ou des valeurs) éthiques.

2. La découverte des principes moraux qui doivent guider notre action est l'affaire de tous et c'est aussi une question qui intéresse éminemment les philosophes moraux. Il s'agit de trouver les principes moraux (ou les valeurs) qui sont objectivement valables. Pour ce faire, je pense que la théorie utilitariste conséquentialiste indirecte est la meilleure théorie. Je renvoie le lecteur à mes anciens billets s'il souhaite trouver une argumentation en faveur du caractère objectif de la morale, de l'éthique, et s'il cherche une argumentation en faveur de la théorie utilitariste conséquentialiste indirecte (et à l'encontre des théories alternatives comme par exemple le jusnaturalisme ou le déontologisme). Posons donc que nous avons en mains une éthique démontrée objectivement (dans un souci d'ouverture, j'appellerai l'éthique que je pense justifiée éthique de la non agression) et poursuivons.


3. Lorsque nous avons à faire à une loi qui contrevient à l'éthique de la non agression, faut-il la respecter ? Non, une loi qui viole le principe de la non agression est une loi immorale qui n'a donc aucun fondement sur lequel se légitimer. Les lois immorales ne doivent donc pas être respectées (elles n'ont aucun fondement les légitimant). Mais il n'est pas interdit de les respecter pour des raisons de sécurité ou de prudence. Les régimes politiques, démocratiques ou non, répriment, plus ou moins durement, le non respect de leurs lois. Par conséquent, on est généralement amené à respecter bien des lois pour éviter la répression qui pourrait venir sanctionner notre non respect des lois. Il serait idiot de considérer qu'il existe un devoir moral absolu à braver les lois illégitimes. Par exemple, les lois prohibant la consommation de drogues sont profondément immorales, mais ce n'est pas une raison pour un non amateur de drogues de les violer. Il peut par contre être utile de braver des lois illégitimes dans un but purement militant (politique).

Face à la répression qui pourrait suivre la violation d'une loi immorale, la résistance est évidemment un droit (c'est la répression qui est parfaitement illégitime). L'acte de résistance doit toutefois être proportionnée à l'acte de répression (sinon on devient soi-même un agresseur).

4. Enfin, les politiciens au pouvoir qui votent des lois violant le principe de non agression, des lois immorales, doivent être considérés comme éthiquement criminels. Ils sont moralement responsables et condamnables pour leurs actes. La question de la responsabilité des exécutants (police, armée, tribunaux, etc.) et des complices privées (influençant des politiciens en faveur de l'adoption d'une loi immorale) reste un débat à poursuivre. En ce qui concerne la responsabilité des complices privées, il me semble intuitivement qu'ils sont quasiment tout autant responsables que les politiciens au pouvoir. Un autre débat intéressant consisterait à déterminer la responsabilité morale des citoyens votant en faveur de lois immorales lors de votations populaires. 

Voilà en quelques paragraphes des éléments d'éclaircissement autour de ces questions.

Je serai en voyage ces deux ou trois prochaines semaines et je risque de ne pas pouvoir publier durant ce laps de temps (là où je vais il n'y a quasiment pas d'accès à internet). Je publierai par la suite, en août donc (sauf si une inspiration incroyable me saisissait avant mon départ).

Bon été !

 

 

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12/07/2016

Le principe d'exclusivité : économie et éthique sexuelle

 

J'ai publié il y a peu le premier numéro d'une petite revue indépendante, le Diurnambule, que j'ai créée avec une amie, Loraine Imfeld. Vous pouvez trouver la revue ici. Je vais publier les articles de la revue sur ce blog, bien qu'ils seront par la suite aussi publiés sur un site en cours de création. Pour commencer, voici un texte stimulant de Mikaël Mugneret. 

Bonne lecture !

Adrien Faure

 

Ce qu'on pourrait appeler le principe d'exclusivité, comme « droit de jouir de X de manière exclusive » est un principe qui est commun à la notion de propriété privée et aux unions à caractère monogame. Ce n'est probablement pas un hasard. Sans prétendre refaire un historique complet et détaillé que mes compétences et l'espace imparti n'autorisent pas, on peut néanmoins souligner que le mariage monogame a été institué afin de répondre à une problématique liée à l'héritage, donc à la transmission de la propriété privée (essentiellement patriarcale) à la descendance (essentiellement masculine).

Dans le cadre économique, la défense du principe d'exclusivité — via la défense de la propriété privée — est souvent associée à la pensée libérale, laquelle paraît indissociable de cette notion, à tel point que certains auteurs comme Murray Rothbard ont défini la liberté à partir du droit de propriété.

Dans le cadre des relations amoureuses et sexuelles, la contestation du principe d'exclusivité est souvent associée à une certaine liberté relationnelle et, inversement surtout, la liberté sexuelle et amoureuse ne va guère sans une remise en question du principe d'exclusivité.

 

Certains auteurs comme Michel Houellebecq ou Jean-Claude Michéa font un rapprochement entre la pensée libertaire (identifiée à un certain libéralisme qui concernerait l'éthique, notamment sexuelle et amoureuse) et la pensée libérale (identifiée à un certain libertarisme économique). D'où le néologisme « libéral-libertaire » créé par Michel Clouscard. Il y a là un certain paradoxe, en ce sens que cette liberté « libérale-libertaire » est convoquée à la fois pour justifier le principe d'exclusivité en économie et pour le contester en éthique sexuelle. Alors, où se situent les vraies libertés libérale et libertaire ? Du côté de l'exclusivité ou de la non-exclusivité ?

 

Il me semble que la réponse est : « ni l'une ni l'autre ». Exclusivité et non-exclusivité sont à mon sens orthogonales, tant au libéralisme qu'au libertarisme, que cela soit en termes économiques ou d'éthique sexuelle. La différence entre libéralisme et libertarisme ne tient pas aux domaines auxquels ils s'appliquent mais à leur conception de la liberté. La liberté libérale est seulement négative, c'est le droit de faire tout ce qui n'empêche pas autrui de jouir du même droit. La liberté libertaire, si elle reconnaît cette liberté négative, va au-delà, en embrassant également une conception positive de la liberté, comme capacité à réaliser nos aspirations.

Ces deux conceptions de la liberté sont compatibles avec l'exclusivité ou la non-exclusivité, en termes économiques ou d'éthique sexuelle. Seules des questions de volonté et de consentement libres peuvent faire opter pour l'une ou l'autre.

 

La notion de propriété privée, d'un point de vue libéral, recouvre le plus souvent, non seulement les biens possédés par la personne, mais également cette dernière, considérée en son corps.

La propriété privée de soi ne soulève guère d'objection, sinon purement sémantique (peut-on être à la fois l'être qui possède et la chose possédée ?). Elle permet de fonder tout mode relationnel, du plus monogame au plus polyamoureux. Si je suis, de base, la seule personne qui a le droit de décider de ce que je fais de mon corps, il est évident que personne ne peut m'interdire d'avoir des relations intimes non-exclusives, si toutes les personnes impliquées sont d'accord pour ce mode relationnel. Et si certaines ne sont pas d'accord, nous n'entrerons pas en relation intime ensemble, ou nous mettrons un terme à celle-ci.

En ce qui concerne les biens possédés, on peut souligner que la propriété privée permet de s'approprier intégralement le fruit de son propre travail lors d'un processus de homesteading. En revanche, et ce point est souvent ignoré par le libéralisme contemporain (essentiellement néolockéen / rothbardien dans son approche du droit de propriété), puisque le monde matériel est fini, il est clair que si on exerce le droit de se l'approprier individuellement au-delà d'une certaine quantité et qualité de matière, on empêche autrui de jouir du même droit. L'objection souvent adressée est que ce n'est pas le droit de s'approprier le monde matériel qui est impacté, mais la possibilité effective de se l'approprier. Ce point reposerait donc sur une confusion entre liberté-droit (liberté négative) et liberté-capacité (liberté positive). Mais cette objection ne tient pas. Un droitcomme le droit de s'approprier ne peut être limité que par un autre droit, et non pas par une capacité. De même, une capacité ne peut être limitée que par une autre capacité, et non pas par un droit. Par conséquent, en absence d'un organe (public, privé, coopératif, etc.) efficace de protection de l'acquisition individuelle, il demeurera possible, dans les faits, de s'approprier tout bien revendiqué exclusivement par un tiers, dans les mêmes conditions qu'il est possible de s'approprier toute ressource qui n'est revendiquée par personne. Ce n'est donc pas la capacité de s'approprier qui est limitée par le droit de s'approprier, mais bien le droit de s'approprier lui-même. En conséquence, la liberté libérale étant le droit de faire tout ce qui n'empêche pas autrui de jouir du même droit, elle doit inclure une limite au droit de s'approprier des un-e-s, au nom même du respect du droit de s'approprier des autres. Et cette limite implique donc que le principe d'exclusivité ne peut s'étendre indéfiniment sur tout bien non-approprié ou reçu par don ou échange. Par contre, au sein d'une communauté donnée, il est évidemment possible que par des arrangements contractuels, il soit décidé d'appliquer un régime d'appropriation sans limite, ou inversement un régime où il soit impossible de s'approprier quoi que ce soit. Toutefois, ce régime ne sera valable que pour les membres de cette communauté et durant le temps où ces arrangements refléteront leur volonté (en vertu du principe rothbardien de non-aliénation de la volonté humaine).

 

D'un point de vue libertaire, en partant d'une conception différente de la liberté, il me semble que l'on peut aboutir sensiblement aux mêmes conclusions.

La mise en commun des biens semble l'option libertaire la plus évidente d'un point de vue économique, car selon l'adage de Michel Bakounine, « la liberté des autres étend la mienne à l'infini ». Ainsi, si à ma disposition pour servir mes objectifs je peux bénéficier non seulement de mes biens mais aussi des biens d'autrui, je suis davantage sûr de les réaliser. Pourtant, si les biens sont mis en commun, alors ils sont gérés aussi en commun, ce qui limite inversement leur propension à servir mes objectifs. Ainsi, la possession individuelle (de jure selon les principes mutuellistes, ou bien de facto) peut nous donner la capacité économique de satisfaire nos aspirations dans un bon nombre de cas. Au sein d'une communauté de personnes dont la plupart n'auraient cure de posséder des biens ou qui rechercheraient une situation de domination économique — mais de façon libre, volontaire et consentie ; un peu comme on peut rechercher la domination sexuelle au sein du BDSM — alors un authentique capitalisme libertaire serait même possible.

J'ai longtemps pensé que si une relation intime exclusive pouvait être l'expression d'une liberté au sens libéral, elle ne pouvait pas satisfaire à une conception libertaire de la liberté car chacun-e interdirait à l'autre d'aller « voir ailleurs ». Interdiction dans le cadre d'un contrat implicite ou explicite certes, interdiction choisie donc librement au regard de la liberté libérale, mais interdiction quand même. J'imaginais donc qu'une sorte de pression réciproque (dans le meilleur des cas) était en jeu : chacun-e acceptait de renoncer à donner corps à ses inclinations sexuelles extra-conjugales, parce qu'iel espérait que l'autre en ferait autant. La monogamie résultait donc d'un compromis équilibré entre deux volontés de contrôle de l'un-e par l'autre. En discutant avec des monogames, je me rends compte qu'un certain nombre au moins n'interdisent en aucune façon à leur conjoint-e d'avoir des relations intimes extra-conjugales. Ça ne veut pas dire qu'en cas de relations intimes extra-conjugales cela n'aboutit pas à une rupture, ou tout au moins à une souffrance. Mais de ce que je comprends, ce n'est pas vraiment la relation extra-conjugale en tant que telle qui pose problème, c'est ce qu'elle manifeste : la nature de l'amour porté n'est pas celui auquel on s'attendait. Il ne s'agit pas de dire qu'une relation intime extra-conjugale manifesterait nécessairement un manque d'amour ou un désamour. En tant qu'adepte du polyamour, loin de moi une telle pensée. Mais apparemment, il semblerait que dans un certain nombre de cas au moins, en dépit d'une désignation identique, l'amour spécifiquement monogame et l'amour tel qu'il peut exister dans les relations polyamoureuses sont des amours de nature différente, et l'amour spécifiquement monogame serait monogame non pas par accident mais par essence. J'avoue que j'ai toujours eu du mal à opérer une distinction nette entre l'amour et l'amitié assortie d'une attirance physique. Pourtant, cette distinction semble évidente à pas mal de personnes, notamment des monogames. Cette différence de conceptualisation des rapports entre l'amour et l'amitié fait peut-être sens au point de vue du sujet qui nous occupe et peut permettre d'étayer la possibilité d'un amour libertaire néanmoins monogame.

 

Mikaël Mugneret

15:52 Publié dans Amour & sexualité, Diurnambule | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg