01/06/2016

Réponse de Steve Humbert-Droz à mes critiques

 

 

Je remercie Adrien Faure pour la discussion qu’il a suscité autours de mon petit article. Comme j’apprécie également Adrien, je tiens à répondre en quelques lignes à son cri du cœur. 

Tout d’abord, je ne suis pas un philosophe politique. C’est peut-être dans cette première affirmation que se trouve le malentendu entre l’auteur de ce blog et moi-même. Ma démarche ne consiste aucunement à proposer une définition complète de l’Etat ou de critiquer tel ou tel parti politique ; mon but est d’explorer un certain type de disposition psychologique que l’on nomme alternativement « gauchisme » et « droitisme ». Ces épithètes ne s’appliquent aucunement aux partis eux-mêmes mais à des individus. Comme le dit l’article : « On compte, parmi les nombreux ennemis de Kevin Mulligan, une foule de personnes bigarrées et (selon notre professeur) profondément vicieuses […] » (p.50a, je souligne) ; « il convient de préciser que si nous parlons ici de gauchisme et de droitisme, nous ne faisons aucune assomption concernant la gauche et la droite » (p.50) ; « Certes, les gauchistes/droitistes ne sont pas un mouvement organisé, ce ne sont pas des partis, mêmes les jeunes PS/PLR ne sont pas tous des malades infantiles de la politique. » (p.58b, je souligne). Dit autrement, je discute moins de philosophie politique que de comportement psychologiques en politique. 

Il m’est principalement reproché de ne pas adopter la distinction gauche/droite utilisée par les sciences politiques pour qualifier les partis, mais de me référer à une distinction gauche/droite en termes de valeurs - ces distinctions de valeur entrainent, selon cette thèse, une différence entre interventionisme et non-interventionisme de l’Etat. Dès l’introduction de mon article, je me prémunie contre une mauvaise compréhension de la distinction : « Dans le reste de cet article, je ne traiterai pas de l’historique des partis, ni de progressisme social, ni de communautarisme et encore moins d’écologisme […]» (p.51a, je souligne). En effet, pour le bien de mon propos (qualifier le comportement de certains individus), je reprends la définition de gauche et de droite présentée comme classique par Will Kymlicka (cf. p.53a, note 3, dans laquelle je précise que la notion est critiquée) ou Kevin Mulligan (cf. p.52a, note 1) et utilisée telle quelle par la Chancellerie Fédérale (p. 51a, note 2). Je conçois que les sciences politiques puissent être en désaccord avec cette conception – bien que je sois toujours dubitatif en entendant que le parti National Socialiste doit être qualifié de partie de droite – mais ce n’est pas l’intérêt central de l’article. 

Il me semble d’ailleurs que même en adoptant une autre analyse politique de la gauche et de la droite, le gauchiste resterait obsédé par l’égalité et le droitiste par la liberté – un politologue parlerait peut-être d’une obsession pour des valeurs paradigmatiques de la gauche/droite. C’est de l’analyse conceptuel de ce phénomène dont je souhaite que l’on parle. Or, il me semble qu’Adrien ne fait presque jamais d’objections sur le centre du papier : la qualification (en trois raisons nécessaires et suffisantes) de la maladie infantile de la politique et des vices qu’elle instancie. 

Au-delà de la querelle verbale sur la compréhension de « gauche » et « droite », on me reproche de ne pas prendre en compte d’autres distinctions (« Où sont oubliées les conceptions communautarianistes (ou communautariennes), républicanistes, de gauche… ») et de ne pas prendre suffisamment en compte l’Histoire. Pour le premier point, j’admets ne pas parler de ces autres aspects, mais cela en raison du sujet de mon article. Je me suis contraint à parler uniquement du gauchisme et du droitisme et pour ce faire, je me devais de ne garder que ce qui est pertinent pour mon sujet. Concernant les données empiriques, je ne peux que répéter que je suis moins intéressé par l’histoire des partis que par l’analyse conceptuelle du phénomène du gauchisme/droitisme.
Cela dit, Adrien soulève quelques points intéressants dans son long billet auxquels je tiens à répondre plus précisément, sans revenir sur ceux soulevés précédemment.

1. l’origine et la définition de l’Etat

Adrien a raison de dire qu’un acte de langage formulé par un ensemble d’individus n’est pas suffisant pour constituer un Etat digne de ce nom. Nous devrions parler plutôt de proto-Etat ou d’Etat-en-devenir – comme mentionné p.51b : « nous avons un début d’Etat ». Si l’on se réfère à John Searle et sa théorie des we-intention, il n’y a pas besoin de plus de matériel philosophique pour comprendre le fonctionnement d’un proto-Etat – voir aussi Reinach (1913).

3. L'assurance maladie obligatoire : une obligation banale ?

Apparemment, il y a un malentendu. Selon Kevin Mulligan, même un état minimal s’intéresse aux valeurs vitales de ses citoyens (p.52a). J’ai décliné, pour le lecteur, quelques exemples de préservations de ces valeurs vitales. Cependant, j’admets que les modalités de cette préservation sont purement contingentes : un Etat pourrait tout à fait ne pas considérer qu’il est de son devoir de contraire ses citoyens à s’assurer ; un autre Etat pourrait juger qu’il n’a pas non plus besoin d’une armée pour assurer les valeurs vitales de ses citoyens Le point est que, dans tous les cas, un Etat semble concerné par les valeurs vitales de ses citoyens. 

5. La définition de la gauche

"« Si Maria devait se ruiner la santé pour tenir sa promesse, il vaut mieux qu'elle ne soit pas encouragée à la faire. » Cette affirmation serait une affirmation typiquement de gauche. Symétriquement, les gens de droite adhéreraient à l'affirmation selon laquelle si Maria devait se ruiner la santé pour tenir sa promesse, il vaut mieux qu'elle soit encouragée à la faire. Je crois qu'il est évident pour tous que ce n'est évidemment pas le cas."

L’exemple rend crédible le fait que tout le monde puisse avoir envie que l’Etat légifère. La symétrie n’est effectivement pas très heureuse, mais je ne vois pas pourquoi la droite soutiendrait la pure négation d’une affirmation de gauche – qui implique, par ailleurs, une implication de l’Etat, ce que ne veut pas un partisan de l’Etat minimal. Il me parait plus vraisemblable de dire qu’une position de droite (très grossière) consisterait à penser que si Maria se ruine la santé, elle est responsable, c’est son affaire. 

6. La critique de l'engagement politique

"Je crois que nous avons là un belle démonstration du mépris de Steve pour les militants politiques en général. Ces gens qui ont quitté les bibliothèques pour se salir les mains au contact de la population ne lui semblent dignes que de son mépris."

Ici je me permets de relever le caractère « politisant » du propos de mon contradicteur. Cette rhétorique désuète (« le mépris », « se salir », « quitter la bibliothèque », « contact de la population ») ne trompe personne ici. J’admire l’engagement politique de certains de mes contemporains. En revanche, je ne suis pas de ceux qui pardonnent à la bêtise son enthousiasme. Si quelqu’un milite pour une cause sans connaître véritablement les raisons de son engagement et sans avoir une idée claire de comment changer les choses, cette personne n’est pas, pro toto, admirable. 

7. L'incompréhension de la stratégie en politique 

"Steve critique l'initiative 1:12 des Jeunes Socialistes (JS) et la présente comme un exemple d'acte politique à ne pas réaliser, car naïf et idéaliste. Et pourtant, l'initiative 1:12 a été un succès énorme pour la JS. Jamais la JS n'a sérieusement pensé que son initiative serait acceptée en votations, mais en lançant cette initiative elle a occupé pendant plusieurs années le terrain médiatique et la rue…"

En philosophie, pour des questions méthodologiques, l’on présuppose que les sujets dont on parle sont honnêtes. De plus, si l’on ne doute pas que certains chez les JS avaient de bonnes raison de militer, je parle ici des militants qui pensaient que si la loi était passée, cela aurait été une bonne chose - sans toutefois être capable d’expliquer ce que cela réglerait (c’est explicité p.55a). Quant aux instances dirigeantes qui auraient, selon Adrien, concoctées un projet par pur électoralisme, ils méritent d’être qualifié par un vice bien pire encore que « gauchistes ». 

8. L'impact de l’État sur les individus ne se réduit pas à l'impôt 

Le long paragraphe d’Adrien sur ce sujet montre qu’il a réfléchi à la question. Il ne pourra donc pas être qualifié de droitiste. L’exemple que j’ai donné mentionne une personne qui aurait seulement évoqué le fait que les pauvres pourraient se payer des services de police en payant moins d’impôts (p.56a). Dit comme cela, c’est un peu bête, un peu réducteur, comme un slogan.

10. La liberté : une valeur morale

"« La liberté n'est pas une valeur morale. » Je crois qu'une affirmation aussi contre-intuitive mériterait que Steve avance un argument en sa faveur. Ce qu'il ne fait pas..." 

Là Adrien marque un point. Je me suis simplement basé sur une interprétation de Rawls (p.57b) mais il est tout à fait vrai que ceci est controversé et que j’aurais pu développer cette affirmation.

Conclusion : Steve ou la défense du pouvoir et de l'ordre établi

"Steve a donc reconstruit la philosophie politique, en jetant à la poubelle 90% de son contenu, et a opposé les gauchistes aux libéraux. Il se place donc au centre de ces deux opposés et prétend incarner la vertu. Et qu'est ce que la vertu ? La défense de l'ordre établi pardi !"

Encore une fois, je ne souhaite pas faire ici de philosophie politique. Ma boutade sur le Conseil Fédéral (l’image aurait dû indiquer ma distance ironique avec ce dernier propos) a apparemment atteint son but : être plus agaçant qu’une alternative (pseudo) politiquement incorrecte comme l’anarchisme ou le Trotskisme. Accorder du crédit à une institution politique semble, de nos jours, aussi choquant que d’affirmer vouloir rester vierge avant le mariage. Regardez plutôt comment Adrien me dépeint : « écoutez le pouvoir, vomissez ses opposants et méprisez-les. » Cela me donne envie de l’ennuyer encore dans le futur, s’il le permet, avec quelques positions encore plus affolantes : la défense du politiquement correct, la glorification du système universitaire suisse, l’esprit d’analyse très poussés de nos médias ou, si j’ose encore, la qualité de nos débats politiques.

 

 

 

11:09 Publié dans Steve Humbert-Droz | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

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