21/05/2016

Les années rouges : histoire secrète de la Jeunesse Socialiste Genevoise (2010-2014)

 

 

En août, cela fera deux ans que j'ai quitté la Jeunesse Socialiste Genevoise (JSG) et que je suis devenu libéral. Depuis mon départ du parti, la JSG a passablement changé, car les jeunesses de parti changent très vite. Je me propose à présent de faire un petit retour en arrière pour retracer dans ses grandes lignes l'histoire, méconnue du grand public, de la vie politique interne du parti. En effet, tout parti a une face visible, celle qu'il maîtrise et décide de rendre publique, et une face invisible, sorte de boîte noire dans laquelle tout se décide. Entrouvrons le couvercle, pour quelques instants, et jetons un œil aux rouages et boulons qui s'y entrechoquèrent joyeusement et furieusement durant mes années socialistes.

Scène première : Le moment social-démocrate (2010-2011)

 

C'est durant le printemps 2010, à 18 ans, que j'ai rejoint la JSG. J'y découvris alors la réalité des partis : non pas blocs monolithiques, mais bien plutôt organismes plein de vie, gorgés de sève et traversés de courants et de spasmes. D'un côté se tenaient la majorité des membres, marxistes et proches consorts, et de l'autre la direction réelle du parti, Romain de Sainte-Marie et Olga Baranova, social-démocrates aux positions modérées, mais binôme communicant d'une force de frappe incroyable, et quelques autres qui les suivaient. A l'époque je n'avais encore jamais lu un seul auteur socialiste et je me retrouvais tout à fait dans les positions de mes camarades modérés. Deux stratégies, deux visions, coexistaient déjà au sein du parti : la vision marxiste d'une jeunesse de parti indépendante du Parti Socialiste, cherchant à regrouper la jeunesse dans une action contestatrice, et la vision social-démocrate d'une action jeune en soutien au parti mère, mais décalée et imaginative sur la forme.

Un tel conflit stratégique et idéologique ne peut se résoudre que par la victoire d'un camp sur l'autre. Exacerbé, il explosa lors de l'assemblée générale annuelle où les marxistes et leurs alliés firent voter l'abolition du comité et l'instauration (formelle) de l'autogestion du parti par ses membres. Déjà enthousiasmé par l'idéal autogestionnaire, je votai moi-aussi la suppression du comité, bien que favorable à la direction social-démocrate. Mais ce fut le dernier acte des marxistes qui cessèrent simplement de venir par la suite et abandonnèrent le parti progressivement. Après quelques jours d'incertitude organisationnelle, une nouvelle assemblée générale vota unanimement la restauration d'un comité de huit membres, dont je devins partie prenante comme l'un des quatre secrétaires (qui furent tous fusionnés par la suite en un seul poste).

Ce qui est très curieux, c'est qu'à ce moment là Romain de Sainte-Marie mit en place l'autogestion réelle (et non formelle) du parti par ses membres. Incroyable retournement de situation qui devait avoir par la suite un grand impact sur l'évolution du parti. Romain fit donc voter la tenue d'une assemblée générale hebdomadaire, et ceci pour des raisons pratiques, pragmatiques, d'efficacité, et non pour des raisons idéologiques. Il pensait simplement qu'en se réunissant chaque semaine sous forme d'assemblée générale, le parti pourrait agir rapidement et souplement, s'adaptant à l'actualité et aux enjeux, s'organisant en deux ou trois jours pour agir sur le terrain. Une stratégie payante. 

 

Le conflit entre modérés et radicaux eut toutefois un impact considérable sur le parti en le vidant de ses membres. C'est ainsi presque à trois que Romain, Olga et moi dûmes mener la campagne électorale fédérale de 2011 en faveur de la liste JS... Ce qui nous montre qu'une jeunesse de parti peut fonctionner plutôt bien avec une poignée de jeunes motivés, si ceux-ci sont politiquement, tactiquement et médiatiquement compétents. Or, Romain et Olga sont des as de la communication.

Après la campagne électorale (et le maigre résultat que l'on connaît), Romain quitta la présidence de la JSG pour celle du Parti Socialiste Genevois (PSG) et j'accédai à la coprésidence du parti avec Olga. Dans le monde, la crise économique jeta dans la rue et au chômage des milliers de jeunes, les mouvements des Indignés se déployèrent et je commençai à me poser des questions sur l'efficacité de tous ces gouvernements social-démocrates en place dans les pays sud-européens en crise.

Dans ma vie, le moment social-démocrate vacilla, grésilla, puis s'éteignit.

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Scène seconde : La fondation d'un mouvement (2011-2013)

Olga ne resta pas très longtemps à la coprésidence du parti et bientôt je me retrouvai à la présidence de la JSG, pile au moment où je devins socialiste et découvris que, finalement, j'aurais été davantage à ma place dans un parti d'extrême gauche. Mais quand le pouvoir vous échoit par hasard, ne faut-il pas l'utiliser au mieux de vos convictions ? Puisque je me retrouvai à la tête du parti, je décidai d'employer mon influence à construire une organisation véritablement socialiste. De nouveaux membres, notamment Caroline Marti, François Courvoisier, Tristan Pun, Muriel Laüchli et Philippe Berger, étaient arrivés au sein du parti, plus ou moins à ce moment là, et nous nous lançâmes dans la rédaction d'un manifeste. Au bout de plusieurs mois de discussion, de douze heures de débat en assemblée générale (une fois cinq heures et une fois sept heures), nous nous retrouvâmes avec un texte parfaitement socialiste pour nous guider dans notre action. Avec l'arrivée de Bryan Chirinos et de Guilhem Kokot, l'un très radical, l'autre très modéré, le vieux conflit marxiste contre social-démocrate se rouvrit. Sauf que cette fois-ci j'étais de l'autre côté du front idéologique.

En 2013, la coprésidence avec Caroline Marti, que nous fîmes élire principalement pour faire barrage à un membre dont nous doutions des compétences à remplir une telle fonction, fut productive, mais mouvementée. Le conflit entre modérés et radicaux fut latent, et le retour de certains marxistes qui étaient partis en 2011 mais qui étaient à présent attirés par la nouvelle ligne, n'arrangea pas cela. Le parti se renforça néanmoins jusqu'à atteindre entre vingt et vingt-cinq membres actifs (la force de frappe d'une jeunesse est largement déterminée par le nombre de membres actifs qu'elle possède). Il faut bien admettre que, de manière générale, les modérés, souvent plus carriéristes, sont aussi souvent plus efficaces que les radicaux, qui oublient facilement les réalités politiques et sont de moins bons communicants. François Courvoisier et Caroline Marti ont par exemple énormément fait pour le parti. C'est pourquoi je pense que la cohabitation entre modérés et radicaux entre 2011 et 2013 fut une excellente période pour la JSG. Elle déboucha sur la formation d'un véritable mouvement militant jeune et socialiste. Mais comme je l'ai dit plus haut, dans une jeunesse de parti, tout conflit finit par se résoudre, d'une manière ou d'une autre, par la victoire d'un camp sur l'autre...

 

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Scène troisième : Victoire et déboires (2013-2014)

Les modérés ont progressivement, avant ou après 2013, quitté le parti. François Courvoisier s'est découvert libéral, Guilhem Kokot s'est fait élire (quasiment par ses seuls talents et sa seule habileté politique) au comité directeur de la JS suisse et a donc quitté le comité genevois (on ne cumulait pas de mandats à la JSG, le parti requérant l'entier de votre énergie et de votre militantisme) et Caroline Marti s'est faite élire députée au parlement cantonal. Président unique d'un parti dominé largement par des radicaux, je me considérai comme victorieux et commençai à réfléchir à étendre la stratégie entriste au PSG et au reste de la JS suisse. Mais c'est aussi à cette époque où je devins anarchiste socialiste et découvris qu'un conflit idéologique peut en cacher un autre...

Le parti se divisa en trois ou quatre factions : les réformistes radicaux (favorables au socialisme mais pas à la révolution) avec Brice Touilloux (à présent président de la section JS fribourgeoise), les trotskistes de der Funke, les trotskistes d'une autre organisation (secrète, donc je crois que je ne dois pas vous dire le nom désolé) et les libertaires (dont moi). Comme on peut le voir, seul un adversaire commun, les modérés, unissait plus ou moins tout ce beau monde. Après une dispute avec les Funkistes, mon éloignement des autres trotskistes, et ma naturelle opposition aux réformistes radicaux, je me retrouvai un peu isolé et quittai la présidence en mai 2014.

 

La suite ? Vous la connaissez. Devenu anarchiste libéral, je quittai la JSG en août 2014, fondai le Parti Libertarien en septembre, avec les résultats insatisfaisants que l'on connaît, et rejoignis en conséquence les Jeunes Libéraux-Radicaux en janvier 2016. A mon départ de la JSG, les Funkistes dominaient le parti. De ce que j'ai pu voir depuis, la JSG s'est affaiblie, que ce soit en termes de visibilité ou en termes de nombre de membres, tandis que Funke a grossi. Corrélation n'est pas raison et on en tirera les conclusions que l'on veut. A l'inverse, il semblerait que le JSG expatrié à Fribourg, Brice Touilloux, est parvenu à renverser le comité social-démocrate de la section JS locale et à le remplacer, avec l'aide entre autres de l'ancienne JSG Pauline Schnorhk. L'histoire se répéterait-elle ? 

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Épilogue

J'ai écrit ce billet car j'ai souvent l'impression que les gens ne se rendent pas compte qu'un parti ce n'est pas juste des affiches, des tracts, des communiqués de presse, des actions symboliques dans la rue, des manifestations ou le travail des élus dans les parlements et les exécutifs. Un parti c'est d'abord et avant tout des individus, pris dans le feu des passions humaines, déchirés par des conflits idéologiques, qui s'aiment, se détestent, et passent beaucoup de temps ensemble. Ce sont des engueulades, de longs trajets en train, des fêtes, des débats acharnés, des embrassades, des ivresses, et tout un tas d'émotions et de moments fous. C'est une belle aventure à vivre et je recommande l'expérience à toutes et à tous.

Salutations militantes,

Adrien Faure

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