15/05/2016

Convergences entre marxisme et libéralisme

 

 

Après quelques discussions menées aujourd'hui avec des participants du premier rassemblement de Nuit Debout à Genève, j'ai l'envie de revenir sur un sujet qui m'a toujours intéressé : celui des convergences entre marxisme et libéralisme, et plus particulièrement entre le marxisme et la branche anarchiste du libéralisme qui est celle à laquelle j'adhère. Ayant moi-même suivi un chemin allant du marxisme au libéralisme, le sujet m'intrigue d'autant plus.

 

1. Les marxistes appellent l’État actuel « État bourgeois » ou « État capitaliste » tandis que la plupart des anarchistes libéraux préfèrent parler d'un « État corporatiste », mais au-delà de ces différences sémantiques ces divers termes désignent en fait le même État. C'est pourquoi les marxistes fidèles aux positions de Karl Marx, Friedrich Engels ou même Lénine (du moins le Lénine de jusqu'à 1917) partagent le même objectif de démantèlement (« destruction » pour les marxistes) de l’État bourgeois/corporatiste contemporain. Quant à la méthode, on trouve des révolutionnaires et des réformistes dans les deux camps. Les néo-libertariens sont par exemple de fervents révolutionnaires (cf. Le Manifeste Néo-libertarien de Samuel Edward Konkin III) tandis qu'il a existé diverses formes de marxismes réformistes (sur le moment je pense à Jean Jaurès par exemple). La confusion actuelle de certains marxistes vulgaires consistant à découper des tranches d’État bourgeois qui leur semblent acceptables et d'autres qu'ils condamnent me semble représenter davantage un détournement du marxisme qu'une amélioration. Soit l’État capitaliste est le serviteur de la classe dominante, soit il ne l'est pas, mais pourquoi certains secteurs de l’État échapperaient-ils donc à l'autorité de la classe dominante ? Cela me semble une violation de la logique et de la cohérence internes au marxisme.


2. Les marxistes considèrent que l’État bourgeois s'emploie à aliéner et manipuler le prolétariat par le biais de divers « appareils idéologiques d’État » (dixit Althusser) afin d'instaurer une « hégémonie » intellectuelle, morale et culturelle (dixit Gramsci) empêchant le prolétariat de prendre conscience de ses intérêts de classe. Afin de libérer le prolétariat de ces appareils idéologiques d’État, ils sont donc en confrontation directs avec le contrôle et l'influence que l’État exerce sur les médias, les arts et les institutions visant à former les individus (écoles, cycles, collèges, universités, etc.). Or, ils rejoignent en cela parfaitement la critique radicale que formulent les anarchistes libéraux à l'encontre du contrôle étatique des médias, des arts et des institutions de formation.

3. Pour en finir avec le capitalisme et la division en classes de la société, les marxistes désirent ardemment l'abolition du salariat. Or, les anarchistes libéraux n'ont rien contre la disparition du salariat tant que nul n'est contraint contre sa volonté, et certains, comme moi, y sont même très favorables. Si, dans le cadre d'un marché libre, le modèle autogestionnaire et coopérativiste ou le modèle agoriste s'avèrent être des modèles plus attractifs que la forme traditionnelle et hiérarchisée des entreprises pour s'organiser, produire et créer, alors le salariat disparaîtra purement et simplement. Il me semble que cette hypothèse de l'attractivité de modèles alternatifs est assez probable. En outre, la suppression de l’État enrichirait tant les plus précaires que les travailleurs salariés auraient bien davantage la possibilité qu'aujourd'hui de s'engager dans des modèles entrepreneuriaux alternatifs.

4. Certains libéraux (comme Christian Michel) s'inspirent des théories du matérialisme historique marxiste dans leur analyse de la société et de son devenir. Ils mettent notamment l'accent sur la nécessité de certaines évolutions du mode de production pour permettre l'avènement d'une société plus libérale.


5. La plupart des marxistes contemporains critiquent les inégalités de richesses existant dans la société. Certains les font entièrement dériver de l'existence de la propriété privée des moyens de production (de l'essence même du mode de production bourgeois), mais d'autres se joignent à l'explication libérale qui fait dériver l'essentiel des inégalités de richesses de l'action de l’État et des privilèges qu'il assure à certains (monopoles, subventions, réglementations, protectionnisme, distorsions à la concurrence, etc.).

Voilà donc quelques convergences entre le marxisme et l'anarchisme libéral à méditer. Je pense qu'il en existe d'autres, notamment concernant la critique de l’État-providence quant à son rôle clef dans la destruction des associations et organisations ouvrières qui existaient autrefois (le contrôle bureaucratique remplaçant ainsi l'auto-organisation ouvrière).

A creuser.

 

 

 

22:12 Publié dans Marxisme et libéralisme | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

Commentaires

Monsieur Faure,

- « Soit l’État capitaliste est le serviteur de la classe dominante, soit il ne l'est pas, mais pourquoi certains secteurs de l’État échapperaient-ils donc à l'autorité de la classe dominante ? Cela me semble une violation de la logique et de la cohérence internes au marxisme. »

Voyons ... serait-il possible que ... ces secteurs rapportent moins à la classe dominante que les autres, et que de laisser ces secteurs à l'autorité du peuple contribue à maintenir l'illusion que le peuple contrôle le fonctionnement de l'Etat ?

- « Les marxistes considèrent que l’État bourgeois ... Afin de libérer le prolétariat de ces appareils idéologiques d’État, ... ils rejoignent en cela parfaitement la critique radicale que formule les anarchistes libéraux à l'encontre du contrôle étatique des médias, des arts et des institutions de formation. »

Je crains que vous sortez ici du simple cadre politique pour entrer dans celui de la philosophie. Une première piste dans votre réflexion ... (et probablement pouvant vous mener à une légère révision ) ... vous évoquez "L'Etat bourgeois", mais ensuite évoquez ... les "appareils idéologiques d'Etat". Ne devriez vous pas plutôt écrire ... les "appareils idéologiques ... _de l'Etat bourgeois_" ? Auquel cas, les marxistes ne rejoignent pas les anarchistes libéraux, ces derniers s'opposant idéologiquement à l'idée de _tout contrôle par l'Etat_, tandis que les marxistes ne s'opposent pas à l'idée _d'un contrôle par l'Etat prolétaire_ ?

Une deuxième piste, négligée, il me semble, par nombre de mouvements communistes, et largement exploitée par les promoteurs du capitalisme, est ... où se situe le début de _l'absurde prolétarien_, pour déterminer les limites du _raisonnable prolétarien_ ... dans les moyens employés pour ... _s'opposer au capitalisme_ ... et démanteler l'Etat capitaliste.

- « ... dans le cadre d'un marché libre, ... »

Une _illusion_ hélas, entretenue pour permettre à ceux qui contrôlent aujourd'hui les marchés ... de contenir les interventions de l'Etat dans le fonctionnement actuel des marchés, d'attirer des capitaux faciles à capturer, d'attirer de la main d'oeuvre mois chère, d'encourager les petits propriétaires immobiliers à céder leurs biens au profit d'acteurs financiers, de taxer l'accès aux marchés, d'élever en principe la supériorité des intérêts financiers sur les intérêts souverains, et encore des dizaines d'autres raisons.

- « En outre, la suppression de l’État enrichirait tant les plus précaires que les travailleurs salariés auraient bien davantage la possibilité qu'aujourd'hui de s'engager dans des modèles entrepreneuriaux alternatifs. »

Et après la suppression de l'Etat, qui pour ... garantir la liberté du marché ?

- « Certains libéraux (comme Christian Michel) s'inspirent des théories du matérialisme historique marxiste dans leur analyse de la société et de son devenir. Ils mettent notamment l'accent sur la nécessité de certaines évolutions du mode de production pour permettre l'avènement d'une société plus libérale. »

Pardonnez moi, mais je crains que les libéraux auxquels vous faites référence présument du besoin des détenteurs du capital de "donner du travail" aux travailleurs. Or aujourd'hui, cela coûte moins cher d'investir dans des robots et des ordinateurs que de payer des salariés humains. Le problème, c'est que les robots et les ordinateurs, ne touchent pas de salaire (adieu impôt sur le revenu), n'achètent rien (adieu TVA), et ne partent pas en retraite mais à la casse ou au recyclage (adieu le capital vieillesse).

D'une certaine façon, les capitalistes ont exclu le prolétariat de ce qu'est devenu aujourd'hui leur système. Au prolétariat de reinventer une société en commençant par là où, d'une certaine façon le communisme a demarré ... une réforme de la propriété terrienne, ... pour se reapproprier les moyens de production alimentaire à développement durable, et respectueux de l'environnement, et l'administration de services publiques "universels" (santé, éducation, transports, télécommunications, etc ...). Aussi brillant et visionnaire que fût Marx, il ne pouvait imaginer vers quoi la société d'aujourd'hui évoluerait, parce qu'il ne pouvait deviner les nouveaux instruments que la société d'hier a développés pour se transformer en ce qu'elle est devenue aujourd'hui.

- « La plupart des marxistes contemporains critiquent les inégalités de richesses existant dans la société. »

Une certaine rigueur sémantique, contribue à préciser les problématiques. Ne pensez vous pas plus intéressant de raisonner selon les notions suivantes ...

... La plupart des marxistes déplorent les _inégalités sociales_ et critiquent la _concentration des richesses_.

Écrit par : Chuck Jones | 16/05/2016

Incidemment, énoncer et préciser ce qu'étaient ces "richesses" à l'époque de Marx, ce qu'elles devinrent après la 1ère guerre mondiale, après la 2ème guerre mondiale, après la guerre du Vietnam, après la guerre du Koweit, et après la guerre d'Iraq ... devrait permettre de caractériser quelques propriétés intéressantes des ... détenteurs (individus, corporations, financiers, états, ... etc) de "richesses". Et certainement de vérifier un proverbe ...

... "Quand on est riche, on n'est pas pressé."

... sous-entendu ... _Pour ceux dans le besoin, le temps est un luxe_.

Écrit par : Chuck Jones | 16/05/2016

*Humour* Mais que en dehors des heures de bureau, Nuit Debout est fermé après 19H. Seul les véritables révolutionnaires sont actifs entre 19h et 8 H.

Écrit par : Steve Roeck | 17/05/2016

Salut.
Benjamin Tucker a traité le sujet dans un texte " Socialisme d'État et anarchie,là où ils s'accordent et là où ils se séparent ".
Bonne continuation.

Écrit par : frigouret | 28/05/2016

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