29/04/2016

Les années rêvées

 

 

J'aurais aimé vivre dans les années 60.
Plus exactement, j'aurais aimé avoir 15 ans en 1960, 25 ans en 1970 et 35 ans en 1980.
Au lieu de ça, je suis né en 1991 et j'ai eu 20 ans en 2011.

 

Et pourtant, j'aime mon époque. Sa musique techno et son swing électro, ses nombreux écrans si pratiques, le réseau mondial d'échange et de débat Facebook, le téléchargement illimité donnant un accès gratuit à tous les films et toutes les musiques, le dieu Internet qui a libéré et démocratisé le savoir et la connaissance (merci Wikipedia), l'avènement de la philosophie analytique, les délicieux délires de l'art contemporain, les avions pas chers m'emmenant d'un bout à l'autre de la planète pour une poignée de francs, la nouvelle télévision de ma génération nommée Youtube, et même les chemises de hipsters.

 

Mon fantasme des années 60, c'est le fantasme de certaines choses moins présentes aujourd'hui : la contre-culture libératrice, les grands mouvements sociaux rassemblant la jeunesse, les utopies et les grands idéaux, les cheveux longs et wild, la communion psychédélique, l'esprit de révolte et l'aspiration à la liberté pleine et entière. Avec ces quelques mots, vous l'aurez peut-être compris, je suis moins branché Paris 68, mais plutôt Berkeley 64 ou San Francisco 67.

Pour que celles et ceux (quel que soit leur âge) qui n'ont encore jamais farfouillé dans cette fascinante époque puissent s'y baigner et s'y immerger par procuration, voici quelques bonnes pages à découvrir parmi les quelques traductions francophones sur lesquelles je suis parvenu à mettre la main ces derniers mois. A noter que l'aventure américaine des années 60 commence en fait... dans les années 1950, avec la Beat Generation (les Beatniks), artistes précurseurs de l'esprit libertaire hippie et subversif yippie. Leurs œuvres sont en grande partie encore sur ma table de chevet, donc j'en reparlerai à l'occasion.

 

« Turn on, tune in, drop out. »

 

Université de Harvard,1960, le professeur de psychologie Timothy Leary découvre la psilocybine, puis la diéthylamide de l'acide lysergique (le LSD), et entreprend d'en étudier les effets (positifs selon lui) sur ses élèves, sur des prisonniers (pour tester son impact sur la réduction de la récidive) et sur des théologiens (désireux d'étudier la ressemblance des effets avec la transe mystico-religieuse), tous volontaires évidemment, et à une époque où ces drogues sont encore... légales. Renvoyé en 1963, il devient son grand promoteur (« le pape du LSD ») et joue un rôle actif dans le développement du mouvement psychédélique. Arrêté par la police et emprisonné pour consommation de cannabis, il s'évade et s'exile pendant quelques aventureuses années, avant d'être arrêté à nouveau... en Suisse. Son histoire est à lire dans son autobiographie Mémoires acides. A noter que Leary milita au Parti Libertarien.

 

Il y a évidemment beaucoup à lire (et à dire) sur les hippies. En dehors des lectures théoriques possibles, je vous recommande un petit bijou, Les carnets américains de Alain Dister, qui retracent de manière très vivante ses tribulations dans les années 66 à 69 d'Est en Ouest, de Californie à New York, parmi les hippies, les freaks, les concerts de rock, les drogues, les phalanstères, labourant en tous sens l'Amérique du Nord en voiture, à pieds, en stop. Un magnifique témoignage. Pour contraster, on lira Les chroniques de l'Amérique de Joan Didion, qui se concentre uniquement sur les aspects négatifs de l'ère hippie (adolescents fugueurs paumés, jeunes sombrant dans la toxicomanie, petits enfants sous acide, etc.).

 

Le mouvement hippie a aussi son avant-garde, les Diggers, sortes de situationnistes américains, comédiens amenant la théâtre dans la rue, puis faisant du monde un théâtre (les situationnistes voulaient que la vie devienne art), la contestation devenant théâtre, les spectateurs devenant acteurs (de la pièce, de la vie, de la révolution). Ces libertaires, fervents adeptes de la gratuité (mais pas celle mise en place par l’État) à travers la free food, les free stores et la free clinic, s'activèrent pendant les années 1966 à 1968, essentiellement dans le mythique Haight-Ashbury, avant de décentraliser leur révolution dans d'autres quartiers de San Francisco. On lira leur épopée dans Les Diggers : Révolution et contre-culture à San Francisco sous la plume de Alice Gaillard.

 

Et puis, il y a tous les autres mouvements militants de ces années : mouvement pacifiste (contre la guerre au Vietnam), mouvement pour les droits civils (Black Power), mouvement pour la liberté d'expression (mouvement de contestation étudiant dont les Students for a Democratic Society), mouvement féministe, mouvement libertarien (qui se forme dans le bouillonnement de ces années). Un condensé de tout cela se retrouve dans le Youth International Party, dont les membres sont appelés les yippies. Leurs aventures, très joyeuses et très contestatrices, sont fraîchement narrées par Jerry Rubin, leader de ce mouvement, dans son livre-manifeste Do it.

 

Pour conclure sur une note politique, je tiens à dire que selon moi on ne fera pas avancer les idées de liberté sans un mouvement politique favorable à ces idées, et que ce mouvement ne prendra de l'ampleur que s'il est aussi (ou d'abord) un mouvement culturel (et artistique). Dans cette optique, il me paraît très intéressant de lire et comprendre ces années 60 américaines, sources d'inspiration pour notre présent et le XXIe siècle.

 

 

 

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19/04/2016

Evolutions croisées du socialisme et du libéralisme



Quelques notes sur l’histoire des idées et sur l’histoire politique à méditer.

 

Fin du XIXème siècle, les «  nouveaux libéraux  » britanniques se lancent dans une grande réforme et refonte du libéralisme classique afin de justifier une plus grande intervention de l'Etat dans les activités humaines et le développement de l'Etat-providence. Peu après, au début du XXème siècle, le philosophe Dewey et ses disciples s'adonnent au même exercice aux Etats-Unis, donnant au mot «  liberalism  » son sens américain actuel qui signifie « interventionnisme gouvernemental  » en français. Les Démocrates, et particulièrement son aile gauche, seront, à partir de la présidence de Franklin Roosevelt (1933-1945), désignés comme étant des «  liberals  ».

1971, le philosophe américain John Rawls ouvre la philosophie analytique à l'étude des concepts politiques. En bon Américain, il emploie le mot «  liberalism  » comme équivalent du mot français «  interventionnisme gouvernemental  ».   La philosophie analytique s'étend ensuite dans le monde, dominant la majorité des départements de philosophie en Occident. A l'Université de Genève, de nos jours, en théorie politique, le mot français «  libéralisme  » prend ainsi, de par l'immense influence de Rawls, le sens américain du terme et désigne une défense de l'interventionnisme gouvernemental.

 

Le libéralisme a donc subi dans les pays anglo-saxons une transformation sémantique qui a fini par atteindre la francophonie, notamment grâce à des prédicateurs comme Catherine Audard. Les libéraux classiques anglo-saxons (surtout américains) ont, en réaction, inventé un nouveau mot pour se désigner et se regrouper  «  libertarianism  ». Certains d'entre eux ont aussi poussé la doctrine libérale classique jusqu'à ses conséquences logiques, soit l'abolition de l'Etat et l'anarchie de libre marché (la free market anarchy). Ce sont les anarchistes libéraux. En francophonie, les gens de gauche ont pris l'habitude d'appeler les libéraux classiques «  néo-libéraux  » ou « ultra-libéraux  », croyant à tort que la transformation sémantique opérée par les «  nouveaux libéraux  », Dewey, Roosevelt et Rawls (on peut aussi ajouter Keynes à la liste) correspondrait à la forme originelle du libéralisme, alors que c'est l'inverse qui est vrai. A leur décharge il faut bien admettre que tout cela est fort compliqué. Les gens de gauche francophones sont en outre toutefois fort surpris quand ils découvrent les idées anarchistes libérales, la tradition marxiste voulant que les vils bourgeois, défenseurs attitrés du libéralisme dans l'imaginaire gauchiste, s'appuient nécessairement sur la coercition étatique pour protéger leurs biens.

 

Pendant ce temps, du côté du socialisme, l'histoire nous joue la farce inverse. Le socialisme du début du XXème siècle, fortement étatiste et planiste, rompt progressivement avec ces positions. En 1959, à Bad Godesberg, les sociaux-démocrates allemands adoptent un programme reconnaissant l'économie de marché. En 1983, le Parti Socialiste français abandonne une grande partie de ses prétentions planistes et interventionnistes. Autour de 1994, le Labour Party britannique adopte une orientation social-libérale. Enfin, le gouvernement Socialiste français actuel a lui-aussi épousé une ligne social-libérale, tandis que même l'extrême gauche grecque au pouvoir ne mène pas une politique particulièrement étatiste. Le socialisme, en tant que projet de transformation globale de la société, en tant que doctrine de réforme gouvernementale fortement pro-interventionniste ou planiste, en tant que philosophie défendant l'abolition du salariat, n'existe donc plus que de manière relativement marginal. A l'Université de Genève, en théorie politique, ni le socialisme, ni le marxisme, ne sont d'ailleurs des doctrines fortement étudiés.

 

Pour complexifier les choses, sous la plume et l'action de militants et philosophes américains, l'anarchisme libéral a fusionné avec le socialisme pour donner une philosophie nouvelle  : l'anarchisme socialiste de libre marché (socialist free market anarchism). Il y a donc un rapprochement par le centre qui a amené socialisme et libéralisme à se rejoindre autour d'une doctrine et d'une pratique social-libérales, et un rapprochement par la liberté, qui les amené à se retrouver à travers l'anarchie. Un rapprochement par le pouvoir contre un rapprochement par l'utopie.

 

 

15:32 Publié dans Libéralisme, Socialisme | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

17/04/2016

Entretien avec des libertariens - Alexandre Sanches

 

 

 

Alexandre Sanches travaille comme développeur expert C++, chef de projet et architecte logiciel. Il a 38 ans et vit au fin fond de la Bourgogne. Son signe astrologique est Vierge, sa couleur préférée le noir foncé et son animal-totem... l'humain !

 

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AF. Comment définirais-tu le libertarianisme ?

 

Mille définitions peuvent exister. Je vais en choisir une un peu « extérieure » et lointaine. Le libertarianisme est la forme radicale (l’ensemble des formes radicales) de l’anti-étatisme « de marché ». Il est au minimum minarchiste, éventuellement anarchiste.



AF. De quel courant du libertarianisme te sens-tu le plus proche et pourquoi ?

 

Je suis mutuelliste-agoriste. Agoriste pour le non-légalisme (je me dis a-légaliste plutôt qu’illégaliste, mais la nuance est mince pour les plus de 90% de personnes qui sont légalistes par réflexe). Et mutuelliste pour la structure de société et le mode de fonctionnement de la propriété.



AF. Selon toi, le libertarianisme est-il un projet politique ou une éthique de vie ? Ou les deux ?

 

Je ne vais pas répondre à cette question. Je vais répondre à celle-ci : ai-je un projet politique ou une éthique de vie ? Oui, les deux. Peut-être devrais-je préciser : projet anti-politique, ou projet de société a-politique, dans le sens où l’organisation de la cité relève plus du problème que de la solution dans notre société actuelle. La cité n’a pas besoin d’être organisée. Elle a besoin de peu de règles, que celles-ci soient acceptées par tous (et pour ça il faut choisir les bonnes), simples et aussi univoques que possibles. Et elle s’ordonnera spontanément au mieux, pourvu qu’aucun privilège ne soit accordé à personne. La liberté, évidemment, nécessite, ou plutôt nécessitera, une vigilance éternelle à ce sujet.



AF. Comment es-tu devenu libertarien ? As-tu toujours été libertarien ? Si non, quelles étaient tes positions politiques antérieures ?

 

Je suis, et je reste… un libertaire, depuis une très grosse vingtaine d’années. On me qualifie de libertarien, ce qui ne me dérange pas, depuis environ 2000. Simplement, quand le mot sert à me qualifier, j’ai l’habitude de préciser « de gauche » (côté populo,-prolo, anticlérical, toute ma culture est de gauche, toutes mes raisons d’être contre l’État en tout, partout, tout le temps, sont des raisons de gauche). Sinon, je peux me dire anarchiste sans adjectif, ou anarchiste plate-formiste (étendu, puisque le plate-formisme n’a jamais prétendu inclure les anarcho-capitalistes, moi je les accueille volontiers, au moins ceux au carré avec leurs idées), ce qui est également exact. Ou individualiste-libertaire, ce qui est encore exact. Ou tentant de m’approcher de l’idéal de l’Anarque de Jünger, même si je suis moins « pur ».

En tout cas, je ne suis pas un anarcho-capitaliste. Pour différentes raisons, dont la première est ma culture politique différente, déjà évoquée, et la seconde ma défense de la propriété mutuelliste. Ma défense du marché n’est qu’une défense de la liberté. Si les gens veulent commercer, grand bien leur fasse ! Mais j’avoue être assez insensible à l’idée libérale classique selon laquelle le commerce serait presque une panacée contre toutes les maladies sociales imaginables. Je la trouve même dangereusement naïve. Je ne défends le commerce que comme expression de la liberté et pas dans l’absolu, donc. J’aime l’idée de marché libre parce que c’est libre, pas parce que c’est un marché (je ne pense pas être unique sur ce point, mais ce n’est pas le cas général non plus).

Maintenant… je crois aussi que là où il y a des humains, des marchés naissent spontanément, donc en pratique j’ai peu de raisons d’entrer en conflit avec un libertarien se classant moins à gauche sur ce point. Il y a des anarchistes de tradition de gauche européenne qui auraient pleinement validé le principe de non-agression de Rothbard. Élisée Reclus (socialiste) vient à l’esprit. Ou encore E. Armand (individualiste, disciple de Benjamin Tucker). J’ai à voir avec cette lignée-là. Et je ne l’ai pas quittée, au fond.



AF. Quels individus, vivants ou morts, inspirent ton engagement ?

 

Excellente question, à laquelle je pourrais répondre en citant des dizaines d’auteurs et de penseurs. J’en ai déjà énuméré quelques-uns… Avec lesquels je ne suis que rarement d’accord à plus de 50 %, mais quelle importance, au fond ? J’ai envie ici de dire que mon projet [anti-]politique ressemblerait à une (relative, mais pas tant que ça) réconciliation entre Kropotkine, Rothbard et Micberth. Les trois étant morts, ils ne m’en voudront pas. Je laisse à chacun imaginer l’espace de rencontre de leurs doctrines. Je vais rajouter une source d'inspiration importante : Nietzsche. Parce que sa philosophie à coups de marteau me vivifie, pas parce que je le lis au premier degré : je ne suis certes pas un fou-furieux sanguinaire.



AF. Quelles sont les 3 valeurs les plus importantes à tes yeux ?

 

Honnêteté, cohérence, ouverture d’esprit.

Seule cette combinaison peut rendre capable, quand c’est vrai et sans se rabaisser, de dire « je me suis trompé ». Nous avons besoin de cette capacité. Nous avons même besoin qu’elle se généralise dans la société. Et à ne pas confondre avec l’auto-critique ou des horreurs similaires qui relèvent du rabaissement de soi.



AF. Ton livre libertarien préféré ?

 

Friedrich Nietzsche – « Ainsi parlait Zarathoustra ».

Et que celui qui dira que ce n’est pas libertarien ou libertaire lise l’extraordinaire chapitre sur « la Nouvelle Idole ». Peut-être le texte poétique le plus beau, juste et vrai jamais écrit sur l’État. Et le reste du bouquin est d’un individualisme libertaire presque absolu, en plus d’avoir un petit quelque chose d’une fable écolo qui donne le sourire.



AF. Ta citation libertarienne préférée ?

 

Je ne citerai pas Zarathoustra, encore que l’envie ne me manque pas, mais Kevin Carson ici…

 

« Le conte de fée a été ressorti récemment (…), qualifiant les ateliers de misère du tiers monde de "la meilleure parmi un ensemble de mauvaises possibilités d'emplois accessibles" aux travailleurs locaux. Au bout de quelques jours, cet extrait avait circulé à travers toute la blogosphère "pro-libre-marché" [sic], accompagnée de nombreux commentaires du style "les ateliers d'exploitation sont de loin supérieurs à la meilleure option suivante des travailleurs du tiers-monde", ou similaires.

Cette école de libertarianisme a inscrit sur sa bannière le credo réactionnaire suivant : « Ces pauv'patrons ont besoin de toute l'aide qu'ils peuvent avoir. » Pour chaque question politique imaginable, les gentils et les méchants peuvent être nommés par avance et facilement, en inversant simplement le slogan de la Ferme des Animaux : « tout ce qui est sur deux jambes est un ami, tout ce qui est à quatre pattes est un ennemi. » En tout cas, les gentils, victimes sacrificielles de l'État Progressiste, sont les riches et les puissants. Les méchants sont les consommateurs et les travailleurs, cherchant à s'enrichir à travers le trésor public. Parmi les exemples les plus flagrants de cette tendance, pensez à Ayn Rand qualifiant le big business de "minorité oppressée" et le complexe militaro-industriel de "mythe ou pire".

La société de "marché libre" idéale de ces gens, semble-t-il, est simplement le capitalisme réellement existant, moins l'État providence et régulateur : une variante atteinte d'hyperthyroïdie du capitalisme des barons du dix-neuvième siècle, peut-être ; ou mieux encore, une société "réformée" par des gens comme Pinochet, le Dionysos auquel Milton Friedman et ses Chicago Boys ont joué Aristote.

Les libertariens vulgaires et apologistes du capitalisme utilisent le terme "libre-marché" dans un sens équivoque : ils semblent avoir des problèmes à se rappeler, d'un moment à l'autre, s'ils défendent le capitalisme réellement existant ou les principes de libre-marché. Et c'est comme ça que nous obtenons les articles bateaux de The Freeman soutenant que les riches ne peuvent pas devenir riches aux dépens des pauvres, parce que "ce n'est pas comme ça que le libre-marché fonctionne" – considérant implicitement que nous sommes dans un libre-marché.

Quand on les pousse dans leurs retranchements, ils admettent à contrecœur que le système actuel n'est pas un marché libre, et qu'il comporte beaucoup d'interventions de l'État pour le compte des riches. Mais aussitôt qu'ils pensent pouvoir s'en tirer comme ça, ils recommencent à défendre la richesse des corporations existantes sur la base des "principes de libre-marché". »

 

Je vais préciser que je ne nie pas l’argument de la « meilleure option ». Simplement, il n’aurait pas lieu d’être sans l’accaparement capitaliste des terres opéré sous l’œil bienveillant des États et avec leur aide, contre l’intérêt de peuples arrachés à la terre qui a nourri leurs ancêtres. La « meilleure solution » ne l’est que parce que les États jettent les pauvres dans la misère préalablement. Et ceux qui ensuite trouvent des employés à bas coût me semblent peu innocents concernant la phase 1. De fait, en bon anarchiste, qui pis est mutuelliste, je reconnais une propriété objective qui doit être inviolable, mais la propriété paperassière n’est à mes yeux au mieux qu’une sorte de papier hygiénique irritant, dont même le motif ne fait pas envie.

Bien que la frontière soit assez floue, je crois que des principes de marché réellement libre, appliqués de la plus stricte manière, permettent une grande prospérité à tous et à chacun… Mais pas de devenir vraiment « riche ». Maintenant, je serais ravi qu’on me montre que je me trompe à ce sujet : ça voudrait dire que notre situation a radicalement changé.

Quoi qu’il en soit… Je suis très opposé au big business. Libéralisme, libertarianisme, anarchisme… ne devraient pas servir à défendre les intérêts des puissants de ce monde, mais à créer un espace d’expression pour la créativité de ceux qui en ont. À bas les privilèges. Y compris ceux hérités de l’histoire.



AF. En tant que libertarien, quelle est ton analyse sur la situation socio-économique et politique en France et en Europe ?

 

Désastreuse ! Je voudrais voir, et au plus vite, peut-être après une étape 0 qui serait l’abolition des « personnes morales » et de la « responsabilité limitée », l’abolition des « 4 Grands Monopoles » de Tucker (terre, monnaie, propriété intellectuelle et douanes/contrôle des prix). Première étape nécessaire à une vraie « relance », qui n’aurait rien d’un plan de bureaucrates. L’étape 2 serait l’abolition des deux monopoles non-économiques de l’État qui sont à la source de toute violence étatique : monopole de l’initiative légale de la violence, monopole de la production du droit. (Combinaison fatale, quand on y pense.)



AF. Le mouvement libertarien est-il bien implanté en France ?

 

La France est le pays de l’État. En France, même nos « anarchistes » sont étatistes : la Confédération Nationale du Travail (syndicat anarcho-syndicaliste) comme la Fédération Anarchiste (prétendue plate-formiste, mais essentiellement communiste-libertaire très communiste et pas trop libertaire) sont assez aliénés pour défendre le « service public ». En France, un libéral est presque vu comme un criminel. Un libertarien doit être au moins l’équivalent d’un tueur en série… Même un syndicat authentiquement anarchiste comme les IWW n’a jamais réussi à percer, nous devons être un des seuls pays au monde où ils n’ont pas d’antenne. C’est con : c’est le seul syndicat important au monde qui n’ait jamais fricoté avec un État, et surtout ce serait la parfaite première ouverture vers l’aile gauche du libertarianisme. Maintenant, concernant ce qui existe… Même chez les prétendus libertariens « de droite », combien sont d’un conservatisme à vomir, et plus orienté par celui-ci que par la défense de la liberté ?



AF. Envie d’ajouter quelque chose ?

 

Oui. Quand je parle de propriété mutuelliste (ou mutualiste), je me réfère à un système de propriété selon lequel non-seulement l’appropriation légitime découle de l’usage et du travail (homesteading), mais également sa conservation. Beaucoup de mutuellistes défendent l’idée de « possession » sans propriété, c’est-à-dire usus + fructus sans abusus, imitant ainsi le Proudhon de 1842. Je pense que c’est tout simplement insensé : sans possibilité d’exclure, on ne peut jouir de l’usage et du produit d’une propriété. Je défends donc une propriété pleine et entière, et inviolable, comme Proudhon à la fin de sa vie, qui s’était sagement ravisé (et considérait même la propriété comme le meilleur moyen révolutionnaire pour nous protéger des abus de l’État). Mais cette propriété, je ne la considère pas inaliénable, éternelle et sans contrepartie : on la répudie en l’abandonnant (le temps reste à déterminer… négociable). Et ce qui est abandonné redevient appropriable. À ajouter au fait que je n’ai rien contre l’héritage, mais que je considère que celui-ci doit être explicite pour être valide. Chacun se documentera et en tirera les conclusions qu’il voudra.

 

 

 

 

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09/04/2016

Fin des hostilités ?

 

 

Dimanche, je me suis rendu, comme prévu, aux Urgences où les médecins civils m'ont signé un arrêt de travail pour une dizaine de jours afin que je soigne mon pied. Lundi, l'infirmerie militaire de Bière m'a annoncé qu'elle m'internait pour veiller elle-même à mon bon rétablissement. Jeudi, les médecins militaires ont décidé de mon licenciement définitif de l'armée pour inadaptation psychologique à la vie militaire et m'ont astreint au paiement de la taxe militaire et à la protection civile. Le soir-même, le fourrier me rendait, fort courtoisement, à la vie civile. J'étais, à mon plus grand bonheur, à nouveau un homme libre !

 

Ici s'achèvent donc mes chroniques sur la vie militaire.

 

Est-ce que je le referais si c'était à refaire ? Oui, sans aucun doute. J'ai vu et vécu l'opposé total de tout ce à quoi j'aspire dans la vie : un monde d'hommes-rouages, d'ordres aboyés, de chefs maniaques et de métal luisant, un univers entièrement tourné vers une guerre hypothétique contre un ennemi improbable, un vaste camp de scouts dotés de pouvoirs et de finances gargantuesques, agissant avec la bénédiction du gouvernement. Il fallait voir tout cela, il fallait expérimenter ces étranges rapports sociaux qui y naissent, camaraderie forcée, amitiés réelles, rapports de force tendus avec la bureaucratie militaire. Il est bon de connaître l'absence de liberté pour savoir l'apprécier à son juste prix.

 

Mon licenciement ne signifie toutefois pas que j'en ai fini complètement avec l'armée. En tant que militant libéral, je compte bien m'engager dans les futures campagnes en faveur d'une réforme intelligente de l'armée, à commencer par la réforme visant à réduire les effectifs de l'armée de 200'000 à 100'000 hommes. La lutte finale ne peut toutefois résider pour moi que dans la suppression du service militaire obligatoire, cette infamie qui fait de l'individu l'esclave de l’État et réduit ses droits à néant. Ce n'est que lorsque nous aurons mis fin à cela que les hostilités pourront prendre fin. 

 

Adrien Faure

 

 

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02/04/2016

Face à la machine de guerre

 

 

Crasse, sang et douleur.
Puanteur, aboiements et génuflexions.
Uniformes toujours et partout.
La laideur épousant la force.
La force mariant la disgrâce.
Peuple d'esclaves, enchaînes à leurs fusils.
Au nom de la Sainte Discipline.
Ils ont tué la Beauté.
Condamné l'Amour.
Et meurtri la Raison.

 

Troisième semaine au bagne et à l'âge du métal, au cœur du Léviathan.

Les conditions de travail et de vie des prisonniers empirent. La privation de sommeil systématisée s'accroît avec le passage, certaines nuits, à 3 heures de sommeil réglementaires. Le temps pour se nourrir est parfois limité à 10-15 minutes, celui pour se doucher réduit de la même façon et nous n'avons toujours pas de temps libre. Ces différentes mesures ont amené notre temps de travail à 17 heures par jour, sans augmentation de notre salaire évidemment. Quant à moi, je me suis blessé à l'os du talon, mais l'armée m'a malgré tout obligé à marcher plusieurs kilomètres avec un poids de 25 kilos sur le dos (j'ai rendez-vous demain avec l'hôpital). D'autres conscrits ont subi le même traitement.

Le monstre resserre donc son entrave sur ses esclaves. La privation de sommeil supprime nos capacités intellectuelles et la capacité de résistance psychologique à l'étouffement hiérarchique. L'inexistence de temps libre atrophie notre personnalité, stoppant son développement, et nous ramène à un stade primitif. Les sous-officiers et officiers justifient notre exploitation par le fait que nous devons être prêts à combattre et à faire face à une invasion. Si j'émets quelques doutes, assez compréhensibles au lecteur je suppose, sur la plausibilité d'une invasion prochaine de notre pays, je me dois surtout de leur répondre que nous ne sommes pas une armée de soldats professionnels, de volontaires, mais de conscrits, obligés par la force à effectuer un service à l’État. Par conséquent, aucune brimade ou privation n'est justifiée moralement, car nous sommes tous des prisonniers victimes de la violence organisée de l’État et de ses représentants.

Bien entendu, les autorités militaires ne supportent pas que je dise la vérité sur ce qui se passe à l'armée, elles craignent que l'opinion publique se tourne contre elles et leur retire les plein-pouvoirs sur la jeunesse encasernée. Cette semaine, elles sont donc intervenues pour me faire taire en m'intimant de cesser d'écrire et de publier, me menaçant de sanctions et d'enquêtes disciplinaires si je ne cédais pas. Le monstre a montré sa vraie nature, celle du pire des totalitarismes. Fort heureusement, Le Courrier est intervenue pour jeter la lumière sur ces pratiques d'intimidation et de limitation de la liberté d'expression, faisant reculer les autorités militaires qui ont accepté de continuer à me laisser écrire (j'aurais continué de toute façon). Cette résistance heureuse nous montre une chose très importante : la société civile et les médias peuvent faire plier le despotisme militaire lorsqu'ils s'opposent à elle avec suffisamment de détermination. Nous ne sommes donc pas totalement démunis face aux seigneurs de guerre helvétiques.

La situation dans les casernes est selon moi, du point de vue du non respect des droits fondamentaux des êtres humains, très inquiétante, et nous nous devons de proposer des solutions pour y faire face.

Premièrement, je pense que l'Assemblée Fédérale devrait créer une commission civile spéciale chargée de faire toute la lumière sur l'ampleur des abus et des mauvais traitements infligés aux soldats et recrues. Il est impératif que cette commission soit civile et indépendante du Département fédéral de la défense, car la bureaucratie militaire se protégera toujours parmi.

Deuxièmement, j'invite les soldats et les recrues de toute la Suisse à s'exprimer publiquement sur les exactions dont ils sont victimes et sur les conditions de travail et de vie déplorables qu'ils subissent. Je m'engage à publier sur ce blog tous les témoignages que l'on m'enverra.

Troisièmement, je préconise la création d'un syndicat des soldats et des recrues, dont les délégués défendraient les conditions de travail et de vie et essayeraient de faire davantage respecter les droits fondamentaux des soldats et recrues. Compte tenu de la puissance de l'institution militaire, un tel syndicat aurait probablement besoin d'une société des amis des soldats et des recrues qui rassemblerait les proches des soldats et des recrues, des journalistes, des représentants politiques, des intellectuels, des officiers et sous-officiers réformateurs et des citoyens favorables au respect des droits humains.

Quatrièmement, le gros problème de l'armée réside dans sa volonté de faire ingurgiter une formation dont le contenu est bien trop poussée aux conscrits. Il convient donc de supprimer 50% du programme de formation et de réduire d'autant le temps de travail quotidien des conscrits, ce qui le ramènerait davantage à ce que l'on trouve en général dans la vie civile.

Cinquièmement, je défends la mise en place de conseils participatifs pour organiser la vie militaire, composés de délégués des soldats et recrues et d'officiers et sous-officiers. Ce type de conseils doit être créés aux différents échelons de l'organisation militaire, soit un conseil par section, un conseil par compagnie et un conseil par école militaire.

Sixièmement, nous devrions mettre sur pieds un site permettant de noter les cadres militaires, afin de mettre en évidence lesquels sont les pires et lesquels sont les meilleurs. Les bourreaux seront alors visibles par tous et les bons pédagogues aussi.

Quant à moi, je dois prendre la décision la plus rationnelle qui soit dans ma situation: la fuite. J'ai envoyé aujourd'hui ma demande pour effectuer un service civil. Malheureusement, le monstre me tient et m'enserre dans ses tentacules et ne me laissera pas partir ainsi. Le droit d'effectuer un service civil ne s'obtient en effet pas facilement. D'abord, il m'a fallu commander un formulaire officiel pour pouvoir déposer une demande, mais je n'ai reçu le formulaire que plus d'une semaine après ma commande. Après réception de mon formulaire dûment rempli, le Département de la défense a le droit de me faire attendre encore 4 semaines. Après ce délai, durant lequel je suis censé poursuivre mon service militaire, le Département me demande enfin encore de lui confirmer ma décision. Comme vous pouvez l'observer, on ne quitte par les Enfers d'un claquement de doigt. La bureaucratie a pavé la route de l’Éden de tout ce qu'elle pouvait comme obstacles et le délai minimal à passer à l'armée quand on a décidé de la quitter est donc de 6 semaines. Une telle situation est intolérable et viole l'éthique la plus élémentaire. Par conséquent, lorsque le moment sera venu, lorsque je n'en pourrai vraiment plus, je me mettrai en grève et cesserai d'obéir aux ordres, avec comme conséquence une probable arrestation suivie d'un emprisonnement (une prison peut en cacher une autre). Vous pourrez le constater lorsque je cesserai de publier mon billet hebdomadaire durant le week-end.

Bon samedi soir à tous !

 

Recrue Faure

 

 

 

19:16 Publié dans Nouvelles du front intérieur | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg