17/04/2016

Entretien avec des libertariens - Alexandre Sanches

 

 

 

Alexandre Sanches travaille comme développeur expert C++, chef de projet et architecte logiciel. Il a 38 ans et vit au fin fond de la Bourgogne. Son signe astrologique est Vierge, sa couleur préférée le noir foncé et son animal-totem... l'humain !

 

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AF. Comment définirais-tu le libertarianisme ?

 

Mille définitions peuvent exister. Je vais en choisir une un peu « extérieure » et lointaine. Le libertarianisme est la forme radicale (l’ensemble des formes radicales) de l’anti-étatisme « de marché ». Il est au minimum minarchiste, éventuellement anarchiste.



AF. De quel courant du libertarianisme te sens-tu le plus proche et pourquoi ?

 

Je suis mutuelliste-agoriste. Agoriste pour le non-légalisme (je me dis a-légaliste plutôt qu’illégaliste, mais la nuance est mince pour les plus de 90% de personnes qui sont légalistes par réflexe). Et mutuelliste pour la structure de société et le mode de fonctionnement de la propriété.



AF. Selon toi, le libertarianisme est-il un projet politique ou une éthique de vie ? Ou les deux ?

 

Je ne vais pas répondre à cette question. Je vais répondre à celle-ci : ai-je un projet politique ou une éthique de vie ? Oui, les deux. Peut-être devrais-je préciser : projet anti-politique, ou projet de société a-politique, dans le sens où l’organisation de la cité relève plus du problème que de la solution dans notre société actuelle. La cité n’a pas besoin d’être organisée. Elle a besoin de peu de règles, que celles-ci soient acceptées par tous (et pour ça il faut choisir les bonnes), simples et aussi univoques que possibles. Et elle s’ordonnera spontanément au mieux, pourvu qu’aucun privilège ne soit accordé à personne. La liberté, évidemment, nécessite, ou plutôt nécessitera, une vigilance éternelle à ce sujet.



AF. Comment es-tu devenu libertarien ? As-tu toujours été libertarien ? Si non, quelles étaient tes positions politiques antérieures ?

 

Je suis, et je reste… un libertaire, depuis une très grosse vingtaine d’années. On me qualifie de libertarien, ce qui ne me dérange pas, depuis environ 2000. Simplement, quand le mot sert à me qualifier, j’ai l’habitude de préciser « de gauche » (côté populo,-prolo, anticlérical, toute ma culture est de gauche, toutes mes raisons d’être contre l’État en tout, partout, tout le temps, sont des raisons de gauche). Sinon, je peux me dire anarchiste sans adjectif, ou anarchiste plate-formiste (étendu, puisque le plate-formisme n’a jamais prétendu inclure les anarcho-capitalistes, moi je les accueille volontiers, au moins ceux au carré avec leurs idées), ce qui est également exact. Ou individualiste-libertaire, ce qui est encore exact. Ou tentant de m’approcher de l’idéal de l’Anarque de Jünger, même si je suis moins « pur ».

En tout cas, je ne suis pas un anarcho-capitaliste. Pour différentes raisons, dont la première est ma culture politique différente, déjà évoquée, et la seconde ma défense de la propriété mutuelliste. Ma défense du marché n’est qu’une défense de la liberté. Si les gens veulent commercer, grand bien leur fasse ! Mais j’avoue être assez insensible à l’idée libérale classique selon laquelle le commerce serait presque une panacée contre toutes les maladies sociales imaginables. Je la trouve même dangereusement naïve. Je ne défends le commerce que comme expression de la liberté et pas dans l’absolu, donc. J’aime l’idée de marché libre parce que c’est libre, pas parce que c’est un marché (je ne pense pas être unique sur ce point, mais ce n’est pas le cas général non plus).

Maintenant… je crois aussi que là où il y a des humains, des marchés naissent spontanément, donc en pratique j’ai peu de raisons d’entrer en conflit avec un libertarien se classant moins à gauche sur ce point. Il y a des anarchistes de tradition de gauche européenne qui auraient pleinement validé le principe de non-agression de Rothbard. Élisée Reclus (socialiste) vient à l’esprit. Ou encore E. Armand (individualiste, disciple de Benjamin Tucker). J’ai à voir avec cette lignée-là. Et je ne l’ai pas quittée, au fond.



AF. Quels individus, vivants ou morts, inspirent ton engagement ?

 

Excellente question, à laquelle je pourrais répondre en citant des dizaines d’auteurs et de penseurs. J’en ai déjà énuméré quelques-uns… Avec lesquels je ne suis que rarement d’accord à plus de 50 %, mais quelle importance, au fond ? J’ai envie ici de dire que mon projet [anti-]politique ressemblerait à une (relative, mais pas tant que ça) réconciliation entre Kropotkine, Rothbard et Micberth. Les trois étant morts, ils ne m’en voudront pas. Je laisse à chacun imaginer l’espace de rencontre de leurs doctrines. Je vais rajouter une source d'inspiration importante : Nietzsche. Parce que sa philosophie à coups de marteau me vivifie, pas parce que je le lis au premier degré : je ne suis certes pas un fou-furieux sanguinaire.



AF. Quelles sont les 3 valeurs les plus importantes à tes yeux ?

 

Honnêteté, cohérence, ouverture d’esprit.

Seule cette combinaison peut rendre capable, quand c’est vrai et sans se rabaisser, de dire « je me suis trompé ». Nous avons besoin de cette capacité. Nous avons même besoin qu’elle se généralise dans la société. Et à ne pas confondre avec l’auto-critique ou des horreurs similaires qui relèvent du rabaissement de soi.



AF. Ton livre libertarien préféré ?

 

Friedrich Nietzsche – « Ainsi parlait Zarathoustra ».

Et que celui qui dira que ce n’est pas libertarien ou libertaire lise l’extraordinaire chapitre sur « la Nouvelle Idole ». Peut-être le texte poétique le plus beau, juste et vrai jamais écrit sur l’État. Et le reste du bouquin est d’un individualisme libertaire presque absolu, en plus d’avoir un petit quelque chose d’une fable écolo qui donne le sourire.



AF. Ta citation libertarienne préférée ?

 

Je ne citerai pas Zarathoustra, encore que l’envie ne me manque pas, mais Kevin Carson ici…

 

« Le conte de fée a été ressorti récemment (…), qualifiant les ateliers de misère du tiers monde de "la meilleure parmi un ensemble de mauvaises possibilités d'emplois accessibles" aux travailleurs locaux. Au bout de quelques jours, cet extrait avait circulé à travers toute la blogosphère "pro-libre-marché" [sic], accompagnée de nombreux commentaires du style "les ateliers d'exploitation sont de loin supérieurs à la meilleure option suivante des travailleurs du tiers-monde", ou similaires.

Cette école de libertarianisme a inscrit sur sa bannière le credo réactionnaire suivant : « Ces pauv'patrons ont besoin de toute l'aide qu'ils peuvent avoir. » Pour chaque question politique imaginable, les gentils et les méchants peuvent être nommés par avance et facilement, en inversant simplement le slogan de la Ferme des Animaux : « tout ce qui est sur deux jambes est un ami, tout ce qui est à quatre pattes est un ennemi. » En tout cas, les gentils, victimes sacrificielles de l'État Progressiste, sont les riches et les puissants. Les méchants sont les consommateurs et les travailleurs, cherchant à s'enrichir à travers le trésor public. Parmi les exemples les plus flagrants de cette tendance, pensez à Ayn Rand qualifiant le big business de "minorité oppressée" et le complexe militaro-industriel de "mythe ou pire".

La société de "marché libre" idéale de ces gens, semble-t-il, est simplement le capitalisme réellement existant, moins l'État providence et régulateur : une variante atteinte d'hyperthyroïdie du capitalisme des barons du dix-neuvième siècle, peut-être ; ou mieux encore, une société "réformée" par des gens comme Pinochet, le Dionysos auquel Milton Friedman et ses Chicago Boys ont joué Aristote.

Les libertariens vulgaires et apologistes du capitalisme utilisent le terme "libre-marché" dans un sens équivoque : ils semblent avoir des problèmes à se rappeler, d'un moment à l'autre, s'ils défendent le capitalisme réellement existant ou les principes de libre-marché. Et c'est comme ça que nous obtenons les articles bateaux de The Freeman soutenant que les riches ne peuvent pas devenir riches aux dépens des pauvres, parce que "ce n'est pas comme ça que le libre-marché fonctionne" – considérant implicitement que nous sommes dans un libre-marché.

Quand on les pousse dans leurs retranchements, ils admettent à contrecœur que le système actuel n'est pas un marché libre, et qu'il comporte beaucoup d'interventions de l'État pour le compte des riches. Mais aussitôt qu'ils pensent pouvoir s'en tirer comme ça, ils recommencent à défendre la richesse des corporations existantes sur la base des "principes de libre-marché". »

 

Je vais préciser que je ne nie pas l’argument de la « meilleure option ». Simplement, il n’aurait pas lieu d’être sans l’accaparement capitaliste des terres opéré sous l’œil bienveillant des États et avec leur aide, contre l’intérêt de peuples arrachés à la terre qui a nourri leurs ancêtres. La « meilleure solution » ne l’est que parce que les États jettent les pauvres dans la misère préalablement. Et ceux qui ensuite trouvent des employés à bas coût me semblent peu innocents concernant la phase 1. De fait, en bon anarchiste, qui pis est mutuelliste, je reconnais une propriété objective qui doit être inviolable, mais la propriété paperassière n’est à mes yeux au mieux qu’une sorte de papier hygiénique irritant, dont même le motif ne fait pas envie.

Bien que la frontière soit assez floue, je crois que des principes de marché réellement libre, appliqués de la plus stricte manière, permettent une grande prospérité à tous et à chacun… Mais pas de devenir vraiment « riche ». Maintenant, je serais ravi qu’on me montre que je me trompe à ce sujet : ça voudrait dire que notre situation a radicalement changé.

Quoi qu’il en soit… Je suis très opposé au big business. Libéralisme, libertarianisme, anarchisme… ne devraient pas servir à défendre les intérêts des puissants de ce monde, mais à créer un espace d’expression pour la créativité de ceux qui en ont. À bas les privilèges. Y compris ceux hérités de l’histoire.



AF. En tant que libertarien, quelle est ton analyse sur la situation socio-économique et politique en France et en Europe ?

 

Désastreuse ! Je voudrais voir, et au plus vite, peut-être après une étape 0 qui serait l’abolition des « personnes morales » et de la « responsabilité limitée », l’abolition des « 4 Grands Monopoles » de Tucker (terre, monnaie, propriété intellectuelle et douanes/contrôle des prix). Première étape nécessaire à une vraie « relance », qui n’aurait rien d’un plan de bureaucrates. L’étape 2 serait l’abolition des deux monopoles non-économiques de l’État qui sont à la source de toute violence étatique : monopole de l’initiative légale de la violence, monopole de la production du droit. (Combinaison fatale, quand on y pense.)



AF. Le mouvement libertarien est-il bien implanté en France ?

 

La France est le pays de l’État. En France, même nos « anarchistes » sont étatistes : la Confédération Nationale du Travail (syndicat anarcho-syndicaliste) comme la Fédération Anarchiste (prétendue plate-formiste, mais essentiellement communiste-libertaire très communiste et pas trop libertaire) sont assez aliénés pour défendre le « service public ». En France, un libéral est presque vu comme un criminel. Un libertarien doit être au moins l’équivalent d’un tueur en série… Même un syndicat authentiquement anarchiste comme les IWW n’a jamais réussi à percer, nous devons être un des seuls pays au monde où ils n’ont pas d’antenne. C’est con : c’est le seul syndicat important au monde qui n’ait jamais fricoté avec un État, et surtout ce serait la parfaite première ouverture vers l’aile gauche du libertarianisme. Maintenant, concernant ce qui existe… Même chez les prétendus libertariens « de droite », combien sont d’un conservatisme à vomir, et plus orienté par celui-ci que par la défense de la liberté ?



AF. Envie d’ajouter quelque chose ?

 

Oui. Quand je parle de propriété mutuelliste (ou mutualiste), je me réfère à un système de propriété selon lequel non-seulement l’appropriation légitime découle de l’usage et du travail (homesteading), mais également sa conservation. Beaucoup de mutuellistes défendent l’idée de « possession » sans propriété, c’est-à-dire usus + fructus sans abusus, imitant ainsi le Proudhon de 1842. Je pense que c’est tout simplement insensé : sans possibilité d’exclure, on ne peut jouir de l’usage et du produit d’une propriété. Je défends donc une propriété pleine et entière, et inviolable, comme Proudhon à la fin de sa vie, qui s’était sagement ravisé (et considérait même la propriété comme le meilleur moyen révolutionnaire pour nous protéger des abus de l’État). Mais cette propriété, je ne la considère pas inaliénable, éternelle et sans contrepartie : on la répudie en l’abandonnant (le temps reste à déterminer… négociable). Et ce qui est abandonné redevient appropriable. À ajouter au fait que je n’ai rien contre l’héritage, mais que je considère que celui-ci doit être explicite pour être valide. Chacun se documentera et en tirera les conclusions qu’il voudra.

 

 

 

 

16:51 Publié dans Entretien avec des libertariens | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

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