02/04/2016

Face à la machine de guerre

 

 

Crasse, sang et douleur.
Puanteur, aboiements et génuflexions.
Uniformes toujours et partout.
La laideur épousant la force.
La force mariant la disgrâce.
Peuple d'esclaves, enchaînes à leurs fusils.
Au nom de la Sainte Discipline.
Ils ont tué la Beauté.
Condamné l'Amour.
Et meurtri la Raison.

 

Troisième semaine au bagne et à l'âge du métal, au cœur du Léviathan.

Les conditions de travail et de vie des prisonniers empirent. La privation de sommeil systématisée s'accroît avec le passage, certaines nuits, à 3 heures de sommeil réglementaires. Le temps pour se nourrir est parfois limité à 10-15 minutes, celui pour se doucher réduit de la même façon et nous n'avons toujours pas de temps libre. Ces différentes mesures ont amené notre temps de travail à 17 heures par jour, sans augmentation de notre salaire évidemment. Quant à moi, je me suis blessé à l'os du talon, mais l'armée m'a malgré tout obligé à marcher plusieurs kilomètres avec un poids de 25 kilos sur le dos (j'ai rendez-vous demain avec l'hôpital). D'autres conscrits ont subi le même traitement.

Le monstre resserre donc son entrave sur ses esclaves. La privation de sommeil supprime nos capacités intellectuelles et la capacité de résistance psychologique à l'étouffement hiérarchique. L'inexistence de temps libre atrophie notre personnalité, stoppant son développement, et nous ramène à un stade primitif. Les sous-officiers et officiers justifient notre exploitation par le fait que nous devons être prêts à combattre et à faire face à une invasion. Si j'émets quelques doutes, assez compréhensibles au lecteur je suppose, sur la plausibilité d'une invasion prochaine de notre pays, je me dois surtout de leur répondre que nous ne sommes pas une armée de soldats professionnels, de volontaires, mais de conscrits, obligés par la force à effectuer un service à l’État. Par conséquent, aucune brimade ou privation n'est justifiée moralement, car nous sommes tous des prisonniers victimes de la violence organisée de l’État et de ses représentants.

Bien entendu, les autorités militaires ne supportent pas que je dise la vérité sur ce qui se passe à l'armée, elles craignent que l'opinion publique se tourne contre elles et leur retire les plein-pouvoirs sur la jeunesse encasernée. Cette semaine, elles sont donc intervenues pour me faire taire en m'intimant de cesser d'écrire et de publier, me menaçant de sanctions et d'enquêtes disciplinaires si je ne cédais pas. Le monstre a montré sa vraie nature, celle du pire des totalitarismes. Fort heureusement, Le Courrier est intervenue pour jeter la lumière sur ces pratiques d'intimidation et de limitation de la liberté d'expression, faisant reculer les autorités militaires qui ont accepté de continuer à me laisser écrire (j'aurais continué de toute façon). Cette résistance heureuse nous montre une chose très importante : la société civile et les médias peuvent faire plier le despotisme militaire lorsqu'ils s'opposent à elle avec suffisamment de détermination. Nous ne sommes donc pas totalement démunis face aux seigneurs de guerre helvétiques.

La situation dans les casernes est selon moi, du point de vue du non respect des droits fondamentaux des êtres humains, très inquiétante, et nous nous devons de proposer des solutions pour y faire face.

Premièrement, je pense que l'Assemblée Fédérale devrait créer une commission civile spéciale chargée de faire toute la lumière sur l'ampleur des abus et des mauvais traitements infligés aux soldats et recrues. Il est impératif que cette commission soit civile et indépendante du Département fédéral de la défense, car la bureaucratie militaire se protégera toujours parmi.

Deuxièmement, j'invite les soldats et les recrues de toute la Suisse à s'exprimer publiquement sur les exactions dont ils sont victimes et sur les conditions de travail et de vie déplorables qu'ils subissent. Je m'engage à publier sur ce blog tous les témoignages que l'on m'enverra.

Troisièmement, je préconise la création d'un syndicat des soldats et des recrues, dont les délégués défendraient les conditions de travail et de vie et essayeraient de faire davantage respecter les droits fondamentaux des soldats et recrues. Compte tenu de la puissance de l'institution militaire, un tel syndicat aurait probablement besoin d'une société des amis des soldats et des recrues qui rassemblerait les proches des soldats et des recrues, des journalistes, des représentants politiques, des intellectuels, des officiers et sous-officiers réformateurs et des citoyens favorables au respect des droits humains.

Quatrièmement, le gros problème de l'armée réside dans sa volonté de faire ingurgiter une formation dont le contenu est bien trop poussée aux conscrits. Il convient donc de supprimer 50% du programme de formation et de réduire d'autant le temps de travail quotidien des conscrits, ce qui le ramènerait davantage à ce que l'on trouve en général dans la vie civile.

Cinquièmement, je défends la mise en place de conseils participatifs pour organiser la vie militaire, composés de délégués des soldats et recrues et d'officiers et sous-officiers. Ce type de conseils doit être créés aux différents échelons de l'organisation militaire, soit un conseil par section, un conseil par compagnie et un conseil par école militaire.

Sixièmement, nous devrions mettre sur pieds un site permettant de noter les cadres militaires, afin de mettre en évidence lesquels sont les pires et lesquels sont les meilleurs. Les bourreaux seront alors visibles par tous et les bons pédagogues aussi.

Quant à moi, je dois prendre la décision la plus rationnelle qui soit dans ma situation: la fuite. J'ai envoyé aujourd'hui ma demande pour effectuer un service civil. Malheureusement, le monstre me tient et m'enserre dans ses tentacules et ne me laissera pas partir ainsi. Le droit d'effectuer un service civil ne s'obtient en effet pas facilement. D'abord, il m'a fallu commander un formulaire officiel pour pouvoir déposer une demande, mais je n'ai reçu le formulaire que plus d'une semaine après ma commande. Après réception de mon formulaire dûment rempli, le Département de la défense a le droit de me faire attendre encore 4 semaines. Après ce délai, durant lequel je suis censé poursuivre mon service militaire, le Département me demande enfin encore de lui confirmer ma décision. Comme vous pouvez l'observer, on ne quitte par les Enfers d'un claquement de doigt. La bureaucratie a pavé la route de l’Éden de tout ce qu'elle pouvait comme obstacles et le délai minimal à passer à l'armée quand on a décidé de la quitter est donc de 6 semaines. Une telle situation est intolérable et viole l'éthique la plus élémentaire. Par conséquent, lorsque le moment sera venu, lorsque je n'en pourrai vraiment plus, je me mettrai en grève et cesserai d'obéir aux ordres, avec comme conséquence une probable arrestation suivie d'un emprisonnement (une prison peut en cacher une autre). Vous pourrez le constater lorsque je cesserai de publier mon billet hebdomadaire durant le week-end.

Bon samedi soir à tous !

 

Recrue Faure

 

 

 

19:16 Publié dans Nouvelles du front intérieur | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

Commentaires

"conseils participatifs" = en russe: soviets.
Bravo mille fois pour vos dénonciations de la stupidité militaire. Bravo pour faire ainsi acte de résistance. Vous avez mille fois raison.

Ce qui est très inquiétant c'est le fait que vous êtes le premier à dénoncer ces pratiques criminelles. La privation de sommeil est une torture. Comme le fait de devoir marcher des heures avec une blessure au pied.

Mais je vous avertis: si vous continuez ainsi - et je sais que vous allez le faire - l'armée va se débarrasser de vous. D'une manière ou d'une autre. Les psychiatres servent aussi à ça. Catalogué comme réfractaire à la discipline. Tenez bon!

Écrit par : Charles | 02/04/2016

Je vous félicite : faire son service militaire, tout en trouvant le courage et l'énergie d'écrire, et de publier: vous avez toute mon estime.

Écrit par : gromikou | 04/04/2016

Les commentaires sont fermés.