20/03/2016

L'occultation des sens

 

 

Ce week-end de permission (d'environ 40 heures, si on inclut les déplacements de la caserne à chez moi), j'observe un phénomène intéressant et inattendu : le recouvrement des sens. Tout me paraît plus vif, plus vivant, plus réel, plus présent. Les couleurs sautent à mon visage et s'agrippent à mes yeux avec voracité, les sons explosent à mes oreilles en une formidable symphonie urbaine, l'architecture me dévore la face, la sensation sur mon corps de mes habits civils s'apparente à un pur ravissement tactile et le moindre raclement de gorge prend une saveur exquise. Le monde est raffiné, élégant, agréable à contempler et à croquer.

 

Mais qui dit recouvrement des sens dit aussi : perte des sens. Comment un tel phénomène est-il possible ? Considérons quelques instants l'environnement militaire pour mieux saisir ce phénomène.

 

Le monde militaire est essentiellement et fondamentalement gris, ou peut-être, si on est charitable, gris-vert. Gris du béton, gris des murs, gris de la place d'armes, gris des armes, grises mines du matin. Le monde militaire est uniforme, d'un égalitarisme totalitaire : chacun à sa place, chacun son statut, chacun ses vêtements, chacun ses étiquettes et sa fonction, par la grâce de l’État-major tout puissant. L'apothéose de l'uniformisation du monde c'est l'univers de caserne (Mao ne fait pas le poids face à l'armée suisse).

L'esthétique civil, libre et autonome, s'opposant à celui, contraint, de la chose militaire, est celui du raffinement, de la diversité, de la multiplicité, de la liberté de choix. C'est, trivialement énoncé, l'opposition entre l'uniforme et la liberté vestimentaire.

L'univers militaire est aussi celui du contrôle centralisé de l'espace (il faut se déplacer uniquement selon l'itinéraire autorisé), des sons (il y a les sons autorisés et les sons non autorisés), du langage (certains mots sont obligatoires, d'autres interdits), de la prise de parole (fermement réglementée), des attitudes et des comportements (abandonnez toute fantaisie vous qui entrez en ce lieu de discipline, l'armée ne souhaite que votre obéissance aveugle et non la sophistication de votre verbe). La société civile au contraire est un magma bouillonnant de vie, une fermentation formidable de mutations individuelles, une galaxie de choix variés gigotant en tout sens. C'est la vie à l'état pur. 

 

Face à l'univers de caserne, l'esprit se recroqueville, blessé, il se referme comme une huître et se met en hibernation. Il ne capte le monde qu'à travers un filtre, le filtre de la hiérarchie et du commandement autoritaire. L'esprit est comme atomisé et les sens perdent de leur acuité. C'est l'occultation des sens, la mort de l'âme.

 

Allez chers lecteurs, à bientôt, moi je retourne en caserne !

Recrue Faure

 

 

 

19:10 Publié dans Nouvelles du front intérieur | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

Commentaires

La privation de sommeil est une forme de torture.
Question: comment pratiquement si prennent-ils?

Écrit par : Charles | 20/03/2016

J'ai vécu une expérience similaire en sortant de l'hôpital, après un séjour d'une semaine.
De plus, c'était également autour du 20 mars. La meilleure saison pour voir l'explosion de la vie partout.

Les univers clos, avec leurs règles implicites et explicites, leur fonctionnement routinier et l'aménagement fonctionnel des lieux ont des raisons d'être évidentes.

Nous pouvons imaginer ce que peut être une sortie de prison, après des années d'enfermement... J'ai lu que certains ne veulent plus sortir, car ils ont trop peur de l'immensité de du monde extérieur.

Écrit par : Calendula | 21/03/2016

Formidable votre projet de bloguer, tout en faisant votre service. Vraiment extraordinaire. Je vous souhaite d'y parvenir ! Mais, le service militaire est très fatigant, dans tous les sens envisageables du terme. Bon courage, profitez bien des potes, des paysages, et de la franche déconnade. Et surtout, apprenez à vous servir d'un fusil. Cela peut servir, par exemple à ne jamais l'utiliser.

Écrit par : doni | 23/03/2016

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