19/03/2016

Nouvelles du front intérieur

 

 

Chers lecteurs,

Ayant survécu à ma première semaine de service militaire, j'ai décidé de vous parler de cette expérience que seuls 50% des jeunes Suisses vivent de nos jours. Premièrement, sachez que j'ai été incorporé à l'infanterie comme canonnier lance-mines (comprenez : je suis censé apprendre à utiliser un mortier) dans une caserne à Bière (qui est un village dans le canton de Vaud). Ma section comporte 44 autres recrues, toutes fort braves et fort sympathiques.

 

Qu'est ce que l'école de recrue ? Qu'est ce que l'armée ?

Je pensais répondre à ces questions en rédigeant une longue diatribe à l'encontre de l'armée, mais je serai davantage contrasté.

A priori, je m'attendais à faire du sport, pratiquer les arts martiaux et apprendre le maniement des armes. Cela sera probablement - au moins en ce qui concerne le sport et le maniement des armes - le cas prochainement, mais, durant cette première semaine, il a surtout été question d'apprendre à se mettre en garde-à-vous, en position de repos (pas si reposante que ça, promis), à saluer de différentes façons (un peu tout le temps, tous ceux qui sont plus gradés que moi, c'est à dire tout le monde), à marcher en colonnes, à se disposer dans diverses formations en groupe, à réciter les grades (il y en a 24 différents), à connaître toutes sortes de règles, etc.

Il a aussi passablement été question de rangement, car, oui, l'armée est profondément maniaque. Il faut préserver un certain ordre (assez stricte) concernant le contenu de ses poches, sa tenue (gare au col inadéquat), le contenu de son sac de combat, et surtout, l'ordre de sa chambrée (nous y dormons à 14 recrues) qui très très fermement surveillé (gare aux sanctions, car en cas de non respect de l'ordre de la chambre, ses habitants se retrouveront à passer la nuit dehors). Notre matériel est aussi contrôlé assidûment lors de longs contrôles (plusieurs heures parfois à vérifier le matériel).

 

La hiérarchie est présente, et souvent, pesante, voire parfois étouffante (je ne donnerai pas de noms), bien que les cadres en charge la formation de ma section sont plutôt bons pédagogues. Le temps pour se doucher (à 45 dans une douche de 6 places) est limité, le temps pour manger plutôt réduit (parfois nous n'avons que 15 à 20 minutes pour dîner), mais la nourriture est bonne. Le gros problème est le manque de sommeil. Chaque nuit, je n'ai eu comme temps pour dormir qu'entre 3 et 5 heures de lundi à samedi. Je vous laisse imaginer dans quel état la troupe se trouve le vendredi soir et le samedi matin... Le cerveau et le corps souffrent durement du manque de sommeil et nos capacités s'en trouvent largement réduites, provoquant une baisse de la concentration importante avec les risques que cela implique (il y a d'ailleurs eu plusieurs blessés durant cette première semaine) et les difficultés à suivre sa formation de manière adéquate (par exemple, j'ai souvent été dans l'incapacité de suivre une présentation théorique). Il me semble que cette limitation drastique du temps de sommeil met en danger la santé des recrues (et des cadres qui dorment encore moins que les recrues) et notre capacité à suivre les ordres et à nous former convenablement (je ne suis capable de rédiger ce billet que parce que j'ai fait une longue sieste en rentrant à Genève par le train de 6h18).

 

Un autre problème réside dans les longues phases (l'une d'entre elle a duré 2 heures) où les recrues restent debout, immobiles, lors d'inspections ou lors de cérémonies rituelles patriotiques comme le lever du drapeau suisse avec chant de l'hymne nationale - parfois en portant des poids. De telles phases d'immobilité ne sont probablement pas très saines pour la bonne santé du corps (et du dos). Enfin, je souffre de l'absence total de temps libre pour lire ou écrire, et de l'impossibilité d'écouter de la musique. Adieu arts et lettres, bonjour armes et canons... 

 

Qu'est ce que l'armée donc ? L'esprit de camaraderie et de solidarité est l'élément le plus positif de l'armée. Les recrues se soutiennent, s'entraident, et font face aux ordres de manière soudée. Mais dans les pires moments, l'armée ressemble à une prison et la troupe à un troupeau d'esclaves. Parfois, je me dis que nous participons tous à un grand (et fort coûteux) jeu de rôle.
Qu'est ce qu'une recrue ? Un citoyen ? Un Homme libre ? A-t-il encore des droits ? Au fond, l'armée est une économie planifiée, la quintessence de l'organisation bureaucratique, l’État sous sa forme la plus pure, le gouvernement parfaitement centralisé et hiérarchisé, l'opposé total du fonctionnement d'une économie de marché libre.

 

Voilà mon rapport à la société civile, c'est à dire à vous, chers lecteurs. Dans la mesure du possible, je le poursuivrai chaque semaine. Le corps des citoyens, en tant qu'autorité politique et légale suprême du pays, est responsable de son armée et responsable de l'envoi de la moitié de la jeunesse dans cette institution. Je considère qu'il est en conséquence de mon devoir, en tant que détenteur privilégié de cet espace de publication publique sur la blogosphère de la Tribune de Genève qu'est mon blog, de l'informer de la forme que prend le service militaire et des structures de son armée, puisque j'ai l'occasion, bon gré mal gré, d'y être plongé.

Salutations citoyennes,

 

Recrue Faure

 

 

 

 

 

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