23/02/2016

Comment trouver la vérité en morale ?

 

 

Titre original : Critique de Truth, Politics, Morality1 de Cheryl Misak 

(rédigé pour un séminaire de philosophie politique)

 

En 2000, la philosophe Cheryl Misak publie l'ouvrage Truth, Politics, Morality dans laquelle elle défend une conception pragmatiste de la vérité, inspirée par la conception développée par le philosophe américain et fondateur du pragmatisme Charles Sanders Peirce, et propose une défense épistémologique de la démocratie. L'intérêt heuristique de la réflexion de Cherly Misak réside dans le caractère épistémologique de sa défense de la démocratie, et non morale, comme c'est généralement le cas.

 

Dans ce travail, je m'attacherai à critiquer d'abord la critique qu'expose Cheryl Misak à l'encontre de la théorie de la vérité-correspondance, afin de montrer que sa critique n'est pas pertinente pas quand elle porte sur la fonctionnalité de cette théorie de la vérité concernant les phénomènes sociaux et naturels. Autrement dit, je m'attacherai à montrer que sa critique à l'encontre de la théorie de la vérité-correspondance est partiellement justifiée, mais pas entièrement. Dans un second temps, je proposerai une critique relativement détaillée de la théorie de la vérité pragmatiste défendue par Cheryl Misak afin de mettre en évidence ses failles. Puis, dans un troisième temps, je critiquerai sa défense de la démocratie qu'elle fait dériver de sa définition de la vérité. Enfin, je proposerai dans une dernière partie une théorie alternative de la vérité en morale qui tente de résoudre les problèmes que Cheryl Misak cherche à résoudre dans son texte.

 

Méthodologiquement, comme il s'agit très majoritairement d'une critique, j'ai tâché dans mon travail de rester proche du texte critiqué en faisant un usage fréquent de la citation. La structure de mon texte est volontairement découpé en sous-parties pour maximiser la lisibilité et la clarté de la critique et de l'exposition des arguments et des contre-arguments. Les propositions de Cheryl Misak sont traitées séparément les unes des autres, en tant qu'arguments dont il convient de soupeser la valeur, mais je n'oublie jamais qu'ils s'inscrivent dans un ensemble et je ne perds pas de vue la trame globale de l'argumentation philosophique de l'auteure.

 

1.) Critique de la critique de la théorie de la vérité-correspondance de Cheryl Misak.

 

Certaines critiques de Cheryl Misak à l'encontre de la théorie de la vérité-correspondance ne semblent pas justifiées lorsqu'elles portent sur la validité de la théorie de la vérité-correspondance concernant les objets (ou phénomènes) sociaux ou naturels. Je me propose de montrer pourquoi dans cette première partie.

 

1.1) La théorie de la vérité-correspondance ne s'oppose pas à la théorie pragmatiste misakienne de la vérité.

 

Une des critiques de la théorie de la vérité-correspondance exprimée par Cheryl Misak s'exprime en ces termes : « No matter how good a belief might appear to us, no matter if it were to be as good it could be by way of accounting for the evidence, fitting with our other beliefs, etc., it could still be false. It might fail to get right that independent reality and there might be no way we could ever have an inkling of the failure.2 » L'argument peut être formalisé de la façon suivante :

 

  1. La théorie de la vérité-correspondance définit la vérité comme la correspondance d'un état de fait (d'un événement survenant dans le monde) à une proposition (un énoncé) portant sur le monde (sur les événements survenant dans le monde).

  2. Certaines de nos croyances (des propositions que nous tenons pour vraies) pourraient ne pas correspondre à un état de fait et pourtant sembler, pour de bonnes raisons (compte tenu des informations en notre possession et compte tenu du contexte), être vraies.

  3. Une définition de la vérité qui implique qu'une croyance qui semble justifiée ne l'est pas est une mauvaise définition de la vérité.

    Conclusion : La théorie de la vérité-correspondance est une mauvaise définition de la vérité.

     

Le problème de cet argument est qu'il ne fonctionne en tout cas pas pour les propositions portant sur le monde naturel ou social (sur le monde des faits naturels ou sociaux). En effet, lorsque x observe qu'une proposition p correspond à un état de fait (par exemple par une induction répétée un très grand nombre de fois et dans des contextes différents), x ne pense pas que p est vrai pour de mauvaises raisons. Au contraire, x a de bonnes raisons de croire que p est vrai parce et c'est ainsi, et seulement ainsi, qu'il a pu parvenir à établir que p correspond à un état de fait. En conséquence, il est faux d'opposer l'existence de raisons valables de croire que p et la définition de la théorie de la vérité-correspondance qui établit que si p correspond à un état de fait alors p est vrai, car les deux vont toujours de paire. C'est pourquoi il me semble que cet aspect de la critique de Cheryl Misak à l'encontre de la théorie de la vérité-correspondance n'est pas valable.

 

1.2) L'existence de concepts, de prénotions et d'échelle de valeurs, n'est pas problématique pour la théorie de la vérité-correspondance.

 

Une autre critique de Cheryl Misak envers la théorie de la vérité-correspondance est exprimée ainsi : « Any attempt at articulating [what a true proposition is supposed to correspond to] involves our concepts, our sense of what is important, our background belief.3 » Pourtant, si x affirme que les gens se suicident davantage dans une société religieuse que dans une société athée, ou si x affirme que les objets tombent quand on les lache sur Terre, il ne semble pas que le fait que ces propositions contiennent des concepts pose problème pour qu'elles correspondent à des états de fait. En effet, les concepts désignent des entités définis (déterminés) dans le monde naturel et social. Ainsi, désigner par un concept une composante du monde naturel ou social ne pose de problème pour l'identifier puisque les concepts ont été conçus pour identifier des composants du monde. Quand un état de fait (un événement survenant dans le monde) comprend des concepts (désignant des parties du monde)il peut donc correspondre à une proposition (un énoncé portant sur des composants du monde survenant lors d'un événement). Nos prénotions (background) et notre échelle de valeurs (sense of what is important) déterminent simplement notre manière de désigner ou d'identifier certains concepts, mais au final ces concepts désignent des entités repérables dans le monde naturel ou social.

 

1.3) Les faits ne sont pas quelque chose de non identifiables.

 

Cheryl Misak cite la critique de Quine à l'encontre de la théorie de la vérité-correspondance de la façon suivante : « The world is full of things, variously related, but what, in addition to that, are facts ?4 » On peut répondre à la question de Quine en répondant qu'un état de fait consiste en un certain agencement de ces choses qui composent le monde. Nous découpons le monde (les choses qui composent le monde) en concepts (car une dénomination est un concept) et nous formulons des propositions à propos du monde (des choses qui le composent) en employant ces concepts. Les états de fait sont simplement un certain agencement des choses que nous exprimons par nos propositions composées de concepts.

 

Comme on peut le voir, la critique de Cheryl Misak à l'encontre de la théorie de la vérité-correspondance concernant sa pertinence (sa capacité) à traiter des propositions portant sur le monde naturel ou social (des propositions empiriques) semble infondée. Les propositions portant sur le monde naturel ou social correspondent à des états de fait.

Toutefois, la critique de Cheryl Misak à l'encontre de la théorie de la vérité-correspondance concernant sa pertinence (sa capacité) à traiter des propositions morales semble par contre justifiée. En effet, on peine à voir à quoi les propositions morales pourraient correspondre. Si x affirme que y ne devrait pas voler z, cette proposition ne semble pas correspondre à un état de fait. C'est probablement car déterminer ce qu'est une proposition moralement vraie nécessite d'avoir une théorie des vérités morales qui diffère de la théorie des vérités naturelles ou sociales. Quand une proposition morale est-elle vraie ? Qu'est ce que la vérité en matière de morale ? La théorie de la vérité-correspondance ne nous donne pas de réponse claire à des interrogations. Il nous faut donc à présent étudier la définition de la vérité que propose Cheryl Misak.

 

2.) Critique de la définition de la vérité de Cheryl Misak.

 

2.1) L'enquête peut être individuelle.

 

Cheryl Misak définit la vérité ainsi : « Truth is what would be justified by the principle of inquiry, were inquiry to be pursued as far as it could fruitfully go.5 » Puis, elle affirme aussi que : « Truth is connected to human inquiry (it is the best that inquity could do), but it goes beyond any particular inquiry (it is not simply the upshot of cour current best attempts).6 » Cheryl Misak affirme donc ici les deux propositions suivantes :

 

  1. La vérité est le résultat d'une enquête menée aussi loin et fructueusement que possible.

  2. La vérité ne peut être atteinte par aucune enquête particulière (individuelle).

     

Or, (1) et (2) semblent mutuellement s'exclure. En effet, une enquête menée aussi loin et fructueusement que possible pourrait être effectuée par un individu. On peine à voir pourquoi un individu extrêmement compétent ou spécialisé dans un domaine précis ne pourrait pas mener une enquête sur un sujet de ce domaine précis aussi loin et fructueusement que possible. Certes, une enquête menée par plusieurs individus compétents arriveraient probablement plus vite à la mener aussi loin et fructueusement que possible, mais un individu seul, aussi compétent que plusieurs autres, pourrait mener en davantage de temps cette enquête aussi loin et fructueusement que possible. Peut-être même que l'individu, le plus compétent et le plus spécialisé sur un sujet d'un domaine précis, pourrait parvenir plus vite que plusieurs individus, moins compétents et moins spécialisés, à mener l'enquête aussi loin et fructueusement que possible. Cheryl Misak a donc tort d'exclure l'enquête individuelle (exclusion qu'elle réitère tout le long du texte) du type d'enquêtes aptes à trouver la vérité.

 

2.2) L'assertion ne vise pas toujours la vérité.

 

Cherly Misak affirme que « there is an unseverable connection between asserting a statement and claiming that it is true7 ». Autrement dit, si x affirme que p, alors x est convaincu que p est vrai. Or, il existe des cas où x affirme que p, sans être convaincu que p est vrai. Par exemple, dans le cas du mensonge, x affirme que p est vrai, mais x n'est pas convaincu que p est vrai. Autre exemple, lorsque x fait semblant de croire que p est vrai, notamment lorsque x ironise. Par conséquent, il n'est pas vrai de dire qu'asserter une proposition implique toujours et nécessairement que l'asserteur est convaincu de la vérité de son assertion, et Cheryl Misak se trompe sur ce point.

 

De manière équivalente, il n'est donc pas non plus vrai de dire, comme le fait peu après dans son texte la philosophe, que « we take truth to be our aim when we assert8 ». Il y a en effet une différence entre affirmer dans le but de faire croire que p est vrai - c'est à dire dans le but de convaincre - et affirmer que p est vrai parce que x croit que p est vrai. En effet, x peut affirmer que p est vrai dans le but de faire croire que p est vrai, sans croire que p est vrai. La tromperie, le mensonge, la feintise, sont ainsi des exemples qui rentrent en contradiction avec les affirmations de Cheryl Misak sur la nature de l'assertion.

 

2.3) La croyance ne vise pas toujours la vérité.

 

Cheryl Misak affirme que « what we know about truth is that we aim at when we assert, believe, or deliberate9 ». J'ai déjà expliqué au point 2.2) en quoi il est faux de dire que l'assertion vise toujours à la vérité. J'aimerais à présent montrer qu'il est aussi faux d'affirmer que le but de la croyance est la vérité. Il existe en effet des cas, comme l'auto-duperie, où x préfère croire quelque chose qu'il sait faux plutôt que de faire face à la vérité. C'est par exemple le cas lorsqu'un homme trompé par une femme fait semblant de croire à des excuses peu convaincantes pour ne pas avoir à faire face aux conséquences de la vérité. Cheryl Misak affirme aussi que « I also commit myself to giving up the belief in the face of sustained evidence and argument against it10 ». Mais l'exemple de l'auto-duperie montre bien que x ne se sent pas toujours le besoin d'abandonner ses croyances face à des preuves l'infirmant. Ainsi, il est faux de dire que x croit toujours ce qui est vrai, ou que le but de la croyance est toujours la vérité.

 

Cheryl Misak essaie de répondre à cet argument en prenant l'exemple de quelqu'un qui croit être suivi mais qui ne l'est pas. Elle s'exprime ainsi : « If the paranoid person really ''believes'', not for reasons, but because something has gone wrong, then he is not functioning properly and his state is a delusion, not properly speaking a belief.11 » Passons sur le fait qu'une personne ne fonctionne pas correctement (properly), selon Cheryl Misak, lorsqu'elle a des états mentaux aussi banals et communs que de se sentir suivi dans la rue, et revenons sur sa conception de l'illusion (delusion). Il se trouve que lorsque x est victime d'une illusion, x croit que p est vrai alors que p n'est pas vrai. Par exemple, x croit qu'il est suivi alors qu'il n'est pas le cas qu'il est suivi. L'illusion est un cas de croyance fausse, sous-ensemble de la catégorie des croyances. Par conséquent, Cheryl Misak se trompe en opposant illusion et croyance, car l'illusion est un type de croyance et non quelque chose de différent d'une croyance.

 

2.4) La délibération ne vise pas toujours la vérité.

 

Comme je l'énonçais en 2.3), Cheryl Misak affirme que « what we know about truth is that we aim at when we assert, believe, or deliberate12 ». Or, cela est faux, car existe des cas de délibérations individuelles ou collectives où la délibération ne vise pas toujours la vérité. Les cas individuels sont par exemple ceux des jugements effectués par des individus cherchant à se faire justice après avoir subi une perte sans passer par une procédure de recherche de preuves ou d'arguments. Dans ce cas, x ne recherche pas la vérité, mais accumule simplement les preuves accablantes tout en omettant les preuves innocentantes. Les cas collectifs sont par exemple ceux où un tribunal d'un régime autoritaire cherche à condamner des opposants politiques, sans passer par une procédure de recherche de preuves ou d'arguments. Il existe donc des exemples de délibérations ne visant pas la vérité et il est par conséquent faux d'affirmer que la délibération vise toujours à la vérité.

 

2.5) La croyance en p n'implique pas nécessairement la défense de p.

 

Cheryl Misak affirme que lorsque x croit que p, alors « I commit myself to denfending p ; to arguing that I am, and others are, warranted in asserting and believing it13 ». Autrement dit, selon la philosophe, la croyance de x en p impliquerait nécessairement que x doit défendre sa croyance et donner des raisons, des justifications, pour sa croyance. Or, une telle conception de la croyance est bien trop ambitieuse et exigeante, et au fond peut-être même élitiste. Seuls certains philosophes emploient réellement la croyance ainsi dans leur quotidien. La plupart des gens croient en de nombreuses choses, par exemple que le monde existe, que le ciel est bleu ou qu'ils ont un cerveau dans le crâne, mais ils ne passent généralement pas de temps à défendre leurs croyances et ne seraient ni forcément enclins ni forcément capables de donner des raisons en leur faveur. Le fait que certains philosophes doutent de l'existence du monde extérieur n'éveille pas chez la plupart des gens un besoin irrésistible de chercher des justifications pour leur croyance en cela. C'est pourquoi la conception de la croyance défendue par Cheryl Misak est trop ambitieuse et s'éloigne de la réalité de nos croyances quotidiennes.

 

Cheryl Misak ajoute que « our background of undoubted, stable, belief (...) is not held without reason14 ». Or ce n'est pas le cas de toutes nos croyances. Par exemple, la quasi-totalité des gens croient que le monde existe autrement que dans leur tête, mais ils n'ont pas forcément de raison de penser cela. Ils ont peut-être, et en fait assez probablement, été amenés à croire cela par habitude, mais ils ne peuvent probablement pas donner de raison en faveur de cette croyance. Par conséquent, il est faux de penser que toutes nos croyances peuvent être justifiées par des raisons.

 

2.6) Une croyance consensuelle n'est pas vide.

 

Cheryl Misak affirme que « a belief (...) which is such that nothing could speak against it is empty15 ». Je crois qu'une telle affirmation est très surprenante et problématique. En effet, une croyance vraie, qui ferait l'unanimité auprès de tous ceux qui la pèseraient et contre laquelle personne ne trouverait d'argument, n'est pas forcément un dogme, mais il peut s'agir aussi d'une croyance qui semble simplement s'imposer comme vrai de manière évidente. N'est-ce pas ce type de croyances que nous appelons des axiomes en philosophie ? Ce type de vérité évidente et consensuelle n'est donc pas vide, et au contraire peut servir de base à une réflexion plus poussée. Je reviendrai là-dessus dans la quatrième partie de ce présent essai.

 

2.7) Le désaccord avec autrui n'implique pas la reconnaissance d'autrui.

 

Cheryl Misak affirme que : « That we might disagree suggests that we can make sense of a deliberation with others about how to apply the concepts and, in turn, that suggests we sould take the experience of those others in account.16 » Or, elle établit ici une étrange implication entre la capacité d'être en désaccord avec autrui et le fait de prendre en considération l'expérience d'autrui. En effet, x peut être en désaccord avec y parce que justement il considère que l'expérience de y est peu éclairante ou peu pertinente, et qu'elle ne doit pas, en conséquence, être prise en compte. Cela pourrait être le cas d'un individu psychologiquement en bonne santé rejetant l'expérience d'un psychopathe, mais aussi celle d'un champion d'échec rejetant l'expérience d'un débutant ou encore celui d'un philosophe rejetant celle d'un non philosophe sur une question philosophique. Le désaccord peut donc signifier le rejet de l'expérience d'autrui, et non sa prise en compte.

 

2.8) Une position misakienne contradictoire sur les intuitions morales.

 

Je crains que nous puissions observer une contradiction dans le discours de Cheryl Misak sur les intuitions morales. En effet, dans un premier temps, elle affirme que : « We often find ourselves compelled in moral matters (...) and this compulsion can take two forms. The first is something like what gets called ''intuition'' (...) - upon observing a group of teenagers bully and torment a younger child, we simply ''see'' that it is cruel and wrong.17 » Autrement dit, Cheryl Misak affirme ici que les intuitions morales s'imposent à nous et qu'elles sont vraies par elles-mêmes puisque nous percevons directement ce qui est juste ou injuste. Or, dans un second temps, elle affirme que « we need not, and must not, suppose there that we have a special faculty for perceiving right and wrong or that our intuitions are self-evident.18 » Il semble donc ici que Cheryl Misak se contredise, car soit on peut percevoir directement ce qui est moralement juste, soit on ne le peut pas, mais les deux ne sont logiquement pas possibles en même temps.

 

2.9) Les croyances scientifiques ne sont pas nécessairement davantage partagées que les croyances morales.

 

Cheryl Misak exprime cette position de la façon suivante : « The background beliefs, education, and capacities of scientists and mathematicians are usually to a greater extent shared.19 » Or, il n'est pas évident du tout que certaines croyances morales ne soient pas davantage partagées que certaines croyances scientifiques. Après tout, beaucoup de gens aux États-Unis pensent que la théorie créationniste de l'évolution est vraie, ce qui fait que la théorie de l'évolution est bien moins partagée que certaines croyances morales, comme celle qui consiste à croire qu'il ne faut pas tuer autrui en dehors de toute légitime défense. Par conséquent, il semble pour le moins aventureux de prétendre que les croyances scientifiques sont habituellement davantage partagées que les croyances morales.

 

2.10) Les valeurs épistémiques sont universelles.

 

Cherly Misak affirme que « we must not take for granted the system of epistemic values which is now taken to be the best20 ». Ainsi, selon elle, les valeurs épistémiques pourraient varier en fonction des contextes, des époques, et des lieux. Or, il me semble que l'on peut d'ores et déjà, dès à présent, établir quelles sont les valeurs épistémiques universellement valables. La réflexion méta-philosophique en philosophie analytique s'est en effet beaucoup intéressée à la question de savoir ce qui constitue le cœur de cette tradition philosophique et je pense qu'on peut tirer de cette réflexion21 certaines valeurs épistémiques immuables comme la cohérence de l'argumentation, la capacité à prendre en compte et à répondre aux arguments opposés, la clarté du propos, la validité logique, etc. Bien sûr, une telle réflexion pourrait demander (nécessiter) des développements dépassant très largement le cadre de travail, mais elle représente selon moi un argument possible contre l'affirmation de Cheryl Misak. Les valeurs épistémiques découlent selon moi de notre nature humaine immuable, des dispositions intellectuelles qui nous permettent de progresser dans notre connaissance du monde et de nous-mêmes, et ne sont pas dépendantes d'un contexte culturel changeant.

 

C'est d'ailleurs pourquoi on peut aussi affirmer que tous les styles de raisonnement ne se valent pas, contrairement à ce que pense Cheryl Misak lorsqu'elle affirme que : « We also should not think that one set of standards will certainly ermerge as best. (...) There are different styles of reasoning and it might be agreed that various styles are suitable for various inquiries22 ». En effet, il me semble qu'en philosophie analytique on considère que ce style de raisonnement, porteur des vertus épistémiques énoncés plus haut, est clairement le meilleur qui pourrait émerger.

 

3.) Critique de la défense de la démocratie par Cheryl Misak.

 

A présent que nous avons critiqué en détails la définition de la vérité que propose et défend Cheryl Misak dans son texte, je me propose de critiquer sa défense de la démocratie. Il se passe en effet quelque chose de très bizarre et dérangeant dans le texte de Cheryl Misak lorsqu'elle introduit le concept de démocratie. Alors qu'elle nous parlait de sa définition de la vérité comme résultat d''une enquête prenant en compte l'expérience d'autrui, elle fait un énorme saut, à la page 94, en affirmant tout à coup abruptement que « the pragmatist thus supports a kind of radical democracy in inquiry ». D'après moi, l'emploi du mot « thus » n'est absolument pas justifié ici, car Cheryl Misak ne parvient pas à la conclusion d'une argumentation (d'une démonstration), mais propose une nouvelle thèse, particulièrement osée. En effet, on peut se demander en quoi le fait de prendre en considération l'expérience d'autrui signifie nécessairement que l'enquête doit prendre la forme d'une démocratie radicale ? La démocratie est un processus très particulier où la majorité impose sa décision aux minorités. En soi, la démocratie n'implique même pas la prise en compte de l'avis d'autrui, et d'ailleurs, il n'est empiriquement pas évident que les élus, les politiciens ou les citoyens, prennent en compte l'avis d'autrui lorsqu'ils décident de leurs votes. En outre, on peut se demander pourquoi le fait de devoir prendre l'avis d'autrui en compte pour trouver la vérité impliquerait nécessairement que autrui, lorsqu'il est plus nombreux que moi à avoir un avis différent, pourrait m'imposer sa position.

 

3.1) L'identité des enquêteurs.

 

Cheryl Misak affirme que « the differences of inquirers – their different perspectives, sensibilities and experiences – must be taken seriously23 ». Pourtant, cette affirmation soulève une question : le fait de devoir prendre en considération l'avis d'autrui implique-t-il qu'il faut prendre l'avis de chacun des êtres humains existant sur Terre en compte ? Ou bien, seulement celui avec qui nous partageons un espace de vie politique comme l’État-nation ? Autrement dit, comment déterminer l'identité des enquêteurs et leur nombre ?

Cheryl Misak pense que l'enquête ne survient que lorsqu'un doute émerge dans l'esprit de certains sur la véracité de leurs croyances. Peut-être faut-il supposer en ce cas que les participants à l'enquête doivent être celles et ceux qui partagent ce doute et cherchent à vérifier la véracité de leurs croyances et non la totalité des individus. Il est en outre probable qu'obliger des individus complètement désintéressés par une question sur laquelle porterait une enquête à y participer serait contre-productif tant ceux-ci seraient peu incités à faire progresser l'enquête.

Mais réduire le nombre des enquêteurs à celles et ceux qui sont intéressés à y participer, et qui partagent le doute sur la question à laquelle l'enquête tente de répondre, est-il une bonne idée ? En effet, on peut se demander s'il n'y a pas un critère de compétence à prendre en compte. Peut-être que dans un domaine donné, les individus qui ont beaucoup plus d'expérience dans ce domaine sont plus compétents que les autres et sont plus à mêmes d'enquêter. Dans ce cas, le modèle démocratique, où la voix de chacun est supposée compter tout autant et où la majorité décide (tranche), n'est pas forcément le modèle le plus adapté à l'enquête. L'enquête nécessite au contraire, dans cette optique, des spécialistes, des experts, pour chaque domaine donné sur lequel touche l'enquête. Concernant les questions morales, il s'agit donc de faire appel aux spécialistes pour traiter de ces questions, c'est à dire les philosophes traitant des concepts moraux (les philosophes moraux).

 

3.2) Sommes-nous vraiment tous égaux devant la morale ?

 

Cherly Misak semble défendre la position selon laquelle « truth requires us to listen to others, and anyone might be an expert24 ». Ainsi, selon elle, l'individu-lambda, réfléchissant pour la première fois sur la morale dans le cadre d'une enquête, aurait les mêmes capacités, serait aussi expert, que le philosophe ayant passé des années à étudier les différentes théories morales et les différents arguments et contre-arguments en faveur de chaque principe moral possible et imaginable. Une telle position semble peu fondée. Ce n'est pas pour rien que la philosophie morale et la philosophie politique existent et qu'elles tentent de progresser dans notre compréhension de ce qui est bien et juste. Les philosophes (au moins analytiques) n'écrivent pas dans le vide, mais dans l'intention de résoudre des problèmes et d'infirmer des théories. Affirmer que la position d'un individu-lambda sur un sujet moral vaut autant que celle d'un philosophe spécialisé dans les questions morales revient donc à nier l'utilité et la valeur de la philosophie.

Pour illustrer cette position par analogie, imaginons que dans le cadre d'une enquête une majorité d'individus affirment que la vérité est selon eux déterminée par le plus fort. Leur position vaut-elle davantage que celle développée présentement (dans son texte) par Cheryl Misak ? Il semble plutôt que la majorité n'a pas toujours raison. La majorité a élu Hitler, le gouvernement qui a mis en place l'apartheid en Afrique du sud, et d'autres gouvernements théocratiques, esclavagistes ou autoritaires. L'expérience historique et nos intuitions morales semblent bien montrer que la majorité n'a pas toujours raison, mais on peut se demander comment Cheryl Misak pourrait adopter cette position compte tenu de sa définition de la vérité (et on pourrait aussi se demander sur quel raisonnement moral autre que purement intuitif on pourrait montrer cela).

 

Cependant, d'une certaine façon, lorsque la philosophe accepte la possibilité que « others are not in the appropriate position to feel the force of the evidence or arguments or that the others are defective in some way25 », elle laisse la porte ouverte à une interprétation compatible avec mon argumentation sur l'importance de la compétence (et donc de la philosophie morale). En effet, il est possible que « ne pas être en position approprié pour percevoir la force d'un argument » corresponde à ne pas être compétent pour saisir la valeur d'un argument.

 

3.3) Faut-il une redistribution des ressources culturelles ?

 

Cheryl Misak ne se contente pas de défendre la thèse de l'égalité des compétences morales, mais en sus de cela elle prône une « redistribution of cultural ressources like access to opportunities to speak in public forums26 » afin de rendre possible la démocratie. On peut d'abord se demander ce qu'elle veut bien dire avec le concept de ''redistribution des ressources culturelles'', car formulé ainsi l'expression semble bien vague. La manière dont elle l'exemplifie est en tout cas claire et réfutable. En effet, l'expression ''forums publics'' désigne potentiellement soit un nombre très élevé de lieux de rencontre (bars, restaurants, cafés, etc.), auquel cas il est déjà le cas que tous ont un accès à ces lieux, soit un nombre très peu élevé de lieux de rencontres (les médias, les salles de spectacle, etc.), auquel cas il est concrètement impossible de donner un accès à tous les individus à ces lieux. La proposition de Cheryl Misak s'apparente donc plutôt à l'expression de bonnes intentions qu'à des propositions plausibles.

 

3.4) Y a-t-il un progrès moral dans l'histoire de l'humanité?

 

Cheryl Misak affirme que « after the moral horrors of this century, surely no one will even want to say that we are marching foward in this domain – that we are getting closer to the truth27 ». Son analyse de l'histoire semble lui laisser penser que les totalitarismes sanglants du vingtième siècle sont l'incarnation même de l'impossibilité d'un progrès moral continu. Mais ne peut-on pas penser qu'ils représentaient au contraire le dernier écueil avant une société moralement plus juste ? Avec l'effondrement des totalitarismes en Europe de l'ouest, puis en Europe de l'est, les populations de ces pays jouissent dorénavant d'une liberté qui n'a jamais existé auparavant dans l'histoire de l'humanité. Ce pic de liberté n'est-il pas interprétable comme un signe de progrès moral ? Il semble que le jugement de la philosophe soit peut-être trop hâtif, mais aussi qu'une définition morale pourrait nous permettre de répondre à la question de ce point.

 

3.5) Faut-il collectiviser nos croyances et nos assertions ?

 

Cheryl Misak dévoile peut-être son vrai visage lorsqu'elle affirme que « assertion, belief, truth ad objectivité (...) are not private matters28 ». In fine la philosophe semble penser que les individus ont des devoirs envers la société (comprise probablement comme équivalent à l'État) dans laquelle ils vivent tels qu'ils sont tenus à justifier leurs croyances et leurs assertions. Ils ne possèdent pas leurs croyances et leurs assertions qui ne sont pas des biens privés, mais des propriétés publiques (c'est à dire probablement pour Cheryl Misak, étatiques). Cette conception misakienne des limites de la liberté individuelle et des limites de la propriété qu'il a sur lui-même n'est pas clairement énoncée et développée mais se laisse deviner ici.

 

4.) La vérité en morale.

 

La position fallacieuse misakienne en faveur de l'égale compétence de tous en matière de morale implique qu'elle ne peut pas répondre aux nazis ou aux schmittiens lorsque ceux-ci rejettent eux-aussi cela. En effet, si l'expérience de tous a la même valeur, leur expérience selon laquelle il ne faut pas prendre également en compte celle de tous a une valeur égale à celle qui pense le contraire, comme Cheryl Misak elle-même. Comment infirmer les positions schmittiennes ?

En outre, on a vu que la définition de la vérité de Cheryl Misak pose de nombreux problèmes qui la rendent peu convaincante. Je propose à présent de résoudre ces deux problèmes en présentant une théorie alternative de la vérité en morale.

 

4.1) Qu'est ce que la vérité en morale ?

 

La vérité en matière de morale peut être déterminée par l'usage d'un axiome. Cherly Misak semble a priori chercher à développer un raisonnement sans partir d'axiomes, mais c'est impossible. Tout raisonnement se fonde sur des prémisses fondamentales. L'erreur consiste à nier l'existence d'axiomes alors qu'on se contente de ne pas les énoncer clairement. Cheryl Misak a une prémisse sur laquelle se fonde tout son travail, toute sa réflexion, que nous avons étudié ci-dessus : la vérité est quelque chose qu'il faut chercher à atteindre ; mieux vaut la vérité que la fausseté. La vérité semble donc être pour la philosophe une valeur intrinsèque, ce qui n'est pas évident en soi. Pourquoi faut-il recherche toujours la vérité ? N'y a-t-il pas des cas où il ne vaut pas la peine de recherche une vérité dont la découverte pourrait avoir des conséquences négatives pour les êtres humains ? La question n'est donc pas de nier l'existence d'axiomes sur lesquelles on s'appuie nécessairement, mais bien plutôt de trouver les meilleurs axiomes possibles et de les justifier de la meilleure façon possible.

 

Qu'est ce qui est moralement vrai ? Je pense qu'une telle question se confond avec : qu'est ce qui est moralement valable. Car la proposition « il est vrai que x devrait faire A » est identique à « l'action A par x est valable ». La vérité en morale revient à rechercher ce qui est moralement valable. Comment déterminer ce qui est moralement valable ? La meilleure façon consiste à trouver le critère justifiant un principe moral ou une éthique des vertus en partant d'un axiome le plus pertinent possible (c'est à dire le plus plausible). Or, la seule façon que nous avons de justifier un principe moral ou une éthique particulière consiste à l'évaluer sur ses conséquences positives ou négatives pour les êtres humains. Un tel conséquentialisme a aussi besoin d'un critère pour déterminer ce qu'est une conséquence positive ou négative pour un être humain. Un tel critère nous est donné par notre connaissance ultra-minimale de ce que partagent tous les êtres humains (c'est à dire leur nature humaine), à savoir qu'ils préfèrent le bien-être, le plaisir, au mal-être, au déplaisir. Notre connaissance ultra-minimale de la nature humaine est notre axiome sur lequel nous construisons donc le raisonnement moral et parvenons à un utilitarisme des principes : il convient d'adopter en morale le ou les principes (la ou les règles ou dispositions éthiques) qui maximisent dans leurs conséquences le bien-être des individus. C'est donc par un retour à la philosophie morale et par un retour à une version améliorée de l'utilitarisme classique que je pense que l'on peut proposer une théorie de la vérité en morale qui se confonde avec ce qui est moralement valable.

 

Le développement suivant consisterait à trouver quels principes sont justifiés par l'utilitarisme des principes. Il est fort évident que les principes nazis d'inégalité intrinsèque entre les individus ne soient absolument justifiés ainsi car ils ne maximisent en rien le bien-être de tous les individus. Or, le propre de la philosophie morale est de rechercher les principes qui maximisent le bien-être de tous les individus. Le nazi est simplement incompétent moralement pour déterminer quelles règles morales devraient organiser la société ou devraient guider les actions d'un individu dans sa vie.

 

Pour conclure, à travers ce travail, je pense avoir montré en quoi Cherly Misak a fait fausse route avec sa théorie de la vérité et sa défense épistémologique de la démocratie. Je pense aussi avoir montré quel type de raisonnement peut se justifier en morale et pourquoi. A mon sens, les démocrates auraient davantage intérêt à investir le terrain moral que celui épistémologique s'ils cherchent à justifier l'existence de la démocratie. Mais il leur reste encore à démontrer que le règne de la majorité se justifie moralement, ce qui n'a rien d'évident en soi.

 

 

1 MISAK Cheryl, Truth, Politics, Morality, Routledge, New York, 2000.

2 MISAK Cheryl, Truth, Politics, Morality, op. cit., p. 55.

3 Idem.

4 Ibidem, p. 56.

5 Ibidem, pp. 56-57.

6 Ibidem, p. 57.

7 Ibidem, p. 58.

8 Ibidem, p. 60.

9 Idem.

10 Ibidem, p. 74

11 Ibidem, p. 75.

12 Ibidem, p. 60.

13 Ibidem, p.73.

14 Ibidem, p. 75.

15 Ibidem, p. 74.

16 Ibidem, p. 83.

17 Ibidem, p. 90.

18Idem.

19Ibidem, p. 92.

20 Ibidem, p. 97.

21 cf. notamment : ENGEL Pascal, La dispute : une introduction à la philosophie analytique, Les éditions de minuit, Paris, 1997.

22 MISAK Cheryl, Truth, Politics, Morality, op. cit., p. 98.

23 Ibidem, p. 94.

24 Ibidem, p. 96.

25 Ibidem, p. 102.

26 Ibidem, p. 101.

27 Ibidem, p. 97.

28 Ibidem, p. 102.

 

 

 

 

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Commentaires

Magnifique travail, très sage conclusion...
A suivre car la thématique est essentielle, vitale même!

Écrit par : Florence KB | 24/02/2016

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