29/01/2016

De l'importance des luttes progressistes

 


« La société constitue un tissu serré de tyrannies petites et grandes, exigeantes, inévitables, incessantes, harcelantes et impitoyables, qui pénètrent dans les détails de la vie individuelle bien plus profondément et plus continûment que ne peut le faire contrainte étatique. »

Georges Palante, 1907

 

Il n'est pas impossible que les conséquences négatives de mœurs conservatrices ne soient pire que les conséquences négatives impliquées par l'existence et l'action de l’État. Après tout, une majorité de racistes, sexistes et homophobes pourraient créer un climat social absolument détestable et désastreux pour une grande partie des individus. N'oublions pas que même dans une 
free market anarchy, la majorité des gens continueraient très probablement de vivre dans de grandes villes (certes privées), dérivées logiques du monde étatique par libéralisations successives et redistributions au peuple des biens de l’État. L'anarchie libérale ne serait probablement pas une panarchie de communautés, mais majoritairement un ensemble de grandes villes privées (en tout cas durant le premier siècle de ce nouveau monde). Dans ces cités, des individus très différents continueraient de vivre ensemble, de cohabiter, et des hordes conservatrices pourraient en conséquence avoir un impact fort nuisible sur bon nombre d'individus en exerçant sur eux ostracisme généralisé et agressions psychologiques de diverses sortes. Par conséquent, la neutralité vis à vis des mœurs n'est pas une position éthiquement valable puisqu'elle ne maximise pas le bien-être des individus.

Un ami de la liberté doit donc prendre fait et cause pour la suppression de toute position morale conservatrice. Le progrès en matière de mœurs réside objectivement dans l'élimination de ces positions, par l'éducation, le débat et le militantisme, afin de créer une société maximisant réellement le bien-être des individus. Le progressisme en matière de mœurs n'est donc pas une option mais une nécessité, pour celui qui défend la liberté.

Voilà, je pense, une leçon importante à retenir de l'anarchisme individualiste. L'anarchie n'a en effet de valeur que si elle est le règne de la liberté. Et il n'y aura de liberté que si nous parvenons à extirper des mœurs l'intolérance et la haine de l'Autre.

 

 

 

 

 

12:56 Publié dans Progressisme | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

27/01/2016

Mon adhésion au mouvement libéral

 

 

Compte tenu de leurs positions, les anarchistes libéraux (c'est à dire les libertariens les plus radicaux) partagent des idées aussi bien avec les libéraux classiques qu'avec les anarchistes socialistes. D'une certaine façon, un anarchiste libéral est simplement un libéral classique ayant poussé les idées libérales aussi loin que possibles et ayant accepté toutes les conséquences des principes libéraux fondamentaux (liberté, respect des droits, marché libre). Les anarchistes socialistes, quant à eux, partagent généralement une même aversion que les anarchistes libéraux pour le gouvernement et la bureaucratie, mais ils ne reconnaissent généralement pas la légitimité des propriétés acquises par le travail pacifique lorsque celle-ci concerne des entreprises, contrairement aux anarchistes libéraux.

 

Les anarchistes libéraux ont donc trois stratégies politiques possibles : 1. militer avec les libéraux classiques, 2. militer avec les anarchistes socialistes ou 3. militer entre eux.

 

Au XXIe siècle, en Europe, les positions des mouvements anarchistes socialistes se sont éloignées de l'anarchisme individualiste (notamment américain) et se sont social-démocratisées. A Genève, on voit régulièrement des anarchistes socialistes défendre l’État-providence ou d'autres formes d'interventions gouvernementales. Les formidables mécanismes d'un marché libre sont totalement ignorés (et incomprises), alors même qu'ils reflètent les forces vives de la liberté et de l'expression créatrice individuelle. Il n'y a donc pas de possibilité pour les anarchistes libéraux de militer avec les anarchistes socialistes.

 

La tentative de militer entre anarchistes libéraux a été menée à Genève avec le parti libertarien, ouvrant ses portes aux minarchistes et aux libéraux classiques. Mais nous ne sommes pas parvenus à rassembler suffisamment de militants pour que le parti puisse fonctionner convenablement.

 

Par conséquent, la stratégie que nous devons adopter consiste, selon moi, à rejoindre le mouvement libéral pour tenter de limiter autant que possible l'action de l’État dans la vie des gens. Les libéraux classiques ne diffèrent qu'en degré de radicalité des anarchistes libéraux et il est donc possible de les accompagner aussi loin que possibles dans le combat pour une société plus libre. En conséquence, j'ai décidé d'adhérer aux Jeunes Libéraux-Radicaux Genevois.

 

 

 

12:49 Publié dans Qui suis-je? | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

23/01/2016

Vivre ou investir : deux formes d'engagement politique

 

 

Quelles que soient les positions politiques, il y a deux manières d'envisager et de faire de la politique. Ces deux manières de faire et de concevoir la politique ne s'excluent pas forcément. Généralement, les individus qui s'engagent en politique se situent d'ailleurs quelque part entre ces deux extrêmes.

 

La première, la plus courante de nos jours, consiste à concevoir l'engagement politique comme un investissement. Dans la très grande majorité des cas, il s'agit d'un investissement égoïste. L'individu investit des ressources, du temps, de l'énergie, dans le but d'obtenir ensuite un retour sur investissement qui soit dans son intérêt propre, pouvant prendre des formes fort diverses : élection dans un parlement, dans un exécutif, dans un organe judiciaire, dans un conseil d'administration, à un poste quelconque de l'administration d'un parti, obtention d'une subvention ou d'un privilège pour son association ou son entreprise (ou celle d'un proche), prestige auprès de certaines personnes, obtention de nouvelles compétences, agrandissement de ses réseaux (de son carnet d'adresse), etc. A l'extrême de cette manière de s'engager, on trouve le carriériste pur, totalement corruptible.

 

Toutefois, des idéalistes (altruistes) purs peuvent aussi raisonner en termes d'investissement. Ils investissent en effet ressources, temps et énergie, dans le but d'obtenir un changement de société désiré. Je crois avoir rencontré des militants comme ça (et je l'ai peut-être été moi-même), notamment parmi les trotskistes, et mon impression est qu'ils ne tiennent pas le coup sur la durée. En observant la non avancée de leur idéal, ils finissent fatalement par se retirer de la politique, ou par changer de conception de l’engagement politique (ce qui peut être une bonne chose).

 

La seconde conception de l'engagement politique, bien moins courante aujourd'hui, consiste à concevoir l'engagement politique comme une fin en soi et non comme un moyen. Je pense que tous les mouvements sociaux ont fonctionné et fonctionnent grosso modo ainsi, notamment les situationnistes, les hippies, les yippies, certains mouvements anarchistes socialistes, les anciens socialistes utopistes, les créateurs de kibboutz, etc. Il ne s'agit plus dans ce cas d'investir pour un futur, par intérêt égoïste ou altruiste, mais de vivre la politique comme la réalisation immédiate de son idéal. D'une certaine façon, ce que nous avions réussi à faire avec la Jeunesse Socialiste Genevoise était un peu (mais pas totalement) de cet ordre. Lorsque des militants décident de vivre leur idéal politique ici et maintenant, ils deviennent un mouvement, dont la capacité à diffuser leur idéal est décuplée. Certes, en ces temps de désintérêt pour la politique (ce qui n'est pas forcément une mauvaise chose, car peut-être que les individus ont simplement pris l'habitude de vivre leur vie en toute indépendance des politiciens et du gouvernement), un mouvement politique ne peut espérer, parce qu'il vit et incarne son idéal, transformer d'un coup la société selon ses souhaits les plus chers, mais il peut espérer avoir une action plus cohérente, s'inscrivant sur la durée, et tellement plus enrichissante pour ses membres !

 

 

17:22 Publié dans Militantisme | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

10/01/2016

Aux fondements de l'utilitarisme : comment justifier l'égalité

 

 

L'utilitarisme me semble la théorie morale la plus raisonnable car elle ne fait (quasiment) pas appel à des intuitions morales. En effet, elle se contente de constater que nous avons tendance, par nature (en tant qu'être humain), à très généralement préférer maximiser notre bien-être (nos sensations de plaisirs) plutôt que notre mal-être (nos sensations de déplaisir). Par le raisonnement utilitariste, nous pouvons justifier le choix d'une éthique individuelle, l'adoption de principes pour nous guider dans la vie qui maximisent notre bien-être, ainsi que le choix d'une éthique inter-individuelle, de principes guidant nos interactions sociales car ils maximisent le bien-être de tous les individus. Mais pourquoi en fait faudrait-il que les principes adoptés pour fonder nos interactions sociales postulent qu'il convient de maximiser le bien-être de tous les individus ? Pourquoi le raisonnement utilitariste, lorsqu'il recherche les principes devant organiser la société, doit-il postuler qu'il faut maximiser le bien-être de tous les individus et pas d'une majorité, d'une minorité, d'un groupe, bref, d'une partie de la population ? Autrement dit, pourquoi devrions-nous postuler l'égalité entre les individus ?

 

C'est le raisonnement utilitariste qui va nous permettre de justifier le raisonnement utilitariste (fort pratique conviendrez-vous). En effet, c'est parce que x cherche à maximiser son bien-être individuel (ce qui est probablement le postulat-constat-axiome utilitariste le plus facile à adopter je trouve) qu'il va postuler l'égalité entre les individus, car, s'il postule l'égalité entre les individus, il peut alors s'attendre à ce que autrui en fasse de même. Il s'agit là d'un calcul rationnel qui prend en compte la réciprocité dans les interactions humaines (merci à Thierry Falissard, au passage, d'avoir mis cela en évidence). Ainsi, x cherche à maximiser son bien-être individuel et, pour ce faire, postule l'égalité entre les individus, car, en postulant l'égalité plutôt que l'inégalité (et en adoptant évidemment un comportement en conséquence), x peut s'attendre à ce que autrui fasse de même. Or, il vaut clairement mieux pour x que autrui le considère comme son égal plutôt que comme son inférieur (ce qui pourrait justifier en ce cas pour autrui l'usage de la violence contre x afin de soumettre x à ses désirs par exemple).

 

Ce qui est intéressant, c'est que raisonner en termes de réciprocité est exactement ce que fait Rawls lorsqu'il propose que chacun imagine se trouver dans une position originelle sous un voile d'ignorance, sans connaissance sur son moi réel, et réfléchisse à la forme que devrait prendre la société. Sous le voile d'ignorance, chacun s'efforce d'imaginer ce qu'il aimerait qu'il ne lui arrive pas, et postule donc l'égalité entre les individus. D'une certaine façon, le calcul rationnel utilitariste individuel fondé sur la réciprocité et les anticipations n'est pas très différent : je postule l'égalité car je ne veux pas me retrouver du côté de ceux considérés comme inférieurs. Voilà donc posé le raisonnement utilitariste individuel nous permettant de justifier l'égalité entre les individus, fondement du raisonnement utilitariste sur les principes devant organiser la société.

 

 

 

14:13 Publié dans Utilitarisme | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

03/01/2016

La sensibilité libertarienne en un poème

 

Ce poème est un extrait de la deuxième partie du livre du philosophe et économiste David Friedman, Vers une société sans Etat, que je vous recommande chaudement. 

 

 

Paranoia

 

« This man I never saw before

At 3 a.m. breaks down the door

To tell me my aspirin is LSD.

"It says right there on the bottle,

Acetylsalicylic Acid."

I tell you doctor, honestly,

It seems like someone's after me.

 

I don't think fighting is what I'm made for

But this lottery ticket I never paid for

Sold by a pusher known as Sam

Has won me a ticket to Vietnam,

A twelve months, expenses paid, tropical vacation

With a funeral, free, from a grateful nation.

But the doctor says I need therapy

For thinking someone is after me.

 

And then there are things I just can't ignore

Like the little man in our bedroom door

Says we'll be in jail by the end of the night

Unless we turn over and do it right.

 

Doctor, Doctor, come and see

There's really someone after me.

 

Then he asks, as he rips off the sheet,

For our marriage license and tax receipt ;

Says "you need a license to shoot at a duck

How come you think that it's free to ... "

Who so blind as will not see ;

The state, the state, is after me1. »

 

David Friedman, 1973

 


 

____________________________________________________________________

1 « Cet homme que je n’ai jamais vu avant

A démoli ma porte à 3 heures du matin

Pour me dire que mon aspirine, c’est du LSD.

« C’est marqué là, sur la bouteille,

Acide acétylsalicylique. »

Vous savez, docteur, franchement,

J’ai l’impression qu’il y a quelqu’un après moi.

 

Je ne pense pas être fait pour le combat,

Mais ce billet de loterie que je n’ai jamais payé,

Refilé par un revendeur du nom de Sam,

Ça m’a valu un billet pour le Vietnam,

Un an de vacances sous les tropiques, tous frais payés,

Avec enterrement gratuit, offert par une patrie reconnaissante.

Mais le docteur dit que j’ai besoin de me faire soigner

Parce que je pense qu’il y a quelqu’un après moi.

 

Et puis, il y a des choses que j’peux tout simplement pas ignorer d’avoir,

Comme ce petit homme à la porte de la chambrée.

Il dit qu’on s’ra en tôle d’ici la fin de la nuit,

A moi de changer de côté et de faire les choses comme il faut.

 

Docteur, docteur, v’nez voir,

Il y a vraiment quelqu’un après moi.

 

Alors il a demandé, en déchirant la feuille,

Notre dispense de bans pour le mariage et notre quittance d’impôts ;

Il dit : « Vous avez besoin d’un permis pour aller tirer le canard

Comment pouvez-vous penser que ça ne coûte rien de… »

Qui est assez aveugle pour ne pas le voir ;

C’est l’Etat, oui, l’Etat, qui est après moi. »

 

 

 

 

15:52 Publié dans Libertarianisme | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg