27/12/2015

Entretien avec des libertariens - Mikaël Mugneret

 

 

Bonjour, je m’appelle Mikaël Mugneret, j’ai 37 ans et j’exerce pour le moment un travail de secrétaire de direction dans un lycée professionnel, après un parcours d’étude assez éclectique (mais pas dénué de fil directeur) ayant touché à la biologie, aux sciences cognitives, à la neuropsychologie, à la philosophie et aux sciences de l’information-documentation.

 

Lors de la recherche de mon identité politique, j’avais failli rejoindre le parti radical de gauche mais m’étais brièvement inscrit au parti radical valoisien par opportunité (je bossais alors dans une mairie radicale valoisienne) en 2008 ou 2009. Techniquement, je dois donc avoir mon nom quelque part dans une base de donnée de l’UDI. Mais cela importe peu car cette famille politique est assez proche des sociaux-libéraux, ne s’est jamais (à ma connaissance) compromise avec l’extrême-droite, et on lui doit même des avancées progressistes majeures (dépénalisation de l’avortement par Simone Veil, loi sur la fin de vie par Jean Leonetti, légalisation de la pilule contraceptive par Lucien Neuwirth). Je suis aussi membre d’une association plutôt d’extrême-gauche, le CCAN (Centre Culturel Autogéré de Nancy) depuis quelques temps. Ça peut sembler du grand écart, mais je m’en fiche, j’aime bien bousculer les idées et soutenir d’apparents paradoxes.

 

Au niveau de mon zodiaque, je suis sceptique ascendant sceptique ;-) et ma couleur préférée est le noir, comme l’anarchisme et comme la contre-culture gothique dont je suis fan (surtout dans ses aspects musicaux). En second lieu, je citerais le rouge, couleur du socialisme ; ainsi que le jaune, couleur du libéralisme. J’ai une curieuse conception des couleurs puisque je pense que le rouge intense mélangé au jaune intense donne du noir profond.

 

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AF. Comment définirais-tu le libertarianisme ?

 

Au risque de dépareiller sérieusement par rapport à d’autres personnes se disant libertariennes, je définirais le libertarianisme comme la conjonction de deux idées :

 

  • La liberté : conçue négativement comme un affranchissement, non seulement de la violence étatique, mais aussi de tout rapport de domination, qu’il se manifeste ou non par (la menace de) l’usage de la force physique ; et conçue positivement comme la capacité d’agir de manière à maximiser son bien-être (et celui d’autrui), en prenant appui sur soi-même (mais aussi sur l’aide d’autrui, via les engagements contractuels ou la solidarité).

     

  • L’égalité sociale et économique entre individu-e-s : ce qui recoupe partiellement le point précédent mais insiste sur l’idée d’un accès égalitaire aux ressources naturelles.

 

Au fond, je ne fais que redonner au mot « libertarianisme » son sens authentique, voisin de l’anarchisme historique. Mais, bonne nouvelle, je suis persuadé que cet authentique paléo-libertarianisme que l’on fait passer pour du néo-libertarianisme est compatible avec ce néo-libertarianisme que l’on fait passer —parfois— pour du paléo-libertarianisme (ça va tu suis ? ^_^). Autrement dit, je pense que liberté négative, liberté positive, et égalité socio-économique, en dépit des contradictions superficielles apparentes, finissent par se rejoindre au sein d’une société sans État et sans autres rapports de domination.

 

Par contre, sur le court et moyen-terme, il est possible que des contradictions se fassent jour, ce qui implique que le passage de notre société à une société anarchique puisse nécessiter quelques adaptations pour se réaliser au mieux.

 

La minarchie est une idée souvent associée aux variantes capitalistes du libertarianisme. A mon sens, un minarcho-socialisme (provisoire) est pourtant tout à fait envisageable. On peut à la fois être socialiste et vouloir diminuer (de façon intelligente) la taille de l’État. Je ne vois aucune raison pour laquelle un État minimal (ne) serait forcément (que) régalien. Si on examine les prérogatives de l’État minimal régalien des minarcho-capitalistes, on remarque comment cet État peut favoriser les classes dominantes, au mépris des classes dominées. L’État minimal régalien assure deux fonctions du point de vue minarcho-capitaliste :

 

  • La « sécurité », qui consiste à protéger des agressions, non seulement les individu-e-s, mais également ce qui est conçu comme leur propriété légitime, et cela aux frais du contribuable : on a donc une privatisation de la défense de la propriété (bien évidemment, on ne bénéficiera de cette protection que dans la mesure où l’on sera propriétaire et proportionnellement aux propriétés possédées) et une mutualisation du coût de cette défense.

     

  • La « justice » : celle-ci consiste en premier lieu à exiger une compensation pour les agressions, non seulement à l’encontre des individu-e-s, mais également à l’encontre de ce qui est conçu comme leur propriété légitime ; et cela en partie aux frais du contribuable, et en partie aux frais des personnes pauvres qui pourraient s’adonner au squat ou à la reprise individuelle. Mais la « justice » va consister aussi, en second lieu, à veiller au respect des engagements contractuels, notamment lorsqu’ils portent entre autres sur des propriétés ; et cela en partie aux frais du contribuable, mais aussi des contractants disposant du moins d’espace de choix, du moins de capacité à négocier, etc.

 

Dans la minarchie que j’envisagerais, sécurité et justice se borneraient à protéger les individu-e-s et à les dédommager pour les atteintes individuelles. Éventuellement, on pourrait ajouter à ces attributions un organe de lutte contre les oppressions systémiques même quand ces dernières ne passent pas par (la menace de) l’usage de la force, ainsi qu’un organe veillant à s’assurer que chaque individu-e puisse bénéficier d’une éducation de qualité, et du minimum vital en termes de soins de santé, nourriture, logement et lien social (sans nécessairement fournir lui-même tout cela). Tout ce qui relève du droit des contrats, de la protection de la propriété privée et de la compensation des atteintes à la propriété privée serait désétatisé. En outre, un revenu de base inconditionnel (RBI) serait mis en place afin d’assurer à chacun-e la capacité de ne pas faire des choix par défaut juste pour pas crever la bouche ouverte...

 

J’ai calculé qu’en France, une imposition à 50 % du revenu du capital des 10 % les plus riches, et une imposition à 25 % du revenu de leur travail, suffirait à dégager des recettes à hauteur de 979 milliards d’euros annuels, soit environ 3 fois le montant des dépenses annuelles de l’État français ; et les plus « pauvres » de ces 10 % les plus riches continueraient de gagner près de 4000 € mensuels. Il n’y aurait pas besoin d’autres taxes ou impôts. Les 90 % les moins riches pourraient donc théoriquement être totalement exempté-e-s de prélèvements obligatoires. Bien sûr, pour éviter des effets de seuil préjudiciables, on pourrait envisager de mettre en place une progressivité aux alentours de ce seuil 90 % – 10 %.

Admettons même qu’on ne touche en rien aux dépenses de l’État, il resterait encore 600 milliards d’euros annuels d’excédent. En le répartissant entre les 60 millions de français, on pourrait assurer un RBI d’environ 830 € mensuels.

 

Mais ça c’est le scénario le plus pessimiste. De nombreuses dépenses actuelles pourraient être purement et simplement supprimées, de vastes pans de l’économie pourraient être libéralisés, ce qui dynamiserait l’emploi, l’innovation, la consommation, etc. La dépense publique atteint environ 55 % du PIB actuellement. De mémoire, il me semble que le Parti Libéral Démocrate ambitionne de la réduire à 15 % du PIB, ce qui représenterait une somme d’environ 87 milliards d’euros et laisserait 892 milliards d’euros annuels disponibles pour financer un RBI sur les 979 milliards d’euros annuels dont je parle plus haut. Cela permettrait de monter le RBI à environ 1230 € mensuels, soit supérieur d’une centaine d’euros à un SMIC mensuel net.

 

AF. De quel courant du libertarianisme te sens-tu le plus proche

et pourquoi ?

 

Je me sens proche de l’ultra-libéralisme d’extrême-gauche, pour les raisons précitées. Plus sérieusement, je me sens proche des idées les plus progressistes défendues par le Center for a Stateless Society, donc d’un freed market socialist anarchism (ça sonne mieux que anarcho-socialisme de marché libéré !). Après avoir endossé par un temps le géorgisme (comme beaucoup de libéraux classiques) puis le néo-mutuellisme, j’ai tendance à adopter une vision stirnerienne de la propriété à présent : on est légitimement propriétaire de ce que l’on parvient à s’approprier dans les faits. Il me semble que c’est la vision la plus simple à mettre en œuvre. Cela dit, je pense que cette vision ne peut fonctionner vraiment que dans une société sans État.

 

AF. Selon toi, le libertarianisme est-il un projet politique ou une éthique de vie ? Ou les deux ?

 

Selon moi, le libertarianisme est à la fois un projet politique et une éthique de vie. Mais c’est d’abord une éthique de vie... d’où découle un projet politique. Je ne cacherai pas être un fervent partisan du « libertarianisme épais » (thick libertarianism). Par exemple, la liberté ne peut être sérieusement implémentée dans une société qui demeure culturellement attachée à l’État Providence. Certain-e-s libéra-ux/les de Droite estiment qu’une culture conservatrice serait le meilleur terreau pour voir éclore et prospérer la liberté. Quelle grossière erreur ! C’est le pire terreau possible ! A vrai dire, l’État et le conservatisme ont d’évidentes affinités. Tous les deux prisent la hiérarchie. Et le conservatisme, en 1789, était du côté de l’État qui sous la forme du Monarque (Absolu sous Louis XIV), avait atteint un haut degré de développement (même si c’était sous une forme différente de l’État Providence actuel).

 

Quant aux libéraux/les conservateurs/trices, ce sont des personnes qui espèrent que libres, les individu-e-s accepteront de s’imposer à elles-/eux-mêmes les contraintes inutiles qui leur étaient imposées avant par l’union du Trône et de l’Autel. Donc ce sont des personnes qui espèrent que les individu-e-s se comporteront librement comme si ils/elles n’étaient pas libres...

 

AF. Comment es-tu devenu libertarien ? As-tu toujours été libertarien ? Si non, quelles étaient tes positions politiques antérieures ?

 

Quand j’ai commencé à m’intéresser à la politique, j’étais un social-démocrate des plus classiques, un peu par influence familiale puisque mon père était et est resté social-démocrate. Je me suis même brièvement intéressé au parti communiste.

 

Puis j’ai voulu en savoir davantage sur le libéralisme, qui était tant critiqué, alors qu’il se revendiquait pourtant des idées de liberté. En l’explorant à la source, de l’intérieur, j’ai vite compris qu’il y avait de très bonnes choses à prendre dans ce courant de pensée, mais je restais sceptique quant à une application intégrale du libéralisme au domaine de l’économie (au début de mon exploration) et je restais néanmoins attaché à l’État (pour assurer le régalien et le social), même si j’étais favorable à moins d’État et à mieux d’État. Après une phase transitoire sous LSD (libérale-sociale-démocratie), je fus pris d’oscillations entre un libéralisme classique, parfois passivement légèrement conservateur dans mes moments de résignation (il faut dire que m’être égaré dans une relation de couple avec une catholique assez réactionnaire dans sa vision du monde avait eu tendance à contaminer ma pensée) et un social-libéralisme beaucoup plus progressiste (dans mes phases plus « rebelles »). A cette époque, je pensais que le social ne pouvait venir principalement que de l’État. Donc même si je rejetais une main-mise liberticide de l’État sur l’ensemble de la vie humaine, je rejetais presque autant l’« anarcho- »capitalisme car je le considérais comme impropre à répondre de manière satisfaisante à la question sociale.

 

Quant à l’anarcho-socialisme, je ne voyais pas comment il pouvait fonctionner. J’y voyais une quasi-oxymore (c’est un comble...). Je pensais que : ou bien il relevait de l’utopie nécessitant une humanité quasi-angélique, ou bien il relevait de l’imposture nécessitant une recréation (éventuellement sous forme cryptique) d’une forme d’État non-assumé comme tel. De plus, j’avais une vision déformée des choses : j’imaginais que l’anarcho-socialisme impliquait nécessairement la collectivisation de toute propriété et l’abolition de toute monnaie.

 

Le déclic vers l’anarchisme, je l’ai eu en découvrant le blog de Rémy Poix, alors qu’il était encore anarcho-mutuelliste. J’y ai découvert notamment Kevin Carson dont j’ai lu des extraits, puis des articles entiers. A peu près au même moment, j’ai d’ailleurs découvert le site du Center for a Stateless Society, le blog de François Tremblay et redécouvert celui de David Gendron que j’avais parcouru jadis sans qu’il m’ait marqué plus que cela, même si j’appréciais cette idée de faire la synthèse entre les courants « anarchistes » de Gauche et de Droite. Puis je me suis penché d’un peu plus près sur le courant de l’anarchisme individualiste américain du XIXème siècle, ainsi que sur des auteurs plus contemporains comme Gary Chartier, Per Bylund ou Brad Spangler. Toutes ces lectures m’ont profondément influencé et fait réfléchir. J’ai compris que la vérité était à l’opposé de ce que j’avais toujours cru : l’État était l’ennemi du social et l’ami du capitalisme qui n’avait pu se développer et se maintenir aussi bien que grâce à lui.

 

Je n’étais pas au bout de mon évolution politique. Via Facebook, j’ai été amené à me rapprocher de milieux d’extrême-gauche que j’avais boudé jusque là. J’ai côtoyé beaucoup de personnes engagées dans la lutte féministe, antiraciste, antispéciste, LGBT (MOGAI), etc. En fréquentant des féministes radicales et intersectionnelles, j’ai pris conscience de façon plus aiguë de l’existence d’oppressions de nature systémique, et de l’importance de mettre un terme à la domination de l’homme blanc, hétérosexuel, cisgenre, riche et beau gosse. Certes, cette domination n’est pas sans lien avec l’étatisme et plus généralement avec (la menace de) l’usage de la force physique. Mais elle ne s’y réduit pas.

 

Une certaine frange de libertarien-ne-s peuvent être sensibles à une meilleure répartition de la propriété privée que celle proposée par la doxa « anarcho- »capitaliste, voire être personnellement porteurs d’idéaux plus ou moins progressistes. Néanmoins, peu de libertarien-ne-s, à ma connaissance, reconnaissent l’existence d’oppressions systémiques, ou alors ils/elles les réduisent à des problèmes interindividuels de personnes, ou à des problèmes liés à l’État.

 

Pour aider à comprendre la spécificité des oppressions systémiques, je pars souvent de l’exemple à mon sens paradigmatique de la norme du glabre chez les femmes. Aucune loi n’oblige les femmes à s’épiler. Si les femmes sont davantage victimes d’agressions physiques que les hommes, je ne suis pas persuadé que la perspective de se faire agresser physiquement (ou menacer d’agression physique) soit un facteur particulièrement significatif car énormément de femmes s’épilent, quand bien même c’est la mauvaise saison et qu’elles sont donc bien emmitouflées, et même si elles n’ont pas d’amants qui plus est.

 

L’essentiel du conditionnement à l’épilation provient des représentations culturelles (publicité, mode, films, discours « hygiénistes » et « esthétiques », etc.) et de la pression sociale (moqueries, exclusion sociale et professionnelle, etc.). Comme l’explique Jocelyn Patinel1 : « Une norme sociale n’est jamais réalisée sous l’effet de contraintes institutionnalisées. Son non respect ne donne pas lieu à une sanction formelle. La conformité aux normes résulte de l’intériorisation de valeurs attribuées aux événements normatifs. Celle-ci se fait par le biais de la socialisation. » Aucun usage de la force physique dans ce processus (du moins ni directement ni de façon franche et évidente). Par contre, une large part des agressions sont le fait d’individus aliénés par des normes.

 

Le libéralisme politique (respect du principe de non-agression) est donc nécessaire mais n’est pas suffisant. De toute urgence et de première importance est le développement d’un libéralisme culturel qui vienne délivrer les individus de l’oppression exercée par les normes (et plus généralement par la socialisation normative).

 

Jusqu’à il y a peu, je pensais que l’usage de la force physique était illégitime et injuste pour la mise en place de ce libéralisme culturel, mais j’en suis revenu. Il me semble que proscrire toute violence physique en réponse à la violence psychologique et sociale des systèmes d’oppression revient à retirer aux opprimé-e-s un des rares moyens à leur disposition pour exprimer leur colère et faire valoir leurs demandes. Ça revient à mettre en place une sorte de gigantesque tone policing institutionnalisé.

 

Par ailleurs, il n’est pas nécessaire qu’il y ait une parfaite identité entre un acte répréhensible et sa réponse ou sa sanction, mais seulement une équivalence. Par exemple, si quelqu’un-e tue mon fils (je n’ai pas d’enfant, mais admettons), le sanctionner ne consistera évidemment pas à tuer son fils (surtout qu’il/elle n’en a peut-être pas). Si quelqu’un-e veut me blesser grièvement sans me tuer, et que pour me défendre je n’ai pas d’autre option que de læ tuer, alors il sera légitime que je le fasse et on ne pourra pas décemment me le reprocher. On peut d’autant mieux le comprendre quand la victime de l’acte répréhensible se trouve en position d’infériorité économique et sociale marquée par rapport à l’auteur/rice de l’acte répréhensible dont il est question. On peut encore mieux le comprendre quand on a réfléchi à la biologie à l’aune de la philosophie externaliste. Cette dernière nous apprend qu’il n’y a pas de frontière magique qui délimite le soi du non-soi. Ainsi, une personne ne se limite pas à son corps, elle s’étend en dehors via les les chaînes causales avec lesquelles ce dernier est impliqué. Une atteinte sociale peut donc être au moins aussi violente qu’une atteinte proprement corporelle, et aussi d’une nature un peu semblable.

 

AF. Quels individus, vivants ou morts, inspirent ton engagement ?

 

Je me situe quelque part entre Alain Madelin et Olivier Besancenot  Plus généralement, les personnes suivantes inspirent mon engagement :

 

  • les anarchistes individualistes américains du XIXème siècle : Tucker, Spooner, Thoreau, Warren, etc. ;

  • les left-wing market anarchists (ça sonne quand même mieux en anglais) contemporains : Spangler, Carson, Chartier, Bylund, etc. ;

  • certains libéraux classiques comme Mill, Paine, Bastiat, Locke, etc. ;

  • certains « anarcho- »capitalistes comme Rothbard et le fiston Friedman ;

  • mais aussi des auteurs impliqués dans les gender studies, cultural studies, le féminisme (de Butler à Dworkin), l’antispécisme (de Singer à Francione), l’anarchisme « canal historique » (Proudhon, Armand, Bakounine, Kropotkine, etc.), et même le marxisme !

 

AF. Quelles sont les 3 valeurs les plus importantes à tes yeux ?

 

  • L’amour, d’abord, car quand on aime on veut :

    • La liberté, ensuite, et aussi :

      • L’égalité.

 

AF. Ton livre libertarien préféré ?

 

Je lis peu, c’est un de mes gros défauts, mais un jour je lirai, quand j’aurai le temps. Mais bon, un autre de mes gros défauts c’est la procrastination !

 

J’aurais bien voulu lire (vraiment !) Robert A Heinlein, En terre étrangère, mais je ne l’ai pas trouvé... Si quelqu’un-e l’a et veut bien me le prêter, je suis preneur... Bon, je pourrais aussi le commander en ligne ou à ma libraire préférée, c’est vrai, mais j’aime bien feuilleter un peu les livres avant de les acheter...

 

En revanche, j’ai lu l’article Wikipédia sur ce livre (oui, je sais, ça fait très fumiste, mais j’assume !), sur Heinlein, et plusieurs citations. De ce que j’en ai retiré, il semble que le bonhomme s’inscrive en précurseur de ce libertarianisme hyper-progressiste que je défends. Pas pour rien qu’il a inspiré les hippies. En tant que libertarien d’extrême-gauche amateur de musique gothique (dont les origines stylistiques puisent entre autres dans le rock psychédélique des Doors et du Velvet Underground), je suis un peu un hippie athée sans chemise à fleurs (et sans psychotrope, mais ça s’est parce que mon cerveau en sécrète naturellement : dopamine, ocytocine, etc.).

 

AF. Ta citation libertarienne préférée ?

 

Il y en a plein, mais je vais choisir celle-ci, issue du précédent bouquin pas lu2 (fumiste 2 le retour...) :

 

« La majorité des philosophes n’a pas de courage ; ils commencent par avaler les principes essentiels du code actuel : monogamie, structure familiale, continence, tabous corporels, restrictions concernant l’acte sexuel et la suite, puis ils chipotent sur les détails… jusqu’à des sottises telles que de savoir si la vue de la poitrine féminine est obscène ou non. »

 

Ce passage me parle tellement, surtout en tant qu’adepte de philosophie polyamoureuse. Selon moi, le polyamour possède une vraie valeur subversive et politique. J’y vois un peu une transposition... ou même une application, du libertarianisme (tel que je l’ai défini plus haut) aux relations interpersonnelles, intimes, sexuelles, amoureuses. Les amours plurielles, c’est un peu comme le dernier tabou à abattre, dans notre société qui globalement accepte le principe de l’homosexualité, de la bisexualité, du transgénérisme, de la sexualité récréative, des sex toys, voire du BDSM.

 

Combien de personnes soi-disant libérées considèrent l’exclusivité monogame comme un impératif éthique, une question d’amour et de respect, et toute atteinte à ce principe comme un drame méritant rupture avec perte et fracas ? Je ne parle pas des personnes qui, pour une raison ou une autre, ont un besoin émotionnel d’être dans une relation monogame, qui, peut-être, ont du mal à gérer la jalousie ou le sentiment de possessivité... Je parle uniquement des personnes qui souhaite la monogamie par principe, peu importe leurs états émotionnels, et portent un jugement moral dépréciatif sur le polyamour et les polyamoureux/ses.

 

AF. En tant que libertarien, quelle est ton analyse sur la situation socio-économique et politique en France et en Europe ?

 

La majorité des libéraux se trompent lorsqu’ils tiennent le socialisme pour responsable de la crise actuelle. Mais la majorité des socialistes se trompent lorsqu’ils tiennent le libéralisme pour responsable de la crise actuelle. La raison en est que la politique actuelle n’est ni libérale (malgré quelques menues déréglementations) ni socialiste (malgré quelques menues redistributions) mais essentiellement corporatiste. Comme le dit cet aimable gauchiste d’Alain Madelin, interviewé par le magazine en ligne Atlantico3 :

 

« Quand je vois certains, à droite, parler d’assistanat alors que des gens sont au RSA, que des gens galèrent au chômage, cela me déplaît profondément. C’est une honte. Parce que la vraie facture de l’assistanat en France, c’est celle de l’assistanat des entreprises. Nous allons bientôt avoir 150 milliards de subventions à l’économie et aux entreprises dans ce pays. Ce montant représente l’équivalent de l’impôt sur les sociétés, plus l’impôt sur le revenu, plus les charges sociales patronales. C’est cette manne d’assistanat qu’il faut reprendre, pour remettre le patronat au travail si j’ose dire. »

 

Le début et la fin de l’année 2015 ont été marqués également par des attentats terroristes en France. Malgré l’horreur de ces événements, je crois qu’il faudrait un peu arrêter le nombrilisme gallinacé (eh oui, certains coqs ont un nombril, et ils passent même beaucoup de temps à l’observer...). Ce genre d’attentats représentent le lot quasi-quotidien de plusieurs pays : Nigeria, Irak, Mali, Égypte, etc.4 Ils font au mieux l’objet de deux lignes dans les journaux... Presque personne en Europe ne sort dans la rue pour rendre hommage à toutes ces victimes innocentes, presque personne ne change sa photo de profil Facebook en « Je suis Nigeria », « Je suis Irak », etc.

 

Mais si ces horreurs touchent notre territoire, c’est la panique générale, amplifiée par les médias, et instrumentalisée par l’islamophobie, le FN, et même nos gouvernements (cf. l’état d’urgence... et son recul des libertés au nom de la sécurité, malgré l’avertissement de Benjamin Franklin en son temps5), alors même que la probabilité de mourir foudroyé par l’orage est supérieure à celle de mourir dans un attentat terroriste (vite, vite, installons des paratonnerres partout !), et alors même que nos gouvernements n’ont pas les mains propres et font des victimes innocentes eux aussi6...

 

Plutôt que de sombrer dans la surenchère sécuritaire qui ne sert pas à grand chose sinon à rassurer psychologiquement une certaine catégorie de la population tout en en stigmatisant une autre... ne conviendrait-il pas de lutter au contraire contre cette stigmatisation qui dresse le tapi rouge au FN et surtout qui alimente la tentation de la radicalisation ? Ne conviendrait-il pas de lutter contre le chômage, la précarité, l’exclusion, le désœuvrement, le sentiment d’inutilité, de perte de sens, qui crée les conditions psychologiques de vulnérabilité aux discours sectaires des organisations terroristes ?

 

AF. Le mouvement libertarien est-il bien implanté en France ?

 

Non, mais si c’est pour faire la même chose que le Libertarian Party aux USA, c’est peut-être pas plus mal. Je suis de plus en plus déçu par le mouvement libertarien « mainstream » (si tu veux bien me pardonner l’expression...), à cause de son sexisme crasse, son conservatisme diffus, sa focalisation sur les baisses d’impôts et l’économie, son soutien à l’autorité et au capitalisme, son affligeant manque de prise en considération de la misère, de la précarité, des oppressions, etc. Quand je vois Hoppe (comme le père Friedman avant lui) s’opposer « pragmatiquement » à la libre-circulation des individu-e-s au prétexte des aides sociales dont profiteraient les immigrés... je me dis qu’il y a là un sérieux problème, qui dépasse le simple manque singulier d’humanité : un problème de compréhension du libertarianisme lui-même, fut-ce le plus étroit. On assiste là à une hiérarchisation des droits, celui de circuler étant considéré (sans aucune raison) comme inférieur à celui de jouir du fruit de son travail (et de sa propriété). Heureusement que le Faré (notamment) a remis quelques pendules à l’heure à ce sujet7.

 

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AF. Envie d’ajouter quelque chose ?

 

Bien qu’initialement enthousiaste, je pense à présent que le cœur du mouvement libertarien (hormis sa minoritaire aile gauche) est pourri car il en reste à une approche de la liberté dogmatique et déconnectée de la réalité, une liberté conçue de manière purement négative, et réduite aux droits de propriété néo-lockéens. Indifférent à tout autre projet que celui d’abolir l’État, se complaisant souvent dans des attitudes classistes, sexistes, homophobes voire racistes, et renforçant ainsi ces oppressions qui forment pourtant le ferment de l’étatisme... il va jusqu’à être noyauté par des conservateurs décomplexés qui y trouve un renouveau doctrinal pour leurs thèses puantes. De trop nombreux/ses « libertarien-ne-s » revendiqué-e-s sont des personnes éminemment problématiques et péremptoires. J’ai de la peine à être associé à ces gen-te-s là... Mon malaise est tel que j’en viens presque à avoir honte des qualificatifs de « libertarien » ou de « libéral », tant ils ont été salis, tant ils ont été galvaudés, tant ils sont connotés, et à leur préférer ceux de « libertaire » ou d’« anarchiste ».

 

J’ai rêvé par un temps d’unir toutes les forces anti-étatiques, qu’elles viennent de Droite ou de Gauche8. Mais je ressens des divergences trop profondes et incompressibles sur la question de la propriété, des oppressions systémiques et de la liberté positive, pour que ce projet puisse prendre une ampleur collective. Tout au plus, sur un plan individuel, des rapprochements se sont faits, voire des repositionnements idéologiques. Cela ne doit pas gommer le fait que l’essentiel des forces en présence sont restées campées où elles l’étaient déjà. Certain-e-s libertarien-ne-s de Droite n’ont vu dans ce projet qu’une « pastorale » pour (r)amener les brebis égarées de l’anarchisme (de Gauche) dans le giron du libertarianisme (de Droite).

 

Pourtant, ne serait-ce que sur un plan méthodologique, je pense que les libertariens de Droite auraient pu trouver matière à s’enrichir auprès des anarchistes de Gauche. Pourquoi ne voit-on jamais les premiers dans la rue à des manifs ? Pourquoi ne font-ils pas de sit-in ? Pourquoi n’occupent-ils pas de ZAD ? (le projet d’aéroport à Notre-Dame des Landes pouvant être critiqué du point de vue des droits de propriété néo-lockéens, c’était pourtant une occasion rêvée de se mobiliser). Pourquoi n’organisent-ils pas d’événements comme des concerts ou des randonnées à vélo pour diffuser leurs idées ? Pourquoi ne font-ils pas de squat / reprise individuelle des biens publics ? Pourquoi la seule désobéissance civile dont ils font preuve consiste à flouer le fisc ou à se désinscrire de la Sécu ? Peut-être qu’il y a (eu) des exceptions, je n’en sais rien. Mais des mouvements de masse, je suis presque sûr qu’il n’y en a pas eu, ou alors ils ont été extrêmement peu médiatisés.

 

Au final, je crois que je me sens plus proche du mouvement anarchiste « canal historique », malgré ses défauts (ou ce que je tiens comme tel). Énumérons-les (j’espère) exhaustivement :

 

  • Le collectivisme de la propriété :

 

Ce collectivisme a néanmoins des limites (les biens personnels comme les brosses à dents sont considérés comme non collectifs). D’ailleurs il ne concerne pas les anarcho-mutuellistes et les anarcho-individualistes. Certes, il s’agit de courants minoritaires au sein de l’anarchisme « historique ». Toutefois, des tendances fortes le traversent : l’anarchisme « sans adjectif » et le synthétisme libertaire. Ceux-ci appellent à la tolérance et à la coexistence entre différents modèles économiques, au sein de l’anarchisme, faisant valoir qu’en l’absence de gouvernement (au sens large) plusieurs expérimentations différentes seraient probablement essayées dans diverses localités dans le but de choisir la forme appropriée. Aussi, on peut supposer fortement que les anarcho-communistes et anarcho-collectivistes n’imposeront pas la collectivisation par la force, et qu’ils/elles vivront en bonne intelligence et en paix avec anarcho-mutuellistes et les anarcho-individualistes. Les « anarcho- »capitalistes, quant à elles/eux, veulent bien (théoriquement) de communautés communistes/collectivistes ou mutuellistes/individualistes au sein de leur société idéale, mais à condition que celles-ci se tiennent sur des propriétés privées acquises selon les règles de l’appropriation néo-lockéenne...

 

  • L’abolition de la monnaie :

 

Je ne sais pas jusqu’à quel point il ne s’agit pas plutôt d’abolir la monnaie étatique (ce qui est logique), vu que tou-te-s les anarchistes sont favorables au troc. Or la monnaie, une fois sortie du giron de l’État, n’est évidemment qu’un bien comme un autre. Quoi qu’il en soit, seuls les anarcho-communistes (certes majoritaires) sont favorables à l’abolition de la monnaie. Et comme précédemment, on peut supposer que les anarcho-communistes ne s’opposeront pas, en anarchie, à l’existence de communautés fonctionnant sur la base de la monnaie.

 

  • La théorie de la valeur-travail :

 

Elle présuppose la reconnaissance des échanges, et donc ne concerne pas les anarcho-communistes. Elle est cependant une constante au sein des autres composantes de l’anarchisme « historique », des collectivistes aux individualistes (à l’exception de Stirner). Toutefois, même si je crois que la théorie subjective de la valeur défendue par les marginalistes et l’école autrichienne d’économie apporte une perspective intéressante et nécessaire à la question de la définition de la valeur, il me semble que celle-ci reste insuffisante à en saisir entièrement l’essence. Je me reconnais bien dans les synthèses contemporaines à la Carson, entre théorie subjective de la valeur et théorie objective de la valeur, même si je n’ai pas de position claire au sujet de ce en quoi doit consister la valeur objective d’un bien ou d’un service. Ce dont je suis à peu près convaincu, en revanche, c’est que faire de la théorie subjective de la valeur l’alpha et l’oméga du concept de valeur, donc fonder la valeur d’un bien ou d’un service sur la valeur qu’un-e individu-e va lui accorder subjectivement au temps T, c’est la porte ouverte à toutes les dérives, à toutes les manipulations, au relativisme, au salariat9... Mais cela arrange bien le commerce pour qui faire passer des vessies pour des lanternes via la publicité sera dès lors une activité parfaitement éthique, et sans conséquence pour ses affaires, à partir du moment où l’illusion pourra être entretenue suffisamment longtemps (avant, pendant et après achat).

 

On objectera peut-être que ma distinction entre une illusion durable et la réalité est spécieuse. A cela je répondrai plusieurs choses.

En premier lieu, une des plus grandes écoles libérales qu’est le jusnaturalisme (dont l’essentiel du courant « anarcho- »capitaliste s’inspire) considère qu’il existe quelque chose de réel : la liberté individuelle comme droit naturel, qui est d’une plus grande valeur qu’une illusion : le bien-être ressenti (même s’il devait être durable). Sinon, on pourrait justifier qu’un gouvernement digne du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley vienne nous injecter du bonheur en intraveineuse en échange de notre libre-arbitre.

 

Par ailleurs, l’illusion entretenue n’est pas seulement que ce qui nous est vendu est bon pour nous, mais qu’il n’y a rien qui serait susceptible de mieux nous satisfaire, ce qui étouffe dans l’œuf toute velléité d’émancipation vers une source potentiellement supérieure d’exaltation...

 

Ensuite, la théorie subjective de la valeur relève essentiellement d’une rhétorique et ne trouve guère d’application du point de vue même de ses partisan-e-s. En effet, comme le note François Tremblay10 :

 

« In our system (and probably not in the “an”cap system either), prices don’t fluctuate from person to person depending on how thirsty or hungry they are. We all pay the same price for the same goods from the same supplier. And that is because the supplier has far more power to set prices than the individual does, and thus does not have to take into account the desires of each individual, only aggregates. »

 

Enfin, et surtout, si l’État existe et se maintient, c’est parce que la plupart des gen-te-s se complaisent (par coutume, naïveté, lâcheté...) dans une servitude volontaire qu’avait déjà remarqué Étienne de la Boétie. Edward Bernays11 avait bien compris que l’opinion des masses est influençable. Il a été un des premiers à vendre des méthodes pour manipuler l’opinion publique et a forgé les concepts d’esprit de groupe et d’ingénierie du consentement. Il est intéressant de noter que ce « père de la propagande » a travaillé tout autant à développer les techniques marketing modernes qu’à orchestrer des campagnes de déstabilisation politique en Amérique latine. Les « anarcho- »capitalistes sont habituellement prompts à reconnaître que l’État se maintient parce qu’il instille l’étatisme dans nos esprits via une propagande efficace. Toutefois, par une sorte d’« hémiplégie cognitive », le même genre de propagande, s’il s’applique au monde du commerce via la publicité, ne semble généralement pas les inquiéter / questionner outre mesure. Comme si les mêmes méthodes qu’ils/elles dénoncent pour leurs effets étatiques pervers lorsqu’elles s’appliquent à la politique devenaient comme par magie parfaitement anodines et innocentes dès lorsqu’elles s’appliquent à l’économie. Il me semble que cela dénote, au mieux de l’aveuglement, au pire de la mauvaise foi.

 

  • Des ambiguïtés quant à la critique de l’État :

 

Mais c’est le cas aussi des libéraux classiques d’une autre manière. Là où les anarcho-socialistes semblent souvent vouloir renforcer l’État par une défense de la fonction publique, les libéraux/les classiques affirment clairement la nécessité de l’État pour garantir les libertés, même s’ils/elles souhaitent diminuer le nombre de ses prérogatives (mais souvent pour un recentrage / renforcement de son rôle régalien). Même les « anarcho- »capitalistes ont un rapport à l’État qui n’est pas si clair, les anarcho-socialistes leur reprochant de vouloir en fait privatiser l’État plutôt que l’abolir. Certain-e-s « anarcho- »capitalistes défendent le libre-marché en partant d’exemples tirés du capitalisme réellement existant... en oubliant que celui-ci n’a pas grand chose de libéral. Comme le dit Carson12 :

« Vulgar libertarian apologists for capitalism use the term "free market" in an equivocal sense: they seem to have trouble remembering, from one moment to the next, whether they’re defending actually existing capitalism or free market principles. So we get the standard boilerplate article in The Freeman arguing that the rich can’t get rich at the expense of the poor, because "that’s not how the free market works"--implicitly assuming that this is a free market. When prodded, they’ll grudgingly admit that the present system is not a free market, and that it includes a lot of state intervention on behalf of the rich. But as soon as they think they can get away with it, they go right back to defending the wealth of existing corporations on the basis of "free market principles." »

 

Par ailleurs, Serge Roy13 a apporté une réponse à la critique selon laquelle la défense anarcho-socialiste de la fonction publique serait incohérente d’un point de vue anarchiste. Cette réponse n’est pas complètement satisfaisante à mon sens, mais apporte malgré tout des éléments de réponse :

 

« ÀB !  : Cette implication syndicale vous amène éventuellement à la présidence du Syndicat de la fonction publique du Québec (SFPQ). Ce n’était pas un peu paradoxal pour un libertaire de défendre la fonction publique ?

S. R. : Ça dépend de ce qu’on entend par fonction publique. Si on entend employé·e·s de l’État, alors effectivement, il est difficile de comprendre pourquoi un anarchiste s’efforcerait autant à les défendre. Mais si on comprend la fonction publique comme l’ensemble des personnes engagées pour rendre les services publics, alors on voit les choses autrement. Dans le contexte du triomphe du marché, de l’économie libérale, en tant que libertaire, il m’apparaît essentiel de défendre les services publics comme rempart face à la dictature des marchés et des financiers. Tout au long de ma carrière, j’ai cherché à défendre les services publics de la privatisation marchande, ce qui implique de défendre les travailleurs·euses œuvrant dans ces services [...].

Bien sûr, il faudrait que les services publics soient davantage autogérés par les travailleuses et les travailleurs ainsi que par les usager·e·s, mais depuis les années 1980, l’idéologie néolibérale est telle qu’il faut toujours se battre pour le maintien même des services publics. »

 

Bon, je passe sur le fait que Serge Roy qualifie d’économie libérale ce qui relève plutôt d’une économie capitaliste copinant avec l’État. Trois idées se dégagent :

 

  • Les anarchistes peuvent défendre la fonction publique parce qu’ils/elles défendent les services publics, lesquels seraient idéalement non-étatiques, même si à l’heure actuelle ils sont étatiques ;

 

  • Les anarchistes peuvent défendre la fonction publique parce qu’ils/elles défendent les personnes qui y travaillent, lesquelles ne sont évidemment pas responsables de la situation actuelle ;

 

  • Les anarchistes peuvent défendre la fonction publique comme contre-pouvoir face au capitalisme de connivence.

Merci de m’avoir lu jusqu’au bout. 

 

 

 

1 Jocelyn Patinel, Norme et contrôle social, le cas de l’épilation féminine, Mémoire de Master 1 de Psychologie – spécialité Psychologie Sociale, année universitaire 2005-2006, Université de Paris X – Nanterre

U.F.R. SPSE Département de Psychologie, en ligne : http://www.ecologielibidinale.org/fr/biblio/miel_normeepi...

2 Robert A. Heinlein, En terre étrangère, traduit de l’américain par Frank Straschitz, Le Livre de poche, 1979, chap. 33, p. 555.

3 Atlantico, « Alain Madelin : "L’austérité est une politique sans espoir, ce n’est pas une politique libérale" ».

Publié le 14 Décembre 2014 - Mis à jour le 19 Décembre 2014, en ligne : http://www.atlantico.fr/decryptage/alain-madelin-austerit...

5 « Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux. »

9 Je considère que le système du salariat n’est pas un crime mais néanmoins une sorte de vice éthique. Dans un monde idéal, hormis s’il est choisi avec un plein consentement, le salariat disparaîtrait.

10 François Tremblay, « Debunking the so-called “myths of socialism”… », The Prime Directive, 10 janvier 2010, en ligne : https://francoistremblay.wordpress.com/2010/01/10/debunki...

11 Edward Bernays, Propaganda : Comment manipuler l’opinion en démocratie, Editeur Zones, octobre 2007, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Oristelle Bonis et préfacé par Normand Baillargeon, philosophe, professeur à l’université du Québec à Montréal, et auteur d’un Petit cours d’autodéfense intellectuelle paru chez Lux en 2007.

12 Kevin Carson, Carson, Studies in Mutualist Political Economy, p. 142, en ligne : http://www.mutualist.org/id112.html

 

 

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19/12/2015

Entretien avec des libertariens - Maxime Mercier

 

 

 

Maxime Mercier, 23 ans, détenteur d'un Brevet d'Aptitude Professionnelle d'Assistant Animateur Technicien (BAPAAT), réside à Marsannay-la-Côte (en Bourgogne) et est membre du Parti Libéral Démocrate. Son signe astrologique est cancer et ses couleurs préférées sont le noir puis le rouge. Il s'intéresse notamment à la littérature et au cinéma dystopique. 

 

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AF. Comment définirais-tu le libertarianisme ?

 

Il s'agit une philosophie politique tendant à maximiser la liberté individuelle, pour des raisons déontologiques (la non-agression est un principe éthique suffisant pour légitimer le libertarianisme) et/ou conséquentialistes (un État faible ou inexistant est favorable au plus grand nombre). 

 

AF. De quel courant du libertarianisme te sens-tu le plus proche et pourquoi ?

 

Séduit par l'utilitarisme de David Friedman, et plaçant donc ma confiance en  le libre-marché plutôt qu'en l’État pour aboutir à la prospérité généralisée, je frôle de près l'anarcho-capitalisme, à un petit détail près. Si je suis favorable à l'émergence de polices et de tribunaux privés, je suis pour l'intervention d'une police et de tribunaux étatiques, en dernier recours (telle une roue de secours), au cas où les premiers n'aboutiraient pas à une situation juste et pacifiée, entre les personnes concernées faisant appel à ces services.

Cette idée que je nomme "État roue de secours", me semble être une précaution pour qu'une société quasi-"anarcho-capitaliste" soit assurée de se survivre à elle-même. Car en l'absence de cette condition, je redoute, en cas de défaillance du marché sur le plan de la justice et de la sécurité, un basculement vers l'anomie. 

 

AF. Selon toi, le libertarianisme est-il un projet politique ou une éthique de vie ? Ou les deux ?

 

Les principes éthiques précèdent leur application politique et je considère que les 2 sont nécessaires. Une éthique libertarienne sans politique est stérile, et une politique sans éthique est potentiellement dangereuse et absurde.

Je dirais que le projet politique libertarien est pour moi la branche organisationnelle des éthiques qu'il sous-tend (jusnaturaliste et/ou utilitaristes et/ou autres). Autrement dit, qu'il est en charge de partir des idées pour qu'elles s'incarnent dans le réel, au terme d'un long cheminement.

Je souhaite toutefois revenir sur la formule "projet politique libertarien", car elle comporte à mon sens une spécificité.

Contrairement aux autres projets politiques, le libéralisme et le libertarianisme sont en faveur du fait que la politique, par le biais de l’État, contrôlent moins les vies des individus. Ce n'est pas un dessein coercitif et constructiviste qui guide ce projet, et dès lors, le libertarianisme tend vers la post-politique, dans la mesure où il veut l'amoindrir ou la supprimer. Cela étant dit, je considère que tendre vers l'amoindrissement ou la suppression de la politique est un projet politique en soi.

 

AF. Comment es-tu devenu libertarien ? As-tu toujours été libertarien ? Si non, quelles étaient tes positions politiques antérieures ? 

 

Il y a  un an de cela, je défendais encore le socialisme étatique, bien que déjà, à l'époque, je m'intéressais au libertarianisme, et consultais des sites comme ''Wikiberal'' et ''Contrepoints''. J'ai lu plusieurs articles, et certains d'entre eux, que j'ai découverts il y a quelques mois, ont été décisifs. Particulièrement l'un d'entre eux s'intitulant "l’État n'est pas l'allié des travailleurs", de Ferghane Azihari. 

J'ai beaucoup apprécié l'idée que la libre-concurrence mette à mal les hiérarchies, et que l'autogestion puisse être l'un des aboutissements du libre-marché.

Le fait est que je suis pour une convergences des luttes libertariennes et anarcho-socialistes. Je précise, cela étant dit, que sans le savoir, je défendais dans ma période socialiste étatique, certaines idées libérales. Des libertés civiles : la légalisation des drogues, la légalisation de l'euthanasie, l'immigration libre, la liberté d'expression. En outre, j'étais opposé au capitalisme de connivence.

 

AF. Quels individus, vivants ou morts, inspirent ton engagement ?

 

Comme mentionné précédemment, Frédéric Bastiat et David Friedman principalement. Mais ausi, Fergane Azihari, par le biais de certains de ses articles sur "Contrepoints". Sinon des auteurs dont j'ai lu quelques citations mais dont je n'ai pas le nom en tête.

Lorsque j'ai commencé à découvrir ce qu'était le libertarianisme, j'ai d'abord pris connaissance de la doctrine jusnaturaliste. Ce qui ne m'a pas semblé inintéressant, mais qui n'était pas à même de me convaincre. Le non-respect des droits naturels et de la liberté individuelle me semblait dans une certaine mesure légitime, si cela empêchait la misère et l'exploitation.

C'est plus tard, lorsque j'ai lu des textes mettant en avant le fait qu'une société libertarienne serait bénéfique au plus grand nombre, que j'ai adhéré au libertarianisme.Cela étant dit, je ne boude évidemment pas mon plaisir, de considérer que liberté économique (car c'est surtout à ce pan du libertarianisme que je n'adhérais pas) et prospérité vont de pair.

 

AF. Quelles sont les 3 valeurs les plus importantes à tes yeux ?

 

En premier lieu, je dirais l’honnêteté, envers soi-même et envers les autres. Cela consiste en partie à accepter une discussion avec tout un chacun, quelques soient ses idées, aussi provocantes puissent-elles nous sembler. Il faut surmonter le choc s'il est présent, se faire violence si nécessaire, et accepter la confrontation des idées. Si mon avis est plus pertinent que celui de mon interlocuteur, si je suis plus cultivé,  je le convaincrais, s'il est lui-même honnête. S'il m'apprend quelque chose, il me convaincra, au moins provisoirement (jusqu'à une surenchère argumentative ultérieure, du moins). L'honnêteté consiste à s'instruire avant de critiquer, et à ne pas rester campé sur ses positions si on reconnaît la pertinence d'un raisonnement. 

Soit dit en passant, je déplore que de nombreuses personnes vitupèrent le libéralisme sans le connaître réellement. J'aimerais beaucoup dès lors, qu'il y ait plus de discussions entre libéraux/libertariens et antilibéraux, même à supposer que ces derniers soient communistes. Je pense que l'on manifeste son honnêteté, lorsque l'on consent à discuter avec ses adversaires idéologiques, et que, sur le plan des idées, il faut savoir préférer un brillant adversaire à un allié médiocre. Rien n'est figé d'ailleurs, et les adversaires d'hier peuvent devenir les alliés de demain.

Ensuite, le respect de l'autre. Ça passe part des attitudes et des actes, que j'aimerais croire évidents pour tout le monde. Ne pas mépriser, ne pas insulter, respecter les avis, les décisions, les modes de vie différents, tant qu'ils sont eux-mêmes respectueux des individus. Et si on le peut, aider autrui à s'épanouir, à se cultiver, à réfléchir.

Pour finir, je dirais l'affirmation de soi, la construction de soi, en cultivant sa singularité. J'ai beaucoup de sympathie pour cette phrase de Friedrich Nietzsche : « Deviens ce que tu es, fais ce que toi seul peut faire. »

Ce qui, je pense, n'est pas possible sans la liberté individuelle. Un autre point du libertarianisme qui m'a séduit, c'est qu'il permet une vaste diversité des modes de vie, et dès lors, favorise la possibilité pour chacun de trouver le cadre de son choix pour s'auto-réaliser. 

 

AF. Ton livre libertarien préféré ? 

 

Je précise que je débute, dans la lecture de livres libertariens. Je dirais "Sophismes économiques" de Frédéric Bastiat. Alors que je n'ai pas de connaissance en économie, j'ai pourtant trouvé ce livre d'une très grande clarté, et tout à fait pertinent.

 

AF. Ta citation libertarienne préférée ?

 

« L'État, c'est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde. Car, aujourd'hui comme autrefois, chacun, un peu plus, un peu moins, voudrait bien profiter du travail d'autrui. Ce sentiment, on n'ose l'afficher, on se le dissimule à soi-même ; et alors que fait-on ? On imagine un intermédiaire, on s'adresse à l'État, et chaque classe tour à tour vient lui dire: "Vous qui pouvez prendre loyalement, honnêtement, prenez au public, et nous partagerons.'' »

 

- Frédéric Bastiat

 

AF. En tant que libertarien, quelle est ton analyse sur la situation socio-économique et politique en France et en Europe ?

 

Je ne parlerai pas de la situation en Europe car je n'ai pas de connaissances en la matière. En tout cas, concernant la France, ce que je peux dire, c'est que je suis sidéré par l'écart béant entre certains discours et la réalité. A en entendre certains, Sarkozy et Hollande, pour ne citer qu'eux, seraient des ultralibéraux. Je l'ai moi-même cru lorsque je méconnaissais le libéralisme. Aujourd'hui, cela me semble aberrant, compte tenu du fait que 57% du PIB part en dépenses publiques, que les impôts et les taxes augmentent, et que la capitalisme de connivence est pratiqué, pour ne citer que ça.Vient s'ajouter à ça l'état d'urgence, qui amoindrit encore un peu plus les libertés civiles.

La France est un pays fortement antilibéral, et tous les partis du spectre politique défendent un État fort dans tous les domaines. Je pense qu'il ne sera pas facile d'opérer un changement de cap, et pas évident non plus aux libéraux (les libertariens n'en parlons pas) de se faire une place dans le paysage politique.

 

AF. Le mouvement libertarien est-il bien implanté en France ?

 

Ma foi, s'il est bien implanté, il est sacrément discret ! Le fait est que je ne connais pas de mouvement libertarien en France. Les seuls libertariens que je connais, c'est grâce à Facebook. Tout au plus, le Parti Libéral Démocrate semble vivoter tant bien que mal, et a plafonné à 1% aux dernières élections régionales de décembre 2015.

 

AF. Envie d’ajouter quelque chose ?

 

Le combat à mener pour faire avancer les idées libérales et libertariennes sera long et n'aboutira peut-être jamais, soyons lucides, mais il promet d'être passionnant.

Tâchons de convaincre si on le peut. Tâchons en premier lieu de faire découvrir ce qu'est véritablement le libéralisme, c'est la première étape, tant les représentations de ce qu'il est, sont confuses dans bien des esprits.

Tâchons aussi de considérer que nos adversaires idéologiques d'aujourd'hui seront peut-être nos alliés de demain, et tâchons de nous réjouir des terrains d'entente que l'on peut d'ores et déjà avoir. Le fait est que, nombreux sont les antilibéraux, mais que, plus rares sont ceux à l'être sur tous les points. En tout cas dans la mesure du possible, je ne veux pas manquer une occasion de fraterniser, en ce qui me concerne.

 

Pour finir, je remercie au passage, 3 personnes sans lesquelles je ne serais pas libertarien :

- Loïc Magnin, qui m'a fait découvrir cette philosophie politique et m'a proposé de rejoindre les groupes facebook "Discussions et débats entre libertariens" et "Capitalisme et liberté".

- Toi-même, Adrien Faure, qui m'a fait découvrir la possibilité d'un  libertarianisme à tendance anarcho-socialiste, et suggéré des articles sur le site de "Contrepoints".

- Ferghane Azihari, dont les articles ont été décisifs, pour mon passage de l'étatisme au libertarianisme.

 

 

 

 

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18/12/2015

Rapport des Hommes au présent et événements dits historiques

 

Antoine Conforti II poursuit sa réflexion sur l'Histoire. Une troisième partie suivra. 
Bonne lecture ! 

 

Suite à un précédent petit texte sur les intérêts d’écrire et conserver ce qu’on appelle Histoire, j’ai pensé à mettre par écrit un sentiment que j’ai depuis plusieurs années de l’existence d’un phénomène directement lié à la question de l’Histoire et, en particulier, de l’Histoire univoque. Il ne s’agit pas d’une conséquence de l’idée précédemment avancée, ni d’un prérequis d’icelle, mais cette proposition que je vais présenter ici peut aussi faire office, comme corollaire, dans une manifestation particulière, d’une raison plus vague ou sous-jacente, comme dans un genre de catégorie d’ordre secondaire, pouvant pousser les gens à écrire et conserver ce qu’on appelle Histoire.

Le sujet qui m’intéresse est, en quelque sorte, d’ordre psychologique et il est très certain que des psychologues aient proposé, sinon la thèse que je vais avancer, des thèses convergentes ou, au contraire, divergentes, auquel cas je serais ravi qu’on me les présente afin que je puisse les étudier et, selon, revenir sur mon jugement.

 

0. Précisions sur les privilèges et autres choses quelconques

 

Avant de commencer, je veux donner quelques précisions sur ce que j’ai dit, dans mon dernier texte, sur les privilèges ainsi que peut-être d’une certaine façon aussi des développements et autres digressions quelconques.

J’ai donné deux genres de privilèges dans leur présentation, mais peut-être ma définition laissait déjà voir que je n’entends pas que les propriétés soient quelque chose d’autre à proprement parler que les statuts : Les propriétés ne sauraient être reconnues indépendamment d’un statut de propriétaire et c’est plus justement un attribut secondaire de ce statut de propriétaire. En effet, reconnaître une certaine propriété, c’est reconnaître le statut de propriétaire d’une certaine entité (individu, société, &c.) sur un certain objet (territoires, moyens de production, &c.) identifié par l’intellecte. C’est pourquoi on peut dire, plus simplement que je ne l’ai fait la dernière fois, qu’un privilège est : un statut avantageux devant être accepté au nom de sa légitimation ou justification par le contenu de l’Histoire. Symétriquement, on pourrait choisir un mot pour désigner un statut désavantageux devant être accepté au nom de sa légitimation ou justification par le contenu de l’Histoire, mais je ne peux pas trouver de mot approprié maintenant. Peut-être le meilleur auquel je pense serait : oppression.

Mon texte précédent donne un bon argument, d’après moi, pour établir une corrélation entre l’écriture ou la conservation de la dite Histoire et les personnes profitant de ces privilèges. De cette façon, il rejoint en beaucoup de points les thèses d’auteurs comme Edward Saïd. Néanmoins une forme d’aliénation simple, d’après moi, sinon même l’intérêt de dominion d’ordre formel, pourrait pousser les opprimés (pour garder ce nouveau terme) à écrire et conserver l’Histoire telle qu’elle ne leur profiterait pas. La suite va proposer une explication complémentaire, comme annoncé plus haut, sur ce qu’on pourrait nommer improprement le besoin d’écrire et conserver ce qu’on appelle Histoire, au lieu que le premier identifiait simplement des intérêts pouvant pousser les hommes à le faire, encore que c’en sera un genre de corollaire, car le sujet portera sur un phénomène antérieur en nature, mais les choses seront sans doute plus claires après la lecture de ce qui vient.

 

1. Rapport des hommes au présent

 

Mon sentiment, qui ne repose sur aucune étude précise mais sur des lectures diverses et ma propre perception des choses au jour le jour, est que les gens ont beaucoup de mal à apprécier la réalité présente, voici quelles en sont selon moi les causes et les conséquences :

 

1.1 Première dichotomie : appréhension du présent et comparaison

 

L’appréhension de la réalité semble hélas, d’après moi, se former en même temps que la nature de ses objets est formulée, autrement dit, qu’une réalité de l’ordre de la perception sensorielle est restituée en mots, en langage, nécessairement dans la mesure du possible et plus en particulier de ce qui est possible à la personne qui effectue cette restitution. C’est le meilleur des cas, mais en fait la restitution peut s’effectuer dans une mesure bien moindre que la possibilité, ce qui est sans doute ce qui se passe le plus souvent, selon des facteurs sans doute divers, mais je pense au moins à l’attention.

La raison de ceci est simple et dépend certainement d’un mode de la pensée très commun, sinon absolument prévalent, antérieur même au langage, qui veut que l’on interprète les choses nouvelles à la mesure des choses connues, par un genre de comparaison. Ainsi les perceptions présentes sont évaluées à la lumière des catégories déjà formées dans la mémoire et, si comme je l’ai dit l’appréhension de la réalité semble se faire en même temps que la formulation de la nature de ses objets, c’est simplement parce que ce sont les mots qui servent le mieux au rappel des catégories déjà formées dans la mémoire. Ainsi l’évaluation des perceptions présentes dépend de leur formulation, puisqu’il faut que les catégories déjà formées dans la mémoire viennent se confronter à elles et nous permettre de prendre conscience des objets présents de la réalité par ce genre de comparaison.

Pour ne pas avoir à écrire ici un très long traité, mais me concentrer sur le sujet que je veux présenter, je laisse de côté beaucoup de considérations sur la nature du temps, de la réalité, du langage, des perceptions, du jugement, de leurs rapports, &c.

 

1.2. Seconde dichotomie : appréhension du présent et témoignage

 

Si la plupart des perceptions ne demandent pas une évaluation très attentive pour être appréhendées, parce qu’elle est de l’ordre des habitudes, il y en a dont l’évaluation utilise des ressources mentales importantes et peut demander un certain temps. Dans une situation comme celle-ci, le témoignage d’une autre personne présente percevant la même réalité peut précéder l’aboutissement de la comparaison dont nous avons parlé plus haut et qui doit déterminer l’évaluation des objets de cette même réalité. Ce témoignage, qui rend les objets de la réalité tels qu’évalués par la personne qui en fait part, peut jouer un rôle sur l’évaluation du sujet à qui il en fait part, voire la déterminer.

À plus grande échelle, il semble qu’il y ait une tendance parmi les hommes à préférer le consensus pour déterminer la réalité. De nombreuses expériences ont montré que l’on pouvait, dans une très grande mesure, renoncer à sa perception ou la nier pour s’accorder au témoignage d’autres personnes. De la même façon, la prévalence de certains objets de la réalité peut être acceptée par simple volonté de consensus.

 

2. Des événements dits historiques

 

Les événements dits historiques tels qu’on l’entend communément sont caractérisés par plusieurs aspects qui vont nous intéresser ici :

D’abord, les événements historiques sont considérés comme des singularités, de part la vision linéaire que nous avons de l’Histoire, ou tout du moins comme des particularités, dans une vision cyclique, puisqu’ils se distinguent dans tous les cas de tous les phénomènes qui ne sont pas cet événement (dans une vision linéaire) ou l’analogue de cet événement (dans une vision cyclique). Le caractère particulier de l’événement historique le rend difficile à appréhender et la difficulté de son évaluation le rend susceptible, comme nous l’avons vu, d’être apprécié en partie ou complètement selon un témoignage même pour celui qui le perçoit immédiatement. Ce caractère particulier est aussi souvent l’un des critères qui poussera les hommes à le commémorer par la narration, mais aussi certainement la prévalence de certains événements est éminemment arbitraire, dépendant de la prévalence des témoignages mêmes ainsi que leur effet dans les évaluations conséquentes.

Or, par ailleurs, c’est bien souvent par la narration seule que l’événement historique nous parvient, aussitôt qu’il n’y a plus aucun témoin de cet événement nécessairement, mais même pour être plus précis aussitôt qu’il n’y a plus de premiers témoins, autrement dit de ceux-là dont le témoignage a joué un rôle dans l’évaluation de cette réalité : les preuves de nature archéologiques par exemple ne permettent que de conforter des évaluations qui peuvent différer entre elles mais sont déjà données, comme fruits de ces premiers témoignages ou comme théories formulées par des historiens, donc dans les deux cas des narrations.

 

2.1 Possible conséquence

 

L’habitude d’évaluer les événements historiques à la lumière des témoignages ou de les réviser en vue d’un consensus, ainsi peut-être qu’une tendance de nature narrative, liée à la prévalence donnée à certains événements devenus historiques au lieu que d’autres ont disparu des mémoires, à les prétendre extraordinaires, donc autres que les événements ordinaires, a pu aussi entraîner le sujet inconscient de ces phénomènes à attendre des événements extraordinaires, n’en voyant pas dans le présent, négligeant ce dernier au profit d’un avenir quelque peu rêvé ainsi que d’un passé ayant déjà été déterminé par des premiers témoignages et les consensus qui s’en sont suivi, laissant d’autres choisir arbitrairement quels événements seront historiques par ignorance, par désintérêt ou par paresse, mais surtout peut-être par un instinct sourd du consensus.

 

Sur un sujet approchant, un sage moltique ne disait-il pas encore à raison :

«Rêver à l’avenir et regretter le passé, ce sont là deux manières pour l’homme d’ignorer l’âpre vérité du présent aride, mais, si malin que cela semble, dans lequel de ces trois temps l’homme se trouve-t-il ?»

 

Antoine Conforti II

 

 

 

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04/12/2015

Peut-on être libertarien et contre la propriété individuelle ?

 

 

Dans le cadre d'une série de débats entre libertariens que je souhaite publier, voici un texte de Rémy Poix en défense de la propriété individuelle. 

Bonne lecture ! 

 

Certains libertariens se disent contre la propriété individuelle, ce qui amène à un débat entre les différentes tendances. Quels sont les arguments de ces libertariens « anticapitalistes » (au sens de capitalisme en tant que « propriété privée des moyens de production »), et sont-ils valables et légitimes ? C'est ce à quoi je vais tenter de répondre dans cet article.

En général, leur argument principal est que l'humain « originel » est censé avoir évolué dans un cadre où la propriété individuelle n'existait pas, et où chacun pouvait évoluer comme bon lui semble dans une nature qui n'était possédée par personne, s'appropriant ce qui lui était nécessaire selon ses besoins ou ses envies. En réalité, cette conception de l'histoire est totalement démentie dans les faits, et c'est ce à quoi je vais répondre en premier lieu ; il y a bien longtemps que chaque parcelle de ce monde a été appropriée et défendue par des humains, aussitôt que ceux-ci ont atteint des terres vierges sur lesquelles ils décidèrent de s'installer.

Mais au-delà de cette vision anachronique sur laquelle se basent les libertariens anticapitalistes, il convient de se demander également si une éventuelle gestion commune de la propriété est seulement possible dans une société libertarienne, sans recréer aussitôt l’État ; c'est la seconde question à laquelle je tenterai ici d'apporter une réponse. Logiquement, toute propriété qui n'est pas individuelle est de fait collectivisée, or le collectivisme c'est l’État, donc ce à quoi s'oppose le libertarianisme ; un libertarianisme sans la propriété individuelle ne serait-il alors qu'un simple oxymore ?

Enfin, je me poserai la question de la légitimité-même d'une telle volonté de gestion collective dans une optique libertarienne, et je tenterai de répondre à l'autre argument souvent avancé par les anti-capitalistes, des supposées conséquences néfastes d'un marché libre basé sur la propriété privée.

 

 

Le mythe de la propriété collective originelle

 

Au même titre que la plupart des animaux, les humains s'approprient leurs territoires, lesquels territoires sont plus ou moins précis dans leurs définitions et plus ou moins défendus par leurs propriétaires proportionnellement à la dépendance de ces-dits propriétaires envers les ressources géographiques de leurs territoires respectifs - depuis les simples itinéraires cycliques des migrateurs jusqu'aux territoires de chasse des carnivores ou aux véritables frontières géographiques entre fourmilières. De même, les humains ont possédé des territoires de plus en plus précis dans leurs définitions et de mieux en mieux défendus à mesure que leur mode de vie évoluait du statut de chasseur-cueilleur à celui de cultivateur, d'artisan et commerçant, ou de « détenteur du monopole de la force dissuasive » comme c'est le cas dans les chefferies traditionnelles ou dans les sociétés modernes étatiques. Plus on devient dépendant de ressources précises, plus la propriété de ces ressources doit être précisée aux yeux d'éventuels prétendants à la même ressource.

Cette idée selon laquelle l'humain « originel » pouvait évoluer comme il l'entendait dans la nature et se servant à sa guise est un mythe (si on met de côté les quelques expériences tout à fait exceptionnelles et anecdotiques où certains, en se déplaçant, sont arrivés par hasard dans des territoires vierges où aucun humain n'avait encore posé le pied). Dans les sociétés traditionnelles, les humains ne sont pas libres d'évoluer au-delà de leur territoire ou du territoire de leur communauté, ou alors de manière occasionnelle seulement, et limitée à des conditions bien précises sur le territoire des communautés amies de la leur. La grande majorité de la population humaine, jusqu'à une époque extrêmement récente aux yeux de l'histoire, ne connaissait et ne pouvait légitimement connaître qu'un secteur géographique extrêmement limité, autour d'un lieu de vie dans lequel ils étaient nés et dans lequel ils seraient amenés dans la plupart des cas à passer toute leur vie ; tout au plus certains pourraient être amenés à vivre dans les communautés voisines, mais rarement au delà.

Le fait de pouvoir circuler dans le monde entier dans un immense réseau connecté de voies de circulation, de pouvoir se promener avec insouciance dans la nature sans devoir tenir compte de qui est propriétaire des lieux franchis, est en réalité un privilège qui provient de l'existence des États modernes, et qui est d'ailleurs réservé à leurs membres, voire à leur élite. Quand bien même, la plupart du temps ce privilège est limité à certaines conditions et à certaines pratiques, et pas à d'autres.

Dans la réalité d'un monde de propriétaires, la circulation doit donc se faire avec l'accord des propriétaires. Et c'est d'ailleurs bel et bien ce qui a tout de même lieu actuellement, où l’État est en réalité le seul véritable propriétaire des lieux, bien qu'il en délègue certains usages plus ou moins étendus à des membres de sa collectivité, moyennant des contre-parties plus ou moins élevées à la charge de ces propriétaires « usufruitiers » (impôts, services obligatoires, etc.), qu'on peut tout à fait considérer comme un loyer. La question libertarienne est donc que les individus obtiennent une véritable propriété privée, complète et sans aucun loyer envers l’État, où ils disposent réellement à la fois de la nue-propriété, de l'usus, du fructus et de l'abusus, et où la responsabilité de faire reconnaître aux yeux d'autrui et de défendre leur propriété privée leur incombe personnellement.

 

 

L'impossibilité actuelle d'une gestion démocratique des ressources

 

La question est ensuite de savoir si les humains peuvent évoluer librement au sein de leur communauté, et si la communauté libertarienne pourrait être considérée comme une seule entité au sein de laquelle les individus pourraient évoluer librement.

Dans les communautés traditionnelles, dans les bandes et les tribus, les individus n'évoluent librement que dans les règles et limites décidées collectivement par les membres de la communauté, que ce droit soit acquis ponctuellement par une délibération collective, tacitement accordé par les autres membres sans délibération, ou bien traditionnellement régenté (tabous, itinéraires cycliques, etc.) – c'est-à-dire précédemment délibéré et acquis, et perpétué ensuite par norme ou tradition. Il en est bien évidemment de même dans les chefferies et les sociétés étatiques antiques ou modernes, bien que le fondement du Droit soit plutôt dans celles-ci le fait du souverain (que celui-ci détienne son pouvoir par la force dissuasive ou par une élection). La différence tient au fait que le nombre de membres constituant la société est trop important pour que ceux-ci puissent délibérer collectivement et obtenir un consensus.

La limite au-delà de laquelle le consensus est impossible à obtenir dans un groupe humain se situe aux alentours de 160 individus ; ce chiffre a été démontré à la fois par les anthropologues qui ont observé empiriquement qu'au-delà de ce chiffre les sociétés se divisaient en clans et donc évoluaient en chefferies (y compris dans les sociétés démocratiques où les clans s'affrontent de manière ritualisée pour tenter d'obtenir légalement le pouvoir sur les autres), et par les sciences neurologiques modernes qui ont montré que le cerveau humain n'était pas apte à entretenir naturellement des relations amicales avec davantage de 160 individus à la fois : au-delà, il nous faut d'autres intérêts pour assurer une cohabitation cordiale avec des individus que nous ne connaissons pas suffisamment pour pouvoir avoir en eux une confiance satisfaisante, et pour accepter de respecter volontairement un Droit collectif sans avoir d'obligation morale, dissuasive ou contractuelle de le faire.

La force du souverain (la plupart du temps légitimée par une morale religieuse, notamment dans les États antiques) et l'usage qu'il fait de la loi, c'est-à-dire de la dissuasion, fait usage de Droit dans une société étatique, et permet de dépasser ce seuil ; à l'inverse, la légitimité morale du contrat, c'est-à-dire de l'intérêt réciproque de la transaction, fait usage de Droit dans une société libertarienne. Accepter une collectivisation de la propriété, dans une société comptant plus d'une cent-soixantaine d'individus, reviendrait donc à accepter la primauté de la loi, du souverain et de la force dissuasive pour fonder le Droit. Refuser toute collectivisation de la propriété, même partielle, revient à accepter la propriété comme limite fondamentale, et le contrat entre propriétaires comme unique possibilité de dépassement de la « frontière » que représente la propriété d'autrui. Ainsi la seule possibilité de circulation sur d'autres territoires que le sien, et à plus forte raison la seule possibilité de se servir sur ces-dites propriétés, serait strictement limitée aux contrats réalisés entre propriétaires, ainsi qu'au Droit local émanant de ces contrats.

 

 

La question du droit à une ressource

 

Le second argument majeur des « anti-capitalistes » est que l'appropriation complète d'un territoire empêche autrui d'avoir accès à sa part légitime d'une ressource, privant ainsi tous les autres de leurs droits, supposés légitimes, à disposer d'une part proportionnée de chaque ressource de ce monde. La question est donc de savoir si ce droit précis est légitime ou non. Or il est évident qu'il est impossible que chaque individu puisse avoir un quelconque droit à sa part respective de chaque ressource de cette planète. Déjà parce qu'une ressource n'est par définition qu'une catégorie arbitraire regroupant des choses complètement différentes en qualité ou en difficulté d'obtention, et donc en capacité d'usage ; donc, sans même parler de sa complexité, comment pourrait-on définir un droit égalitaire sur des ressources qui ne le sont pas ? Et ensuite parce que vivre, exister, c'est déjà en soi utiliser de manière totalement exclusive certaines ressources, ne serait-ce que pour fabriquer son propre corps, ressources que par définition nul autre ne pourrait s'approprier sans nuire de fait au premier détenteur.

Et il en est de même pour toute autre ressource consommée, et donc pour toute autre ressource appropriée. Toute ressource ne peut être qu'appropriée par un premier détenteur, et si elle doit être cédée à un second, cela ne peut moralement se faire que par le consentement du premier détenteur. Toute proposition de redistribution de parts à autrui (que ce soit par une land value tax, par un revenu de base universel ou autre) contre l'avis du premier détenteur, ne peut être que spoliation, c'est-à-dire vol, et donc ne peut pas être légitimée d'un point de vue libertarien. Une telle distribution avec attribution égalitaire ne pourrait avoir lieu que dans le cas de la découverte d'une ressource non encore possédée par qui que ce soit, mais il y a bien longtemps que toutes les ressources de cette planète sont possédées par quelqu'un, tous les territoires étant depuis bien longtemps attribués et détenus, ne serait-ce que détenus par des États (biens publics) ou même détenus collectivement par des contrats mutuels regroupant tous les États (eaux internationales, Antarctique). Toute proposition de distribution égalitaire de ressources est donc nécessairement une proposition collectiviste, c'est-à-dire étatiste.

 

 

Risque de monopole et rente de rareté

 

Le risque de monopole est souvent invoqué sous la forme - en robinsonnade - de « l'unique source » d'une île hypothétique, qui dans un monde libertarien risquerait selon cette critique d'être possédée par un unique propriétaire, lequel pourrait alors décider à sa guise de vendre l'eau à un prix prohibitif pour les plus pauvres, voire de les réduire en esclavage en échange de cette vente, ou bien de décider de conserver pour lui seul cette denrée absolument vitale, causant ainsi la mort assurée de ses congénères (cette robinsonnade sous-tend bien entendu cette idée reçue commune, selon laquelle le marché conduirait nécessairement à un tel monopole). Or, ce supposé « droit de vie et de mort » du propriétaire monopoliste, s'il est envisageable d'un point de vue imaginatif, est néanmoins peu probable dans la réalité, ne serait-ce que grâce à cette même imagination et capacité de prévision dont sont également dotés, eux aussi et fort heureusement, l'ensemble des acteurs qui dépendent de cette ressource.

En effet, avant d'imaginer qu'on puisse aboutir à une telle situation (et en acceptant même de mettre de côté l'idée que l'intérêt individuel de ce propriétaire monopoliste puisse être autre que d'aller dans le sens d'une commercialisation de son eau au plus grand nombre de ses congénères (si ce n'est à l'intégralité de ceux-ci) et donc à des prix raisonnables – y compris simplement pour sa propre sécurité) il faut d'abord imaginer comment une telle situation ait pu être obtenue. Or, pour qu'une telle situation de monopole puisse exister, il faut que tous les autres acteurs aient accepté auparavant de lui vendre leurs propres parts de cette source ou bien leurs droits sur cette source. S'ils ont accepté cela, dans un marché libre, c'est qu'ils ont jugé que cette vente n'engageait pas de risque de ne plus être approvisionnés ou de ne l'être que de manière prohibitive ; et dans une société libertarienne les acteurs sont par définition les seuls juges de leurs propres choix, tant que cela n'implique qu'eux-mêmes.

En fait, si cette source appartient depuis toujours à ce propriétaire, c'est qu'il en est le propriétaire originel, donc légitime : c'est qu'il fut le tout premier arrivant, sur cette île déserte qui ne comprenait qu'une seule source d'eau potable, source qu'il a donc pu légitimement s'approprier avec le reste (la « légitimité » n'engageait à ce moment-là que lui, puisqu'il était seul sur son île). Dans ce cas, les suivants qui vinrent s'installer après lui sur cette île, donc qui acquirent inévitablement leurs terres en négociation avec ce premier propriétaire, eurent à charge d'anticiper, et d'accepter ou non d'acquérir des terres sur lesquelles il n'y avait pas d'eau ou bien sur lesquelles il n'y avait qu'une seule possibilité d'en obtenir : celle d'en passer par un contrat avec le premier arrivant. Ils ont donc négocié le prix du foncier en fonction de cette pression sur la ressource en eau, et s'ils ont été prévoyants, ils en auront forcément négocié un certain nombre de droits, concomitamment à leur achat de foncier.

Cette situation, si elle peut paraître anachronique lorsqu'elle est imaginée ainsi, dans un monde peuplé de seulement quelques habitants originels, est pourtant parfaitement similaire à celle de n'importe quelle propriété foncière actuelle, dont l'immense majorité ne contient ni source ni traversée de fleuve ou de ruisseau ; universellement, lorsqu'un acquéreur achète un terrain, logiquement il est sensé se renseigner auparavant sur les possibilités d'accès à ce terrain, et d'approvisionnement de ce terrain en un certain nombre de ressources qu'il juge nécessaires, ainsi que sur les droits qui sont négociables en complément de cette nue-propriété ; et il négocie donc le prix du terrain en fonction de tout cela, et au final en accepte ou non l'acquisition, en fonction du rapport qualité/prix obtenu. Mais s'il en accepte l'acquisition, alors il le fait en connaissance de cause, et se doit donc d'accepter de ne pas posséder tout ce qui manque à ce terrain, c'est-à-dire tout ce que par définition en achetant ce terrain il n'a pas acheté avec, c'est-à-dire le reste de l'univers.

 

 

Conclusions

 

Il apparaît donc que les arguments des « anti-capitalistes » n'ont :

- Aucune validité historique ; puisque même dans les communautés traditionnelles le droit à profiter librement de la nature était limité à la propriété de la communauté elle-même, et au consensus à obtenir nécessairement auprès de tous les membres constituant cette communauté, ou bien au droit coutumier régissant celle-ci.

- Aucune validité anthropologique ; puisque l'obtention d'un consensus est impossible dans une société dépassant la cent-soixantaine d'individus, et qu'aucune proposition libertarienne ne pourrait raisonnablement proposer de transformer la société mondiale en une unique société libertarienne ne dépassant pas les 160 individus.

- Aucune légitimité dans sa méthode, et donc vis-à-vis du Droit, c'est-à-dire de la morale libertarienne fondée sur le respect de l'individu (et donc de sa propriété légitime) ; puisque toute méthode d'attribution égalitaire, ou de redistribution collective ou de généralisation publique d'une ou plusieurs ressources, nécessiterait le vol et la spoliation puis la lutte pour la souveraineté de cette ressource, et donc la négation de l'individu, pourtant base fondamentale d'une société libertarienne. L'attribution éventuelle d'un universel droit à utiliser la propriété d'autrui, et destiné à pallier à un éventuel risque de monopole, constituerait en soi la constitution, la création d'un nouvel État.

- Aucune valeur de mise en garde, puisque la meilleure garantie face à un éventuel risque de générer des phénomènes de rente est justement la liberté (et donc la responsabilité) de la plus grande diversité possible d'individus, diversité qui n'est nulle part davantage magnifiée que dans une société libertarienne.

 

Quant aux conséquences de la proposition anti-capitaliste, elles sont celles du collectivisme et de l'étatisme, c'est-à-dire celles dénoncées par l'école des choix publics, soit le clientélisme, la connivence et la corruption ; et donc la hiérarchie, les inégalités de droit, la spoliation et la dégradation des libertés individuelles, le non-respect des contrats. Ces conséquences, au final, sont celles de l'usage de la force et de la dissuasion, soit tout ce à quoi s'opposent les libertariens. On ne peut donc pas être à la fois libertarien et opposé à la propriété individuelle.

La seule possibilité de « collectivisation des ressources » compatible avec le libertarianisme serait une collectivisation volontaire de certaines ressources, au sein même d'une communauté libertarienne. Cependant, une telle « collectivisation » serait en réalité une collectivisation contractuelle, reposant sur une mise en commun volontaire et préalablement définie de propriétés individuelles (définissant donc également au préalable les conditions éventuelles de rupture de ce contrat), donc basée sur une société régie de Droit par la propriété individuelle. Cela n'a au final rien à voir avec la théorie collectiviste qui pose comme préalable et universelle la propriété collective ; c'est même tout l'inverse, le préalable indispensable est ici la propriété individuelle, librement et volontairement mise en commun, en tout ou partie : il s'agit ni plus ni moins d'un contrat entre propriétaires, comme le sont un mariage, une société anonyme, une association ou un syndicat de copropriété.

Non seulement on ne peut pas être à la fois libertarien et contre la propriété individuelle, mais en plus la propriété individuelle est justement ce qui constitue le seul fondement de toute société libertarienne : la société libertarienne, C'EST la société de la propriété individuelle.

 

Rémy Poix

 

16:55 Publié dans Propriété | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg