27/12/2015

Entretien avec des libertariens - Mikaël Mugneret

 

 

Bonjour, je m’appelle Mikaël Mugneret, j’ai 37 ans et j’exerce pour le moment un travail de secrétaire de direction dans un lycée professionnel, après un parcours d’étude assez éclectique (mais pas dénué de fil directeur) ayant touché à la biologie, aux sciences cognitives, à la neuropsychologie, à la philosophie et aux sciences de l’information-documentation.

 

Lors de la recherche de mon identité politique, j’avais failli rejoindre le parti radical de gauche mais m’étais brièvement inscrit au parti radical valoisien par opportunité (je bossais alors dans une mairie radicale valoisienne) en 2008 ou 2009. Techniquement, je dois donc avoir mon nom quelque part dans une base de donnée de l’UDI. Mais cela importe peu car cette famille politique est assez proche des sociaux-libéraux, ne s’est jamais (à ma connaissance) compromise avec l’extrême-droite, et on lui doit même des avancées progressistes majeures (dépénalisation de l’avortement par Simone Veil, loi sur la fin de vie par Jean Leonetti, légalisation de la pilule contraceptive par Lucien Neuwirth). Je suis aussi membre d’une association plutôt d’extrême-gauche, le CCAN (Centre Culturel Autogéré de Nancy) depuis quelques temps. Ça peut sembler du grand écart, mais je m’en fiche, j’aime bien bousculer les idées et soutenir d’apparents paradoxes.

 

Au niveau de mon zodiaque, je suis sceptique ascendant sceptique ;-) et ma couleur préférée est le noir, comme l’anarchisme et comme la contre-culture gothique dont je suis fan (surtout dans ses aspects musicaux). En second lieu, je citerais le rouge, couleur du socialisme ; ainsi que le jaune, couleur du libéralisme. J’ai une curieuse conception des couleurs puisque je pense que le rouge intense mélangé au jaune intense donne du noir profond.

 

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AF. Comment définirais-tu le libertarianisme ?

 

Au risque de dépareiller sérieusement par rapport à d’autres personnes se disant libertariennes, je définirais le libertarianisme comme la conjonction de deux idées :

 

  • La liberté : conçue négativement comme un affranchissement, non seulement de la violence étatique, mais aussi de tout rapport de domination, qu’il se manifeste ou non par (la menace de) l’usage de la force physique ; et conçue positivement comme la capacité d’agir de manière à maximiser son bien-être (et celui d’autrui), en prenant appui sur soi-même (mais aussi sur l’aide d’autrui, via les engagements contractuels ou la solidarité).

     

  • L’égalité sociale et économique entre individu-e-s : ce qui recoupe partiellement le point précédent mais insiste sur l’idée d’un accès égalitaire aux ressources naturelles.

 

Au fond, je ne fais que redonner au mot « libertarianisme » son sens authentique, voisin de l’anarchisme historique. Mais, bonne nouvelle, je suis persuadé que cet authentique paléo-libertarianisme que l’on fait passer pour du néo-libertarianisme est compatible avec ce néo-libertarianisme que l’on fait passer —parfois— pour du paléo-libertarianisme (ça va tu suis ? ^_^). Autrement dit, je pense que liberté négative, liberté positive, et égalité socio-économique, en dépit des contradictions superficielles apparentes, finissent par se rejoindre au sein d’une société sans État et sans autres rapports de domination.

 

Par contre, sur le court et moyen-terme, il est possible que des contradictions se fassent jour, ce qui implique que le passage de notre société à une société anarchique puisse nécessiter quelques adaptations pour se réaliser au mieux.

 

La minarchie est une idée souvent associée aux variantes capitalistes du libertarianisme. A mon sens, un minarcho-socialisme (provisoire) est pourtant tout à fait envisageable. On peut à la fois être socialiste et vouloir diminuer (de façon intelligente) la taille de l’État. Je ne vois aucune raison pour laquelle un État minimal (ne) serait forcément (que) régalien. Si on examine les prérogatives de l’État minimal régalien des minarcho-capitalistes, on remarque comment cet État peut favoriser les classes dominantes, au mépris des classes dominées. L’État minimal régalien assure deux fonctions du point de vue minarcho-capitaliste :

 

  • La « sécurité », qui consiste à protéger des agressions, non seulement les individu-e-s, mais également ce qui est conçu comme leur propriété légitime, et cela aux frais du contribuable : on a donc une privatisation de la défense de la propriété (bien évidemment, on ne bénéficiera de cette protection que dans la mesure où l’on sera propriétaire et proportionnellement aux propriétés possédées) et une mutualisation du coût de cette défense.

     

  • La « justice » : celle-ci consiste en premier lieu à exiger une compensation pour les agressions, non seulement à l’encontre des individu-e-s, mais également à l’encontre de ce qui est conçu comme leur propriété légitime ; et cela en partie aux frais du contribuable, et en partie aux frais des personnes pauvres qui pourraient s’adonner au squat ou à la reprise individuelle. Mais la « justice » va consister aussi, en second lieu, à veiller au respect des engagements contractuels, notamment lorsqu’ils portent entre autres sur des propriétés ; et cela en partie aux frais du contribuable, mais aussi des contractants disposant du moins d’espace de choix, du moins de capacité à négocier, etc.

 

Dans la minarchie que j’envisagerais, sécurité et justice se borneraient à protéger les individu-e-s et à les dédommager pour les atteintes individuelles. Éventuellement, on pourrait ajouter à ces attributions un organe de lutte contre les oppressions systémiques même quand ces dernières ne passent pas par (la menace de) l’usage de la force, ainsi qu’un organe veillant à s’assurer que chaque individu-e puisse bénéficier d’une éducation de qualité, et du minimum vital en termes de soins de santé, nourriture, logement et lien social (sans nécessairement fournir lui-même tout cela). Tout ce qui relève du droit des contrats, de la protection de la propriété privée et de la compensation des atteintes à la propriété privée serait désétatisé. En outre, un revenu de base inconditionnel (RBI) serait mis en place afin d’assurer à chacun-e la capacité de ne pas faire des choix par défaut juste pour pas crever la bouche ouverte...

 

J’ai calculé qu’en France, une imposition à 50 % du revenu du capital des 10 % les plus riches, et une imposition à 25 % du revenu de leur travail, suffirait à dégager des recettes à hauteur de 979 milliards d’euros annuels, soit environ 3 fois le montant des dépenses annuelles de l’État français ; et les plus « pauvres » de ces 10 % les plus riches continueraient de gagner près de 4000 € mensuels. Il n’y aurait pas besoin d’autres taxes ou impôts. Les 90 % les moins riches pourraient donc théoriquement être totalement exempté-e-s de prélèvements obligatoires. Bien sûr, pour éviter des effets de seuil préjudiciables, on pourrait envisager de mettre en place une progressivité aux alentours de ce seuil 90 % – 10 %.

Admettons même qu’on ne touche en rien aux dépenses de l’État, il resterait encore 600 milliards d’euros annuels d’excédent. En le répartissant entre les 60 millions de français, on pourrait assurer un RBI d’environ 830 € mensuels.

 

Mais ça c’est le scénario le plus pessimiste. De nombreuses dépenses actuelles pourraient être purement et simplement supprimées, de vastes pans de l’économie pourraient être libéralisés, ce qui dynamiserait l’emploi, l’innovation, la consommation, etc. La dépense publique atteint environ 55 % du PIB actuellement. De mémoire, il me semble que le Parti Libéral Démocrate ambitionne de la réduire à 15 % du PIB, ce qui représenterait une somme d’environ 87 milliards d’euros et laisserait 892 milliards d’euros annuels disponibles pour financer un RBI sur les 979 milliards d’euros annuels dont je parle plus haut. Cela permettrait de monter le RBI à environ 1230 € mensuels, soit supérieur d’une centaine d’euros à un SMIC mensuel net.

 

AF. De quel courant du libertarianisme te sens-tu le plus proche

et pourquoi ?

 

Je me sens proche de l’ultra-libéralisme d’extrême-gauche, pour les raisons précitées. Plus sérieusement, je me sens proche des idées les plus progressistes défendues par le Center for a Stateless Society, donc d’un freed market socialist anarchism (ça sonne mieux que anarcho-socialisme de marché libéré !). Après avoir endossé par un temps le géorgisme (comme beaucoup de libéraux classiques) puis le néo-mutuellisme, j’ai tendance à adopter une vision stirnerienne de la propriété à présent : on est légitimement propriétaire de ce que l’on parvient à s’approprier dans les faits. Il me semble que c’est la vision la plus simple à mettre en œuvre. Cela dit, je pense que cette vision ne peut fonctionner vraiment que dans une société sans État.

 

AF. Selon toi, le libertarianisme est-il un projet politique ou une éthique de vie ? Ou les deux ?

 

Selon moi, le libertarianisme est à la fois un projet politique et une éthique de vie. Mais c’est d’abord une éthique de vie... d’où découle un projet politique. Je ne cacherai pas être un fervent partisan du « libertarianisme épais » (thick libertarianism). Par exemple, la liberté ne peut être sérieusement implémentée dans une société qui demeure culturellement attachée à l’État Providence. Certain-e-s libéra-ux/les de Droite estiment qu’une culture conservatrice serait le meilleur terreau pour voir éclore et prospérer la liberté. Quelle grossière erreur ! C’est le pire terreau possible ! A vrai dire, l’État et le conservatisme ont d’évidentes affinités. Tous les deux prisent la hiérarchie. Et le conservatisme, en 1789, était du côté de l’État qui sous la forme du Monarque (Absolu sous Louis XIV), avait atteint un haut degré de développement (même si c’était sous une forme différente de l’État Providence actuel).

 

Quant aux libéraux/les conservateurs/trices, ce sont des personnes qui espèrent que libres, les individu-e-s accepteront de s’imposer à elles-/eux-mêmes les contraintes inutiles qui leur étaient imposées avant par l’union du Trône et de l’Autel. Donc ce sont des personnes qui espèrent que les individu-e-s se comporteront librement comme si ils/elles n’étaient pas libres...

 

AF. Comment es-tu devenu libertarien ? As-tu toujours été libertarien ? Si non, quelles étaient tes positions politiques antérieures ?

 

Quand j’ai commencé à m’intéresser à la politique, j’étais un social-démocrate des plus classiques, un peu par influence familiale puisque mon père était et est resté social-démocrate. Je me suis même brièvement intéressé au parti communiste.

 

Puis j’ai voulu en savoir davantage sur le libéralisme, qui était tant critiqué, alors qu’il se revendiquait pourtant des idées de liberté. En l’explorant à la source, de l’intérieur, j’ai vite compris qu’il y avait de très bonnes choses à prendre dans ce courant de pensée, mais je restais sceptique quant à une application intégrale du libéralisme au domaine de l’économie (au début de mon exploration) et je restais néanmoins attaché à l’État (pour assurer le régalien et le social), même si j’étais favorable à moins d’État et à mieux d’État. Après une phase transitoire sous LSD (libérale-sociale-démocratie), je fus pris d’oscillations entre un libéralisme classique, parfois passivement légèrement conservateur dans mes moments de résignation (il faut dire que m’être égaré dans une relation de couple avec une catholique assez réactionnaire dans sa vision du monde avait eu tendance à contaminer ma pensée) et un social-libéralisme beaucoup plus progressiste (dans mes phases plus « rebelles »). A cette époque, je pensais que le social ne pouvait venir principalement que de l’État. Donc même si je rejetais une main-mise liberticide de l’État sur l’ensemble de la vie humaine, je rejetais presque autant l’« anarcho- »capitalisme car je le considérais comme impropre à répondre de manière satisfaisante à la question sociale.

 

Quant à l’anarcho-socialisme, je ne voyais pas comment il pouvait fonctionner. J’y voyais une quasi-oxymore (c’est un comble...). Je pensais que : ou bien il relevait de l’utopie nécessitant une humanité quasi-angélique, ou bien il relevait de l’imposture nécessitant une recréation (éventuellement sous forme cryptique) d’une forme d’État non-assumé comme tel. De plus, j’avais une vision déformée des choses : j’imaginais que l’anarcho-socialisme impliquait nécessairement la collectivisation de toute propriété et l’abolition de toute monnaie.

 

Le déclic vers l’anarchisme, je l’ai eu en découvrant le blog de Rémy Poix, alors qu’il était encore anarcho-mutuelliste. J’y ai découvert notamment Kevin Carson dont j’ai lu des extraits, puis des articles entiers. A peu près au même moment, j’ai d’ailleurs découvert le site du Center for a Stateless Society, le blog de François Tremblay et redécouvert celui de David Gendron que j’avais parcouru jadis sans qu’il m’ait marqué plus que cela, même si j’appréciais cette idée de faire la synthèse entre les courants « anarchistes » de Gauche et de Droite. Puis je me suis penché d’un peu plus près sur le courant de l’anarchisme individualiste américain du XIXème siècle, ainsi que sur des auteurs plus contemporains comme Gary Chartier, Per Bylund ou Brad Spangler. Toutes ces lectures m’ont profondément influencé et fait réfléchir. J’ai compris que la vérité était à l’opposé de ce que j’avais toujours cru : l’État était l’ennemi du social et l’ami du capitalisme qui n’avait pu se développer et se maintenir aussi bien que grâce à lui.

 

Je n’étais pas au bout de mon évolution politique. Via Facebook, j’ai été amené à me rapprocher de milieux d’extrême-gauche que j’avais boudé jusque là. J’ai côtoyé beaucoup de personnes engagées dans la lutte féministe, antiraciste, antispéciste, LGBT (MOGAI), etc. En fréquentant des féministes radicales et intersectionnelles, j’ai pris conscience de façon plus aiguë de l’existence d’oppressions de nature systémique, et de l’importance de mettre un terme à la domination de l’homme blanc, hétérosexuel, cisgenre, riche et beau gosse. Certes, cette domination n’est pas sans lien avec l’étatisme et plus généralement avec (la menace de) l’usage de la force physique. Mais elle ne s’y réduit pas.

 

Une certaine frange de libertarien-ne-s peuvent être sensibles à une meilleure répartition de la propriété privée que celle proposée par la doxa « anarcho- »capitaliste, voire être personnellement porteurs d’idéaux plus ou moins progressistes. Néanmoins, peu de libertarien-ne-s, à ma connaissance, reconnaissent l’existence d’oppressions systémiques, ou alors ils/elles les réduisent à des problèmes interindividuels de personnes, ou à des problèmes liés à l’État.

 

Pour aider à comprendre la spécificité des oppressions systémiques, je pars souvent de l’exemple à mon sens paradigmatique de la norme du glabre chez les femmes. Aucune loi n’oblige les femmes à s’épiler. Si les femmes sont davantage victimes d’agressions physiques que les hommes, je ne suis pas persuadé que la perspective de se faire agresser physiquement (ou menacer d’agression physique) soit un facteur particulièrement significatif car énormément de femmes s’épilent, quand bien même c’est la mauvaise saison et qu’elles sont donc bien emmitouflées, et même si elles n’ont pas d’amants qui plus est.

 

L’essentiel du conditionnement à l’épilation provient des représentations culturelles (publicité, mode, films, discours « hygiénistes » et « esthétiques », etc.) et de la pression sociale (moqueries, exclusion sociale et professionnelle, etc.). Comme l’explique Jocelyn Patinel1 : « Une norme sociale n’est jamais réalisée sous l’effet de contraintes institutionnalisées. Son non respect ne donne pas lieu à une sanction formelle. La conformité aux normes résulte de l’intériorisation de valeurs attribuées aux événements normatifs. Celle-ci se fait par le biais de la socialisation. » Aucun usage de la force physique dans ce processus (du moins ni directement ni de façon franche et évidente). Par contre, une large part des agressions sont le fait d’individus aliénés par des normes.

 

Le libéralisme politique (respect du principe de non-agression) est donc nécessaire mais n’est pas suffisant. De toute urgence et de première importance est le développement d’un libéralisme culturel qui vienne délivrer les individus de l’oppression exercée par les normes (et plus généralement par la socialisation normative).

 

Jusqu’à il y a peu, je pensais que l’usage de la force physique était illégitime et injuste pour la mise en place de ce libéralisme culturel, mais j’en suis revenu. Il me semble que proscrire toute violence physique en réponse à la violence psychologique et sociale des systèmes d’oppression revient à retirer aux opprimé-e-s un des rares moyens à leur disposition pour exprimer leur colère et faire valoir leurs demandes. Ça revient à mettre en place une sorte de gigantesque tone policing institutionnalisé.

 

Par ailleurs, il n’est pas nécessaire qu’il y ait une parfaite identité entre un acte répréhensible et sa réponse ou sa sanction, mais seulement une équivalence. Par exemple, si quelqu’un-e tue mon fils (je n’ai pas d’enfant, mais admettons), le sanctionner ne consistera évidemment pas à tuer son fils (surtout qu’il/elle n’en a peut-être pas). Si quelqu’un-e veut me blesser grièvement sans me tuer, et que pour me défendre je n’ai pas d’autre option que de læ tuer, alors il sera légitime que je le fasse et on ne pourra pas décemment me le reprocher. On peut d’autant mieux le comprendre quand la victime de l’acte répréhensible se trouve en position d’infériorité économique et sociale marquée par rapport à l’auteur/rice de l’acte répréhensible dont il est question. On peut encore mieux le comprendre quand on a réfléchi à la biologie à l’aune de la philosophie externaliste. Cette dernière nous apprend qu’il n’y a pas de frontière magique qui délimite le soi du non-soi. Ainsi, une personne ne se limite pas à son corps, elle s’étend en dehors via les les chaînes causales avec lesquelles ce dernier est impliqué. Une atteinte sociale peut donc être au moins aussi violente qu’une atteinte proprement corporelle, et aussi d’une nature un peu semblable.

 

AF. Quels individus, vivants ou morts, inspirent ton engagement ?

 

Je me situe quelque part entre Alain Madelin et Olivier Besancenot  Plus généralement, les personnes suivantes inspirent mon engagement :

 

  • les anarchistes individualistes américains du XIXème siècle : Tucker, Spooner, Thoreau, Warren, etc. ;

  • les left-wing market anarchists (ça sonne quand même mieux en anglais) contemporains : Spangler, Carson, Chartier, Bylund, etc. ;

  • certains libéraux classiques comme Mill, Paine, Bastiat, Locke, etc. ;

  • certains « anarcho- »capitalistes comme Rothbard et le fiston Friedman ;

  • mais aussi des auteurs impliqués dans les gender studies, cultural studies, le féminisme (de Butler à Dworkin), l’antispécisme (de Singer à Francione), l’anarchisme « canal historique » (Proudhon, Armand, Bakounine, Kropotkine, etc.), et même le marxisme !

 

AF. Quelles sont les 3 valeurs les plus importantes à tes yeux ?

 

  • L’amour, d’abord, car quand on aime on veut :

    • La liberté, ensuite, et aussi :

      • L’égalité.

 

AF. Ton livre libertarien préféré ?

 

Je lis peu, c’est un de mes gros défauts, mais un jour je lirai, quand j’aurai le temps. Mais bon, un autre de mes gros défauts c’est la procrastination !

 

J’aurais bien voulu lire (vraiment !) Robert A Heinlein, En terre étrangère, mais je ne l’ai pas trouvé... Si quelqu’un-e l’a et veut bien me le prêter, je suis preneur... Bon, je pourrais aussi le commander en ligne ou à ma libraire préférée, c’est vrai, mais j’aime bien feuilleter un peu les livres avant de les acheter...

 

En revanche, j’ai lu l’article Wikipédia sur ce livre (oui, je sais, ça fait très fumiste, mais j’assume !), sur Heinlein, et plusieurs citations. De ce que j’en ai retiré, il semble que le bonhomme s’inscrive en précurseur de ce libertarianisme hyper-progressiste que je défends. Pas pour rien qu’il a inspiré les hippies. En tant que libertarien d’extrême-gauche amateur de musique gothique (dont les origines stylistiques puisent entre autres dans le rock psychédélique des Doors et du Velvet Underground), je suis un peu un hippie athée sans chemise à fleurs (et sans psychotrope, mais ça s’est parce que mon cerveau en sécrète naturellement : dopamine, ocytocine, etc.).

 

AF. Ta citation libertarienne préférée ?

 

Il y en a plein, mais je vais choisir celle-ci, issue du précédent bouquin pas lu2 (fumiste 2 le retour...) :

 

« La majorité des philosophes n’a pas de courage ; ils commencent par avaler les principes essentiels du code actuel : monogamie, structure familiale, continence, tabous corporels, restrictions concernant l’acte sexuel et la suite, puis ils chipotent sur les détails… jusqu’à des sottises telles que de savoir si la vue de la poitrine féminine est obscène ou non. »

 

Ce passage me parle tellement, surtout en tant qu’adepte de philosophie polyamoureuse. Selon moi, le polyamour possède une vraie valeur subversive et politique. J’y vois un peu une transposition... ou même une application, du libertarianisme (tel que je l’ai défini plus haut) aux relations interpersonnelles, intimes, sexuelles, amoureuses. Les amours plurielles, c’est un peu comme le dernier tabou à abattre, dans notre société qui globalement accepte le principe de l’homosexualité, de la bisexualité, du transgénérisme, de la sexualité récréative, des sex toys, voire du BDSM.

 

Combien de personnes soi-disant libérées considèrent l’exclusivité monogame comme un impératif éthique, une question d’amour et de respect, et toute atteinte à ce principe comme un drame méritant rupture avec perte et fracas ? Je ne parle pas des personnes qui, pour une raison ou une autre, ont un besoin émotionnel d’être dans une relation monogame, qui, peut-être, ont du mal à gérer la jalousie ou le sentiment de possessivité... Je parle uniquement des personnes qui souhaite la monogamie par principe, peu importe leurs états émotionnels, et portent un jugement moral dépréciatif sur le polyamour et les polyamoureux/ses.

 

AF. En tant que libertarien, quelle est ton analyse sur la situation socio-économique et politique en France et en Europe ?

 

La majorité des libéraux se trompent lorsqu’ils tiennent le socialisme pour responsable de la crise actuelle. Mais la majorité des socialistes se trompent lorsqu’ils tiennent le libéralisme pour responsable de la crise actuelle. La raison en est que la politique actuelle n’est ni libérale (malgré quelques menues déréglementations) ni socialiste (malgré quelques menues redistributions) mais essentiellement corporatiste. Comme le dit cet aimable gauchiste d’Alain Madelin, interviewé par le magazine en ligne Atlantico3 :

 

« Quand je vois certains, à droite, parler d’assistanat alors que des gens sont au RSA, que des gens galèrent au chômage, cela me déplaît profondément. C’est une honte. Parce que la vraie facture de l’assistanat en France, c’est celle de l’assistanat des entreprises. Nous allons bientôt avoir 150 milliards de subventions à l’économie et aux entreprises dans ce pays. Ce montant représente l’équivalent de l’impôt sur les sociétés, plus l’impôt sur le revenu, plus les charges sociales patronales. C’est cette manne d’assistanat qu’il faut reprendre, pour remettre le patronat au travail si j’ose dire. »

 

Le début et la fin de l’année 2015 ont été marqués également par des attentats terroristes en France. Malgré l’horreur de ces événements, je crois qu’il faudrait un peu arrêter le nombrilisme gallinacé (eh oui, certains coqs ont un nombril, et ils passent même beaucoup de temps à l’observer...). Ce genre d’attentats représentent le lot quasi-quotidien de plusieurs pays : Nigeria, Irak, Mali, Égypte, etc.4 Ils font au mieux l’objet de deux lignes dans les journaux... Presque personne en Europe ne sort dans la rue pour rendre hommage à toutes ces victimes innocentes, presque personne ne change sa photo de profil Facebook en « Je suis Nigeria », « Je suis Irak », etc.

 

Mais si ces horreurs touchent notre territoire, c’est la panique générale, amplifiée par les médias, et instrumentalisée par l’islamophobie, le FN, et même nos gouvernements (cf. l’état d’urgence... et son recul des libertés au nom de la sécurité, malgré l’avertissement de Benjamin Franklin en son temps5), alors même que la probabilité de mourir foudroyé par l’orage est supérieure à celle de mourir dans un attentat terroriste (vite, vite, installons des paratonnerres partout !), et alors même que nos gouvernements n’ont pas les mains propres et font des victimes innocentes eux aussi6...

 

Plutôt que de sombrer dans la surenchère sécuritaire qui ne sert pas à grand chose sinon à rassurer psychologiquement une certaine catégorie de la population tout en en stigmatisant une autre... ne conviendrait-il pas de lutter au contraire contre cette stigmatisation qui dresse le tapi rouge au FN et surtout qui alimente la tentation de la radicalisation ? Ne conviendrait-il pas de lutter contre le chômage, la précarité, l’exclusion, le désœuvrement, le sentiment d’inutilité, de perte de sens, qui crée les conditions psychologiques de vulnérabilité aux discours sectaires des organisations terroristes ?

 

AF. Le mouvement libertarien est-il bien implanté en France ?

 

Non, mais si c’est pour faire la même chose que le Libertarian Party aux USA, c’est peut-être pas plus mal. Je suis de plus en plus déçu par le mouvement libertarien « mainstream » (si tu veux bien me pardonner l’expression...), à cause de son sexisme crasse, son conservatisme diffus, sa focalisation sur les baisses d’impôts et l’économie, son soutien à l’autorité et au capitalisme, son affligeant manque de prise en considération de la misère, de la précarité, des oppressions, etc. Quand je vois Hoppe (comme le père Friedman avant lui) s’opposer « pragmatiquement » à la libre-circulation des individu-e-s au prétexte des aides sociales dont profiteraient les immigrés... je me dis qu’il y a là un sérieux problème, qui dépasse le simple manque singulier d’humanité : un problème de compréhension du libertarianisme lui-même, fut-ce le plus étroit. On assiste là à une hiérarchisation des droits, celui de circuler étant considéré (sans aucune raison) comme inférieur à celui de jouir du fruit de son travail (et de sa propriété). Heureusement que le Faré (notamment) a remis quelques pendules à l’heure à ce sujet7.

 

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AF. Envie d’ajouter quelque chose ?

 

Bien qu’initialement enthousiaste, je pense à présent que le cœur du mouvement libertarien (hormis sa minoritaire aile gauche) est pourri car il en reste à une approche de la liberté dogmatique et déconnectée de la réalité, une liberté conçue de manière purement négative, et réduite aux droits de propriété néo-lockéens. Indifférent à tout autre projet que celui d’abolir l’État, se complaisant souvent dans des attitudes classistes, sexistes, homophobes voire racistes, et renforçant ainsi ces oppressions qui forment pourtant le ferment de l’étatisme... il va jusqu’à être noyauté par des conservateurs décomplexés qui y trouve un renouveau doctrinal pour leurs thèses puantes. De trop nombreux/ses « libertarien-ne-s » revendiqué-e-s sont des personnes éminemment problématiques et péremptoires. J’ai de la peine à être associé à ces gen-te-s là... Mon malaise est tel que j’en viens presque à avoir honte des qualificatifs de « libertarien » ou de « libéral », tant ils ont été salis, tant ils ont été galvaudés, tant ils sont connotés, et à leur préférer ceux de « libertaire » ou d’« anarchiste ».

 

J’ai rêvé par un temps d’unir toutes les forces anti-étatiques, qu’elles viennent de Droite ou de Gauche8. Mais je ressens des divergences trop profondes et incompressibles sur la question de la propriété, des oppressions systémiques et de la liberté positive, pour que ce projet puisse prendre une ampleur collective. Tout au plus, sur un plan individuel, des rapprochements se sont faits, voire des repositionnements idéologiques. Cela ne doit pas gommer le fait que l’essentiel des forces en présence sont restées campées où elles l’étaient déjà. Certain-e-s libertarien-ne-s de Droite n’ont vu dans ce projet qu’une « pastorale » pour (r)amener les brebis égarées de l’anarchisme (de Gauche) dans le giron du libertarianisme (de Droite).

 

Pourtant, ne serait-ce que sur un plan méthodologique, je pense que les libertariens de Droite auraient pu trouver matière à s’enrichir auprès des anarchistes de Gauche. Pourquoi ne voit-on jamais les premiers dans la rue à des manifs ? Pourquoi ne font-ils pas de sit-in ? Pourquoi n’occupent-ils pas de ZAD ? (le projet d’aéroport à Notre-Dame des Landes pouvant être critiqué du point de vue des droits de propriété néo-lockéens, c’était pourtant une occasion rêvée de se mobiliser). Pourquoi n’organisent-ils pas d’événements comme des concerts ou des randonnées à vélo pour diffuser leurs idées ? Pourquoi ne font-ils pas de squat / reprise individuelle des biens publics ? Pourquoi la seule désobéissance civile dont ils font preuve consiste à flouer le fisc ou à se désinscrire de la Sécu ? Peut-être qu’il y a (eu) des exceptions, je n’en sais rien. Mais des mouvements de masse, je suis presque sûr qu’il n’y en a pas eu, ou alors ils ont été extrêmement peu médiatisés.

 

Au final, je crois que je me sens plus proche du mouvement anarchiste « canal historique », malgré ses défauts (ou ce que je tiens comme tel). Énumérons-les (j’espère) exhaustivement :

 

  • Le collectivisme de la propriété :

 

Ce collectivisme a néanmoins des limites (les biens personnels comme les brosses à dents sont considérés comme non collectifs). D’ailleurs il ne concerne pas les anarcho-mutuellistes et les anarcho-individualistes. Certes, il s’agit de courants minoritaires au sein de l’anarchisme « historique ». Toutefois, des tendances fortes le traversent : l’anarchisme « sans adjectif » et le synthétisme libertaire. Ceux-ci appellent à la tolérance et à la coexistence entre différents modèles économiques, au sein de l’anarchisme, faisant valoir qu’en l’absence de gouvernement (au sens large) plusieurs expérimentations différentes seraient probablement essayées dans diverses localités dans le but de choisir la forme appropriée. Aussi, on peut supposer fortement que les anarcho-communistes et anarcho-collectivistes n’imposeront pas la collectivisation par la force, et qu’ils/elles vivront en bonne intelligence et en paix avec anarcho-mutuellistes et les anarcho-individualistes. Les « anarcho- »capitalistes, quant à elles/eux, veulent bien (théoriquement) de communautés communistes/collectivistes ou mutuellistes/individualistes au sein de leur société idéale, mais à condition que celles-ci se tiennent sur des propriétés privées acquises selon les règles de l’appropriation néo-lockéenne...

 

  • L’abolition de la monnaie :

 

Je ne sais pas jusqu’à quel point il ne s’agit pas plutôt d’abolir la monnaie étatique (ce qui est logique), vu que tou-te-s les anarchistes sont favorables au troc. Or la monnaie, une fois sortie du giron de l’État, n’est évidemment qu’un bien comme un autre. Quoi qu’il en soit, seuls les anarcho-communistes (certes majoritaires) sont favorables à l’abolition de la monnaie. Et comme précédemment, on peut supposer que les anarcho-communistes ne s’opposeront pas, en anarchie, à l’existence de communautés fonctionnant sur la base de la monnaie.

 

  • La théorie de la valeur-travail :

 

Elle présuppose la reconnaissance des échanges, et donc ne concerne pas les anarcho-communistes. Elle est cependant une constante au sein des autres composantes de l’anarchisme « historique », des collectivistes aux individualistes (à l’exception de Stirner). Toutefois, même si je crois que la théorie subjective de la valeur défendue par les marginalistes et l’école autrichienne d’économie apporte une perspective intéressante et nécessaire à la question de la définition de la valeur, il me semble que celle-ci reste insuffisante à en saisir entièrement l’essence. Je me reconnais bien dans les synthèses contemporaines à la Carson, entre théorie subjective de la valeur et théorie objective de la valeur, même si je n’ai pas de position claire au sujet de ce en quoi doit consister la valeur objective d’un bien ou d’un service. Ce dont je suis à peu près convaincu, en revanche, c’est que faire de la théorie subjective de la valeur l’alpha et l’oméga du concept de valeur, donc fonder la valeur d’un bien ou d’un service sur la valeur qu’un-e individu-e va lui accorder subjectivement au temps T, c’est la porte ouverte à toutes les dérives, à toutes les manipulations, au relativisme, au salariat9... Mais cela arrange bien le commerce pour qui faire passer des vessies pour des lanternes via la publicité sera dès lors une activité parfaitement éthique, et sans conséquence pour ses affaires, à partir du moment où l’illusion pourra être entretenue suffisamment longtemps (avant, pendant et après achat).

 

On objectera peut-être que ma distinction entre une illusion durable et la réalité est spécieuse. A cela je répondrai plusieurs choses.

En premier lieu, une des plus grandes écoles libérales qu’est le jusnaturalisme (dont l’essentiel du courant « anarcho- »capitaliste s’inspire) considère qu’il existe quelque chose de réel : la liberté individuelle comme droit naturel, qui est d’une plus grande valeur qu’une illusion : le bien-être ressenti (même s’il devait être durable). Sinon, on pourrait justifier qu’un gouvernement digne du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley vienne nous injecter du bonheur en intraveineuse en échange de notre libre-arbitre.

 

Par ailleurs, l’illusion entretenue n’est pas seulement que ce qui nous est vendu est bon pour nous, mais qu’il n’y a rien qui serait susceptible de mieux nous satisfaire, ce qui étouffe dans l’œuf toute velléité d’émancipation vers une source potentiellement supérieure d’exaltation...

 

Ensuite, la théorie subjective de la valeur relève essentiellement d’une rhétorique et ne trouve guère d’application du point de vue même de ses partisan-e-s. En effet, comme le note François Tremblay10 :

 

« In our system (and probably not in the “an”cap system either), prices don’t fluctuate from person to person depending on how thirsty or hungry they are. We all pay the same price for the same goods from the same supplier. And that is because the supplier has far more power to set prices than the individual does, and thus does not have to take into account the desires of each individual, only aggregates. »

 

Enfin, et surtout, si l’État existe et se maintient, c’est parce que la plupart des gen-te-s se complaisent (par coutume, naïveté, lâcheté...) dans une servitude volontaire qu’avait déjà remarqué Étienne de la Boétie. Edward Bernays11 avait bien compris que l’opinion des masses est influençable. Il a été un des premiers à vendre des méthodes pour manipuler l’opinion publique et a forgé les concepts d’esprit de groupe et d’ingénierie du consentement. Il est intéressant de noter que ce « père de la propagande » a travaillé tout autant à développer les techniques marketing modernes qu’à orchestrer des campagnes de déstabilisation politique en Amérique latine. Les « anarcho- »capitalistes sont habituellement prompts à reconnaître que l’État se maintient parce qu’il instille l’étatisme dans nos esprits via une propagande efficace. Toutefois, par une sorte d’« hémiplégie cognitive », le même genre de propagande, s’il s’applique au monde du commerce via la publicité, ne semble généralement pas les inquiéter / questionner outre mesure. Comme si les mêmes méthodes qu’ils/elles dénoncent pour leurs effets étatiques pervers lorsqu’elles s’appliquent à la politique devenaient comme par magie parfaitement anodines et innocentes dès lorsqu’elles s’appliquent à l’économie. Il me semble que cela dénote, au mieux de l’aveuglement, au pire de la mauvaise foi.

 

  • Des ambiguïtés quant à la critique de l’État :

 

Mais c’est le cas aussi des libéraux classiques d’une autre manière. Là où les anarcho-socialistes semblent souvent vouloir renforcer l’État par une défense de la fonction publique, les libéraux/les classiques affirment clairement la nécessité de l’État pour garantir les libertés, même s’ils/elles souhaitent diminuer le nombre de ses prérogatives (mais souvent pour un recentrage / renforcement de son rôle régalien). Même les « anarcho- »capitalistes ont un rapport à l’État qui n’est pas si clair, les anarcho-socialistes leur reprochant de vouloir en fait privatiser l’État plutôt que l’abolir. Certain-e-s « anarcho- »capitalistes défendent le libre-marché en partant d’exemples tirés du capitalisme réellement existant... en oubliant que celui-ci n’a pas grand chose de libéral. Comme le dit Carson12 :

« Vulgar libertarian apologists for capitalism use the term "free market" in an equivocal sense: they seem to have trouble remembering, from one moment to the next, whether they’re defending actually existing capitalism or free market principles. So we get the standard boilerplate article in The Freeman arguing that the rich can’t get rich at the expense of the poor, because "that’s not how the free market works"--implicitly assuming that this is a free market. When prodded, they’ll grudgingly admit that the present system is not a free market, and that it includes a lot of state intervention on behalf of the rich. But as soon as they think they can get away with it, they go right back to defending the wealth of existing corporations on the basis of "free market principles." »

 

Par ailleurs, Serge Roy13 a apporté une réponse à la critique selon laquelle la défense anarcho-socialiste de la fonction publique serait incohérente d’un point de vue anarchiste. Cette réponse n’est pas complètement satisfaisante à mon sens, mais apporte malgré tout des éléments de réponse :

 

« ÀB !  : Cette implication syndicale vous amène éventuellement à la présidence du Syndicat de la fonction publique du Québec (SFPQ). Ce n’était pas un peu paradoxal pour un libertaire de défendre la fonction publique ?

S. R. : Ça dépend de ce qu’on entend par fonction publique. Si on entend employé·e·s de l’État, alors effectivement, il est difficile de comprendre pourquoi un anarchiste s’efforcerait autant à les défendre. Mais si on comprend la fonction publique comme l’ensemble des personnes engagées pour rendre les services publics, alors on voit les choses autrement. Dans le contexte du triomphe du marché, de l’économie libérale, en tant que libertaire, il m’apparaît essentiel de défendre les services publics comme rempart face à la dictature des marchés et des financiers. Tout au long de ma carrière, j’ai cherché à défendre les services publics de la privatisation marchande, ce qui implique de défendre les travailleurs·euses œuvrant dans ces services [...].

Bien sûr, il faudrait que les services publics soient davantage autogérés par les travailleuses et les travailleurs ainsi que par les usager·e·s, mais depuis les années 1980, l’idéologie néolibérale est telle qu’il faut toujours se battre pour le maintien même des services publics. »

 

Bon, je passe sur le fait que Serge Roy qualifie d’économie libérale ce qui relève plutôt d’une économie capitaliste copinant avec l’État. Trois idées se dégagent :

 

  • Les anarchistes peuvent défendre la fonction publique parce qu’ils/elles défendent les services publics, lesquels seraient idéalement non-étatiques, même si à l’heure actuelle ils sont étatiques ;

 

  • Les anarchistes peuvent défendre la fonction publique parce qu’ils/elles défendent les personnes qui y travaillent, lesquelles ne sont évidemment pas responsables de la situation actuelle ;

 

  • Les anarchistes peuvent défendre la fonction publique comme contre-pouvoir face au capitalisme de connivence.

Merci de m’avoir lu jusqu’au bout. 

 

 

 

1 Jocelyn Patinel, Norme et contrôle social, le cas de l’épilation féminine, Mémoire de Master 1 de Psychologie – spécialité Psychologie Sociale, année universitaire 2005-2006, Université de Paris X – Nanterre

U.F.R. SPSE Département de Psychologie, en ligne : http://www.ecologielibidinale.org/fr/biblio/miel_normeepi...

2 Robert A. Heinlein, En terre étrangère, traduit de l’américain par Frank Straschitz, Le Livre de poche, 1979, chap. 33, p. 555.

3 Atlantico, « Alain Madelin : "L’austérité est une politique sans espoir, ce n’est pas une politique libérale" ».

Publié le 14 Décembre 2014 - Mis à jour le 19 Décembre 2014, en ligne : http://www.atlantico.fr/decryptage/alain-madelin-austerit...

5 « Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux. »

9 Je considère que le système du salariat n’est pas un crime mais néanmoins une sorte de vice éthique. Dans un monde idéal, hormis s’il est choisi avec un plein consentement, le salariat disparaîtrait.

10 François Tremblay, « Debunking the so-called “myths of socialism”… », The Prime Directive, 10 janvier 2010, en ligne : https://francoistremblay.wordpress.com/2010/01/10/debunki...

11 Edward Bernays, Propaganda : Comment manipuler l’opinion en démocratie, Editeur Zones, octobre 2007, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Oristelle Bonis et préfacé par Normand Baillargeon, philosophe, professeur à l’université du Québec à Montréal, et auteur d’un Petit cours d’autodéfense intellectuelle paru chez Lux en 2007.

12 Kevin Carson, Carson, Studies in Mutualist Political Economy, p. 142, en ligne : http://www.mutualist.org/id112.html

 

 

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