30/11/2015

Intérêts d'écrire et conserver ce qu'on appelle : Histoire

 

 

 

Permettez-moi aujourd'hui de vous partager cette intéressante réflexion d'Antoine Conforti II sur l'Histoire et les motivations de ceux qui l'écrivent. Un second billet viendra prolonger cette analyse par la suite. Bonne lecture !

 

 

Ayant discuté hier du texte d’un penseur de l’Histoire (ou de l’historiographie),[1] qui proposait, avec de bons arguments à mon sens, que l’historien ne pouvait créer que des « fictions » sur la base de faits historiques et jamais établir objectivement, sinon des faits mêmes, des liens objectifs entre ces faits, ce que nous appellerions communément l’histoire, j’ai décidé d’exposer quelques-unes de mes conclusions sur un sujet sous-jacent présent dans cet échange et, d’après moi, antérieur en nature.

Je ne veux donc pas discuter ici des détails de la thèse de cet article, car elle me semble de moindre importance une fois acquis à la cause que je vais défendre ici, qui consistera en une proposition d’explication sur les raisons pour lesquelles on pourrait vouloir une Histoire objective et ne pas se satisfaire de ces «fictions».

 

0.    Rattachement à des questions plus grandes

Bien sûr, cette question est subordonnée à de plus grandes, cachées, qui sont en jeu ici (nature du langage, liens entre pensée et langage, liens entre pensée et logique, logique et langage, sur quoi porte la vérité et par là-même nature d’icelle, possibilité d’exprimer des croyances en propositions, question de la croyance en général, nature de la connaissance, distinction de la connaissance d’avec la croyance, &c.), mais je vais partir du principe que ces questions sont réglées (ce qui n’est pas nécessairement mon sentiment (car je n’ai pas su me déterminer encore sur toutes ces questions, voire sur aucune), mais je dois dire que je vis, la plupart du temps, comme si c’était le cas) ou tout du moins ne pas en tenir compte, puisque leur incidence sur la suite de mon propos me semble de peu d’importance, comme je ne vais m’intéresser ici qu’aux intérêts de ceux qui écrivent ou conservent ce qu’on appelle Histoire, sans me soucier des possibilités de succès d’une telle entreprise.

 

1.    Liste des intérêts d’écrire et conserver ce qu’on appelle Histoire

 

1.1. Intérêt de curiosité

Le premier intérêt d’écrire et conserver ce qu’on peut appeler Histoire peut être celui de la curiosité, qui à mon sentiment est un intérêt honorable et correspond, d’une certaine façon, à l’entrain qu’on peut avoir pour les sciences physiques où l’on aimerait avoir une explication sur la façon dont les choses se passent ou, ici, une exposition de la manière dont elles se sont passées. La croyance est alors sincère, donc, tout aussitôt, le doute permis et la recherche encouragée, afin de corriger ou étendre la dite Histoire, de même que pour les sciences physiques par ailleurs.

 

1.2. Intérêts de dominion

Le second genre d’intérêt d’écrire et conserver ce qu’on peut appeler Histoire sera celui de ceux qui trouvent dans l’histoire une manière d’augmenter leurs intérêts de dominion et c’est le genre le plus honteux qui puisse être imaginé, encore qu’il est peut-être majoritaire tant pour l’écriture que la conservation de la dite Histoire. Ces intérêts de dominion peuvent être de natures multiples, que je séparerai ici en ordres formel et matériel (ces termes ayant le sens qu’ils ont dans les expressions «vérité formelle» et «vérité matérielle», comme on le verra), mais je laisserai le lecteur peser pour lui-même quels sont les plus incidents selon lui :

 

1.2.1.  Intérêts de dominion d’ordre formel

Le premier intérêt de dominion d’ordre formel pourrait consister en celui du rédacteur qui, en prétendant établir les faits, à la manière d’un enquêteur,  voudrait voir associer son nom à des événements comme le nom de leur chroniqueur de référence, de la personne qui a déterminé la vérité sur un passé, autrement dit : qui a su tirer la certitude dorée des mystères boueux. Cette aspiration au prestige des savants est commune à la plupart des disciplines dites scientifiques, ainsi bien sûr qu’à leurs parallèles hors des sphères académiques, sous la forme de théories, et davantage encore d’après moi à de très nombreuses situations communes dans la vie dite de tous les jours : D’ailleurs je pense rendre raison encore, par cette aspiration au prestige, de l’abondance et du succès des explications de force quelconque, mais aussi en particulier de force très faible, dans la société (ce que je nomme aussi : la lubie de l’explication).

Le second intérêt de dominion d’ordre formel concerne ceux qui conservent l’Histoire qu’ils ont étudiée et la prétendent vraie afin de ne pas remettre en cause ce que l’on sait qu’ils ont appris, ce qui par conséquent paraîtrait en même temps amoindrir leurs connaissances. Cela, de même, peut s’avérer vrai à la fois dans les sphères académiques et dans la vie de tous les jours.

Ces intérêts de dominion d’ordre formel sont baptisés ainsi car ils ne portent pas sur le contenu de l’Histoire, mais seulement sur le fait qu’on la considère vraie et établie ou acquise par ceux dont on pèse les intérêts.

 

1.2.2.  Intérêt de dominion d’ordre matériel

Cet intérêt de dominion d’ordre matériel se distingue des précédents en ce qu’il importe, pour ceux dont on pèse les intérêts, qu’on considère que l’Histoire est vraie, mais encore que son contenu soit celui qu’il est et pas un autre.

S’il peut prendre les formes les plus variées, l’intérêt de dominion d’ordre matériel est pourtant de nature unique : celui de la légitimation ou, pour dire autrement et plus simplement peut-être, de la justification des privilèges. Le contenu de l’Histoire, aussitôt qu’on considère l’Histoire comme vraie, est en effet ce qui légitime ou justifie la distribution des privilèges, qu’il s’agisse de propriétés (territoires, moyens de production, œuvres intellectuelles, &c.) ou de statuts (nationalités, rangs, castes, &c.). Je pense même qu’il est certainement possible d’établir une définition de ce qu’est un privilège sur la base de cette observation, par exemple : que tout avantage devant être accepté au nom de sa légitimation ou justification par le contenu de l’Histoire doit être appelé privilège.

 

2.    Histoire et société

Une réaction à la proposition d’abandon de la possibilité d’écrire et conserver une Histoire univoque consiste à prétendre que la société ne saurait se passer de la dite Histoire. Je pense que cette réaction revient à déclarer qu’une société ne saurait se passer de privilèges tels que définis plus haut et de prestige des savants, comme on l’a vu, mais une telle assertion ne repose sur rien. J’en profite par ailleurs pour faire une digression au sujet de la nation :

 

2.1. Nation

Plus haut, je cite la nationalité parmi les statuts légitimés ou justifiés par le contenu de l’Histoire, mais je la cite seulement parce que je suis mis devant le fait accompli : En effet, ce sont les états qui en appellent souvent à l’Histoire ou à « une Histoire commune », hélas, pour définir leur nation. Pourtant, ne prenant qu’un exemple parce que je le trouve assez éclairant dans la théorie, encore que la pratique s’en soit détourné dès son commencement, la République française de la Révolution définissait sa nation selon certaines valeurs qui devaient être partagées par ses membres ou peut-être peut-on dire d’un même projet politique : La nation ne devait être autre chose que l’ensemble des républicains (au sens des valeurs ou du projet politique de la République française) et tout républicain était, de droit, français. La nationalité ne dépendait alors pas d’un héritage du passé, mais d’une vision de l’avenir.

En ce sens un sage moltique disait, à propos des versions diverses de l’Histoire :

«Il n’est nul besoin de nous entendre sur le passé, si nous pouvons nous entendre sur l’avenir.»



Antoine Conforti II

 

 

 


[1]Hayden White, «The historical text as literary artifact», dans The Writing of Hostpry : Literary Form and Historical Understanding, édité par Robert H. Canary & Henry Kozicki, Madison, University of Wisconsin Press, 1978, p.41-62.



 

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28/11/2015

Ce qui ressort d'un examen philosophique des dérives islamisantes

 

J'ai le plaisir d'accueillir sur mon blog Hachim Ibram, pour une analyse philosophique des dérives islamisantes. Bonne lecture !

 

Actuellement, un diagnostic analytique de l'Islam sous ses dernières formes contemporaines et sur la base des derniers événements auxquels la communauté internationale a assisté, permet d’énoncer le constat suivant : la communauté musulmane souffre de nombreuses maladies intellectuellement mortelles. L'une de ses nombreuses pathologies intellectuelles extrêmement dangereuses pour elle-même et pour l'humanité entière est le fait de prétendre croire quelque chose. Si je prétends croire, par exemple, qu'un prophète a révélé un livre saint, même si un tel fait peut être vrai ou faux, cela n'impliquera jamais qu'il suffit de prétendre le croire pour le croire. Ce phénomène extrêmement fatal se retrouve dans tous les cas de conversions hâtives et irréfléchies, qui conduisent à engager de jeunes Européens idéalistes ou pessimistes, pensant à tort se conformer à un modèle religieux, dans une carrière de terreur qui flatte leur besoin de sensations fortes. Mais les individus non-convertis qui, en vertu d'un tel statut de non-convertis, estiment être des croyants, uniquement parce qu'ils sont nés croyants, ne sont pas forcément en meilleure santé intellectuelle. Non seulement il est possible qu'ils aient affaibli leur croyance, ou que celle-ci se soit simplement égarée en chemin, mais il est encore très probable que cette absence de croyance soit accompagnée du crime intellectuel le plus lourd en conséquences à ce jour : faire semblant de croire.

Ce fléau est exactement celui qui frappa les Allemands, lorsqu'ils s'unirent avec Hitler pour crier Siegheit et qu'ils firent ensemble semblant de croire qu'ils étaient réellement élus pour exterminer les communautés israéliennes et les homosexuels. Une telle fausse croyance avait causé 60 millions de morts et beaucoup de blessés. Cela n'exclut pas que les plus tordus parmi ces têtes blondes l'aient vraiment cru. Notons, au passage, que la civilisation, la culture, et l'éducation germaniques étaient, de très loin, les meilleures du monde, ce qui n'a pas empêché ces Allemands de commettre une erreur intellectuelle aussi lourde en conséquence que ce péché consistant à faire semblant de croire.

Ceci étant dit, il n'est pas très difficile de prévoir combien plus graves seront les conséquences du péché intellectuel qu'une grande partie de la communauté musulmane est en train de commettre ou est tentée de commettre. Cette communauté est de très loin, celle qui actuellement brille le moins d'un prestige intellectuel ou culturel. De plus, jamais une époque n'a connu des moyens techniques et médiatiques qui facilitent si aisément l'acte consistant à feindre une croyance ou à faire semblant de l'avoir. En France, par exemple, tous les musulmans sont prêts à admettre que l'éducation est loin d'être à la hauteur pour permettre aux jeunes adolescents des quartiers défavorisés de s'immuniser contre la maladie du prétendre croire et la tumeur du faire semblant de croire.

Cette tartufferie appelée aussi auto-duperie peut être si critique que le sujet qui fait semblant de croire se retrouve si bien prisonnier d'une telle fausse-croyance qu'il devient impossible de le persuader qu'en réalité il ne croît pas, étant donné qu'il n'obéit pas aux normes morales qu'impliquerait une authentique croyance. La conséquence d'une telle irresponsabilité intellectuelle est qu'il ne sera ni possible d'abandonner une fausse-croyance, ni de la soigner jusqu'à en faire une croyance naturelle et spontanée, croyance au demeurant inoffensive lorsqu'elle prend une forme compatible avec les valeurs universelles. C'est exactement cela que l'on entend lorsqu'on parle de fanatisme. Un fanatique n'est jamais seulement quelqu'un qui croit vraiment quelque chose, car il est immoral de reprocher à un individu de simplement croire ce qu'il croit ; par contre, ce qu'un fanatique est, c'est un imposteur de la croyance, un menteur qui fait semblant de croire. Une conséquence catastrophique de l'apparition du fanatisme est que les autres croyants, les croyants intellectuellement honnêtes (soit parce qu'ils se contentent de croire uniquement ce qu'ils sont certains de croire, soit parce qu'ils admettent que leur croyance n'implique jamais nécessairement la fausseté d'une autre croyance), les croyants qu'ont peut donc appeler tolérants peuvent être victimes d'une pression intellectuelle, d'une violence intellectuelle, d'une incitation intellectuelle, d'une intimidation intellectuelle, d'un chantage intellectuel, et de toutes sortes de crimes intellectuels qui consistent à forcer un individu, à vouloir modifier sa croyance ou à tromper son intelligence par de fallacieux raisonnements qui cherchent leur autorité dans des théologies improvisées ou des jurisprudences caduques. Un tel état de chose est aussi très marqué par la séduction intellectuelle consistant à proférer de mielleux susurrements sataniques supposés être religieux, mais qui, en réalité, ne sont que des méthodes de séduction qui opèrent en sollicitant le charisme que peut comporter la fausse piété religieuse ou la fausse pudeur religieuse, ou encore la fausse chasteté religieuse.

Il n'est pas judicieux de prêcher le respect intellectuel car ceux qui perpètrent des crimes physiques, des viols, des meurtres et des attentats bel et bien réels, sont par définition imperméables à tout raisonnement intellectuel. Cause en est qu'ils ont tout simplement perdu la raison. Autrement dit, ils sont simplement des fous, et aucun jeune musulman ne doit se laisser impressionner par une folie générale qui a simplement pris le vêtement religieux pour prétendre marcher sur un chemin droit qui n'est, en vérité, qu'un sinueux ravin de honte et de perdition insensée. 

Ce qu'il faut faire pour s'immuniser de toutes ces contagions, c'est d'abord vérifier la valeur et la raison de sa croyance avant d'évaluer son contenu : au lieu de s'interroger sur la vérité de tel précepte ou de telle loi religieuse, ou de telle obligation rituelle, commencez par vous demander si vous possédez des raisons de croire, si votre croyance est légitime intellectuellement ; ainsi, au lieu de vous demander quel discours religieux a raison ou quelle secte à tort, ou quel groupe est égaré, ou quel mouvement est conforme, commencer par vous demander si vous avez déjà essayé de justifier rationnellement votre propre acte de croire. Une telle entreprise vous permettra de savoir si vous croyez vraiment ou si vous vous rendez simplement coupable de pseudo-croyances. Un tel examen conduira à vous demander si vous croyez parce que vous désirez croire ou si vous croyez parce que vous êtes convaincus.

Pour conclure, ce qui ressort de cette description analytique de la croyance, c'est que, s'il y a bien une liberté qui doit se mériter, c'est bien la liberté de croire ; car, jusqu'à aujourd'hui, personne, aussi libre qu'il ait pu être, n'a réussi à croire que le monde était une bulle de savon rose ou une vieille girafe à vélo. De même qu'il est interdit par les lois de la physique de léviter dans les airs si vous n'êtes pas un oiseau, il faut comprendre que les lois de l'esprit interdisent de croire à volonté. Cela ressort de la responsabilité intellectuelle, de l'éthique de la croyance religieuse. Aujourd'hui, un musulman a le devoir d'être responsable de ses croyances et de sauvegarder son autonomie et sa sécurité intellectuelle.

 

 

Hachim Ibram,
Membre du département de philosophie de Genève

 

 

 

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25/11/2015

L'individu contre la culture

 

La culture est un concept qui n'est pas vide de tout contenu. On peut la définir comme l'ensemble de nos appartenances, de nos identités, de nos représentations, comme un prisme qui nous sert à percevoir et appréhender le monde. Les langues que je parle, mes croyances spirituelles, ésotériques ou religieuses, mes préférences culinaires, les célébrations auxquelles je prends part, ma manière d'interpréter le monde selon certains symboles, tout cela représente un ensemble de pratiques culturelles quasiment quotidiennement usitées.

 

Mais on ne peut classer réellement les individus par culture. Il n'y a pas les individus chrétiens qui appartiennent à la culture chrétienne, il y a des catholiques, des protestants, des orthodoxes, et une multitude d'autres variations. Puis, au sein du catholicisme, il existe une grande variété de regroupements qui peuvent encore être découpés en plus petites entités ad eternum jusqu'à ce qu'on parvienne à l'individu et à son interprétation personnelle du christianisme qui différera toujours d'un iota de celle d'un autre individu. En outre, chaque chrétien n'est pas que chrétien, il est aussi un habitant d'un pays, d'une région, d'une localité, d'un quartier, d'un immeuble, il parle telle ou telle langue, voire plusieurs langues, il se nourrit un jour d'une certaine façon et un autre jour d'une autre, etc. Chaque chrétien a donc une multitude d'appartenances, de pratiques, d'identités, et ne peut être réduit à sa seule appartenance religieuse. Voilà pourquoi la culture est quelque chose d'individuelle. Chaque individu a sa propre culture qui est irréductible à la culture d'un autre individu.

 

C'est pourquoi ceux qui aimeraient classer les individus en groupes, en cultures, en nations, ceux qui nous parlent de choc des civilisations, de guerre des cultures, ceux qui voient le monde en cultures figées et stratifiées, tous ceux-la sont des ignorants qui nient la complexité de l'individualité humaine. Face à eux nous devons nous écrier : je refuse d'être réduit à une culture, à un groupe, à une identité unique, je suis un individu libre et indépendant, capable de me construire selon mes propres choix et de m'émanciper de ma culture de naissance, maître de mon devenir et de mon destin. On veut nous enchaîner à un groupe, nous refusons ces chaînes. On veut collectiviser notre identité, nous affirmons son caractère irréductible et individuel. La culture ne l'emportera pas sur l'individu !

 

 

 

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24/11/2015

L'esprit de révolte

 


Le libertarianisme s'est diffusé massivement aux États-Unis grâce aux romans de Ayn Rand. Ce constat est important car il nous indique à quoi sont sensibles les individus et ce dont le mouvement libertarien européen a besoin. Les individus ne sont en effet généralement que fort peu sensibles aux démonstrations de philosophie analytique ou aux études de science économique, mais ils le sont bien davantage aux romans randiens qui mettent en scène des exemples romantiques et héroïques d'individus en lutte pour affirmer leur personnalité et défendre leur liberté envers et contre tout. La sensibilité des gens les poussent à rechercher des modèles à incarner, à suivre, dans leur vie quotidienne. Ce qui les intéresse n'est pas la philosophie politique, mais qu'on leur offre sur un beau plateau (par exemple à travers des médiums artistiques comme le roman ou le cinéma) une éthique, un ensemble de modes d'être, à vivre dès demain.

L'époque n'est plus à la révolution socialiste, la gauche n'est plus qu'un ramassis d'ingénieurs sociaux carriéristes, et il n'y a plus rien de subversif chez elle tant elle s'est greffée à l’État et au pouvoir. Ce qui signifie qu'il y a un rôle à jouer, une place à prendre, en tant que force contestatrice du pouvoir. En proposant une éthique individualiste, de l'individu créateur, indépendant, passionné, défendant ses idéaux, à rebours des conformismes ambiants, amoureux de la liberté, nous pouvons jeter les bases d'une communauté mondiale d'esprits libres, aptes à porter un projet de transformation sociale. Contre le gouvernement et ses amis, contre la bureaucratie, contre le pouvoir, nous devons insuffler au monde ce dont il a besoin : un esprit de révolte.

 

 

 

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20/11/2015

Faut-il accorder des droits spéciaux à certains ?

 

 

 

La tragédie de la gauche européenne contemporaine c'est sa rupture avec la pensée libertaire et individualiste, ce que dénonce et combat fort justement Michel Onfray à travers ses ouvrages. Le début et la fin de la pensée de gauche actuelle c'est l’État : tout par l’État, tout pour l’État ; tout par la politique, rien par la société civile. Bien des jeunes universitaires que je côtoie pensent en ingénieurs sociaux : ils ont (généralement) de bonnes intentions, observent une situation problématique, et réclament telle ou telle intervention de l’État. Quand on met en évidence un effet pervers de cette intervention ils le nient énergiquement ou réclament davantage d'intervention pour résoudre l'échec de la précédente... Cercle vicieux dans lequel le technocrate apprenti-bureaucrate s'enferme. Bien conditionnés à penser ainsi, jamais il ne leur viendrait à l'esprit qu'un problème pourrait se résoudre par le retrait de l’État ou par l'action de la société civile (syndicats, militants, associations, médias, etc.). Ce qui leur manque, comme dirait George Palante, c'est une sensibilité individualiste. Cette chose qui fait que nous refuserons toujours que l'individu soit soumis au groupe, à la société, au gouvernement ou à ses sbires.

J'aimerais illustrer cela par la question des minorités. L’État, de par ses lois, ses règlements, le cadre légal qu'il produit, n'est pas neutre mais favorise, privilégie, certains individus. Ainsi, si vous parlez français à Genève vous êtes avantagé par rapport à d'autres qui ne parlent pas cette langue car l’État vous écrit en français. Certains jours sont fériés alors que peut-être que cela ne correspond pas à vos habitudes de vie. Etc. L'action de l’État est en effet problématique car elle viole l'égalité des individus devant la loi, l'égalité en droits. L'ingénieur social observe ce problème et pense : nous allons régler le problème par davantage d'intervention de l’État ! Et voilà que l'on se retrouve avec des droits spéciaux par groupes x ou y d'individus. Comment déterminer quel groupe aura droit à des droits spéciaux ? Comment éviter que cela ne se transforme en chasse aux subventions ? Pourquoi mes amis et moi ne pourrions-nous pas fonder un culte de Bacchus et réclamer des droits spéciaux ? Ces questions ne peuvent trouver de réponses. La culture est une affaire privée et chaque individu a sa propre culture. Il n'y a pas un seul individu qui ait exactement le même bagage culturel.

Le libertarien résout la question en réclamant le retrait de l’État de la vie des individus et de la culture. Ainsi, il résout le problème que pose l'action de l’État sans le faire intervenir davantage. Il traite le problème à sa source et non le symptôme : rétablir l'égalité en droits au lieu de créer de nouvelles inégalités en droit pour compenser les premières. Multiculturalisme libertarien versus guerre des cultures et chasse aux subventions, pluralisme et non corporatisme.

 

 

 

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16/11/2015

Les anarcho-socialismes

 

Récemment j'ai pu observer une certaine confusion chez certains à propos de ce que défend l'anarcho-socialisme. Cette petite taxinomie vise à y remédier et à nuancer l'image peut-être trop monolithique qu'en ont certains.

 

1. L'anarcho-socialisme vulgaire

 

Le mouvement anarcho-socialiste me semble (mais je peux bien entendu me tromper sur ce point) actuellement dominé par une forme intellectuellement vulgaire d'anarcho-socialisme. Ce dernier critique l'autorité, la hiérarchie, la police, l'armée, les tribunaux, le patronat, mais défend l’État-providence. Or une telle position welfariste (social-démocrate) amène évidemment à un paradoxe que l'on peut formaliser de la façon suivante :

(1) X est anarchiste si x soutient l'abolition de l’État et de toutes ses composantes.
(2) Les anarcho-socialistes vulgaires soutiennent l’existence de l’État-providence.
(3) L’État-providence est une composante de l’État. 
(4) Les anarcho-socialistes vulgaires ne soutiennent pas l'abolition de toutes les composantes de l'Etat.
=> Donc les anarcho-socialistes vulgaires ne sont pas anarchistes.

L'absence de critique de l'Etat-providence par ces anarcho-socialistes, alors que cet Etat-providence est une arme dans la main des adversaires de la classe ouvrière et des plus pauvres (prix plus élevés, services de moins bonne qualité, monopoles, cartels légaux, privilèges, distorsions à la concurrence, contrôle bureaucratique, etc.), les amène à abandonner l'anarchisme au profit d'une posture intermédiaire proche... des social-démocrates.

Il existe à vrai dire des variations d'anarcho-socialismes vulgaires. Certains souhaitent l'interdiction de la monnaie, d'autres de tout échange marchand, d'autres encore veulent en finir avec la division du travail, etc. Mais notons que ce genre de positions n'a rien à voir a priori avec l'anarcho-socialisme.

2. L'anarcho-socialisme classique

Si je ne me trompe pas, il y a un anarcho-socialisme classique, celui de Bakounine et de Kropotkine, qui ne défend pas l'Etat-providence et défend l'abolition totale de l'Etat. Un tel anarchisme considère par contre le salariat comme une agression, ou un vol, justifiant une expropriation des patrons par les salariés (et l'usage d'un certain degré de violence pour y parvenir).

2a. Certains anarcho-socialistes classiques soutiennent l'interdiction du salariat dans la société post-expropriation du patronat, d'autres non.

2b. Certains anarcho-socialistes classiques sont favorables à ce que la démocratie (généralement directe) contraigne les individus à faire ce que la majorité décide, d'autres non. Les premiers peuvent donc même adjoindre une forme de planisme à leur régime. Les anarcho-socialistes démocrates recréent bel et bien un État (avec violation institutionnalisée de la volonté individuelle). Mais tous les anarcho-socialistes classiques ne sont pas forcément démocrates (il y a un courant individualiste). Ceux qui soutiennent la prise de décision au consensus ne sont pas forcément des démocrates (pour peu que leurs assemblées « consensuelles » n'imposent pas leurs décisions par le biais de pressions sociales plus ou moins violentes effectuées hors assemblées).


Notons qu'il existe des anarcho-socialistes classiques qui acceptent (1) le salariat après l'expropriation du patronat actuel (2) rejettent la démocratie, même directe (les individualistes).


3. L'anarcho-socialisme raffiné (proto-libertarien)

Ce courant affirme que tous ceux qui se sont enrichis grâce à l’État doivent être expropriés par les travailleurs (et les plus pauvres). Grosso modo il s'agit selon eux de la plupart des patrons, des riches et des grands propriétaires. Après l'expropriation de ces divers groupes sociaux et l'abolition de l'Etat, les individus sont libres de s'organiser comme ils l'entendent (le salariat est accepté). Cet anarcho-socialisme raffiné est presque libertarien. Il ne l'est pas car il ne respecte pas une procédure de justice libertarienne.

4. L'anarcho-socialisme libertarien ou le libertarianisme anarcho-socialiste

Contrairement au courant précédent, l'anarcho-socialisme libertarien défend la procédure rothbardienne de l'enquête pour déterminer quelle propriété a été acquise sans violation des droits de propriété légitimes des individus et quelle propriété a été acquise en violation de droits de propriété légitimes. Il n'y a expropriation que lorsqu'il y a violation des droits de propriété légitimes.

En outre, le marché libre (la société sans Etat) est analysé comme devant amener à une prévalence de modèles de vie et d'organisation socialistes et non hiérarchiques (cf. mes précédents écrits sur ce courant). 

 

 

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05/11/2015

Les libertariens sont multiculturalistes


Si, comme le dénoncent les penseurs multiculturalistes, l’État n'est jamais neutre et impose toujours des valeurs culturelles aux minorités culturelles qui vivent sur son territoire, ce qui semble effectivement être le cas (pensez à des éléments comme la langue officielle, les jours fériés obligatoires, la fête nationale, l'interdiction du travail le dimanche, etc.), alors la seule conclusion logique à laquelle on doit parvenir est que l’État doit être supprimé.

En effet, l’État, en imposant certaines valeurs culturelles de par la volonté de ceux qui le dirigent (les élus, la majorité des 45% de citoyens suisses décidant de voter, etc.) impose un certain modèle de vie aux individus qui vivent sur son territoire, ce qui est une violation de la libre volonté individuelle, autant du point de vue libertarien que multiculturaliste. Par conséquent, les multiculturalistes et les libertariens se rejoignent sur ce problème et participent au même combat pour le retrait du gouvernement de l'organisation de la vie des individus (de la vie en société). La culture doit être une affaire privée et non le jouet des desiderata étatiques.

Dans leur lutte contre l’État, les libertariens ont donc tout intérêt à se faire des alliés des multiculturalistes qui partagent une analyse similaire sur l’État et sa violation des droits des individus : la libération des minorités culturelles est un combat libertarien !

 

 

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04/11/2015

Si x alors y : hommage à Kevin Mulligan, et à la philosophie de Genève


Je suis heureux de pouvoir vous partager ce bel hommage, rédigé par mon camarade étudiant en philosophie Hachim Ibram. Bonne lecture.

 

 

Si vous estimez être rationnel ; si vous pensez, qu'en vous, la rationalité est à la fois une pratique et un objectif ; si vous craignez de ne pas suffisamment obéir à cette rationalité qui vous interpelle, vous invite, vous obsède, et parfois vous abandonne à vous-mêmes ; si vous pensez que tout au long de votre vie, des questions vous saisiront et vous rappelleront que vous n'avez ni cherché à leur répondre, ni même réussi à les formuler ; si pourtant vous menez votre vie selon des choix qui présupposent une réponse tranchée à ces questions ; si vous sentez que vous esquivez ces problèmes parce que vous n'êtes pas capable de les résoudre, parce que vous n'osez pas prendre le temps de les considérer, ou parce que vous êtes incapable de les comprendre ; si vous pensez que ceux qui ont affronté ces problèmes depuis la naissance de la philosophie sont obscurs ; s'ils vous semblent inaccessibles, insensés ou mystérieux ; si vous pensez pourtant que ces problèmes sont inévitables et que leur solution est le but ultime qui se cache derrière les littératures pseudo-philosophiques ou philosophiques ; si vous pressentez que ces problèmes surgissent curieusement formulés dans la bouche véridique des enfants les plus doués, les plus curieux (c'est-à-dire des enfants qui donnent déjà de l'attention à la logique des paroles qu'ils entendent ou profèrent) ; si vous ne savez pas que ces problèmes, ou leurs solutions, sont formulés dans les pages des plus grands génies scientifiques, artistiques, philosophiques, et religieux ; si vous sentez qu'au moins réussir à comprendre, formuler, ordonner et systématiser ces problèmes vous permettra de vivre en fonction d'une représentation cohérente de la réalité qui, enfin, vous appartiendrait vraiment, tout en étant et soutenue par des principes bien établis ; si vous craignez qu'un tel devoir vous appelle plus ou moins imperceptiblement et vous interrompt dans votre existence plus ou moins intéressante ; si vous pensez que vous ne saurez pas réduire au silence cette rationalité qui vous appelle à assumer vos responsabilités de personne prétendant aspirer à la vérité, à la connaissance, à la compréhension et à l'appréhension de toute la réalité qui est devant vous ; si vous pressentez qu'il y a des manières de se représenter le monde qui sont plus correctes, ou du moins plus élaborés et plus profondes, que ce que vous permet votre perspective individuelle ; si celle-ci n'est composée, au mieux, que de lectures éparses et d'un mélange arbitraire d'influences culturelles, sociales, environnementales, familiales, etc ; si vous croyez que des intuitions soudaines vous mettent subitement en face des solutions à ses problèmes (un soir arrosé, par exemple, qui vous met étrangement en condition, le temps d'une réplique ou d'un monologue, d'éprouver le sentiment trompeur d'avoir tout dit et tout compris) ; si, lors d'un débat politique ou religieux, vous avez l'impression que la question est plus compliquée, et que vous ne recevrez pas de réponse en écoutant ou en réfutant sérieusement les pseudo-arguments des amateurs de démonstration ; si vous désirez vraiment savoir, si vous voulez vraiment comprendre, si vous êtes un chercheur de connaissance ou si vous avez la foi ; si vous voulez déterminer la différence entre ce qui est réellement évident et ce qui ne l'est qu'en apparence ; si vous voulez considérer, globalement, toutes les alternatives et toutes les options théoriques qui s'offrent à vous en tant qu'être intelligent et libre, bien vivant et doué de discernement ; si vous ne comprenez pas comment le savoir humain acquis est déterminé par différents langages (logiques, mathématiques, informatiques, scientifiques) ; si vous ne saisissez pas les rapports possibles que ces langages, qui tous se réduisent à la logique, entretiennent avec le monde ; si vous ne comprenez pas que ce monde et cette logique peuvent aussi entretenir des rapports avec vos états et vos actes psychologiques ou mentaux ; si vous croyez que ces éléments logiques, psychologiques, et leurs rapports avec le monde sont le point de départ pour toute appréhension de la réalité, dont il sont précisément une partie ; si vous avez l'ambition de systématiser ces éléments et leurs rapports ; si vous voulez construire votre propre système, correspondant à votre propre monde ou à votre propre représentation du monde, ou si vous voulez inscrire vos conceptions, en les précisant et en les corrigeant, dans un système qui a gagné votre approbation ; ou si vous avez une intuition profonde qui ne parvient pas à se formuler, à faire sens, à s'énoncer clairement et distinctement dans un ensemble de propositions sensées ; si vous n'arrivez pas à comparer votre représentation avec les meilleures représentations de l'histoire ; si, à travers l'histoire de toutes ces représentations, vous voulez découvrir s'il n'y pas une intuition constante et universelle, qui dépasse toutes les oppositions et toutes les divergences, qui vous unirait à toutes les intelligences ; si vous voulez connaître l'histoire des plus grandes querelles, entre les plus importantes représentations et les plus prestigieux systèmes ; si vous voulez analyser ces représentations ou voir leurs cheminements historiques et sociaux ; si vous êtes curieux de savoir comment les idéologies et les politiques se sont appropriés les idées philosophiques originales afin de garantir le succès de leurs programmes ; si vous voulez découvrir comment différentes théologies et institutions religieuses se sont défendues par les systèmes philosophiques les plus élégants de l'Antiquité ; si vous voulez connaître les rapports d'influence les plus importants de l'humanité à travers le temps ; si vous voulez connaître l'histoire des dialogues les plus fascinants entre les esprits les plus nobles du moyen-âge ou de l'époque moderne, en occident ou en orient ; si vous voulez comprendre Nietzsche, les criticismes (néo)kantiens ou les phénoménologies réalistes (ou pas) ; si vous n'avez pas entendu parler des philosophes autrichiens ; si vous croyez en l'existence d'une philosophie continentale ; si vous lisez Heidegger ; et si, par conséquent, vous avez besoin de la thérapie de Wittgenstein ; ou si la métaphysique vous excite ; ou si personne ne vous a dit qu'il y a des bonnes et des mauvaises philosophies ; si vous ne savez pas qu'il y a des rassemblements d'imbéciles bavards qui usurpent le nom de la philosophie, pour donner de l'autorité à leurs âneries (BHL, le soliste, et autres cacophonies parisiennes) ; si vous ne savez pas que la meilleure philosophie est celle qui a su hériter, conserver et développer les meilleures caractéristiques des philosophies précédentes (Cf. Mulligan. 2012) ; si vous ne savez pas que les meilleures philosophes, n'adaptent la philosophie qu'aux problèmes qu'ils aspirent à résoudre, et trouvent la sagesse dans l'insoluble ; si vous ne savez pas qu'il y a des batailles, des conquêtes, mais aussi des retraites philosophiques ; si vous ne saisissez pas les valeurs, les normes, les règles ; si vous ne connaissez pas la pensée musicale ; si la signification secondaire ne veut rien dire pour vous ; si vous ne détestez pas le journalisme ; si vous voulez devenir sociologue ou si vous ne savez pas que la meilleure philosophie, c'est la philosophie analytique ; si vous ne savez pas qu'à Genève, elle est bien établie et qu'elle se pratique en français, pour le bonheur des francophones, ou plutôt pour le bonheur de ceux qui espèrent la restauration philosophique de la langue française (ou d'autres langues) ; si vous voulez pratiquer cette philosophie, alors (et peu importe combien de propositions vraies, fausses, mais plutôt dépourvues de sens j'aurais pu insérer dans x, si y est vrai) alors, disais-je, je me réjouis du bien que peuvent faire les maîtres et les élèves de la philosophie de Genève ; et, en dernier mot hélas, comme Sam pour Maria, je ne peux qu'être triste pour celles et ceux qui, dès l'année prochaine, seront des élèves, auront des maîtres, mais voudront, sans le pouvoir, philosopher avec Kevin Mulligan.

 

Hachim Ibram

 

 

 

 

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03/11/2015

L'utilitarisme : une sagesse incomprise (suite)


Je prends le temps de développer un peu davantage ma défense et ma vision de l'utilitarisme car je n'ai pas eu l'impression d'avoir été assez clair dans mon précédent billet.

1. L'utilitarisme et les principes

L'utilitarisme est selon moi avant tout une méthode d'argumentation philosophique en philosophie morale (éthique) et en philosophie politique permettant de traiter des problèmes et enjeux moraux de manière rationnelle. Là où le déontologiste propose des principes moraux comme prémisses à son argumentation morale qu'il justifie par Dieu, par la Raison, par un subterfuge du type du voile d'ignorance et de la position originelle (cf. Rawls), etc. Là où le jusnaturaliste et l'éthicien des vertus invoquent des principes intrinsèquement liés à la nature humaine (mais comment font-ils pour en savoir autant sur la nature humaine ? Y a-t-il donc tant de constantes immuables que l'on peut universellement observer sur l'être humain ?). Et bien l'utilitariste défend tel ou tel principe uniquement parce qu'il maximise (conséquemment) le bien-être des individus. De ce point de vue-la, l'utilitarisme est bien plus humble et modeste que les autres doctrines morales.

2. Utilitarisme et principes généraux

Quels sont les principes généraux qui doivent fonder et organiser une société ? Quels droits faut-il accorder aux individus ? On l'a vu dans mon précédent billet, l'utilitarisme libertarien répond que seul le principe de non agression maximise le bien-être des individus et que par conséquent il est le seul principe à pouvoir légitimement fonder et organiser la société. Autrement dit : le seul principe qui doit organiser la société selon l'utilitarisme est celui selon lequel les individus ont des droits négatifs que nul ne doit violer (et qui seront préservés sur un marché libre de la sécurité par les mécanismes mêmes du marché).

3. Utilitarisme et principes individuels

Comment l'individu doit-il agir dans sa vie quotidienne ? Certes, il doit respecter les droits négatifs d'autrui (ne point violer leurs droits de propriété sur eux-mêmes et sur leurs biens acquis pacifiquement, ne point violer leur liberté négative), mais qu'est ce que peut nous apprendre l'utilitarisme sur comment l'individu devrait agir ? Je pense qu'il faut avant tout comprendre à nouveau l'utilitarisme comme un moyen, une méthode d'argumentation (de réflexion et de justification), pour trouver les principes qui devraient guider notre action. C'est seulement dans les cas ultimes, pour autant qu'ils existent, où nous nous trouvons sans principes pour nous guider, que nous pouvons éventuellement effectuer un calcul en comparant des niveaux de bien-être. Mais le cœur de la réflexion utilitariste doit être une réflexion sur les principes. Autrement dit : nous utilisons l'argumentation utilitariste pour découvrir les principes justifiés qui peuvent guider notre vie, tout comme nous employons l'argumentation utilitariste pour découvrir les principes justifiés qui doivent organiser la société. Si cet exercice est bien mené, nous devrions trouver des principes pour guider notre action et être à mêmes de nous passer de l'utilitarisme compris (et réduit) comme calcul et comparaison de taux d'utilité.

Comme nous recherchons des principes pour guider notre action (notre agir), nous sommes en fait en train de chercher quels traits de caractère (modes d'être) nous devons incarner, car nos actes ne sont que le résultat de certaines dispositions psychologiques que nous avons adoptées (ou qui nous conditionnent). Déterminés par un grand nombre de facteurs qui nous dépassent et sur lesquels nous n'avons pas d'emprise, nous pouvons tout de même travailler sur nous-mêmes dans une certaine marge. C'est sur cette marge que la réflexion éthique individuelle peut porter et c'est sur cette marge que le raisonnement utilitariste peut nous permettre de justifier certains principes et certains modes d'être pour nous guider dans la vie.

 

 

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02/11/2015

L'utilitarisme : une sagesse incomprise


Cette grande doctrine morale qu'est l'utilitarisme est constamment présentée comme une vieillerie dépassée par ses adversaires déontologistes et comme la pente glissante vers le totalitarisme par les plus dogmatiques des jusnaturalistes. Tant de mépris et de haine envers la seule doctrine qui nous permette de tenir de manière justifiée un discours rationnelle sur les phénomènes moraux me semble parfaitement déplacé et indique une incompréhension probable de l'utilitarisme. Je me dois de faire ma part dans la tentative de réhabiliter (puisqu'il le faut) la doctrine du bonheur, en essayant de dissiper quelque peu les ombres et les nuages qui obscurcissent son horizon.

1. Utilitarisme et nature humaine

Qu'est ce que la nature humaine ? Ou autrement dit : quelles sont les caractéristique immuables que l'on retrouve universellement (en tout temps et en tout lieu) chez l'être humain ? A cette question, le sage utilitariste répond que l'on ne peut pas savoir grand chose de la nature humaine, les individus sont fort différents, et encore davantage lorsqu'on compare des individus d'époque différente ou de contextes culturels différents. Pourtant, les êtres humains partagent tous une même caractéristique : ils recherchent ce qui leur procure du bien-être, du plaisir (parfois, certes, ils recherchent le plaisir dans la douleur physique, ce n'est nullement contradictoire), et symétriquement, fuient ce qui leur procure du déplaisir, du mal-être, afin d'être le plus heureux possible. L'utilitariste part donc d'une certaine conception de la nature humaine, d'une certaine ontologie ou anthropologie, qui paraît évidente (axiomatique). Cette conception humble et modeste (minimaliste) de ce que l'on peut savoir de la nature humaine est une conception hédoniste.

2. Utilitarisme et droits des individus

Alors que le jusnaturalisme proclame que l'être humain, de par sa nature, a des droits, l'utilitariste considère que les droits ne sont pas quelque chose de pré-existant à l'action de l'être humain. Les droits sont le fruit d'un agir et non d'un être, ils sont un produit, un créé social, et non une essence précédant l'acte. L'utilitarisme libertarien (celui qui nous intéresse) établit que les seuls droits qu'il convient d'accorder aux individus sont des droits négatifs (la liberté de chacun s'arrête là où commence celle d'autrui), car si les individus se reconnaissent de tels droits, alors, en conséquence, le bien-être de chacun d'entre eux est maximisé (sans que n'intervienne le sacrifice de qui que ce soit). On peut aussi le formuler différemment : le principe de non agression est justifié car si la société est organisée selon ce principe (c'est à dire, si l’État est aboli au profit d'une société totalement libre), alors, en conséquence, le bien-être des individus est maximisé.

3. Utilitarisme et liberté

J'ai longtemps pensé que l'utilitarisme n'était pas un conséquentialisme suffisamment complet (pas suffisamment axiologiquement pluraliste), qu'il ne prenait pas en compte l'importance de la liberté. Mais après mûre réflexion, je me dois de constater que la liberté n'est qu'un moyen pour permettre aux individus d'être heureux (ou de tendre vers le bonheur) et non une fin en soi. Ce qui justifie une société libertarienne, moralement (éthiquement), c'est qu'une telle société maximise la liberté négative et positive (en conséquence de la liberté négative) des individus. Une telle maximisation de la liberté permet ensuite aux individus de maximiser leur bien-être et le bien-être permet d'atteindre la fin suprême : le bonheur.

4. Utilitarisme et argumentation

L'utilitarisme n'a pas besoin de se livrer à de savants calculs pour justifier telle ou telle de ses positions. Il n'a pas 
forcément non plus du tout besoin de procéder de manière inductive, en passant par exemple par les sciences sociales. L'argumentation utilitariste peut suivre les modèles (dans leurs oeuvres philosophiques) de John Stuart Mill ou de Milton et David Friedman et présenter (proposer) des arguments sous la forme de raisonnements : je pars de l'axiome untel pour dériver par implication logiquement valide telle ou telle proposition (position). Ce qui compte dans l'argumentation utilitariste que nous pouvons employer en philosophie est donc la pertinence, plausibilité, cohérence, bref, la valeur, de nos arguments. Il nous faut démontrer par l'argument, par le raisonnement, que telle ou telle proposition maximise bel et bien dans ses conséquences le bien-être des individus.


5. Utilitarisme et éthique individuelle

Comme vous pouvez le constater, l'utilitarisme développé ci-dessus nous permet de régler la question du cadre dans lequel les individus devraient vivre. Mais il ne nous dit rien de comment les individus devraient vivre individuellement. C'est un pas supplémentaire qu'il nous faut entreprendre à présent en recherchant les traits de caractère et le mode de vie (un mode d'être) idéal pour tout être humain. Quels sont les modes d'être qui permettent à l'individu de maximiser son bien-être ? Qu'est ce qui donne à la vie de la valeur et la rend digne d'être vécu ? Comment l'individu peut-il s'épanouir ? Je tâcherai d'aborder ces questions essentielles dans mes prochains écrits. 

 

 

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01/11/2015

Le Féminisme, une valeur de gauche ?

 

12202310_10206136056935193_1825791006_n.jpgJ'ai le plaisir de publier sur mon blog un article de Louise Morand, candidate des Jeunes Libéraux-Radicaux Genevois pour le Conseil National aux élections d'octobre dernier. Bonne lecture.

 

Le but de ce travail est d'analyser un article de journal, et cela, en lien avec un cours que je suis portant sur l'histoire du genre. J'ai donc choisi „Féminisme et liberté individuelle, interview de Cathy Reisenwitz“ publié dans le French Libertarien1, un webjournal libertarien, comme son nom l'indique, créé par Emmanuel Bourgerie, un libertarien luttant notamment pour la légalisation de l'avortement et la séparation de l’Église et de l’État. Cathy Reisenwitz se définit comme une "féministe libertarienne/anarcho-capitaliste".

 

Mais qu'est-ce que le féminisme ? Cathy Reisenwitz le définit comme étant la reconnaissance " que le sexisme existe, qu’il affecte les femmes et les hommes, qu’historiquement les femmes en ont beaucoup souffert, et que ce problème doit être adressé." Le dictionnaire Larousse en donne la définition suivante2 : "Mouvement militant pour l'amélioration et l'extension du rôle et des droits des femmes dans la société." Nous sommes donc face à deux visions du féminisme bien distinctes. Le défaut, à mes yeux, de la version du Larousse, est l'oubli des hommes. Il est faux de dire que le féminisme ne s'adresse qu'aux femmes. Certes, le mot lui-même peut prêter à confusion, le mouvement commença en s'adressant principalement aux femmes, victimes alors de discriminations flagrantes. Cependant la situation a bien évolué, en Europe du moins. Aujourd'hui de nombreuses femmes sont à des postes importants, certaines sont même Première Ministre !

On rencontre en Occident différents modèles de femmes qui ont réussi. Seulement, du côté des hommes, on ne rencontre bien souvent qu'un seul modèle, celui de l'homme blanc, chrétien et riche en costume. Il en existe des divergents, mais cela est bien distinct des femmes où un idéal ne prime pas autant sur les autres. Il est extrêmement difficile de réussir lorsque l'on se présente de manière « originale ». Le féminisme sert aussi à défendre la diversité des types de personnalité masculine. C'est en tout cas cette vision-ci que je revendique. En permettant aux hommes de différer de la Doxa, on améliorera celle des femmes. Cela me semble évident. Pourtant, tout ce qui touche la virilité semble tabou. Il est souvent extrêmement gênant d'aborder ce sujet avec un homme. Celui-ci ne veut pas être considéré comme «non-viril». Je me sens alors obligée de le rassurer. Cela est pourtant ridicule. Tout comme une femme ne doit pas être une bonne amante, mère et maîtresse de maison compétente ; un homme ne doit pas être le protecteur de la famille suant la testostérone. À quel homme n'a-t-on jamais dit « sois un homme » ? Cela est du sexisme. Tout comme dire à une femme qu'elle est forcément passée sous la table afin de réussir. C'est souvent dit d'un air plaisantin, mais l'impact reste. Chaque mot a un effet. Alors oui, on peut rire de tout, mais faisons tout de même attention avec qui, et si certaines blagues ne sont que l'apanage d'un sexe, autant les éviter ou alors inverser les tendances et les dire au sexe opposé.

 

Je disais plus haut que certaines femmes sont à des postes influents. Malheureusement, il existe encore aujourd'hui une inégalité salariale. Mais à quoi est-elle due ? Cathy Reisenwitz soutient qu'il s'agit en partie d'un choix de vie qui est motivé par une pression sociale. En effet, les femmes "ne veulent pas souffrir d’un manque de reconnaissance sociale en faisant les sacrifices nécessaires pour avoir le même salaire." On dit d’une mère qui néglige son foyer au profit de son travail qu’elle est une mauvaise mère. Un homme peu actif au sein de son foyer ne sera qu’un père absent. Cela n’est pas si grave du fait que c’est la femme qui a la responsabilité première. Ce serait donc les fortes attentes sociales qui sont en partie responsables des inégalités salariales. C’est une explication plausible. Mais cela crée aussi des préjugées. Un entrepreneur m’a dit une fois qu’il préférait employer des hommes ; ceux-ci n’ayant pas des envies de grossesses. C’est donc une mentalité qui se doit d’être changée.

Cathy Reisenwitz affirme qu’il « y a d’un côté la gauche qui dénonce ces écarts et pense qu’il faut des lois pour les régler, et à droite on voit des gens dire que la différence est expliquée par les choix des femmes, donc ce n’est pas vraiment un problème. » Pour certains, le féminisme ; c’est imposer aux autres les femmes. Non. Ce n’est pas comme cela que les choses fonctionnent. En tant que femme (plutôt fille, du haut de mes dix-huit ans), je ne veux pas être la femme des quotas, la femme-alibi. Cela signifie n’être présente que parce que l’administration l’exige et que l’on veut éviter des sanctions financières… Est-ce réellement valorisant pour une femme ? Non à mon avis. La solution de la droite n’est pas non plus satisfaisante. Laisser faire n’apportera rien. Oui, les mœurs changent, mais à une vitesse si minime que cela en devient ridicule. Le féminisme dépasse les clivages droite-gauche, ce n’est pas une question de parti, mais une question de progressisme. Le féminisme est avant tout un combat pour une société libérale.

 

Il doit y avoir un changement mais quoi ? L’éducation en est la clé. Je ne suis pas pour une intervention de l’État excessive, cependant l’État ayant pratiquement le monopole il faut en passer par là. Aujourd’hui à l’école, on nous enseigne un modèle en particulier : le modèle du couple hétérosexuel. Cela cantonne les petits garçons à la virilité et les petites filles à la féminité. On encouragera les petits garçons à courir partout dehors et se défouler tandis que les petites filles joueront à l’intérieur à la poupée. Jouer à la poupée ou la dînette rappelle cruellement le foyer dont elles devront d’occuper plus tard. Et si l’on minimisait au maximum ces jeux si orientés en les remplaçant par des jeux neutres ? Serait-ce la fin du monde ? Certains n’arrêtent pas de clamer que sans le fameux modèle hétérosexuel, notre monde serait chaotique. Doit-on se limiter au simple modèle reproducteur ? N’est-ce pas se “rabaisser“ au niveau de ces chers animaux ; qui sont, pour beaucoup, si différents de nous ?

L’école est donc le seul moyen de toucher une très grande majorité de ces enfants qui sont le futur de notre société. Le Gouvernement français l’a très bien compris et a tenté de le réaliser à travers « L’ABCD de l’Egalité ». Celui-ci comporte plusieurs phases dont la sensibilisation des professeurs et parents à la thématique de l’égalité fille-garçon3. Il y a eu quelques difficultés avec les parents qui craignaient justement la “perte de valeurs“. Ce projet ambitieux fut malheureusement abandonné4.

 

Se proclamer féministe aujourd’hui n’est pas chose aisée, tant les préjugés courent. On est alors forcément de gauche. Eh bien non, je me présente comme étant une féministe de droite. C’est un terme peu utilisé de ce côté-ci, on lui préfère le terme “égalitariste“, parce que féministe est trop connoté de gauche. Cela me fait bien rire. Enfin, ce qui compte c’est que les gens soient pour cette fameuse égalité homme-femme, peu importe comment ils se présentent. C’est ce que je voulais mettre en lumière grâce à cet article. Le féminisme est présent et aussi cette volonté de faire progresser les mœurs. Divers moyens sont à notre disposition, il ne nous reste plus qu’à choisir. Toute la difficulté réside là.

 

 

 

1 Le French Libertarien : http://lefrenchlibertarien.fr/2014/04/05/feminisme-interview-cathy- 1 reisenwitz/

2 Dictionnaire Larousse: http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/féminisme/33213? q=féminisme#33136

3 Site du Ministère de l’éducation français: http://www.education.gouv.fr/cid80888/plan-d- 3 action-pour-l-egalite-entre-les-filles-et-les-garcons-a-l-ecole.html

4 Le Monde: http://www.lemonde.fr/idees/article/2014/07/02/l-abandon-des-abcd-de-l- 4 egalite-symbole-de-l-abdication-ideologique-de-la-gauche_4448865_3232.html   

 

 

 

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