30/11/2015

Intérêts d'écrire et conserver ce qu'on appelle : Histoire

 

 

 

Permettez-moi aujourd'hui de vous partager cette intéressante réflexion d'Antoine Conforti II sur l'Histoire et les motivations de ceux qui l'écrivent. Un second billet viendra prolonger cette analyse par la suite. Bonne lecture !

 

 

Ayant discuté hier du texte d’un penseur de l’Histoire (ou de l’historiographie),[1] qui proposait, avec de bons arguments à mon sens, que l’historien ne pouvait créer que des « fictions » sur la base de faits historiques et jamais établir objectivement, sinon des faits mêmes, des liens objectifs entre ces faits, ce que nous appellerions communément l’histoire, j’ai décidé d’exposer quelques-unes de mes conclusions sur un sujet sous-jacent présent dans cet échange et, d’après moi, antérieur en nature.

Je ne veux donc pas discuter ici des détails de la thèse de cet article, car elle me semble de moindre importance une fois acquis à la cause que je vais défendre ici, qui consistera en une proposition d’explication sur les raisons pour lesquelles on pourrait vouloir une Histoire objective et ne pas se satisfaire de ces «fictions».

 

0.    Rattachement à des questions plus grandes

Bien sûr, cette question est subordonnée à de plus grandes, cachées, qui sont en jeu ici (nature du langage, liens entre pensée et langage, liens entre pensée et logique, logique et langage, sur quoi porte la vérité et par là-même nature d’icelle, possibilité d’exprimer des croyances en propositions, question de la croyance en général, nature de la connaissance, distinction de la connaissance d’avec la croyance, &c.), mais je vais partir du principe que ces questions sont réglées (ce qui n’est pas nécessairement mon sentiment (car je n’ai pas su me déterminer encore sur toutes ces questions, voire sur aucune), mais je dois dire que je vis, la plupart du temps, comme si c’était le cas) ou tout du moins ne pas en tenir compte, puisque leur incidence sur la suite de mon propos me semble de peu d’importance, comme je ne vais m’intéresser ici qu’aux intérêts de ceux qui écrivent ou conservent ce qu’on appelle Histoire, sans me soucier des possibilités de succès d’une telle entreprise.

 

1.    Liste des intérêts d’écrire et conserver ce qu’on appelle Histoire

 

1.1. Intérêt de curiosité

Le premier intérêt d’écrire et conserver ce qu’on peut appeler Histoire peut être celui de la curiosité, qui à mon sentiment est un intérêt honorable et correspond, d’une certaine façon, à l’entrain qu’on peut avoir pour les sciences physiques où l’on aimerait avoir une explication sur la façon dont les choses se passent ou, ici, une exposition de la manière dont elles se sont passées. La croyance est alors sincère, donc, tout aussitôt, le doute permis et la recherche encouragée, afin de corriger ou étendre la dite Histoire, de même que pour les sciences physiques par ailleurs.

 

1.2. Intérêts de dominion

Le second genre d’intérêt d’écrire et conserver ce qu’on peut appeler Histoire sera celui de ceux qui trouvent dans l’histoire une manière d’augmenter leurs intérêts de dominion et c’est le genre le plus honteux qui puisse être imaginé, encore qu’il est peut-être majoritaire tant pour l’écriture que la conservation de la dite Histoire. Ces intérêts de dominion peuvent être de natures multiples, que je séparerai ici en ordres formel et matériel (ces termes ayant le sens qu’ils ont dans les expressions «vérité formelle» et «vérité matérielle», comme on le verra), mais je laisserai le lecteur peser pour lui-même quels sont les plus incidents selon lui :

 

1.2.1.  Intérêts de dominion d’ordre formel

Le premier intérêt de dominion d’ordre formel pourrait consister en celui du rédacteur qui, en prétendant établir les faits, à la manière d’un enquêteur,  voudrait voir associer son nom à des événements comme le nom de leur chroniqueur de référence, de la personne qui a déterminé la vérité sur un passé, autrement dit : qui a su tirer la certitude dorée des mystères boueux. Cette aspiration au prestige des savants est commune à la plupart des disciplines dites scientifiques, ainsi bien sûr qu’à leurs parallèles hors des sphères académiques, sous la forme de théories, et davantage encore d’après moi à de très nombreuses situations communes dans la vie dite de tous les jours : D’ailleurs je pense rendre raison encore, par cette aspiration au prestige, de l’abondance et du succès des explications de force quelconque, mais aussi en particulier de force très faible, dans la société (ce que je nomme aussi : la lubie de l’explication).

Le second intérêt de dominion d’ordre formel concerne ceux qui conservent l’Histoire qu’ils ont étudiée et la prétendent vraie afin de ne pas remettre en cause ce que l’on sait qu’ils ont appris, ce qui par conséquent paraîtrait en même temps amoindrir leurs connaissances. Cela, de même, peut s’avérer vrai à la fois dans les sphères académiques et dans la vie de tous les jours.

Ces intérêts de dominion d’ordre formel sont baptisés ainsi car ils ne portent pas sur le contenu de l’Histoire, mais seulement sur le fait qu’on la considère vraie et établie ou acquise par ceux dont on pèse les intérêts.

 

1.2.2.  Intérêt de dominion d’ordre matériel

Cet intérêt de dominion d’ordre matériel se distingue des précédents en ce qu’il importe, pour ceux dont on pèse les intérêts, qu’on considère que l’Histoire est vraie, mais encore que son contenu soit celui qu’il est et pas un autre.

S’il peut prendre les formes les plus variées, l’intérêt de dominion d’ordre matériel est pourtant de nature unique : celui de la légitimation ou, pour dire autrement et plus simplement peut-être, de la justification des privilèges. Le contenu de l’Histoire, aussitôt qu’on considère l’Histoire comme vraie, est en effet ce qui légitime ou justifie la distribution des privilèges, qu’il s’agisse de propriétés (territoires, moyens de production, œuvres intellectuelles, &c.) ou de statuts (nationalités, rangs, castes, &c.). Je pense même qu’il est certainement possible d’établir une définition de ce qu’est un privilège sur la base de cette observation, par exemple : que tout avantage devant être accepté au nom de sa légitimation ou justification par le contenu de l’Histoire doit être appelé privilège.

 

2.    Histoire et société

Une réaction à la proposition d’abandon de la possibilité d’écrire et conserver une Histoire univoque consiste à prétendre que la société ne saurait se passer de la dite Histoire. Je pense que cette réaction revient à déclarer qu’une société ne saurait se passer de privilèges tels que définis plus haut et de prestige des savants, comme on l’a vu, mais une telle assertion ne repose sur rien. J’en profite par ailleurs pour faire une digression au sujet de la nation :

 

2.1. Nation

Plus haut, je cite la nationalité parmi les statuts légitimés ou justifiés par le contenu de l’Histoire, mais je la cite seulement parce que je suis mis devant le fait accompli : En effet, ce sont les états qui en appellent souvent à l’Histoire ou à « une Histoire commune », hélas, pour définir leur nation. Pourtant, ne prenant qu’un exemple parce que je le trouve assez éclairant dans la théorie, encore que la pratique s’en soit détourné dès son commencement, la République française de la Révolution définissait sa nation selon certaines valeurs qui devaient être partagées par ses membres ou peut-être peut-on dire d’un même projet politique : La nation ne devait être autre chose que l’ensemble des républicains (au sens des valeurs ou du projet politique de la République française) et tout républicain était, de droit, français. La nationalité ne dépendait alors pas d’un héritage du passé, mais d’une vision de l’avenir.

En ce sens un sage moltique disait, à propos des versions diverses de l’Histoire :

«Il n’est nul besoin de nous entendre sur le passé, si nous pouvons nous entendre sur l’avenir.»



Antoine Conforti II

 

 

 


[1]Hayden White, «The historical text as literary artifact», dans The Writing of Hostpry : Literary Form and Historical Understanding, édité par Robert H. Canary & Henry Kozicki, Madison, University of Wisconsin Press, 1978, p.41-62.



 

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