08/10/2015

Les libertariens en Italie

 

 

Le libéralisme italien est à l'origine associé à l'unification de l'Italie (1847-1870) et donc au nationalisme plutôt qu'au libre marché. On parle d'ailleurs de « Stato liberale » pour désigner l’État qui naît du processus d'unification italienne1. En analysant la période allant du début de l'Italie fasciste (1922) à 1990, les historiens Raimondo Cubeddu et Antonio Masala constatent que le mouvement libéral est « dans une sorte de léthargie »2. Un conflit sémantique émerge durant cette période sur le sens du mot « libéral » et les partisans du libéralisme classique adoptent l'étiquette de « libériste » pour se distinguer. Les historiens Philippe Nemo et Jean Petitot écrivent à ce propos : « La distinction (...) entre ''libéralisme'' (...) et ''libérisme'' (...) a joué dans la vie politique de la Péninsule un rôle plutôt négatif, en permettant à des intellectuels et à des hommes politiques de croire qu'ils défendaient authentiquement la liberté alors même qu'ils prônaient ou pratiquaient l'étatisme3. » C'est donc dans un contexte où l'étiquette « libérale » est loin de signifier une moindre intervention de l’État que va se développer un mouvement libertarien, dans la continuité, puis le dépassement de l'étiquette « libériste ». Tout comme l'étiquette libertarienne a supplanté l'étiquette libérale classique aux États-Unis en radicalisant la doctrine, de la même façon le remplacement de l'étiquette libériste en Italie se traduit par la radicalisation de cette doctrine.

C'est précisément durant les années 1960 qu'apparaissent les idées libertariennes en Italie grâce aux études pionnières du philosophe et juriste Bruno Leoni (1913-1967) et des revues Claustrøføbia et La rivista che rompe il cerchio (éditée par Riccardo La Conca) dans les années 1970. A ce propos, il convient de noter la publication de deux ouvrages de Leoni : Freedom and the Law4 en 1961, inspiré des travaux de Murray Rothbard - l'un des fondateurs du mouvement libertarien américain - et Mito e realtà dei monopoli5 en 1965. Toutefois, le terme « libertarien » lui-même n’apparaît pas avant les années 1980 en Italie. Ce serait l'économiste français Henri Lepage qui l'aurait introduit en Italie en 1978 dans son ouvrage Demain le capitalisme traduit en italien6, dans lequel il présente les apports des économistes américains libertariens à la science économique. Entre les années 1990 et 2000, le libertarianisme trouve son porte-parole en le journaliste Leonardo Facco, ex-militant de la Ligue du Nord, qui fonde une maison d’édition et s’entoure d’intellectuels favorables au libre-marché, à la sécession et à la liberté économique7.


Usemlab (2002)


En 2002, la dynamique en direction de la formation d'un mouvement libertarien organisé en Italie se renforce avec la fondation de l'association
Usemlab à Turin par Francesco Carbone, consultant et analyste financier, à présent membre du Movimento Libertario, pour promouvoir les idées libertariennes. A partir de 2007, elle est devenue une maison d'édition publiant divers ouvrages en phase avec les idées libertariennes. A la suite de Usemlab, émerge le premier parti libertarien italien : il Movimento Libertario.

 

Il Movimento Libertario (2007)

 

Le Movimento Libertario (ML) était à l’origine une association fondée par Leonardo Facco, Giorgo Fidenato et Marcello Mazzilli à Treviglio, dans la province de Bergamo, le 24 septembre 2005, sur la base d’un manifeste, Manifesto e Costituzione del Movimento Libertario, rédigé par Leonardo Facco, actuel administrateur délégué du ML. Un an plus tard, en septembre 2007, le ML décide de se constituer en parti politique afin de pouvoir interagir sur le plan international avec les autres partis politiques libertariens. Toutefois, et il faut le noter, le ML se refuse à avoir le moindre élu, car il se conçoit comme une « communauté politique » opposée à la « politique politicienne » et à toute stratégie électoraliste, mais favorable à l’abstentionnisme, à la sécession, et à un militantisme ayant une portée de transformation culturelle. Autrement dit, leur action politique vise à changer les mœurs et les mentalités sur le long terme et non à emporter un simple vote électoral à court terme. Le ML ne croit pas que le système politique italien soit réformable et ne défend pas des politiques publiques particulières pour rendre l’État davantage efficient. Il ne proscrit néanmoins pas totalement l’idée de présenter des candidats lors d’élections, mais dans le but d’employer ces élections comme tribunes pour diffuser les idées libertariennes, et accepterait de soutenir un parti adhérant à ses positions8. Le rédacteur en chef de la revue du ML, Luca Fusari, raconte à ce propos9 : « En Italie il existe trop de formations politiques qui se disent nominalement libérales et/ou libéristes, mais qui ne le sont pas, dans le seul but de gagner des votes électoraux ; le ML a ainsi préféré faire un choix à contre-courant et ne pas présenter de candidats10. »

La ligne du parti est plutôt minarchiste, favorable à un État limité aux fonctions régaliennes, avec un horizon anarchiste, les libéraux classiques, les minarchistes, et les anarchistes libertariens étant tous les bienvenus au sein du parti. Étant donné qu’il prône l’évasion fiscale, conçue comme un acte de résistance à l’État, le ML refuse de divulguer le nombre de ses membres ou le nombre de ses sections. Il affirme toutefois que le nombre de ses soutiens ne cesse de croître, notamment parmi les travailleurs indépendants, les entrepreneurs et les jeunes. Ceci serait en partie dû à sa médiatisation dans des journaux et dans des télévisions et radios locales et nationales. Il serait donc présent dans tout le pays, avec une prédominance au Nord. En outre, le ML publie une revue en ligne : Miglio Verde.

Contrairement aux autres mouvements libertariens européens étudiés, les relations entre le ML et Students For Liberty Italy(SFLI), branche italienne de l'organisation internationale étudiante libertarienne Students for Liberty, sont mauvaises. Si entre 2008 et 2014 les deux organisations collaboraient harmonieusement, depuis un an et demi elles ont cessé toute collaboration pour cause de divergence sur la crise ukrainienne et sur son analyse par Ron Paul (homme politique américain et leader des libertariens actifs au sein du parti républicain). Le ML soutient Ron Paul dans son appel à prendre des mesures militaires et des sanctions contre la Russie, tandis que le SFLI s'y oppose. De plus, le ML est proche du think tank paléolibertarien11Von Mises Institute (les paléolibertariens délaissent les combats en faveur de la liberté des mœurs, au profit de la liberté économique) tandis que le SFLI est proche du think tank libertarien Cato Institute12. En outre, le SFLI est accusé d'être pro-européen, juspositiviste (c'est à dire qui admet que c'est l’État qui crée légitimement le droit), et favorable à une immigration libre. Tandis que le ML est sécessionniste et eurosceptique, jusnaturaliste (position consistant à penser qu'il existe des droits adaptés à la nature humaine et que ces droits sont les seuls légitimes) et favorable à une limitation de l'immigration clandestine. Par ailleurs, le ML accuse le SFLI d'avoir interdit la vente des ouvrages de Hans-Hermann Hoppe (leader des paléolibertariens contemporains). Enfin, le ML accuse le SFLI d'être une organisation libérale et non libertarienne.

Ce conflit entre les deux organisations nous permet de tirer un portrait assez clair de leurs positions politiques et de leurs stratégies respectives. D'un côté, on a affaire, avec le ML, à une organisation libertarienne à tendance conservatrice et aux positions très radicales, notamment la revendication de la sécession, et de l'autre, avec les SFLI, à une organisation plus favorable à un gradualisme politique (avec des réformes) et à un progressisme en matière des mœurs.


Il Tea Party Italia (2010)


En dehors du ML, il existe d'autres organisations libertariennes italiennes engagées en politique. Le
Tea Party Italia (TPI) est l'un deux. Il s'agit d'un mouvement politique et d'un groupe de pression, et non d'un parti, qui s'est formé en 2010 sur la base d'une opposition aux taxes en s'inspirant du Tea Party américain plutôt que de la révolte de Boston. Les membres du TPI se retrouvent aussi bien au sein de divers partis politiques que hors des partis, mais sa ligne générale anti-étatiste en fait un mouvement libertarien13.


Il Von Mises Institute Italia (2011)

 

En sus des organisations politiques libertariennes, il existe aussi en Italie des instituts de recherche et des think tanks libertarien. L'un d'entre eux est le Von Mises Institute Italia. Fondé en 2011 comme think tank par Francesco Carbone, celui-même qui avait fondé Usemlab en 2002, il a pour objectif de promouvoir les idées libertariennes. Comme on l'a vu, l'institut collabore fortement avec le ML14.


I Liberi Comuni (2014)


Il existe en plus du ML, un autre parti politique libertarien italien : I Liberi Comuni. En mai 2014 le parti I Liberti Comuni a été fondé par Rivo Cortonesi, fondateur aussi des Liberisti Ticinesi. Il s'agit d'un parti davantage axé sur les idées fédéralistes et constitutionnalistes que sur les idées sécessionnistes du ML, et qui s'inscrit dans une stratégie réformiste15. En ce sens, il a refusé de s'engager dans une plate-forme commune en faveur de l'évasion fiscale avec le ML16.

 

En conclusion de cette partie portant sur les libertariens italiens, on peut noter que la figure de Leonardo Facco semble être inséparable du libertarianisme italien, tant il est au cœur de son déploiement dans l'espace politique, d'abord purement intellectuellement avec sa maison d'édition, puis avec la fondation du ML et la rédaction de son manifeste fondateur. On peut aussi se faire la même réflexion à propos de Francesco Carbone qui semble jouer un rôle clef dans le développement du libertarianisme italien en fondant successivement Usemlab puis le Von Mises Institute Italia.

 

 

 

 

1 NEMO Philippe et PETITOT Jean, Histoire du libéralisme en Europe, op. cit., pp.557-558.

2 Ibidem. p. 558.

3 Ibidem, p. 35.

4 LEONI Bruno, Freedom and the Law, Princeton, New Jersey, Toronto, Londres et New York, D. Van Nostrand Company Inc., 1961.

5 LEONI Bruno, Mito e realta dei monopoli, Milano, Giuffrè Editore, 1965.

6 LEPAGE Henri, Domani il capitalismo, Roma, Edizioni L'Opinione, 1978.

7 Entretien avec Luca Fusari, rédacteur en chef de la revue du Movimento Libertario et responsable de la communication pour Interlibertarians , réalisé en juin 2015.

8 Idem.

9 Idem.

10 « In Italia esistono troppe formazioni politiche che si dicono nominalmente “liberali” e/o “liberiste” pur non essendolo, al solo scopo di prendere voti elettorali ; il ML ha quindi preferito fare una scelta controcorrente e non candidarsi. »

11 CARE Sébastien, Les libertariens aux État-Unis : sociologie d'un mouvement asocial, op. cit., pp. 159-162.

12 Ibidem, pp. 165-168.

13 Entretien avec Luca Fusari, rédacteur en chef de la revue du Movimento Libertario et responsable de la communication pour Interlibertarians, réalisé en juin 2015.

14 Idem.

15 Archives de I Liberti Comuni en ligne, [http://www.libericomuni.it/index.php/documenti], 2015.

16 Entretien avec Luca Fusari, rédacteur en chef de la revue du Movimento Libertario et responsable de la communication pour Interlibertarians, réalisé en juin 2015.

 

 

 

 

12:52 Publié dans Libertariens en Europe | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

Commentaires

une chose peut frapper l'esprit démocratique individualiste "à la française" face à l'approche démocratique développée en Italie dès la fin 19e, c'est l'activisme, le pragmatisme, l'investissement populaire qui se retrousse les manches. Je pense par exemple à la population italienne qui s'est rassemblée et organisée pour prendre l'éducation des enfants en mains et créer les écoles avec la pédagogie qui va bien - le mouvement libertaire de Malaguzzi ou les écoles de Reggio Emilia.

& cela n'a cessé de me surprendre au cours de diverses occasions dans x pays, cet activisme d'un démocratisme pragmatique souriant d'italiens, cette adaptabilité joviale d'italiens "abattant du boulot" et parlant mieux anglais que les français en Angleterre
ou italiens actifs efficients en Asie. Au XXIe, le slow-food italien en est une preuve.
Après Malaguzzi, c'est rafraîchissant car sincère autant qu'efficace & j'ai aimé cette approche de solutions d'un libertarianisme à l'italienne
- ça change des entourloupes mentales de ce monde socialo-gaucho-bobo du "c'est nous qu'on a inventé les droits-de-l'homme" à la française

Écrit par : suisse & genevois déshérité | 09/10/2015

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