23/09/2015

L'évolution du libéralisme en Europe


Troisième partie de l'introduction de mon travail sur l'histoire des mouvements libertariens en Europe. Il s'agit ici de décrire à grands traits l'évolution du libéralisme en Europe durant la période contemporaine, ce qui m'amène à réduire de manière 
peut-être un peu abusive la complexité de contextes fort divers. 

 

Si on fait abstraction de ses racines antiques et médiévales, la philosophie libérale a vu le jour au XVIIème siècle, sous la plume de philosophes comme John Locke (1632-1704), comme une philosophie résolument favorable aux libertés individuelles et au respect de l'égalité en droits et fermement opposée à l'intervention de l’État dans la vie des individus et dans leurs affaires1. Elle s'est diffusée dans le contexte des monarchies européennes de l'Ancien Régime durant le XVIIIème siècle et s'incarne dans les premières années2 de la Révolution française3.

Dans la première moitié du XIXème siècle, la philosophie libérale continue d'influencer fortement la société dans son ensemble, et les révolutions de 18304 et de 1848 sont d'ailleurs souvent considérées comme des révolutions libérales. Toutefois, à partir de la seconde moitié du XIXème siècle, les mouvements socialistes, communistes, et anarcho-socialistes/communistes, concurrencent les mouvements libéraux et obtiennent une importante adhésion des masses.

Mais c'est dans la première moitié du XXème siècle que survient le véritable affaiblissement des mouvements libéraux. La Grande Dépression semble en effet, dans les esprits et mentalités de l'époque, porter un coup quasiment fatal aux idées de libre-marché en Europe et laisse face-à-face les planistes d'origine socialiste, communiste ou fasciste5. Toutefois, dans la seconde moitié du XXème siècle, le libéralisme refait surface. Cela est principalement dû à la crise de 1973, vécue comme l'échec des politiques keynésiennes favorables à l'intervention du gouvernement dans l'économie6. Par ailleurs, avec la chute du modèle soviétique en 1991, les idées planistes favorables à une société totalement étatisée sont en déroute.

Pourtant, le libéralisme classique ne domine pas les cultures politiques en Europe. Au contraire, aussi bien à droite chez les démocrates chrétiens (en Allemagne, en Italie) et les radicaux (en Suisse, en France), qu'à gauche dans la social-démocratie européenne, soit la totalité des forces politiques accédant au gouvernement durant ces quarante dernières années, se forme un consensus autour des idées welfaristes et interventionnistes, les premières favorables à l'existence d'un État-providence et les secondes à des formes d'intervention conséquentes de l’État dans l'économie7.

En outre, durant les premières années du XXIème siècle, le mot « libéralisme » ne signifie plus clairement « libéralisme classique », mais bien plus souvent un équivalent de la signification américaine du mot liberalism. Ce phénomène est nourri par une offensive de certains sociaux-démocrates et de certains intellectuels (notamment Catherine Audard8 en France) pour imposer ce nouveau sens9.

C'est dans ce contexte que les libertariens européens vont récupérer la philosophie libérale classique et la désigner par un nouveau terme : le libertarianisme.

 

 

1 LAURENT Alain, La philosophie libérale, histoire et actualité d'une tradition intellectuelle, Les Belles Lettres, Paris, 2002, pp. 38-39.

2 NEMO Philippe et PETITOT Jean, Histoire du libéralisme en Europe, Presses universitaires de France, Paris, 2006, p. 33.

3 KOENIG Gaspard, « 14 juillet : une révolution française ''ultra-libérale'' », Contrepoints, 14 juillet 2015.

4 NEMO Philippe et PETITOT Jean, Histoire du libéralisme en Europe, op. cit., p.10.

5 LAURENT Alain, La philosophie libérale, histoire et actualité d'une tradition intellectuelle, op. cit., pp. 14-15.

6 Idem.

7 SALIN Pascal, Libéralisme, Éditions Odile Jacob, Paris, 2000, pp. 22-31.

8 AUDARD Catherine, Qu'est ce que le libéralisme ? : éthique, politique, société, Gallimard, Paris, 2009.

 9 LAURENT Alain, Le libéralisme américain, histoire d'un détournement, op. cit., pp. 13-17.

 

 

 

 

 

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21/09/2015

L'émergence du mouvement libertarien aux États-Unis

 

Deuxième partie de l'introduction de mon travail sur l'histoire des mouvements libertariens en Europe. 

 

Depuis leur fondation en 1776, les États-Unis d'Amérique ont été imprégnés d'une culture politique libérale classique1. Mais la Grande Dépression débutant en 1929 va durablement modifier la culture politique américaine. La mauvaise gestion de cette crise économique et sociale par le gouvernement républicain du président Herbert Hoover (1874-1964) propulse en effet les démocrates et Franklin Delano Roosevelt (1882-1945) au pouvoir en 19332Le gouvernement de Roosevelt mène alors jusqu'en 1939 une série de politiques interventionnistes, dont une expérience de planification partielle de l'industrie américaine de 1933 à 1935, qu'il présente comme étant de nature libérale3. Le mot « libéral », qui désignait durant tout le XIXème siècle la non intervention de l’État dans l'économie, se met alors à désigner aux États-Unis cette même intervention gouvernementale, sous l'influence d'intellectuels comme le philosophe John Dewey4 (1859-1952) ou l'économiste John Maynard Keynes5 (1883-1946), qui se réclament tous deux de cette nouvelle conception, ou interprétation, du libéralisme6Face à ce détournement, les libéraux classiques américains adoptent un nouveau mot, forgé par l'économiste Leonard Read7 (1898-1983), pour désigner l'ancien sens qu'avait le terme « libéralisme » : libertarian8.

 

A partir des années 1950, un mouvement militant se réclamant du libertarianisme et radicalisant les idées libérales classiques commence à se former au sein du parti républicain en se posant en continuateurs de la Old Right9. De plus en plus organisée et de plus en plus autonome vis à vis du parti lui-même, cette tendance-fraction libertarienne, menée par Murray Rothbard, finit par rompre avec les républicains, fatiguée de sa marginalisation et de son incapacité à influer sur la ligne du parti. En 1965, les libertariens américains quittent donc les républicains et s'allient avec l'extrême gauche américaine (the New Left) jusqu'en 1969 (voire jusqu'en 1975 pour certains)10. A partir de 1971, sous l'impulsion du militant David Nolan (1943-2010), les libertariens américains créent leur propre parti, le Libertarian Party, qui rassemblera la quasi-totalité des libertariens jusqu'en 198311Des penseurs libertariens importants comme Murray Rothbard, Robert Nozick, David Friedman et l'économiste Walter Block (1941-), en ont ainsi tous été membres dans ces années-là.

 

Ayant posé le contexte d'émergence du mouvement libertarien aux États-Unis et ayant observé qu'il est une réaction au détournement du libéralisme classique, il paraît en conséquence utile de retracer l'évolution historique du libéralisme en Europe.

 

 

 

1 LAURENT Alain, Le libéralisme américain, histoire d'un détournement, Les Belles Lettres, Paris, 2006, pp. 59-60.

2 REED Lawrence, « La Grande Dépression démystifiée », Le Québecois Libre, 14 janvier 2007.

3 LAURENT Alain, Le libéralisme américain, histoire d'un détournement, op. cit., p. 61.

4 DEWEY John, Après le libéralisme ? : Ses impasses, son avenir, éditions Climats, Paris, 2013.

5 KEYNES Maynard John, The end of laissez-faire ; suivi de Suis-je un libéral ?, éditions Agone, Marseille, 1999.

6 LAURENT Alain, Le libéralisme américain, histoire d'un détournement, op. cit., pp. 62-71.

7 CARE Sébastien, La pensée libertarienne : genèse, fondements et horizons d'une utopie libérale, op.cit., pp. 46-47.

8 Ibidem, pp. 16-17.

9 CARE Sébastien, Les libertariens aux État-Unis : sociologie d'un mouvement asocial, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2010, pp. 27-86.

10 Ibidem, pp. 87-99.

11 Ibidem, pp. 99-125.

 

 

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20/09/2015

Qu'est ce que le libertarianisme ?

 

Première partie de l'introduction de mon travail sur l'histoire des mouvements libertariens en Europe. 



Philosophiquement, le libertarianisme est une philosophie éthique et politique prônant une société dans laquelle l’État interviendrait le moins possible. Il existe de nombreux courants au sein de cette philosophie et il convient de retenir les trois principaux : l'anarchisme1, le minarchisme2 et le libéralisme classique3.

L'anarchisme libertarien défend une société sans État où toutes les institutions et les entreprises sont privées. Dans une telle société, l'offre et la demande (c'est à dire le marché) détermineraient l'ensemble des productions et des consommations. Mais à la différence de l'anarchisme socialiste et communiste, l'anarchisme libertarien ne souhaite pas abolir la propriété patronale (ou bourgeoise).

Le libertarianisme minarchiste soutient, lui, une société où l’État assure encore les fonctions régaliennes, soit celles de justice, police, armée et diplomatie. A la différence de l'anarchisme libertarien, le libertarianisme minarchiste est donc obligé de soutenir l'existence d'une imposition ou d'une taxation pour financer les activités de l’État.

Le libéralisme classique, enfin, est généralement considéré comme étant un libertarianisme modéré : les libéraux classiques sont favorables à ce que l’État prennent en charge non seulement les tâches régaliennes susmentionnées, mais aussi davantage de tâches, qui vont de la gestion des routes ou de la monnaie à la mise en place d'une allocation pour les plus pauvres.

Selon le chercheur Sébastien Caré, cette philosophie aurait émergé aux États-Unis de la fusion de trois courants d'idées4 : l'anarchisme individualiste de penseurs comme Henri David Thoreau (1817-1862), Lysander Spooner (1808-1887) ou Benjamin Tucker (1854-1939), le libéralisme classique de penseurs comme William Graham Sumner (1840-1910) ou Henry George (1839-1897), et l'isolationnisme de penseurs de la Old Right5 comme Henry Louis Mencken (1880-1956), Albert Jay Nock (1870-1945) ou Franck Chodorov (1887-1966).

Il existe en outre différentes justifications morales au libertarianisme6. Les principales sont : une éthique des vertus par la romancière et philosophe Ayn Rand7 (1905-1982), une théorie jusnaturaliste par le philosophe et économiste Murray Rothbard8 (1926-1995), une défense conséquentialiste par le philosophe, écrivain et économiste David Friedman9 (1945-), une justification épistémologico-conséquentialiste par le philosophe et économiste Friedrich Hayek10 (1899-1992), et une argumentation déontologiste par le philosophe Robert Nozick11 (1938-2002).

Enfin, on peut noter que dans le domaine des sciences sociales et économiques le libertarianisme a été nourri par les travaux de l'école « autrichienne » d'économie, dont notamment l'économiste Ludwig von Mises12 (1881-1973), par l'école des choix publics, dont notamment l'économiste James Buchanan13 (1919-2013), et par l'école néoclassique de Chicago, dont notamment l'économiste Milton Friedman14 (1912-2006).

 

1 CARE Sébastien, La pensée libertarienne : genèse, fondements et horizons d'une utopie libérale, Presses universitaires de France, Paris, 2009, pp. 215-233.

2 Ibidem, pp. 235-265.

3 Ibidem, pp. 267-286.

4 Ibidem, pp. 23-67.

5 Frange isolationniste du parti républicain, opposée à toute intervention militaire en dehors des frontières nationales.

6 CARE Sébastien, La pensée libertarienne : genèse, fondements et horizons d'une utopie libérale, op. cit., pp. 151-209.

7 RAND Ayn, La vertu d'égoïsme, Les Belles Lettres, Paris, 2008.

8 ROTHBARD Murray, L'éthique de la liberté, Les Belles Lettres, Paris, 1991.

9 FRIEDMAN David, Vers une société sans État, Les Belles Lettres, Paris, 1992.

10 HAYEK Friedrich, Droit, législation et liberté, Presses universitaires de France, Paris, 2007.

11 NOZICK Robert, Anarchie, État et utopie, Presses universitaires de France, Paris, 2012.

12 MISES Ludwig von, L'action humaine : traité d'économie, Presses universitaires de France, Paris, 1985.

13 BUCHANAN James, Les limites de la liberté : entre l'anarchie et le Léviathan, éditions Litec, Paris, 1992.

14 FRIEDMAN Milton, Capitalisme et liberté, A contre courant, Paris, 2010.

 

 

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18/09/2015

Publication de mon travail de recherche sur les mouvements libertariens en Europe

 

Durant l'année passée, j'ai effectué un travail de recherche sur les mouvements libertariens en Europe dans le cadre de la fin de mon Bachelor en histoire générale à l'Université de Genève. Il ne s'agit donc pas d'un mémoire, mais simplement d'un travail de recherche, ce qui explique sa longueur (seulement 24 pages sans la bibliographie et les autres annexes). Il ne s'agit pas d'histoire des idées, mais d'histoire sociale et politique (je traite de mouvements sociaux et non d'idées, des mouvements libertariens et non du libertarianisme). 


Ce travail d'histoire du temps présent (d'histoire immédiate et contemporaine) est une introduction à l'étude des mouvements libertariens en Europe car je n'ai pas pu pousser aussi loin mes recherches, que ce soit qualitativement (dans la profondeur de la recherche) ou quantitativement (dans le nombre de cas étudiés en Europe), que je l'aurais souhaité. J'ai l'espoir que d'autres étudiants en histoire pousseront l'étude des mouvements libertariens européens plus avant et de manière plus approfondie (notamment en ce qui concerne l'étude des acteurs individuels constituant les mouvements libertariens).

Je vais publier ce travail partie par partie sur mon blog car je souhaite que mes lecteurs libertariens puissent me compléter et me corriger s'ils trouvent des failles ou des lacunes (probables) dans mon travail. J'invite donc chaleureusement et courtoisement ces derniers à ne pas se retenir dans leurs commentaires et critiques, mon but étant vraiment d'améliorer le travail et nos connaissances des mouvements libertariens en Europe.

Je remercie encore tous ceux que j'ai interviewés pour leur patience et leur aide. Je n'aurais tout simplement rien pu faire sans eux.

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