05/06/2015

Tribulations politiques : de l'étatisme total à la liberté pleine et entière, un cheminement parmi les Idées et les Hommes



« Messieurs, le jour s’approche où il y aura deux grandes classes, les socialistes et les anarchistes. Les anarchistes veulent que le gouvernement ne soit rien, et les socialistes veulent que le gouvernement soit tout. Il ne peut pas y avoir de plus grand contraste. Eh bien, le temps viendra où seuls subsisteront ces deux grands partis, les anarchistes représentant la doctrine du laissez-faire et les socialistes représentant l’extrême inverse, et quand ce temps viendra je serai un anarchiste. »
- William Graham Sumner

 


Suite à la demande d'un camarade libertarien, j'entreprends la mise par écrit du récit de mon parcours politique et de l'évolution de mes idées.
Je dédie ce billet aux quatre personnes qui m'ont permis (dans certains cas, indépendamment de leur volonté) de devenir un véritable ami de la liberté : J., Achille Karangwa, Frédéric Jollien et Roberto Fucile.

Tout commence, il y a 24 ans de cela...


Acte I. Prolégomènes

Je suis né dans une famille peu politisée, partagée entre des intuitions gauchisantes et écologisantes d'un côté et nationalisantes de l'autre. Rien a priori ne me destinait à m'intéresser à la politique. Une enfance un peu précaire (selon les standards suisses) combinée à une adolescence plongée dans un cycle où quelques pseudo-bandes de jeunes issus de l'immigration créaient un climat relativement violent (selon les standards suisses toujours) m'ont laissé de douloureuses et contradictoires intuitions éthiques.

A 14 ou 15 ans, prenant conscience de l'existence de quelque chose comme la vie sociale, ces douloureuses intuitions m'ont fait sombrer dans une vaste et profonde hésitation sur la nature précise de mes positions politiques. Pendant 3 ans, je valsais entre un élan favorable à cet Etat-providence que je considérais comme étant le pilier protecteur de mon enfance et un ressentiment envers l'immigration qui m'avait condamné à une adolescence quelque peu brutale.

A 18 ans, je découvris la pensée altermondialiste qui m'expliqua fort doctement que l'immigration était provoquée par les méchants néolibéraux qui saccageaient les pays pauvres avec leurs grosses vilaines multinationales. Très content de pouvoir ainsi trouver une explication compatible avec mes intuitions welfaristes, et exaspéré par le mépris envers les pauvres qu'arboraient les jeunes nantis de mon collège, je fondais alors une organisation militante rassemblant les jeunes de gauche au sein de l'ensemble des collèges de Genève. Grâce au soutien logistique enthousiaste de mes professeurs, nous pûmes diffuser des centaines de lourds et illisibles manifestes dans lesquels nous vomissions les inégalités de richesses et criions notre amour de l'Etat-providence.

Peu de temps après, je fis la connaissance des Jeunes Socialistes genevois qui mirent à notre disposition le matériel du Parti Socialiste sur lequel nous imprimâmes allègrement 16'000 pages noircies de minuscules caractères que nous lancions gaiement à nos camarades de classe, absolument insensibles à notre entrain rebelle. La même année, année de tous les délices militants, je m'engageais au sein de la Jeunesse Socialiste et du Réseau Objecteur de Croissance. Ma vie politique commençais donc, sur la base du welfarisme, de l'altermondialisme et de l'objection de croissance.

Ces glorieux premiers pas semblent probablement déjà relativement éloignés des idées et valeurs libertariennes, mais détrompez-vous : je m'en suis éloigné bien davantage !

Acte II. Révolutions

Après 1 an et demi à la Jeunesse Socialiste, j'étais secrétaire du parti et candidat aux élections fédérales sur une liste jeunes. La crise de la dette battait son plein en Europe du sud et l'Etat-providence tremblait sur son socle en même temps que s'effondraient, visiblement incapables de juguler cet étrange mal, les gouvernements sociaux-démocrates que j'admirais jusqu'alors. Privé de modèle, je rejoignis le mouvement des Indignés et découvris le marxisme en m'inscrivant à l'université en science politique.

Fort de ce sympathique mais léger bagage, je créai un blog sur le site de la Tribune de Genève (oui, celui-ci cher lecteur) et y tapotai joyeusement les maigres mais énergiques bases de ma réflexion. J'y développai mes solutions miraculeuses à la mystérieuse crise que je ne comprenais pas : prendre l'argent des riches, étatiser tout ce qui peut l'être, et planifier politiquement la production, tout cela sous couvert de solides vertus démocratiques bien entendu. Je rencontrai à ce moment-la un premier libertarien qui me traita de fou sanguinaire tandis que je le coiffai de
laquais des riches (une de mes insultes favorites à l'époque). Néanmoins, le contact était pris et le débat avait commencé. Ce débat allait durer 3 ans et j'allais le perdre, pour mon plus grand salut. 

Entre mes 20 et 23 ans, je fus élu à la présidence de la Jeunesse Socialiste Genevoise et entrepris d'en radicaliser la ligne et d'en éloigner le carriérisme, me liant à des trotskistes et d'autres éléments issus de l'extrême gauche, tout en cherchant à développer (peine perdue) un entrisme efficace au sein du Parti Socialiste et de la Jeunesse Socialiste Suisse.

Pendant ces trois années, étant devenu étudiant en philosophie, j'appris à connaître la méthode philosophique analytique, ce qui me rendit très méthodique et rigoureux. Je me mis donc d'une part à écrire une défense systématique de mes positions socialistes, cherchant à élaborer des arguments solides et valides, et d'autre part à lire les ouvrages libertariens pour mieux tenter de les réfuter par la suite. Je lus David Friedman, Murray Rothbard, Pascal Salin, sans que cela ne remette mes convictions en question d'un iota. Fermement arrimé à l'axiome communiste selon lequel le salariat est une agression ou un vol, je restais insensible à toutes ces bourgeoises palabres.

Ces trois années furent aussi des années de moult et moult débats. Avec les libertariens, éternels et inébranlables adversaires, et avec les anarchistes communistes. A force d'arguments pertinents et de brillantes démonstrations, libertaires et libertariens brisèrent ma foi en l'Etat en me montrant qu'il était bel et bien l'ennemi des plus pauvres et de la classe ouvrière. Je devins communiste libertaire et décidai de transformer la Jeunesse Socialiste en phalanstère, avant de me rendre compte que c'était complètement dément et impossible. Je rejoignis alors pour un court instant les anarchistes communistes (dont je ne peux que louer la probité et l'honnêteté) dans la lutte contre la bureaucratie, le gouvernement, les politiciens, et la bourgeoisie.

Acte III. Liberté

Et puis, je suis parti en Italie, pour assister à un mariage. J'ai emporté un livre avec moi. Ce livre s'appelle La Révolte d'Atlas, il a été écrit par Ayn Rand, et à sa lecture, à ma plus grande stupéfaction et entièrement contre ma volonté, l'axiome communiste s'est brisé. Le salariat n'est pas une agression ni un vol. Comment pourrait-il l'être ? Trois années de raisonnements de plus en plus tordus pour tenter de justifier l'injustifiable s'écroulèrent en quelques instants. Sans l'axiome communiste fondamental, la révolution n'était plus justifiée, l'expropriation des expropriateurs devenait caduque car il n'y avait plus d'expropriateur. Le socialisme ne pouvait donc qu'être volontaire. Il n'était qu'un choix de société, et non un impératif moral. Je suis rentré en Suisse, j'ai admis publiquement que je m'étais trompé sur bien des choses et que beaucoup de choses que j'avais soutenues étaient à vrai dire un tissu de foutaises. Puis, je me suis demandé ce que j'allais faire.

Par un heureux hasard, le libertarien Loïc Magnin m'écrivit à ce moment-la sur Facebook et m'annonça que Diogène (pseudonyme du libertarien Mikaël Mugneret) et lui-même passaient par Genève. J'allai à leur rencontre et Diogène déclara qu'il était temps d'unir socialistes libertaires favorables à un marché libre et au respect des droits de propriété légitimes et libertariens ouverts d'esprit contre leur ennemi commun : l'Etat. Nous avons alors acquiescé et avons décidé de fonder un parti unissant nos forces en Suisse romande. Quelques jours plus tard, j'ai quitté la Jeunesse Socialiste. Beaucoup de mes fréquentations ont mal réagi et une partie de mon cercle social a disparu à ce moment-la. Les socialistes libertaires n'ont quant à eux pas semblé partants pour se joindre aux libertariens. 

La politique aurait alors pu s'arrêter là pour moi en fait : socialiste refusant l'existence de l'Etat ou d'un gouvernement, favorable à un marché libre de producteurs indépendants organisés horizontalement en coopératives, désireux de vivre dans une communauté utopique solidaire où bien des choses seraient mutualisées, mais rejetant la violence à l'encontre des riches et des propriétaires et respectueux des droits de propriété légitimes, j'étais devenu un ovni politique.
Mais c'était sans compter les libertariens ! Fabio Battiato m'a contacté, et en septembre nous avons fondé le Parti Libertarien de Genève avec Alexis Andres et Darius Tabatabay. Les choses sont claires à présent.

Puisse le vent de la liberté souffler longtemps sur ce pays et sur le reste de la Terre.



« A long terme, c'est nous qui l'emporterons... La botte cessera un jour de marteler le visage de l'homme, et l'esprit de liberté brûle avec tant de force dans sa poitrine qu'aucun lavage de cerveau, aucun totalitarisme ne peuvent l'étouffer. »
- Murray Rothbard

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Commentaires

A socialistes et anarchistes je préfère collectivistes et individualistes.
bien cordialement.

Écrit par : daniel sachet | 05/06/2015

Je suis très ému par ce superbe récit. L'histoire d'un homme qui a la sagesse de revenir sur 3 longues années d'une foi inébranlable pour tout reprendre à zéro.

Écrit par : Christian Siebenthal | 07/06/2015

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