01/06/2015

Entretien avec des libertariens – Cédric Pissoort



Cédric Pissoort, 23 ans, est membre du Parti Libertarien de Belgique. Il était d'ailleurs présent lors de sa fondation en 2012. Il vit à Bruxelles où il étudie les sciences économiques. Il aime la musique country et les films de western. Son signe astrologique est Poisson, sa couleur préférée est le jaune et son animal-totem est le serpent.

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AF. Comment définirais-tu le libertarianisme ?

 

D'abord, je trouve que ce mot n'est pas très beau. Il ne s'agit que de la traduction française du mot libertarian américain, qui a trouvé son origine dans le besoin de se différencier du mot liberal, en anglais qui avait pris une connotation de gauche aux USA. Le mot libertarien, en français, est très proche du mot libéral, à tel point qu'on utilise souvent les deux de façon indifférenciés dans le monde francophone, avec la particularité que les libertariens sont plus radicaux dans leur définition de la liberté.

Je définirais le libertarianisme simplement comme du libéralisme dont la définition de la liberté est plus radicale, sans compromis, et plus cohérente. A tel point que l'Etat, qui ne peut vivre que par une atteinte aux libertés individuelles, que ce soit économiques ou autres (liberté des moeurs, d'expression, de culte, etc.), est vu comme un ennemi, ou, au mieux, un moindre mal, qui doit se réduire au minimum.

AF. De quel courant du libertarianisme te sens-tu le plus proche et pourquoi ?

 

Je n'ai jamais très bien su me positionner entre l'anarcho-capitalisme et le minarchisme. Le plus cohérent est bien sûr l'anarcho-capitalisme, où il n'y aurait pas d'Etat. Mais comment empêcher qu'un Etat surgisse de l'anarchie ? Ne vaut-il pas mieux un Etat minimum qui empêche une pire organisation de surgir ? Même problème avec le cas d'un Etat étranger qui déclarerait la guerre et imposerait sa dictature.

Ensuite, la question de la justice. Tant qu'il y a un plaignant et un coupable, des tribunaux privés peuvent intervenir. Mais dans des situations extrêmes, comme pour un meurtre de quelqu'un sans personne pour porter plainte, il ne faut rien faire ? Je me pose probablement trop de questions. Mais il faut bien reconnaître qu'un Etat est bien pratique pour répondre à ce genre de situations extrêmes.

Mais pour répondre plus précisément à la question qui m'a été posée, je me sens plus proche du courant jusnaturaliste. J'ai surtout lu Rothbard pour l'instant. Sa vision rationaliste des droits naturels me plaît beaucoup. D'ailleurs, le droit me plaît beaucoup, bien que ce ne soit pas ce que j'étudie à l'université. Dans un monde sans Etat ou presque, il n'y a plus de politique pour apporter de solution magique à tous les problèmes. Les individus doivent se débrouiller entre eux et le dernier recourt, lorsque la liberté ou le contrat n'a pas été respecté, est de s'adresser à un tribunal privé pour trancher le litige.
Je devrais lire plus d'auteurs qui abordent le libéralisme ou l'anarcho-capitalisme différemment. Je sais que David Friedman est anarcho-capitaliste sans défendre le droit naturel. Il défend un système judiciaire qui ne répondrait pas exactement aux mêmes règles de droit en tout lieu et à tout moment comme Rothbard. Dès que j'en aurai le courage je lirai ''Vers une société sans Etat''.

AF. Selon toi, le libertarianisme est-il un projet politique
ou une éthique de vie ? Ou les deux ?

 

Ce n'est pas vraiment un projet politique, puisque c'est justement un rejet de la politique. Le but est de pouvoir se débrouiller sans l'Etat. Chacun fait ce qu'il veut tant que cela ne compromet pas la liberté d'autrui, sinon c'est un acte d'agression et la victime a le droit de se défendre. Ce n'est pas une éthique individuelle, chaque libertarien est libre d'adopter la morale qu'il lui plaît. La seule morale que tout libertarien doit suivre est de ne pas empiéter sur la liberté de quelqu'un d'autre. Quand on est libertarien on défend l'idée que tout le monde peut faire ce qu'il veut. Mais individuellement comment veut-on vivre ? Le libertarianisme ne répond justement pas à cette question.


AF. Comment es-tu devenu libertarien ? As-tu toujours été libertarien ? Si non, quelles étaient tes positions politiques antérieures ?

Dès que je me suis intéressé à la politique, je me suis intéressé au libéralisme. Je crois que c'est principalement grâce à internet. Avant de m'intéresser aux différents concepts politiques, je m'étais intéressé à plusieurs choses. J'aimais beaucoup l'informatique. J'ai appris quelque notion de programmation dans mon coin, installé Linux sur un vieux PC. Certaines versions de Linux sont gratuites, financées par des dons privés. Cela m'a appris que même la solidarité pouvait être quelque chose de privé et volontaire. Pendant ce temps-là, wikipedia, youtube, google, et compagnie, se développaient, ce qui renforçait l'idée que le partage pouvait s'organiser même dans un environnement capitaliste.

Je passais donc beaucoup de temps sur internet. Je cherchais tout et n'importe quoi. Je suis tombé sans trop le vouloir sur des sites de développement personnel, dont un en particulier qui était le site du club positif, dirigé par un entrepreneur suisse. Il vendait des ebooks, mais certains étaient gratuits et il m'arrivait de les lire. Ça parlait de développement personnel, mais il y avait une mentalité d'entrepreneur qui s'en dégageait, et je crois que c'est ce qui m'a le plus marqué. Le résultat de tout ça était que d'un côté il y avait le développement du partage gratuit et privé sur internet, de l'autre l'influence d'une mentalité d'entrepreneur.

Par la suite, je me suis intéressé à l'économie parce que j'étudiais ça à l'école. Je me rappelle d'un cours sur la privatisation, cela m'a instantanément fasciné. De plus, j'entendais les médias parler des libéraux, bien que c'était en mal et dans sens qui n'a pas grand chose avoir avec une définition sérieuse. J'ai tapé libéraux sur google et je suis tombé sur liberaux.org. Cela a été le point final pour me faire passer du côté des libertariens et me faire m'intéresser à la politique. J'y ai appris les concepts de minarchisme, d'anarcho-capitalisme, etc. C'est donc grâce à liberaux.org que je suis devenu libertarien, bien que l'influence que j'avais acquise avant sur internet m'a aidé.


AF. Quels individus, vivants ou morts, inspirent ton engagement ?

 

Il n'y a pas vraiment d'individus qui inspirent mon engagement. Je pense que les libéraux/libertariens ont raison et défendent une noble cause, même si ce n'est pas évident pour tout le monde. Donc je m'engage avec eux pour un monde plus libre.

AF. Quelles sont les 3 valeurs les plus importantes à tes yeux ?


Courage, honnêteté et entraide, à condition que l'entraide soit volontaire bien entendu.

AF. Ton livre libertarien préféré ?

Je ne suis pas un grand lecteur. J'ai lu « La route de la servitude » de Hayek, où il s'oppose au socialisme avec les arguments du bon sens. J'ai aussi lu plusieurs livres de Rothbard. Je ne vais pas être très original, mais mon préféré est « L'éthique de la liberté ». Rothbard est très direct et a toujours un avis tranché sur chaque question. On peut penser que c'est un défaut, mais ça permet d'être clair. Rothbard est très pédagogique. Il arrive à expliquer des problèmes qui peuvent paraître compliqués de façon très simple. Que l'on soit d'accord ou pas, on comprend tout de suite l'enjeu du problème en question, même quand on a pas fait d'études ou qu'on n'a rien lu sur le sujet avant.

AF. Ta citation libertarienne préférée ?

« Government is good at one thing : It knows how to break your legs, hand you a crutch, and say, "See, if it weren't for the government, you wouldn't be able to walk. » - Harry Browne

Que l'on pourrait traduire par : « Le gouvernement n'est bon qu'à une chose : il sait comment vous cassez les jambes, vous tendre une béquille et dire "Vous voyez, s'il n'y avait pas de gouvernement, vous ne seriez pas capables de marcher." »

AF. En tant que libertarien, quelle est ton analyse sur la situation socio-économique et politique en Belgique et en Europe ?


La situation économique en Belgique dépend énormément de l'Union Européenne. L'influence de l'Union Européenne est telle que les politiciens belges ne font qu'appliquer les recommandations européennes, avec quelques spécificités locales. Je ne sais pas ce que l'avenir apportera. Depuis le début de la crise, je lis et entends les pires prévisions sur l'avenir, des prévisions de crises bien plus graves : on aurait reporté la crise de 2008 pour un chaos prochain. C'est peut-être vrai, mais pour l'instant, en Belgique, il n'y a pas encore eu un tel chaos. La crise de 2008, d'origine américaine, a provoqué la crise des dettes souveraines, qui s'inscrit dans un contexte purement européen. La crise de 2008 a fait ressurgir les vieux démons qu'on avait en Europe.

En économie, le meilleur est toujours dans une meilleure situation, mais on peut dire aussi la même chose du moins mauvais. Tous les pays européens pratiquaient le déficit public, même l'Allemagne. Mais on s'est rendu compte que la capacité de rembourser les dettes publiques de certains pays était clairement surévaluée. La Grèce était dans une situation bien plus mauvaise que prévue. Résultat, les détenteurs de dettes grecques ont tout vendu pour acheter de la dette allemande et le taux d'intérêt que devrait rembourser l'Etat allemand a baissé. Le malheur des uns a fait le bonheur des autres dans ce cas-ci.

La crise a divisé plus que jamais l'Union Européenne, entre ceux qui n'avaient pas de problème pour rembourser la dette publique et ceux qui n'y arriveraient pas, avec néanmoins des pays intermédiaires comme la Belgique. S'il n'y avait pas d'Etat-Providence, il n'y aurait pas eu tous ces problèmes. Les Etats ne se seraient pas endettés et les finances publiques se porteraient bien. Mais je ne sais pas ce que nous réserve l'avenir, les prévisions de catastrophes sont peut-être vraies, mais peut-être qu'on se rendra compte à ce moment-là que d'autres pays sont dans un état bien pire, ce qui limitera la casse pour nous. Ce n'est pas très réjouissant du point de vue éthique. Mais je parle là d'économie, pas d'éthique. Et puis, si les Etats n'imposaient pas un Etat-Providence, s'il n'y avait pas de banque centrale pour déstabiliser les taux d'intérêt, s'il n'y avait pas de réglementations, on n'en serait pas là.

Pour ce qui est des questions non économiques, je n'ai pas grand chose à dire. La Belgique n'est pas si mal. Par contre, ce qui est impressionnant est que la population manifeste très peu pour des questions parfois graves. L'année passée, une loi sur l'euthanasie des enfants, sans limite d'âge, a été votée. Très peu de réaction. A tel point que les Belges eux-mêmes ne savent souvent pas que c'est le cas. Maintenant il y a des discussions sur la majorité sexuelle à 14 ans, parce qu'entre 14 et 16 ans la loi n'est pas claire paraît-il. Je ne sais pas où les politiciens veulent en venir, mais c'est troublant. Je ne dis pas que ce sont forcément de mauvaises idées, mais c'est troublant. De plus, on peut s'intéresser à d'autres sujets. Personnellement, je m'intéresse beaucoup plus à la liberté de détenir des armes à feu et de se défendre ou à la légalisation du cannabis que de savoir s'il faut avoir plus de 14 ou 16 ans pour pour pouvoir faire l'amour sans que les parents puissent porter plainte.

AF. Le mouvement libertarien est-il bien implanté en Belgique ?

Il y a le Parti Libertarien belge, dont je suis membre. On a beaucoup de mal à se faire entendre, en tout cas chez les francophones. C'est un petit parti, il y a peu de membres, et en plus les élections coûtent cher. Le parti se développe petit à petit. Ça va être long, mais il faut espérer. En persévérant on va peut-être y arriver.
Par contre, ce qui est assez paradoxal est qu'on a une meilleure audience chez les germanophones, et les Flamands ont déjà parlé du Parti Libertarien dans leurs journaux. On se fait plus entendre, ou en tout cas tout autant, chez les non francophones que chez les francophones. Ce doit être le surréalisme belge. (rire)

AF. Envie d’ajouter quelque chose ?

 

Il ne faut pas désespérer. Le mouvement libertarien se crée petit à petit, que ce soit par l'outil des partis politiques ou non. On est fortement limité par un Etat trop grand et une mentalité étatiste trop présente chez les gens. Mais c'est en connaissant ses limites qu'on peut essayer de faire mieux. Chaque pays a ses caractéristiques qui fait qu'il est plus ou moins libéral. On doit chacun analyser les caractéristiques du pays dans lequel on vit et à partir de là voir ce qu'on peut faire.
Je rajouterais aussi que la communauté libérale est petite pour l'instant, cela permet de mieux nous connaître, profitons-en !


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