31/05/2015

Entretien avec des libertariens – Laurence Deroi



Laurence Deroi a 53 ans et réside au Pas-de-Calais. Son signe astrologique est Cancer ascendant Lion et sa couleur préférée est le bleu-mauve.

J’ai dirigé pendant 28 ans avec mon époux la société familiale que mon père a fondé en 68. J’ai quitté mes fonctions il y a presque un an. Il m’a fallu admettre, il y a peu, que l’entreprise que je voulais créer ne pourra pas voir le jour en France : trop de réglementations, de taxes, d’impôts, d’attente, de paperasses. Je ne veux plus gâcher mon énergie à lutter contre un système qui hait l’entreprise et qui fait passer l’entrepreneur pour un truand, je veux la consacrer à quelque chose de concret, de productif, pas à l’autodestruction. Je pense donc de plus en plus souvent à l’expatriation.

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AF. Comment définirais-tu le libertarianisme ?

C’est la philosophie de la propriété de soi, de la sortie du servage.
Est libertarien celui qui a pleinement pris conscience de la nocivité de l’Etat sur sa vie et qui a compris que derrière les mots « Etat», « peuple», « gouvernement», « société», il y avait des Hommes avides de pouvoir et de volonté de régenter les autres (pour leur bien ou le fameux intérêt général) 
mais qui seraient bien incapables de produire quoique ce soit de leurs propres mains. Nous naissons libres.

AF. De quel courant du libertarianisme te sens-tu le plus proche et pourquoi ?

De l’anarcho-capitalisme, parce que «anarchie» signifie sans commandement, et parce que le capitalisme c’est la liberté. Le collectivisme peut fonctionner pour un groupe d’individus, tous libres et volontaires, et à condition qu’ils puissent changer d’avis et sortir du groupe librement. Ce collectivisme n’est pas remis en question, il fait partie des libertés de chacun. Par contre, si le collectivisme est imposé cela signifie qu’une partie du groupe est en servage ou esclavage. C’est celui-là qu’il faut combattre. Le capitalisme, est à l’opposé du collectivisme imposé. C’est la non-intervention de tiers dans les contrats passés librement et volontairement entre deux personnes. On comprend donc facilement que réglementer le capitalisme, en réalité, la liberté, ne peut se faire que de manière autoritaire et à l'aide de diverses menaces.


AF. Selon toi, le libertarianisme est-il un projet politique ou une éthique de vie ? Ou les deux ?

Le libertarianisme ne peut être un projet politique que dans le sens où ce projet vise à obtenir le «statut d’homme libre» (Bertrand Lemennicier).
Il est inconcevable pour un libertarien de rédiger un programme qui imposerait un «modèle» à qui que ce soit… Ceux qui veulent vivre de manière collective, avec ou sans propriété privée, sont absolument libres de le faire. Ce qui leur est interdit par la morale est d’imposer leur mode de vie, leurs goûts, leur volonté, aux autres, car, à ce moment-là, en niant la liberté des autres, ils leur volent leurs vies. Cela s’appelle l’esclavage et c’est un crime.


AF. Comment es-tu devenu libertarienne ?
As-tu toujours été libertarienne ? Si non, quelles étaient tes positions politiques antérieures ?


Il y a une chose qui est sûre, c’est que je n’ai jamais beaucoup aimé l’autorité. Enfin, tout dépendait d’où elle venait et si son fait était juste ou pas. J’ai aussi beaucoup pratiqué l’école buissonnière. Au niveau de la politique, jamais aucun parti ne m’a intéressée : je voyais bien qu’ils voulaient tous imposer leur vision et surtout toujours nous régenter. Pour un parti politique, nous ne sommes qu’un troupeau à exploiter.
Dans les années 2002-2003, j’ai découvert grâce à internet l’association
Liberté Chérie. Ça a été un premier bol d’air : il existait autre chose. Mais je ne me définissais pas comme «libérale» parce que quelque chose clochait, mais je ne savais absolument pas quoi à l’époque. Puis je suis tombée un jour sur une vidéo de Serge Schweitzer sur « les courants du libéralisme ». Et là j’ai compris. J’ai compris ce qu’était le vrai libéralisme, c’est-à-dire le libertarianisme. J’ai commencé à tirer ce fil et j’ai découvert plein d’auteurs, d’économistes, de philosophes français ou étrangers… Un vrai bonheur !


AF. Quels individus, vivants ou morts, inspirent ton engagement ?

Serge Schweitzer, Bertrand Lemennicier, François Guillaumat, Christian Michel, Pascal Salin, Henri Lepage, Jean-Louis Caccomo, Alain Laurent, Damien Thellier et son formidable site de l’Institut Coppet, Ayn Rand, Murray Rothbard, René François Rideau avec son essai «L'État, Règne de la Magie Noire / Des sacrifices humains et autres superstitions modernes»… Stéphane Geyres et Ulrich Genisson avec leur projet complètement fou, mais réussi, d’écrire un livre libre de droits, réunissant 100 auteurs sur le thème de la liberté, LIBRES! (avec en plus un deuxième tome, LIBRES!!). Et il y en a plein d’autres encore… Quand on essaie de lister on se rend compte qu’il y a eu, avant nous, un travail immense qui a été fait pour la diffusion des idées libérales. Toutes ces connaissances philosophiques et économiques sont encore assez confidentielles, mais nombreux sont ceux qui travaillent à les faire connaître.


AF. Quelles sont les 3 valeurs les plus importantes à tes yeux ?

D’abord, le principe de non-agression (développé par Murray Rothbard et expliqué en français par François Guillaumat) : quand l’Etat ou quiconque s’arroge le droit de vous contraindre, de vous interdire, de vous régenter, de vous contrôler, de vous suspecter, de vous obliger de dire ou faire ceci ou cela, il n’y a pas de possibilités de relations paisibles entre les individus. Ensuite, la propriété privée, légitime inviolable, car si les Hommes de l’Etat ou un quelconque individu ou groupe d’individus s’octroient des droits sur vos biens, c’est votre temps passé, votre vie, qui est volée, et dans ce cas la propriété privée est impossible. Ayn Rand l’a parfaitement expliqué dans la première partie de son texte «Le Consensus». Enfin, la liberté individuelle, qui résulte des deux autres valeurs, et parce que si on n’est pas libre, on ne peut pas vivre complètement ce temps qui nous a été donné de vivre sur cette terre.

Force est de constater qu’aujourd’hui, notre liberté est de de plus en plus limitée. À tous les niveaux. Bien sûr, nous ne sommes pas enfermés, battus, affamés, mais nous devons nous soumettre continuellement à des décisions arbitraires de gens qui veulent penser pour nous. Nous sommes des pions sur un échiquier et nous sommes baladés au gré des divagations des élus qui ont le pouvoir (que l’électeur leur a donné). Nous n’avons qu’une vie, alors il n’est du droit de personne de nous empêcher de la vivre pleinement, c’est-à-dire librement. Et cela d’autant plus que vivre libre ce n’est pas vivre aux dépens des autres, mais en synergie avec les autres.

AF. Ton livre libertarien préféré ?

''L’Éthique de la liberté'' de Rothbard. Si on veut découvrir le libertarianisme, il faut commencer par ce livre.

AF. Ta citation libertarienne préférée ?

Parce que malheureusement nous ne sommes toujours pas sortis de l’absolutisme :

« 
L’intellectuel mexicain de gauche Carlos Fuentes a donné une expression émouvante à ces vérités sous la forme d’un message adressé au peuple américain :

Vous avez connu quatre siècles de développement ininterrompu sous le régime capitaliste. Nous avons vécu quatre siècles de sous-développement dans une structure féodale […] Vous êtes nés avec la révolution capitaliste […] Vous êtes partis de zéro, dans une société vierge, de plain-pied avec les temps modernes, sans le boulet de la féodalité. Nous avons au contraire été constitués comme des dépendances de l’ordre féodal du Moyen Age déclinant ; nous avons hérité ses structures désuètes, absorbé ses vices et de cela sont sorties des institutions perdues sur la frange de la révolution moderne […] Nous sommes passés de […] l’esclavage aux […] latifundia*, à la négation des droits politiques, économiques et culturels des masses, à un bureau des douanes fermé aux idées modernes […]

Vous devez comprendre que le drame de l’Amérique latine tient à la persistance de ces structures féodales durant quatre siècles de misère et de stagnation, alors que vous étiez au cœur de la révolution industrielle et pratiquiez une démocratie libérale…“ »

 

Carlos Fuentes, “The Argument of Latin America : Words for the North Americans,” in Whither Latin America, New York, Monthly Review Press, 1963, pp. 10-12

extrait de L’ETHIQUE DE LA LIBERTE de Murray Rothbard


AF. En tant que libertarienne, quelle est ton analyse sur la situation socio-économique et politique en France et en Europe ?


C’est déprimant de savoir que notre situation économique pourrait être totalement différente et avec un avenir beaucoup plus lumineux uniquement en rendant leur liberté aux individus. Mais pour cela il faut essayer de comprendre comment fonctionne l’économie et surtout faire l’effort individuel de se débarrasser des préjugés et des peurs qui nous empêchent de comprendre et de trouver les véritables solutions. Aucun Homme de l’Etat ne nous rendra notre liberté si nous ne l’exigeons pas.
Sans être libertariens, beaucoup de pays se sont sortis de ce marasme : la Nouvelle Zélande (il y a un très bon texte de l’ex-ministre Mc Tigue sur
Objectif Liberté), l’Australie, qui vient de supprimer 50 000 pages de réglementations (cf. un article à ce sujet sur Contrepoints), l’Angleterre, avec un chômage au plus bas… Quand l’économie repart, c’est qu’il y a eu des coupes dans le budget de l’Etat, des baisses d’impôts, et surtout, de la liberté dans les entreprises. Sans liberté, pas d’évolution : le collectivisme n’a jamais marché, nulle-part.

AF. Le mouvement libertarien est-il bien implanté en France ?


Bien implanté, pas encore. Le grand challenge est de faire comprendre qu’il n’y a que deux voies : la liberté ou le pouvoir des uns sur les autres.

Notre pays a toujours été administré d’une main de fer, avec des bureaux et des armées de fonctionnaires pour tout et n’importe quoi. On ne peut pas faire un pas sans une autorisation, un numéro de quelque chose, un tampon sur une paperasse. La perspective libertarienne inquiète ceux qui n’ont pas compris la véritable proposition de cette philosophie, et met en péril cette construction bringuebalante de l’organisation étatique. Construction qui, de toute façon, de tout temps et n’importe où dans le monde, a toujours fini par s’écrouler.

D’autre part, et c’est le plus gros obstacle, il nous faut lutter aussi contre une armée de faux libéraux (vrais socialistes) qui veut faire passer un collectivisme pour du libéralisme. C’est la liberté ou l’esclavage, il n’y a pas de juste milieu, il ne peut y avoir que consentement libre et volontaire. Toutes les organisations sont acceptables dans la mesure où la totalité des membres qui la compose sont volontaires. Vouloir faire passer un collectivisme pour du libéralisme c’est soit un mensonge soit une grande ignorance. Donc un mouvement pas encore bien implanté, c’est vrai, mais la liberté finit toujours par gagner.


AF. Envie d’ajouter quelque chose ?

 

N’ayez pas peur. 

 

 

14:30 Publié dans Entretien avec des libertariens | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

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