24/05/2015

Entretien avec des libertariens – Cédric Chervaz



Cédric Chervaz a 27 ans et vit à Collombey, dans le canton du Valais. Il est membre du comité des Jeunes Libéraux-Radicaux (JLR) du Chablais, président de la section des JLR de Collombey-Muraz, membre de la commission Formation Professionnelle de Collombey-Muraz, et candidat pour le Conseil National sur la liste des JLR du Bas-Valais. Professionnellement, il travaille comme stagiaire dans le segment Wealth Management chez UBS SA à Sion, après avoir terminé des études d'économie d'entreprise (Bachelor à la HES-SO de Sierre et Master à la HEG de Genève). Durant ses études, il a travaillé dans un bar à vin à Monthey et a effectué quelques mandats de consulting pour de petites entreprises. Son signe astrologique est Lion, sa couleur préférée est le bleu et son animal-totem est le chat. Il est en outre un véritable amoureux de la musique (classique et classique contemporaine en particulier), ainsi que de la littérature.

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AF. Comment définirais-tu le libertarianisme ?

Il est difficile de donner une définition claire et arrêtée du libertarianisme. Tout d’abord je n’apprécie pas ce terme, même si je comprends son utilité. En effet, les mots sont de plus en plus vidés de leur acception et employés à tort, sans compter que leur sens n’est pas le même selon le lieu ou l’époque (voyez les définitions que certains – voire la plupart – donnent à l’individualisme, au libéralisme, etc.). Il y a en outre plusieurs courants au sein du libertarianisme ; je ne les connais pas tous en profondeur. Si je devais toutefois le définir, je dirais que c’est une philosophie du droit qui place au centre de ses préoccupations l’individu et la liberté. Pour cela, la question de la légitimité et de la propriété est essentielle.


AF. De quel courant du libertarianisme te sens-tu le plus proche et pourquoi ?

Je ne saurais pas citer et décrire tous les courants du libertarianisme, sans compter que bon nombre de libéraux ne sont pas d’accord sur les classifications. J’évolue au fil de mes lectures, de mes rencontres et de mes réflexions. J’ai par exemple longtemps été minarchiste. Actuellement, mon regard se tourne volontiers vers l’Autriche, et j’ai particulièrement apprécié l’anarcho-capitalisme de Rothbard.


3. Selon toi, le libertarianisme est-il un projet politique ou une éthique de vie ? Ou les deux ?

C’est à mon sens d’abord un projet politique. Avant de pouvoir construire son éthique de vie, encore faut-il pouvoir le faire. La liberté n’est pas une valeur : c’est la condition préalable à toutes les valeurs. Sans liberté, pas d’éthique. Sans liberté, pas de morale, qui n’est que la recherche personnelle du bien. Sans liberté, pas de solidarité. Il n’y a pas d’éthique si l’on n’est pas libre d’exercer la pleine possession de sa propre personne. Mais le libertarianisme n’est bien entendu pas suffisant pour être une éthique de vie à lui seul. Il fixe un cadre dans lequel la recherche de l’éthique est possible.


AF. Comment es-tu devenu libertarien ? As-tu toujours été libertarien ? Si non, quelles étaient tes positions politiques antérieures ?

Je n’ai pas toujours été libéral. Adolescent, je suivais mon père dans ses activités politiques. Il était démocrate-chrétien et je ne trouvais rien à redire à cela. Rothbard disait : « L’erreur essentielle de la conception grecque classique […] consistait à confondre la politique et la morale, puis à considérer l’État comme l’agent moral suprême de la société. » Je faisais mienne cette erreur héritée de la Grèce antique : comment les Hommes pourraient vivre sans État, sans garant de la morale ? Sans institution dépositaire de l’ordre public, pensais-je, nous vivrions dans un monde déliquescent.

Il faut dire que peu nombreux sont les discours qui remettent en question cette manière de penser. Lors de mes études, par exemple, nous avions longuement abordé Keynes et Smith, et très brièvement Friedman (et encore, que pour son monétarisme). Le reste était recouvert d’un voile d’oubli. Le sens que le public donne aux mots a également joué un rôle dans ma découverte tardive de cette philosophie. "Le libéralisme ? Quelle horreur !", disent tous les professeurs et les médias. Et de prendre en exemple les États-Unis, la France de Chirac ou Sarkozy, etc. : bien peu de libéralisme là-dedans pourtant.

Puis, presque par hasard, Bastiat est venu me chatouiller le cerveau avec ''Ce qui se voit et ce qui ne se voit pas'', que j’ai dévoré. J’ai ensuite découvert d’autres auteurs, d’autres articles et j’ai rencontré d’autres personnes avec qui j’ai pu débattre de mes positions et les affiner. J’ai eu le bonheur de lire von Mises, Say, Friedman, Rand, Spooner, etc. Ayant rédigé mon travail de Master sur la monnaie, j’ai pu lire nombre d’auteurs de diverses obédiences : que ce soit sur le rôle de la monnaie, les réflexions sur la valeur, sur les cycles économiques, ou sur son fonctionnement : tout donnait raison à mes autrichiens préférés plutôt qu’aux économistes mainstream.

La curiosité a fait le reste : plus on dénigrait la philosophie qui était désormais mienne, plus j’allais me documenter par crainte d’être trop « extrême ». Finalement, ce sont les contempteurs de la liberté qui m’ont le plus rapproché d’elle !


AF. Quels individus, vivants ou morts, inspirent ton engagement ?

J’ai une petite émotion pour Frédéric Bastiat, comme il était le premier que j’ai découvert. Également, il est la preuve que la vraie question n’est pas de savoir si l’on est de gauche ou de droite, mais de savoir si l’on est libéral ou étatiste.

J’ai apprécié Ayn Rand, avec son ''Atlas Shrugged''. Il est bon de le lire en ces temps où beaucoup veulent de l’égalitarisme, du nivellement, où les socialistes pestent contre les riches et invoquent la redistribution, le bien commun ou l’égalité. Ayn Rand nous montre que le monde n’est pas peuplé que de John Galt ou de Dagny Taggart, mais que nous sommes majoritairement des Eddie Willers. Ayn Rand montre que nous sommes tous dans une communauté de destin et que de mettre à l’index ceux qui réussissent péjore la situation de tout le monde.

Il y a bien entendu les auteurs importants que tout libéral connaît, mais peu de politiques actuels : ceux-ci n'émettent que des revendications sur les autres.


AF. Quelles sont les 3 valeurs les plus importantes à tes yeux ?

La première est la tolérance, puisqu’il est nécessaire pour un libéral d’accepter qu’il y ait d’autres manières de vivre ou de penser. Cela ne veut pas dire qu’il faille être d’accord avec tout ; cela veut seulement dire que si l’autre respecte ma propriété il convient de le laisser tranquille avec sa manière de mener sa vie. Ensuite, la curiosité me semble importante, de même que la solidarité. Je ne cite pas la responsabilité, qui n’est que le corollaire de la liberté.


AF. Ton livre libertarien préféré ?

''L’éthique de la liberté'', de Murray Rothbard. Cela fait cliché de le citer, mais c’est un livre « coup de poing ». Ce livre a participé à me faire quitter le minarchisme.

AF. Ta citation libertarienne préférée ?

Il y en a tellement qui mériteraient d’être citées. Comme nous devrons bientôt voter sur l’impôt sur les successions, je choisis une citation de Charles Monnard : « On ne peut légitimement recevoir que ce qui vous est transféré volontairement par un propriétaire légitime. Tout le reste est violence et ne peut être que violence. La politique sociale, c’est donc la guerre des uns contre les autres. »

AF. En tant que libertarien, quelle est ton analyse sur la situation socio-économique et politique en Suisse et en Europe ?

Ma perception sur la situation est pessimiste. On voit, un peu partout, des attaques répétées et vigoureuses contre les libertés individuelles. On voit des chefs d’État s’allier pour la liberté d’expression et emprisonner ou amender des gens le lendemain car ils ont dit ceci ou cela. On voit des dérives sécuritaires. On voit des chefs d’État s’offusquer de ce qu’il soit possible que les gens puissent communiquer sans que l’État puisse mettre son nez dans ces échanges. On vote régulièrement sur des sujets qui ne sont que des revendications sur autrui, ou qui n’ont que comme but de permettre à l’État de s’occuper de morale et, par là, de dire au citoyen comment il convient de vivre sa vie. On voit de plus en plus de citoyens se polariser à droite ou à gauche de l’étatisme et réclamer plus d’État pour réparer les catastrophes que celui-ci produit, chacun s’accusant de tous nos maux.

Tous ces points et bien d’autres ne vont que dans un seul sens, même de manière indirecte : le mépris de la plus petite minorité qui soit, l’individu.


AF. Envie d’ajouter quelque chose ?

 

Nous ne devons plus aller dans la voie délétère que les « socialistes de tous les partis » nous proposent. Posons-nous la question de la légitimité de l’État, ou des objets de votation auxquelles nous prenons part. Qui sommes-nous pour décider de la manière dont les autres doivent vivre ? Qui sommes-nous pour demander un traitement de faveur aux dépens des autres ? Rappelons-nous qu’une loi, simplement parce qu’elle est décidée par la majorité, n’est pas légitime si elle nie la propriété de ne serait-ce qu’un individu. Lisons, soyons curieux, remettons tout en question.


 

15:51 Publié dans Entretien avec des libertariens | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

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