23/05/2015

Entretien avec des libertariens – Rémy Poix

 

Je m'appelle Rémy Poix, j'ai bientôt 34 ans, et déjà deux enfants de 9 et 11 ans (père isolé), et j'habite à Gaillac (en région Midi-Pyrénées). Je suis artisan du bâtiment (auparavant, artisan brasseur de bière bio), et je suis en train de monter un dossier pour reprendre un cursus universitaire : j'espère pouvoir rentrer en master de géographie rurale et agricole à la rentrée prochaine.

Je suis un grand calme, à qui réussit tout ce qui est stimulant et tonifiant : thé, maté, guarana et piment très fort ; j'écoute également du hardcore et du métal pour me motiver, et toutes sortes de musiques bien rythmées et aux tempos rapides (à mes heures perdues je joue d'ailleurs également de la guitare ou de la basse).

Très solitaire et longtemps insociable (je suis un ancien schizophrène à qui le cannabis n'a pas réussi), j'ai toujours été très « non-conformiste », tout en n'ayant jamais pu m'affilier à un quelconque groupe sociologique : j'ai toujours été un « inclassable ». Qui plus est non fumeur, j'ai tendance à fuir la foule et à préférer les petits comités, et je passe beaucoup de temps à lire ou à débattre virtuellement sur des blogs, des forums ou des réseaux sociaux.

J'ai longtemps pratiqué le roller dans ma vie étudiante, mais aujourd'hui je pratique plus volontiers le bodyboard ; la couleur des vagues est d'ailleurs ma couleur préférée, et la puissance des vagues (et des tsunamis et autres inondations) m'a toujours fasciné ; réussir à l'apprivoiser est un plaisir sans fin.

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AF. Comment définirais-tu le libertarianisme ?

 

Le libertarianisme est une philosophie de l'entière liberté. C'est une philosophie complète, logique, qui considère la liberté à la fois comme principe, comme fin, et surtout comme moyen (puisque que la liberté ne peut jamais être imposée).

« La liberté, toute la liberté, rien que la liberté » : tel pourrait être selon moi le meilleur slogan du libertarianisme.


AF. De quel courant du libertarianisme te sens-tu le plus proche et pourquoi ?

 

Je suis anarcho-capitaliste. Plutôt utilitariste, tel David Friedman, jusqu'à maintenant, mais ma pensée évolue désormais de plus en plus vers le jusnaturalisme de Rothbard (que je n'ai pas encore lu mais ça ne saurait tarder). J'ai toujours été anarchiste, donc lorsque je suis devenu libertarien ça a été directement en passant par la case « anarcho ».

Je me considère également comme un catallarchiste : je pense que l’État est une émanation naturelle de l'humain, et que l'existence de l’État peut tout à fait être déduite de l'individualisme méthodologique. Cependant, l'existence de l’État dépend de certains facteurs sociaux et économiques externes, autrement dit : l’État existe dans certaines conditions socio-économico-géographiques particulières ; et donc il peut aussi, par voie de conséquence, ne pas exister sous d'autres conditions socio-économico-géographiques particulières. Pour cela il faut que la société atteigne une certaine « maturité », un certain équilibre entre les capacités de circulation de l'information et les capacités de circulation des ressources, le tout dans un espace géographique stable. J'y reviendrai.

AF. Selon toi, le libertarianisme est-il un projet politique ou une éthique de vie ? Ou les deux ?

Le libertarianisme est une éthique globale, celle du laissez-faire et de la non-intervention, qui s'applique à tous les domaines. Ce n'est d'ailleurs pas le libertarianisme qui m'a amené à cette éthique, au contraire, c'est par la découverte de cette éthique, au départ en agronomie - plus précisément en étudiant le fonctionnement évolutif spontané des écosystèmes - que j'ai pu intégrer mentalement ce « paradigme » du laissez-faire, avant de l'appliquer à tous les domaines de la vie, dont la politique et l'économie, et donc de devenir pleinement libertarien (c'était d'ailleurs l'objet de mon article paru dans Libres!!).

En cela le libertarianisme n'est pas un choix politique que j'ai fait ; c'est une éthique que j'ai acquise, une maturité intellectuelle que j'ai atteinte. Il m'a simplement fallu reconnaître ensuite objectivement, un jour, que j'étais effectivement devenu un libertarien.

AF. Comment es-tu devenu libertarien ? As-tu toujours été libertarien ? Si non, quelles étaient tes positions politiques antérieures ?

 

Très à gauche, écolo et proche des Verts et des objecteurs de croissance, j'ai commencé mon parcours anarchiste à l'adolescence, où j'ai notamment beaucoup été influencé par Proudhon. Très vite je suis donc devenu un « anarcho-mutuelliste », bien qu'encore un peu moins « constructiviste » que Proudhon, en voyant ce projet politique davantage comme un engagement individuel, comme un ensemble de préférences individuelles en tant que consommateur ou travailleur, plutôt que comme un projet politique. Puis, j'ai eu des expériences du monde du travail, et notamment un échec d'entreprise artisanale, qui m'ont poussé à creuser davantage la compréhension du domaine économique, en même temps que la pratique agronomique m'apportait ce changement de paradigme susmentionné. La lecture de « Studies in mutualist political economy » de Kevin A. Carson m'a permis la transition vers le libre marché libertarien ; celle de David Friedman, ainsi que de nombreux et riches débats avec des libertariens francophones sur des groupes de discussions Facebook, ont ensuite achevé de me convaincre du bienfait radical de la liberté et de la valorisation absolument incontournable de la propriété individuelle.

Politiquement parlant je ne considère pas vraiment nécessaire de défendre le libertarianisme en tant que tel ; je pense que la société libre sera acquise par effondrements successifs des pouvoirs politiques, qui devront abandonner progressivement leur interventionnisme, par la force des choses, à cause de la faillite inévitable de ce système. Mon approche politique est davantage celle de l'agorisme de Samuel Edward Konkin III : l'affranchissement individuel de la tutelle de l’État, le travail et le marché au noir, l'organisation libre des acteurs économiques, le refus au maximum des impôts et autres cotisations obligatoires, etc. Je pense notamment qu'internet sera pour beaucoup, à l'avenir, dans l'affranchissement des individus face à la tutelle de l’État : consciemment ou inconsciemment, des gens - de droite comme de gauche - s'affranchissent tous les jours un peu plus de cette tutelle en s'y informant, en s'y organisant, en s'y regroupant ou en y valorisant des initiatives et des innovations spontanées du marché.

Internet est pour moi l'outil principal et décisif de la catallarchie, dont je pense qu'elle pourrait advenir en Europe et dans le monde avant la fin du XXIème siècle : internet permet ainsi à la société de faire passer les capacités de circulation de l'information au dessus de ses capacités matérielles de circulation des ressources, et ainsi d'obtenir une prévalence de l'organisation spontanée et subsidiaire sur l'organisation autoritaire et centralisée. Parce qu'il ne s'agit pas simplement de vouloir se passer de l’État, encore faut-il également et surtout disposer des capacités techniques et sociologiques qui permettent de le faire. L’État ne peut pas disparaître d'un coup de baguette magique, il ne peut disparaître qu'à long terme, du fait d'évolutions des capacités techniques et sociologiques, qui ne dépendent certainement pas d'un individu ou d'un petit groupe d'individus. Pour pouvoir se passer de l’État, il faut pouvoir disposer de moyens concrets qui permettent de le surpasser en matière de sécurité ; de le concurrencer sur son propre terrain, qu'il ne domine actuellement que par l'intimidation, au même titre que les autres mafias.


AF. Quels individus, vivants ou morts, inspirent ton engagement ?

 

J'ai beaucoup d'admiration pour Jared Diamond, grand évolutionniste, physiologiste et géographe étasunien, qui a notamment beaucoup étudié l'évolution des sociétés humaines depuis la préhistoire jusqu'à nos jours. Il est lui aussi pour beaucoup dans mon passage du mutuellisme au libertarianisme, puisque c'est par la compréhension des principes et des réalités des thèses évolutionnistes, que j'ai pu acquérir les bases de l'individualisme méthodologique et changer ainsi de paradigme, tout en comprenant que le fonctionnement humain, et donc celui de l'économie, pouvaient relever d'une véritable science, et donc ne pouvaient pas relever d'un quelconque constructivisme. Les thèses libérales et libertariennes, à mon avis, sont de toutes façons très liées aux thèses évolutionnistes ; ce n'est pas pour rien si la thèse de Charles Darwin est née dans les milieux libéraux anglais du XIXème siècle : le paradigme de ces deux domaines (l'individualisme méthodologique) est le même.
La lecture de l'ensemble de l’œuvre de Jared Diamond a été pour moi un bouleversement : j'ai pris le temps de lire son œuvre en plusieurs années, afin de l'assimiler correctement. Cet essayiste a littéralement « changé ma vie ».


AF. Quelles sont les 3 valeurs les plus importantes à tes yeux ?

Il n'y en a qu'une, l'humilité : l'humilité est la « mère de toutes les vertus », de laquelle découlent toutes les autres.


AF. Ton livre libertarien préféré ?

 

Difficile à dire, je n'en ai pas encore lu beaucoup ; j'ai eu beaucoup de débats, j'ai lu beaucoup d'articles et de résumés, mais je n'ai lu pour l'instant que « Vers une société sans Etat » de David Friedman, et « Droit, législation et liberté » de Hayek. Bien évidemment, j'ai pour l'instant une préférence pour le premier ; mais il faudrait au moins que je lise Rothbard et von Mises dans un futur proche.
Mais auparavant je dois d'abord terminer la lecture du dernier essai de Jared Diamond, « Le monde jusqu'à hier » ; c'est important pour moi parce que c'est en lien avec ma théorie catallarchiste : je pense que la société papoue des hautes terres de Nouvelle-Guinée de ces derniers siècles (avant la colonisation occidentale) peut être considérée comme une société catallarchiste, comme une société arrivée à « maturité », relativement à ses conditions socio-économico-géographiques (et de même, je pense que la société européenne de la fin du Moyen-Âge tardif et du début de la Renaissance était une société en voie de catallarchie ; qu'elle serait devenue une telle société, s'il n'y avait pas eu la découverte des Amériques). Et il me semble que c'est justement cette société-là que Jared Diamond s'évertue entre autres à décrire dans cet ultime essai.
Ah si, j'ai bien entendu lu les deux « Libres », versions 1 et 2, puisque j'ai participé au deuxième ; ils sont très bons et exceptionnellement riches de diversité, et en cela décrivent parfaitement les libertariens.

 

AF. Ta citation libertarienne préférée ?

 

Il y en a deux que je place sur le même niveau : la première, de Ludwig von Mises, qui permet de comprendre en une phrase ce que les libertariens NE SONT PAS, et de briser ainsi la principale idée reçue à leur sujet :

« Les gens qui combattent pour la libre entreprise et la libre concurrence ne défendent pas les intérêts de ceux qui sont riches aujourd’hui. Ils réclament les mains libres pour les inconnus qui seront les entrepreneurs de demain et dont l’esprit inventif rendra la vie des générations à venir plus agréable. »
(L'action humaine)


Et la deuxième, de Frédéric Bastiat, qui permet de comprendre CE QUE SONT les libertariens ; de comprendre la différence entre les deux paradigmes, étatiste (ou socialiste) et libertarien (ou « économiste ») ; la différence entre le paradigme de la peur du chaos et celui de l'ordre spontané :

« La dissidence profonde, irréconciliable sur ce point entre les socialistes et les économistes, consiste en ceci : les socialistes croient à l‘antagonisme essentiel des intérêts. Les économistes croient à l‘harmonie naturelle, ou plutôt à l‘harmonisation nécessaire et progressive des intérêts. Tout est là. »
(Justice et fraternité, in "Pamphlets")



AF. En tant que libertarien, quelle est ton analyse sur la situation socio-économique et politique en France et en Europe ?

 

Je crois y avoir partiellement répondu, avec ma description de la catallarchie ; mais plus prosaïquement, je pense que la situation politique de la démocratie française ne fait que démontrer que l’État – quand bien même il est démocratique – ne peut que continuer à croître, à se développer en taille et en puissance, jusqu'à la faillite. Et les difficultés économiques ne font que pousser les électeurs à réclamer encore plus d’État (d'où la montée actuelle du vote FN), jusqu'à la faillite. Ceux qui dépendent de l’État ne peuvent pas faire autrement ; et ceux qui n'en dépendent pas subissent une concurrence déloyale qui les pousse à réclamer eux aussi de pouvoir en bénéficier ; ainsi chacun est toujours plus poussé à chercher, directement ou indirectement, à « vivre aux dépens de tous ». On cherche individuellement à payer le moins d'impôts possible, et « collectivement » à obtenir le plus d'avantages possibles : ça ne peut que conduire à la faillite.
Et lorsque l’État actuel aura fait faillite (soit globalement, soit sur un secteur particulier qu'il cessera alors d'administrer), il en renaîtra un autre moins gras que le précédent, parce que les gens auront appris par nécessité à moins en dépendre ; ils auront développé des alternatives. Ainsi, par effondrements successifs des entités collectives, l'individu se responsabilisera et s'affranchira progressivement.

AF. Le mouvement libertarien est-il bien implanté en France ?

 

Pas vraiment. Je suis allé à ma première rencontre entre libertariens sur Toulouse, où nous étions 5. C'était très sympa et passionnant, et il y avait sans doute trois ou quatre absents, mais d'un point de vue politique c'est juste ridicule (cela dit j'étais allé dix ans plus tôt à des réunions des Verts sur Toulouse où nous n'étions guère plus nombreux). En tous cas ce n'est pas bien grave, puisque ce sont l'ensemble des initiatives individuelles, des innovations et des transactions libres, que nous défendons ; et en ce sens, tous les individus de ce monde contribuent individuellement, chaque jour, consciemment ou inconsciemment, au marché, et donc à la perpétuation et au développement de ce que nous défendons. Politiquement nous ne souhaitons rien imposer, juste laisser faire ; en ce sens nous ne pouvons rien réclamer de plus que ce que nous ne puissions observer déjà.
La seule chose que nous pourrions réclamer, ce serait la suppression de lois liberticides, des prohibitions ou des extorsions. Mais en même temps, rien ne peut arrêter le marché, puisque le marché est dirigé par la demande ; en prohibant, l’État ne fait que renvoyer le marché à la contre-économie. Donc finalement, en tant que libertariens, notre meilleure place politique est sur le marché, qu'il soit légal ou non. Et ça c'est déjà le cas, et ça ne peut que l'être.
D'ailleurs les plus grandes améliorations au bénéfice de l'individu n'ont jamais été apportées par la politique, elles ont toutes été apportées par le marché. Le marché c'est la liberté ; donc le marché doit être notre principe, notre fin et notre moyen : notre seule cause.




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Commentaires

Je crois que vous devriez supprimer le " anarcho-socialiste " sur l'entête de votre blog. Ce dernier n'est pas compatible avec le terme de libertarien mais plutôt avec celui de libertaire. Et il me semble que vous êtes bien libertarien.

http://www.historionomie.com/archives/2015/04/09/31865630.html

D.J

Écrit par : D.J | 23/05/2015

Je ne reviens que sur l'introduction et la conclusion, le reste est suffisamment bien exprimé.

"Le libertarianisme est une philosophie de l'entière liberté. C'est une philosophie complète, logique, qui considère la liberté à la fois comme principe, comme fin, et surtout comme moyen (puisque que la liberté ne peut jamais être imposée)."

Il ne peut y avoir de logique quand on associe "droits naturels" et "non-agression" dans nos principes. Le droit d'écraser un autre est un droit à part entière, comme celui de se défendre contre celui qui veut m'écraser.
L'agression fait partie du monde, il ne faut pas la combattre en établissant un principe de "non-agression" sur lequel on pourra intégrer tous les comportements totalitaristes, il faut la comprendre pour en déterminer les causes, et ainsi mieux maîtriser notre capacité à intervenir pour la rendre inefficace.
Non, le libertarianisme n'est ni complet, ni logique. D'ailleurs, la majeure partie des auteurs qui s'en sont réclamés étaient bien loin d'être de bons logiciens.

"D'ailleurs les plus grandes améliorations au bénéfice de l'individu n'ont jamais été apportées par la politique, elles ont toutes été apportées par le marché. Le marché c'est la liberté ; donc le marché doit être notre principe, notre fin et notre moyen : notre seule cause."

La politique et le marché sont, en réalité, une seule et même chose : la vie de la cité, la vie de l'humanité. Le mot politique se réfère à une analyse idéologique, le mot marché à une analyse économique. En sciences, on parlerait d'interactions.
Le problème, c'est que les novlangues des différentes idéologies ont complètement dénaturé la notion du mot politique, tant et si bien que ni les enseignants, ni les politiques, ni les individus n'arrivent à cerner qu'il s'agit du seul et unique moyen de progression et d'amélioration que nous ayons trouvé jusqu'à présent. Le progrès technique ne faisant que répondre aux exigences de "la vie de la cité".
Il faut nécessairement replonger dans les Antiques Egypte, Grèce et Rome pour saisir à nouveau le concept "politique".

Écrit par : John Smith | 23/05/2015

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