20/05/2015

Entretien avec des libertariens – Ferghane Azihari

 


Bonjour, je m'appelle Ferghane Azihari, je suis âgé de 21 ans et j'habite à Torcy, en Seine-et-Marne (région Île-de-France). Actuellement en troisième année en droit et sciences politiques, je fréquente parallèlement plusieurs structures associatives telles que le Mouvement des libéraux de gauche 11291743_635942683207773_213956239_n.jpg(MLG), les Jeunes européens-Fédéralistes (JEF), European students for liberty (ESFL), OuiShare, Open Diplomacy, et bien d'autres encore. Mon signe astrologique est Balance et ma couleur préférée est le rouge. En dehors de cela, j'aime également les jeux vidéos, les sports de raquette, la natation ainsi que la musique classique & pop. 


AF. Comment définirais-tu le libertarianisme ?

 

Il est à mon sens plus facile de dire ce que le libertarianisme n'est pas, à savoir une idéologie politique, dans le sens où ce n'est pas un système complet qui doit s'imposer aux individus. C'est au contraire une doctrine qui s'attache à définir une éthique minimale – le rejet de la violence -, ce qui la rend compatible avec la diversité des aspirations individuelles et collectives, pour peu qu'elles s'attachent à respecter la liberté d'autrui.


AF. De quel courant du libertarianisme te sens-tu le plus proche et pourquoi ?

 

D'un point de vue pragmatique, je me définis comme un libertarien de gauche. Si l’on pousse dans l'idéalisme, j’ai des affinités avec l’anarchisme individualiste et mutualiste. Je parle "d'idéalisme" avec un peu de provocation, dans la mesure où il est difficile et prématuré, selon moi, de revendiquer une société émancipée du monopole de la violence légale quand on vit dans un environnement dans lequel la culture libérale est très faible voire inexistante.

Le terme "de gauche" que j'accole délibérément à libertarien pour me qualifier est important. Certains rétorqueront que cela n'a aucun sens en ce que la doctrine libertarienne transcende le clivage droite-gauche. Je répondrais simplement en disant que c'est justement parce que la doctrine transcende ce clivage qu'il est possible de cumuler ces deux qualificatifs. J’y tiens en ce que je me reconnais parfaitement dans la plupart des idéaux exprimés par les courants dits de gauche, à la différence près que je pense que seuls les canaux du libre-marché - et non ceux du monopole de la violence légale - permettront de les concrétiser. Par exemple, la volonté de construire une société caractérisée par un haut degré de solidarité et un faible degré dans les rapports hiérarchiques entre les individus, tout en concentrant le pouvoir politique entre les mains d’une petite élite, me semble être parfaitement contradictoire pour ne pas dire une imposture dont il faut se méfier.

Tous les rapports de domination que nous trouvons dans la société ont de près ou de loin une origine politique. Le sexisme provient en partie du fait que les femmes ont longtemps eu un statut juridique inférieur à celui des hommes. Le racisme moderne entretient une relation étroite avec le nationalisme, le colonialisme et les privilèges que seul le monopole de la violence légale peut entretenir (apartheid, ségrégation etc.). L'hégémonie de certains acteurs économiques provient de monopoles et autres privilèges octroyés par la puissance publique.

Le qualificatif « de gauche » me permet également de me différencier clairement de ceux qui revendiquent une étiquette libérale ou libertarienne et qui tiennent parfois un discours conservateur avec lequel je ne suis pas toujours à l'aise. Les deux exemples qui me viennent immédiatement à l'esprit portent sur la méritocratie et le rapport des individus au travail.

Sur le premier exemple, je pense que la société devrait reconnaître le poids des déterminismes sociaux sur la trajectoire des parcours individuels tout en admettant que la libre-initiative, les coopérations et les associations spontanées, constituent de meilleures solutions que les actions politiques . Celles-ci ne savent qu'aggraver le poids de ces déterminismes. Le cas le plus emblématique pour illustrer ces propos est probablement celui du développement international. Les États riches s'érigent faussement en vecteurs de la solidarité internationale via l'aide au développement qu'ils obtiennent par la fiscalité, alors que nous savons bien que ces dispositifs ne servent qu'à vassaliser des États corrompus. De l'autre côté, ces mêmes États prétendument solidaires mettent en place des barrières pour entraver les flux migratoires - entre autre choses - alors que l'immigration libre est naturellement un puissant outil de lutte contre les déterminismes et la pauvreté structurelle.

Concernant le second, j'ai tendance à me méfier du salariat sous toutes ses formes (public et privé) et suis convaincu qu'un marché libéré des interférences étatiques éroderait le système salarial. C'est exactement ce qu'il se passe dans certains secteurs avec l'émergence de l'économie collaborative que certains présentent comme étant une version renouvelée du mutualisme libertaire. Celle-ci défie de nombreuses structures productives excessivement « verticales » - qui bénéficient bien souvent de privilèges monopolistiques - en permettant aux travailleurs subordonnés de jouir à leur tour de l’entrepreneuriat grâce à la libre concurrence et l'égal accès au marché que les États se plaisent à neutraliser.


AF. Selon toi, le libertarianisme est-il un projet politique ou une éthique de vie ? Ou les deux ?

Le libertarianisme me paraît être un projet de société qui définit une éthique minimale destinée à embrasser tous les styles de vie, dès lors qu'ils renoncent à la violence.


AF. Comment es-tu devenu libertarien ? As-tu toujours été libertarien ? Si non, quelles étaient tes positions politiques antérieures ?


Il est difficile d'affirmer qu'on a « toujours été libertarien », en particulier quand vous grandissez au sein de l'environnement politique français. Comme la plupart de mes concitoyens en France et en Europe, j'ai longtemps été convaincu que les injustices qui caractérisent l'ordre social actuel découlaient de puissances publiques trop permissives. Je partageais donc globalement la rhétorique de la gauche dirigiste classique, telle qu'on la retrouve au sein des partis sociaux-démocrates. C'est paradoxalement en étant en contact avec les affaires européennes que j'ai peu à peu vaincu mes préjugés et développé une culture tout d'abord libérale, et libertarienne par la suite. Paradoxalement en effet car les institutions européennes et le libéralisme entretiennent des rapports complexes, voire contradictoires, contrairement à ce qu'on entend très régulièrement. Mais j'y reviendrai plus tard.

C'est grâce aux partisans du fédéralisme européen que j'ai pu me forger une opinion consistante vis-à-vis du nationalisme. Depuis le XIXème siècle, le nationalisme est l'idéologie dominante qui, dans l'Europe et dans le monde, sert à légitimer le pouvoir de l’État. L'anti-nationalisme que je développais au fur et à mesure de mon engagement pro-européen s'est par la suite logiquement mué en une critique virulente vis-à-vis de l'action étatique. Je suis ainsi devenu libertarien quand j'ai réalisé qu'il n'y avait rien qu'une association librement constituée ne pouvait pas faire au moins aussi bien que des instances politiques. Celles-ci ne sont que des instruments de violence au service des corporations biens placées, qui prospèrent sur les décombres de la liberté et de l'égalité pour dominer la société.


AF. Quels individus, vivants ou morts, inspirent ton engagement ?

 

J'aime beaucoup le parcours intellectuel de Pierre-Joseph Proudhon. Il est celui qui m'a aidé à ouvrir les yeux sur le fait que les idéaux socialistes ne pouvaient être solubles que dans un marché libre. La pensée proudhonienne m'a ensuite permis de découvrir quelques figures de l'anarchisme individualiste comme Benjamin Tucker. J'ai par la suite découvert le Center For a Stateless Society qui fait partie de la « Left-Libertarian Blogosphere ». Je lis très régulièrement les travaux de ces chercheurs qui essaient de réconcilier la gauche et l'école autrichienne d'économir, tout en prolongeant les traditions mutualistes, anarcho-individualistes, et plus largement celles de l'ensemble de la gauche libérale.

AF. Quelles sont les 3 valeurs les plus importantes à tes yeux ?

Liberté, solidarité, altérité.


AF. En tant que libertarien, quelle est ton analyse sur la situation socio-économique et politique en France et en Europe ?

 

La France et l'Europe souffrent toutes deux de l'hégémonie de l'étatisme et du capitalisme de connivence qui lui est consubstantiel. Il en découle un ordre social profondément injuste et étouffant, qui prospère sur la violence perpétrée au détriment des libertés individuelles et de l'égal accès au marché. Réduire la place des puissances publiques dans nos vies est la seule manière de combattre cet ordre social.

J'ai longtemps espéré que Bruxelles mène un front anti-nationaliste pour affaiblir les gouvernements nationaux, comme le souhaitaient les théoriciens de la construction européenne. Je suis aujourd'hui un peu plus sceptique sur les effets des institutions européennes sur nos libertés. Elles sont capables du meilleur comme du pire. Elles garantissent certes quelques libertés face aux tentations nationalistes, mais tendent également à reproduire à l'échelle continentale le même capitalisme de connivence jadis dénoncé à l'échelle nationale par les pères fondateurs. Je reste néanmoins convaincu que Bruxelles n'est pas la plus grande menace, contrairement aux Etats-nations, en particulier quand j'observe que les indépendantismes à travers le continent - qui sont une piste intéressante pour restaurer la liberté individuelle – sont généralement très europhiles.

Du reste, face aux conservatismes politiques, les innovations produites par la société civile (start-ups, économie collaborative, cryptomonnaie, do & think tanks) me semblent à certains égards plus subversives que tous les programmes politiques que l'on nous sert dans les médias mainstream. Il m'arrive parfois de me dire que les élites économiques n'ont visiblement aucun intérêt à abolir les interférences étatiques qui maintiennent leurs privilèges en gangrenant la société. La liberté individuelle sera peut-être restaurée par le bas.


AF. Le mouvement libertarien est-il bien implanté en France ?

 

Implanter un mouvement libertarien en France reviendrait à brûler les étapes avec tous les risques qui vont avec. Notre pays n'a aucune culture libérale. Il faut d'abord lui inculquer cela. Je fais partie d'une association politique qui s'appelle le Mouvement des libéraux de gauche, qui tente de proposer une nouvelle offre politique face au clientélisme d'une droite conservatrice qui ne connaît rien d'autre que le capitalisme de connivence, et celui d'une gauche embourbée dans de vieilles idéologies dirigistes qu'elle est incapable de dépasser plus de vingt-ans après la chute du mur de Berlin.

AF. Envie d’ajouter quelque chose ?

 

Je pense que si la doctrine libérale au sens large est aujourd'hui mal perçue, c'est notamment à cause du fait que celle-ci a délaissé à tort le champs de la critique des rapports de subordination, des déterminismes sociaux, et, plus largement, les préoccupations de juste redistribution. Ces thèmes sont hélas devenus des monopoles dirigistes dans les médias. Un peu de concurrence ne ferait pas de mal !

Les libéraux donnent parfois l'impression de se satisfaire de l'ordre social actuel. Leur scepticisme bien fondé à l'égard du constructivisme pèche souvent par le fait qu'il tend lui aussi à confondre le gouvernement et la société. Par exemple, la notion de juste redistribution et l'aspiration à un haut degré d'égalité économique dans les rapports sociaux me paraissent tout à fait valables, à condition d'admettre que seul le libre-marché, lequel n'est évidemment pas réduit aux relations commerciales, est en mesure d'offrir des solutions à la fois justes et efficaces car individualisées, ce que ne peut par définition pas faire une autorité centrale.

Enfin, dans la mesure où de nombreuses inégalités sociales sont le fruit d'interférences étatiques liberticides, nous gagnerions à prendre une posture beaucoup plus contestataire vis-à-vis des phénomènes sociaux dénoncés par les dirigistes, qui ne réalisent pas que c'est toujours leur idéologie qui en cause. 



12:24 Publié dans Entretien avec des libertariens | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

Commentaires

En tant que libertarien

On disait... en tant que chrétien, charité "chrétienne"

En tant que soi-même?
Décloisonné?
Désentravé? Désembourbé?

En tant que... pratiquement... "rien" (juste...?!)!

Écrit par : Myriam Belakovsky | 20/05/2015

Bonjour,
Juste une remarque...
Je partage bon nombre des analyses très pertinentes de votre interview. Peut-être pas dans le même esprit cela dit, mais c'est un autre sujet...
Et pourtant je ne suis pas libertarien. Juste anarchiste. Anarchiste individualiste si vous y tenez. ;-)
J'ai l'impression que le libertarianisme "récupère" certains désabusés intelligents et cultivés d'une gauche égarée depuis 30 ans. "Récupère", car je ne vois pas comment on peut être libertarien sans être à la fois capitaliste. "Récupère", car sous prétexte de défendre la liberté, le libertarianisme 'propose' un modèle d'organisation économique bien spécifique, le capitalisme. Et ce dernier est bien différent, ô combien différent!, que le simple 'libre-marché', entendu simplement comme le lieu de rencontre des libertés individuelles...
Qu'est-ce que le capitalisme alors?... ;-p
...
Un dernier point: le libéralisme est-il de droite?
Oui, si l'on considère son acception usuelle actuelle liée à la défense d'une économie capitaliste.
Mais ne serait-ce pas oublier que l'anarchisme est, par définition, libéral? Dans son sens premier. Philosophique. Politique. ?
L'utilisation des mots, de leur sens, n'est pas anodin. Dans ce monde-ci, à cette heure-là, non, je ne dirai jamais que je suis 'libéral', même 'de gauche'. Je suis anarchiste. Je me comprends, mes pairs me comprennent. (après, entre gens de bonne compagnie, une fois clairs sur les définitions, pourquoi pas? ;-p)
...
Je termine.
A mon sens, le libertarianisme va trop loin. Dans sa critique radicale de l'Etat (et c'est un anar qui le dit! ;-), dans sa défense radicale de la propriété, dans sa croyance radicale dans le marché...
Posons les bases progressivement d'une société libérée. Dégageons déjà des espaces de débats, d'échanges, de décisions, de productions, de créations. Locaux. Concrets. Et voyons ce que ça donne. A trop anticiper, ne présumons-nous pas des choix de chacun?
...

Écrit par : Thomas | 31/05/2015

Bonjour Thomas,

Merci pour votre commentaire, qui complète à merveille l'intw et converge avec mes propres interrogations.

Écrit par : Rosa | 09/08/2015

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