17/05/2015

Entretien avec des libertariens - Marius-Joseph Marchetti (2ème partie)



AF. En tant que libertarien, quelle est votre analyse sur la situation socio-économique et politique en France, en Europe et en Corse ?

 

MJM. C'est compliqué à dire : les élections anglaises montrent que lorsqu'on applique un programme de réduction des dépenses publiques, il est toujours possible d'être réélu. Cela me semble envoyer un message fort aux hommes politiques en Europe. Peut-être que la droite française jugera-t-elle utile de réduire la dépense publique et de ne pas reproduire de nouveaux les vieux poncifs keynésiens ? Mais je ne me fais pas d'illusion non plus. L'étatisme va avoir du mal à laisser sa place à quelque chose qui pourrait ressembler à un semblant de liberté.

En France, une loi sur le Renseignement a été votée et la population s'y est montrée majoritairement favorable. Voyez comment l'effet Charlie s'est transformé en effet Gestapo. Et le plus grave réside dans le fait que les gens se servent moins d'idées et de faits que de leurs émotions, en l’occurrence de la peur. Et lorsqu'ils s'essaient aux faits, ils en énoncent de mauvais. Entre 2001 et 2013, on estime aux États-Unis 227 condamnations liées au terrorisme. Et sur ces 227, la NSA serait intervenue sur approximativement... une seule. La surveillance généralisée, en plus d'être contraire à la philosophie politique des libertariens, ne peut même pas se défendre d'un point de vue utilitariste, vu le faible nombre d'attentat qu'elle a déjoué et le grand nombre d'entreprises qu'elle est en train de faire partir de France. Car cette loi a en plus des répercussions économiques. L'État a encore fait un strike et ce seront encore les individus qui paieront les pots cassés.

11304141_906620009399226_1637695654_n.jpgEn Europe, la situation me semble un peu plus ambiguë. Les États sont en général moins dépensiers que la France, même si on ne saurait qualifier ces pays de libéraux ou libertariens. On a vu le mal que pouvait faire une austérité purement fiscale en période de crise (on le voit encore aujourd'hui). C'est précisément l'inverse qu'il faudrait faire. L'économie ne repartira que si les incitations productives sont accrues. Et pour cela, il n'y a malheureusement pas mille solutions. Il nous faut diminuer les impôts, réduire, voire supprimer, la progressivité, briser les carcans et les chaînes qui ornent les chevilles des entrepreneurs de nos pays. Il serait également important de revenir à une monnaie saine, une monnaie privée et libérée de l'influence qu'un quelconque politicien. Et qu'on ne vienne pas me souffler que les Banques Centrales sont privées ! Lorsque votre survie dépend d'un privilège d'État vous n'êtes pas réellement privé. Les politiques monétaires actives en cours, en Europe et ailleurs, sont une mauvaise nouvelle. Oui, le Royaume-Uni a désormais un taux de chômage de 5,7%, mais sa politique monétaire expansionniste a contribué à la formation d'une nouvelle bulle immobilière. Aux États-Unis, le Dow Jones est a un niveau supérieur à celui de l'implosion de la bulle des subprimes. Or, il n'y a pas dans la sphère réelle de quoi justifier un tel niveau. Nous sommes en train d'empêcher un ajustement nécessaire dû à la crise de 2008, avec la même politique qui a créé ce déséquilibre. Cherchez l'erreur et voyez le danger.

Mon avis sur la Corse est plus alambiqué. Économiquement parlant, je suis pessimiste. L'inculture économique y est présente comme partout en France. Mais certains sujets reviennent bien plus que d'autres, comme par exemple, la hausse constante du prix de l'immobilier et du foncier, et la thématique de la hausse des prix par les grandes surfaces. L'accusation la plus cinglante est que les spéculateurs et capitalistes sont responsables de cette hausse constante du prix de l'immobilier. Mais la simple spéculation, non encouragée par des politiques monétaires expansionnistes et autres interventions étatiques, est bénéfique, car elle permet au marché de s'ajuster plus rapidement. Le spéculateur sur un marché libre a le même rôle que l'entrepreneur : il aperçoit une information qui n'a pas encore été détectée par les autres agents économiques. Son action enclenche donc une série d'actions qui accélère le processus de marché et le rapproche de l'équilibre. Le moins que l'on puisse dire cependant, est que nous sommes loin d'être sur un marché libre. L'empilement des réglementations, taxes, subventions, codes, sont là pour en témoigner.

Le prix du foncier est également rendu élevé pour deux principales raisons : tout d'abord, la restriction de l'offre du foncier, et secondement... les subventions agricoles. Le rendement espéré d'un terrain étant automatiquement augmenté par les subventions agricoles, cela a pour conséquence d'augmenter le prix des terrains. L'arroseur arrosé en somme.

En ce qui concerne les grandes surfaces, il est étonnant que nos politiciens locaux s'insurgent, mais ne demandent pas l'abrogation des lois Royer et Raffarin, qui limitent l'implantation d'enseignes concurrentes, car c'est principalement cela qui empêche le processus concurrentiel-entrepreneurial de se mettre à l'oeuvre et qui permettent aux grandes surfaces d'en profiter. La concurrence, c'est avant tout la liberté d'entrer sur un marché. Restreignez cette liberté et ne vous étonnez pas de voir naître des abus.

Le troisième point sur lequel on pourrait insister, c'est le nombre de fonctionnaires. Si la France est un des pays de l'OCDE qui compte le plus de fonctionnaire par habitant, la Corse est l'une des régions françaises qui compte le plus de fonctionnaires par habitant, 38% de la population active (cf. 60 milliards d'économies ! de Agnès Verdier-Molinier), ce qui, même comparé à la situation française générale, est colossale ! Comment donc espérer un décollage économique lorsqu'on traîne un boulet de ce poids ?!

Pour autant, certains détails me permettent d'être optimiste : les Corses semblent s'apercevoir, plus qu'en moyenne en France, du danger d'un État jacobin et centralisé. Et lorsqu'on regarde l'histoire, on peut comprendre pourquoi. On peut dire que l'État français a expérimenté une forme de socialisme, dans le sens où l'État français a cherché à créer un "homme nouveau" en format antique. Comme Pierre-Joseph Proudhon, anarchiste et fédéraliste, l'a dit : « La nation française actuelle se compose d’au moins vingt nations distinctes, et dont le caractère observé dans le peuple et chez les paysans, est encore fortement tranché… Le Français est un être de convention, il n’existe pas… Une nation si grande ne tient qu’à l’aide de la force. L’armée permanente sert surtout à cela. Ôtez cet appui à l’administration et à la police centrales, la France tombe dans le fédéralisme. Les attractions locales l’emportent. »

Ainsi Proudhon, comme les libertariens, est contre la fusion de l'État et de la Nation (qui a donné cette horreur pédantesque qu'on appelle État-Nation). C'est un élément qu'il n'est nullement compliqué à comprendre, et qui est parfaitement audible et admis par les insulaires.

 

AF. Le mouvement libertarien est-il bien implanté en Corse et en France ?

 

MJM. Il n'y a pas de mouvement libertarien ou de mouvement véritablement libéral en Corse. On ne peut donc pas dire qu'il soit implanté. Je n'ai tout juste que localement quelques amis avec qui je peux régulièrement parler et débattre des idées et de la philosophie politique des libertariens.

En France, il existe le Parti Libéral-Démocrate (PLD) et le Mouvement des Libertariens. On peut voir assez régulièrement sur des médias traditionnels des membres du bureau du PLD, comme Aurélien Véron, Arnaud Dassier, Gaspard Koenig ou encore Charles Beigdeber.

 

AF. Envie d’ajouter quelque chose ?

 

MJM. Tout d'abord, j'aimerais vous remercier pour cet interview. Il m'est toujours agréable de pouvoir converser avec des camarades libertariens, surtout lorsque ceux-ci ont suivi une évolution similaire à la mienne, et ma foi, c'est toujours étrange. Il y a un dicton que j'ai découvert il y a plusieurs mois et qui me fait toujours autant rire, même si il est assez vrai: un libertarien/libéral, c'est un gauchiste qui a compris l'économie, ou un droitiste qui s'est fait matraquer par les forces de l'ordre. Je fais, pour ma part, partie de la première hypothèse. 

Que dire d'autre ? Les libertariens doivent à la fois savoir s'unir, car c'est le seul moyen à la diffusion de nos idées, tout en nous départageant. Pourquoi nous départager serait-il utile ? Le fait de montrer que de nombreuses tendances façonnent notre mouvement, c'est montrer que le libertarianisme n'offre pas simplement la liberté (qui peut rebuter les plus étatistes), mais que ces tendances offrent chacune une manière différente de l'appliquer. Un libertarien anarcho-socialiste adhère au même principe de non-agression que les autres libertariens, mais il ne mettra pas la liberté à l'oeuvre de la même manière qu'un objectiviste ou un randien par exemple. L'avantage du libertarianisme est de ne pas se mettre à dos les partisans du socialisme ou du conservatisme, et de montrer que leur ennemi commun se nomme État. Je vous souhaite une bonne continuation dans votre traversée du désert, et bon courage dans le développement et la diffusion des idées libertariennes à Genève.


 

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