07/03/2015

Qu'est ce que la philosophie politique ?



On confond souvent la philosophie politique avec bien des choses. Tantôt elle se présente sous les traits de la théorie politique, tantôt comme sous-ensemble de la philosophie morale, et parfois elle apparaît comme partie intégrante de la sociologie. Afin de tenter d'établir quelques éléments de définition clairs et cohérents, nous allons ci-dessous étudier les relations entre la philosophie politique et diverses autres branches de la philosophie et de la connaissance, ainsi que tenter de cerner succinctement ce qui fait la spécificité de la philosophie politique comme domaine de recherche.

D'abord, une question préliminaire se pose à nous : si la philosophie politique se nomme ainsi, c'est parce qu'elle appartient à la philosophie (autrement l'expression « philosophie politique » n'aurait pas de sens), or il serait bon avant de chercher à savoir ce qu'est la philosophie politique de connaître la définition de la philosophie tout court.
Je propose pour ce faire de m'appuyer sur la définition de Steve Humbert-Droz : 

10888490_10204814158690392_7966927957416715987_n.jpg









On trouvera un développement et une défense de cette définition dans le dernier numéro du journal des étudiants en philosophie de l'Université de Genève (Iphilo) et par conséquent je ne me livrerai pas ici à un fastidieux exercice de répétition.

Si nous appliquons à la philosophie politique cette définition de la philosophie, on peut déduire que : la philosophie politique est la discipline dont le champ d'étude est tous les concepts politiques et leurs interactions ; qui les étudie à partir des intuitions en se servant du sens commun et des expériences de pensée afin de former des arguments valides à leur propos.

Pour comprendre ce qu'on entend par « concept politique », voilà une courte liste de quelques concepts politiques : justice, liberté, égalité, droits, État, démocratie. On peut constater qu'il y a deux types de concepts différents : des concepts clairement moraux (justice, liberté, égalité, droits) qui sont en fait des concepts axiologiques ou déontiques, ainsi que des concepts (État, démocratie) qui ne semblent pas a priori être des concepts moraux. Mon hypothèse est que seuls les seconds (État, démocratie) sont des concepts purement politiques. Néanmoins, les premiers (les valeurs et les normes sus-mentionnés) peuvent être étudiés comme des concepts politiques lorsqu'ils ne s'appliquent pas à une réflexion sur ce que devrait faire un individu, mais lorsqu'ils s'appliquent à une réflexion sur ce que devrait être la société (à noter qu'un concept moral peut être étudié comme concept moral et comme concept politique si on mène une réflexion sur comment devrait se comporter un individu et sur comment la société devrait être, ou autrement dit, on peut mener en même temps une réflexion éthique et politique, et c'est même probablement une bonne manière de procéder).

Cette définition de la philosophie politique est compatible avec la démarche de Platon dans la République où, après avoir défini que ce qui caractérise une société idéale est la justice, il recherche ce qu'est une société juste. Elle est aussi compatible avec la définition de Murray Rothbard qu'il donne dans l’Éthique de la liberté, soit comme recherche normative de ce que devrait être une société libre et juste (ou autrement dit selon lui, de ce que devrait être une société idéale). Il est toutefois plus compliqué de savoir si elle est compatible avec la démarche de John Rawls. Ce dernier considère en effet dans son ouvrage de reformulation de sa théorie de la justice que la philosophie politique a pour tâche (entre autres) de trouver, non pas ce qu'est la société idéale, mais quelle serait une société acceptable par tous (et donc quels critères de justice pourraient rendre cette société acceptable par tous). Je pense toutefois que l'on pourrait démontrer que cette proposition de Rawls est un artifice rhétorique pour cacher le fait que ses propositions en matière de critères de justice font de sa proposition de société acceptable une proposition de nature équivalente (aussi englobante) qu'une proposition de société idéale. En outre, si la société idéale est impossible à mettre en place (à cause du pluralisme raisonnable qui est un des axiomes limitant volontairement les recherches de Rawls), alors la société idéale devient par réduction la société acceptable par tous que Rawls définit avec ses critères de justice. Toutes ces questions méritent bien entendu un développement ultérieur.

A présent, j'aimerais essayer de distinguer la philosophie politique d'autres domaines de la philosophie. Premièrement, il est clair que la philosophie politique est un sous-ensemble de la philosophie tout court. Mais la philosophie politique est aussi un sous-ensemble de la philosophie éthique (ou morale), car 1. toute proposition politique ne peut être justifiée que par l'invocation d'une proposition morale ou d'un concept moral 2. les concepts qu'elle étudie sont partiellement des concepts moraux (l'inverse n'est pas le cas de la philosophie éthique). Deuxièmement, on entend parfois parler de « philosophie sociale ». Je ne sais pas vraiment ce que ceux qui emploient cette expression entendent précisément, mais je suppose que c'est soit une manière de parler de la philosophie politique, soit une manière de désigner des théories de sociologie (mais enfin peut-être qu'il existe des concepts sociaux non politiques, mais je n'en vois présentement pas). Troisièmement, la philosophie du droit est probablement un sous-ensemble de la philosophie politique qui s'intéresse exclusivement aux questions déontiques (les droits, les devoirs, les interdictions, les obligations, etc.) en rapport avec d'autres concepts politiques (État, démocratie) ou moraux (justice, injustice, égalité, etc.). Quatrièmement, je pense que des philosophes comme Ludwig von Mises, Karl Marx, ou David Friedman, ont montré que la philosophie économique (l'étude des concepts économiques) et la philosophie politique sont extrêmement proches sur bien des points et qu'il y a interpénétration entre ces deux champs d'étude philosophique (le problème étant que la science économique et la philosophie économique sont bien souvent inséparables, ce qui tend à rendre confus l'interpénétration entre philosophie économique et philosophie politique et par conséquent à laisser entendre qu'il y aurait interpénétration de la science économique avec la philosophie politique). Ce dernier point nécessiterait qu'on s'arrête plus en détails sur la nature de la science économique pour clairement distinguer philosophie économique (étude des concepts économiques) et science économique (observation empirique des faits économiques et tentative de généraliser par induction des constantes).

Enfin, j'aimerais aborder les différences qui existent entre la philosophie politique et d'autres domaines de la connaissance. Prenons pour commencer le cas de la science politique. La science politique se découpe (si je ne m'abuse) en deux axes : l'étude des comportements politiques et l'étude des institutions politiques. Elle est descriptive et explicative, et afin d'expliquer ce qu'elle observe elle fait appel à des théories explicatives (fonctionnalisme, structuralisme, interactionnisme symbolique, etc.). Comme on peut le noter, ces théories explicatives sont les mêmes que l'on retrouve en sociologie, ce qui me laisse penser que la science politique est un sous-ensemble de la sociologie (d'ailleurs, la sociologie étudie les phénomènes sociaux et la science politique les phénomènes sociaux à caractère politique). La philosophie politique est normative (prescriptive) et évaluative, mais elle n'est pas descriptive et explicative au même sens que l'est la science politique (elle est descriptive et explicative uniquement en ce qui concerne les concepts). Ainsi, la philosophie politique s'inscrit bien dans un champ de la connaissance (la philosophie) distinct de celui de la science politique qui s'inscrit plutôt au sein des sciences sociales en général (et de la sociologie en particulier je suppose). Quant à la théorie politique, on peut la différencier de la philosophie politique car il me semble que son rôle est plutôt de développer des théories explicatives (des modèles explicatifs, des idéaux-types) plutôt que de faire un travail normatif ou évaluatif. C'est du moins une manière de différencier les deux expressions pour leur préserver un sens qui ne les confondent pas. On peut aussi abandonner l'idée de les distinguer (après tout on parle dans d'autres domaines indistinctement de théorie de la connaissance et de philosophie de la connaissance pour désigner l'épistémologie). Un argument contre la distinction entre philosophie politique et théorie politique réside dans le fait que l'ontologie politique est tout autant employé par les deux domaines de recherche. Enfin, je propose comme ultime distinction de différencier la philosophie politique en tant que domaine d'étude et de recherche d'une philosophie politique qui serait simplement l'équivalent d'une doctrine politique. Le travail de la philosophie politique est entre autres l'évaluation des philosophies politiques et le développement de philosophies politiques, mais la philosophie politique ne se réduit jamais à une philosophie politique (à moins de tomber dans le dogmatisme).

Voilà, j'espère que cette petite présentation aura permis de clarifier quelque peu la définition de la philosophie politique.


 

16:30 Publié dans Philosophie politique | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

Commentaires

Si je m'en réfère à la définition de Humbert-Droz ainsi qu'à l'étymologie du mot philosophie, je me trouve en face d'un modèle d'oxymore.
La politique est l'art d'accommoder les restes et les purs s'en détachent ou rejoignent des formations marginales comme celle des libertariens, toutes écoles confondues.
Aimer la sagesse, c'est tout sauf l'art du compromis. Il y a une intransigeance dans la démarche, un absolu qui ne supporte pas les petits arrangements de la politique pour continuer à faire tourner la machine en rajoutant de l'huile dans les rouages.
La politique est forcément opportuniste car elle doit répondre à des défis temporels identifiés dans un monde globalisé sur lequel nous n'avons qu'une prise momentanée et ma foi bien fragile.
Je trouve dommage de vous égarer dans ces sphères un peu absconses qui donneraient un semblant de profondeur à votre démarche. Ou peut-être une excuse d'avoir quitté les sentiers balisés d'un monde trop étriqué qui vous rapproche un peu plus de votre solitude.

Écrit par : PIerre Jenni | 08/03/2015

Bonsoir Pierre Jenni,
Vous savez je ne m'interrogeais pas tant sur le rapport entre philosophie et politique que sur la nature de la philosophie politique. Philosophie, politique, et philosophie politique, sont trois choses différentes. Mais vous avez probablement raison de poser la question de la compatibilité de la philosophie et de la politique. Je lui dédierai un billet, mais en deux mots, je pense qu'il est vrai que la philosophie (politique) est une activité fort différente de la politique.

Concernant la sagesse, Kevin Mulligan disait : La sagesse c'est la recherche de la vérité et des vertus épistémiques.

Enfin, concernant ma propre personne, et bien la philosophie est mon champ d'étude et ma passion, tout autant que la politique. Sur ce blog je pratique plutôt la philosophie. En dehors, au sein du Parti Libertarien par exemple, je pratique plutôt la politique.

Écrit par : Adrien Faure | 09/03/2015

Les commentaires sont fermés.