30/10/2014

L’État-providence contre le mouvement ouvrier



La social-bureaucratie contemporaine se plaît à croire qu'elle a jeté les bases de la civilisation occidentale en façonnant les piliers de l’État-providence dans une lutte acharnée contre les puissants. Ce joli mythe que l'on se raconte (pour mieux se rassurer ou se justifier ?) se heurte au douloureux mur de la réalité.



« Mon idée était de persuader - ou devrais-je dire de corrompre - la classe prolétarienne pour qu'elle voie en l'État une institution sociale érigée pour elle et veillant à son bien-être. » 

Otto von Bismarck



Car, comme l'illustre la citation ci-dessus, il apparaît bien plus certain que les fondements de l’État-providence ont été jetés contre la classe ouvrière et ses organisations spontanées. Syndicats, associations de métier, sociétés secrètes, sociétés de secours mutuels, fraternités, sont quelque uns des noms qui existent pour désigner les formes auto-instituées par le mouvement ouvrier pour s'organiser solidairement et en toute indépendance du pouvoir d’État, des politiciens, et des bureaucrates. Contre cette autogestion ouvrière menaçant son hégémonie, le pouvoir d’État a réagi en prenant progressivement le contrôle (directement ou indirectement) des caisses de prévoyance ouvrières et en remplaçant ses organisations et institutions spontanées par des entités étatiques soumises à la bureaucratie d’État.

Autrefois, durant le XIXème siècle et jusqu'au début du XXème siècle, une des formes principales, mais peu connues, d'organisation ouvrière était la société de secours mutuel. Voici une description des modalités de ces sociétés de secours mutuels en Grande-Bretagne, dont étaient membres une vaste majorité des travailleurs.



« En Grande-Bretagne les friendly societies, sociétés de secours mutuels, ont été les plus importants fournisseurs de services sociaux au cour du XIXème siècle et au début du XXème siècle.

Les friendly societies étaient des associations mutuelles autonomes fondées par les ouvriers pour se prémunir contre les temps difficiles. Elles distinguaient leur philosophie de celle de la philanthropie qui est au coeur des oeuvres caritatives. 
Une société de secours mutuels n'était pas gérée par un ensemble de personnes ayant l'intention d'aider un autre groupe distinct ; c'était une association d'individus s'engageant à s'aider les uns les autres quand l'occasion se présentait. L'assistance portée ne relevait pas de la générosité, mais d'un droit, acquis par les contributions régulières versées au fonds commun de chaque membre et justifié par l'obligation de même traitement pour les autres membres si les difficultés croisaient leur toute. Elles commencèrent comme des clubs locaux, gardant leur fonds commun dans un coffre en bois ou un coffre-fort. Mais le XIXème siècle vit l'évolution progressive des fédérations nationales avec des centaines de milliers de membres et des investissements soigneusement gérés. »

(...)


« Au début du XXème siècle, les sociétés de secours mutuels avait acquis une longue expérience en tant que clubs sociaux de bienfaisance qui offraient des avantages tels que des indemnités de maladie lorsque le soutien de famille était incapable de ramener un salaire à la maison, à cause de maladie, d'accident ou de vieillesse ; les soins médicaux tant pour le membre que sa famille ; une indemnité de décès suffisante pour fournir un enterrement décent ; et un soutien financier et en nature pour les veuves et les orphelins des membres décédés. Les services médicaux étaient généralement dispensés par le médecin de la loge ou de la branche, nommé par un vote des membres, mais la plupart des grandes villes avaient également un institut médical, offrant les services dispensés aujourd'hui par les centres médicaux. Les sociétés de secours mutuels fournissaient également un réseau de soutien pour permettre aux membres de se déplacer pour rechercher du travail. »

David Green



Si dans un premier temps au XXème siècle l’État-providence a été constitué par le haut, sans tenir compte de l'avis des individus, dans le but d'affaiblir le mouvement ouvrier et de contrer ses velléités révolutionnaires, il est assez probable que dans un second temps, les anciennes formes d'organisation ouvrière ayant été largement démantelées et les individus s'étant habitués à dépendre de l’État, les politiciens aient adopté un discours favorable à une extension de l’État-providence comme méthode de propagande électorale. Ce populisme étatiste (welfariste) est assez bien illustré par la citation suivante.



« Le fait de dépenser est relativement populaire chez les hommes politiques parce que cela leur permet d'acheter des votes à court terme... Après tout, dans le long terme nous serons tous morts, ou du moins, pas au pouvoir. C'est aussi populaire auprès des électeurs, car ils ont tendance à voir les prestations publiques comme une manne. Ils ne voient pas que l'argent provient de leurs propres proches. Ils ont l'impression qu'il vient de celle de "l’État", ou du moins des poches de quelqu'un d'autre. »


Aristides Hatzis




Une telle rhétorique est évidemment éminemment hypocrite.



« Les mêmes Etats-providence qui offrent des tickets d'alimentation et des subventions alimentaires aux pauvres font augmenter aussi le prix de la nourriture qu'ils achètent par des subventions agricoles, des restrictions sur des denrées importées moins coûteuses, et l'obligation de prix alimentaires minimaux. »

Tom G. Palmer



Et la construction de l’État-providence ne produit pas les résultats qu'espèrent les individus, comme on peut le constater de nos jours...



« Même si la santé et l'éducation sont fournies gratuitement par l'Etat, la famille grecque paie 45% du total des dépenses médicales (la plupart du temps d'ailleurs à soudoyer les médecins, les infirmières et les fonctionnaires pour qu'ils fassent leur travail). De nombreux ménages grecs (2,5%) sont sur la paille chaque année en raison de ces dépenses médicales élevées. C'est la même chose avec l'éducation. Même si c'est gratuit à tous les niveaux, les ménages grecs dépensent plus pour l'éducation de leurs enfants (pour les cours particuliers) que tout autre ménage dans l'UE. »


Aristides Hatzis

 


Face à la guerre de tous contre tous dans laquelle nous enferme l’État, une situation dé-responsabilisante où chacun s'efforce de donner le moins possible et d'obtenir le plus possible des autres membres de la société, le mouvement libertarien ne peut que prôner un retour à des formes d'organisation autonomes, fondées sur la liberté, la responsabilité, et la solidarité. En ce sens, le mouvement libertarien ne fait que poursuivre la lutte 
contre l’État du mouvement ouvrier pour son émancipation finale.

 

 

 

 

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29/10/2014

Positions politiques par rapport aux moeurs

 

Voici un petit croquis que j'ai esquissé qui illustre les quatre positions possibles en matière de moeurs. Comme il parle de lui-même je n'ajoute pas de légende supplémentaire.

 

 

Liberté en termes de moeurs.png

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28/10/2014

Ce que le libertarianisme partage avec la gauche



Ce libéralisme classique radicalisé à la sauce anarcho-individualiste étasunienne que l'on appelle libertarianisme est un super-libéralisme poussant les logiques internes du libéralisme jusqu'à ses conclusions logiques (soit l'anarchie pour les plus cohérents d'entre les libertariens, ou au moins un État minimal pour les plus frileux). Comme il échappe au traditionnel clivage gauche-droite, j'ai trouvé qu'il n'était pas inintéressant de présenter les éléments qu'il partage avec la gauche (l'exercice peut aussi évidemment être fait avec la droite).

Voici donc les positions que les libertariens partagent généralement avec la gauche.

1. Un soutien à l’État de droit, au constitutionnalisme, à la séparation des pouvoirs, et au respect des droits fondamentaux (il y a toutefois divergence sur l'étendue de ces droits fondamentaux) dont la liberté d'association, de mouvement, d'expression, de croyance, de presse, etc.
(A noter que, bien entendu, les libertariens anarchistes ne voient dans tout cela qu'une étape.)

2. Une condamnation totale de l'esclavage.

3. Une condamnation totale de toutes les doctrines totalitaires et despotiques, comme le fascisme ou le nazisme.

4. Une opposition farouche au colonialisme, au néo-colonialisme, et à l'impérialisme, et un soutien à la restitution des terres aux individus expropriés par la force dans les pays pauvres.

5. Une ferme opposition au militarisme, à l'interventionnisme militaire, au service militaire obligatoire, à l'armée étatique, et un soutien à la réduction des budgets militaires (les deux derniers points concernant toutefois surtout les libertariens anarchistes).

6. Une opposition à la surveillance étatique, aux services de renseignement, et à l’État-policier.

7. Un soutien à l’économie de marché plutôt qu'au planisme d’État (je fais exception d'une poignée de marxiste-léninistes).

8. Un soutien à la décentralisation plutôt qu'à la centralisation.

 

9. Une opposition aux abus de pouvoir, à la corruption, au copinage politique, et aux privilèges de la haute-bureaucratie.

10. Un soutien (à gauche en général) au libre-échange.

11. Un soutien à la libre-circulation des personnes et à une immigration plus libre.

12. Un soutien à la liberté en matière de mœurs et un refus d'imposer une morale conservatrice aux individus par la force.

13. Un soutien à la légalisation des drogues.

14. Un soutien à la liberté des individus de faire ce qu'ils veulent avec leur corps.

15. Un soutien à la possibilité de l'école à la maison et à la possibilité de méthodes d'enseignement alternatives.

16. Un soutien à la liberté de créer librement des monnaies.

17. Une opposition générale à la TVA et conséquemment à sa hausse.




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27/10/2014

Esquisse d'un libertarianisme anarcho-socialiste


Il existe dans l'histoire des idées deux libéralismes et deux socialismes. 

Un de ces deux libéralismes, le plus ancien, dit classique, correspond à la doctrine du laissez-faire, et du libre-marché. L'autre, qualifié en Angleterre de new liberalism et aux États-Unis de modern liberalism (et aujourd'hui simplement liberalism), est une doctrine prônant l'interventionnisme gouvernemental, le contrôle bureaucratique, et parfois même (chez Rawls ou Dworkin par exemple) le collectivisme d’État. 

Un des deux socialismes est un socialisme d’État que l'on retrouve fortement dans tout le marxisme-léninisme ou dans certaines interprétations babouvistes. L'autre est un socialisme libertaire, prônant l'autogestion et l'auto-organisation ouvrière, ou un socialisme utopiste, favorable aux expérimentations immédiates et aux phalanstères.

 

Entre le libéralisme interventionniste et le socialisme d’État, une synthèse a vu le jour : le welfarisme (ou social-libéralisme). Cette synthèse existe en deux versions, dont une est keynésienne (la version de gauche) et l'autre non (la version de droite), mais toutes deux jouent le même jeu du populisme welfariste consistant à appâter l'électeur à coût de promesses de dépenses étatiques (à gauche on offre la carotte-allocation paternaliste, et à droite le bâton-policier sécurisant) afin de se maintenir au pouvoir à moindre frais (puisque l'argent provient des poches du contribuable). 

 

Il existe cependant un autre rapprochement possible entre socialisme et libéralisme, et ce dernier emprunte le chemin de la liberté, et non celui du despotisme gouvernemental. Les plus éclairés des libéraux classiques ont fini en effet par radicaliser leurs positions en les mariant à l'anarchisme-individualiste (de penseurs comme Lysander Spooner ou Benjamin Tucker) pour aboutir à ce qu'on appelle dorénavant le libertarianisme

Du côté socialiste libertaire, une difficulté réside dans l'attachement de bon nombre de ses représentants aux vieux schémas de lutte des classes opposant bourgeoisie/patronat et prolétariat/travailleurs. Ma position est qu'il convient de dépasser ces antagonismes erronés et de se concentrer sur l'idéal socialiste d'une société sans État, solidaire, et débarrassée de toute hiérarchie, au lieu de lancer des pierres aux entrepreneurs et aux actionnaires. A partir de ces concessions, nous pouvons envisager une synthèse intéressante du socialisme libertaire et du libertarianisme anarchiste sur le modèle des communautés utopiques du XIXème siècle et des phalanstères dont j'aimerais à présent esquisser quelques composants fondamentaux. 

 

1. Le libertarianisme anarcho-socialiste a pour idéal une société sans État, sans gouvernement, sans bureaucratie, sans despotisme ou tyrannie d'aucune sorte, et sans majorité démocratique imposant ses volontés à des minorités. Une telle société est ce qu'on appelle un libre-marché, car nul gouvernement n'impose sa volonté aux individus. 

 

2. Toute société libertarienne anarcho-socialiste se fonde sur le refus absolu de l'agression. C'est une société pacifique où la liberté d'autrui est la limite à la liberté de chacun. Le respect des droits de propriété de chacun sur son corps et son esprit, et sur ce qu'il acquiert par leur usage, est une nécessité et un principe fondamental d'une telle société.

 

3. Une société libertarienne anarcho-socialiste refuse toute hiérarchie, et s'organise volontairement sur la base du coopérativisme ou de l'auto-entrepreneuriat afin de se passer de rapports salariaux. En ce sens, le libertarianisme anarcho-socialiste rompt fondamentalement avec le libertarianisme anarcho-capitaliste qui se désintéresse généralement de la question hiérarchique (bien que Spencer, Milton Friedman, et David Friedman, l'abordent bel et bien chacun à leur manière).

 

4. Les libertariens anarcho-socialistes pratiquent la solidarité volontaire, le partage, le don, et l'altruisme. En dehors des assurances individuelles, des associations de métier, et des sociétés de secours mutuels, les libertariens anarcho-socialistes souhaitent la mise en place de la distribution d'un revenu minimum à tous les individus en ayant le besoin par des transferts de ressource volontaires.

 

5. Les libertariens anarcho-socialistes sont favorables à un certain nombre de mutualisations volontaires. Le financement d'une éducation minimale (par le biais de chèque-éducation), de transports publics à bas prix, d'un réseau de routes, sont quelques exemples du type de mutualisations envisagées dans une société libertarienne anarcho-socialiste.

 

6. Les libertariens anarcho-socialistes sont des progressistes ne cherchant pas à imposer leurs idées à autrui mais cherchant à convaincre autrui de la valeur de l'ouverture en matière de mœurs et du respect envers la différence. C'est pourquoi ils luttent par l'éducation, le débat, et la pédagogie, contre le racisme, le sexisme, l'homophobie, et toute autre forme de position conservatrice.

 

7. Dans leur volonté d'abolir l’État, les libertariens anarcho-socialistes préfèrent la socialisation des biens de l’État à la privatisation. Chaque individu résident dans un État a droit à une part des biens de l’État et deviendrait lors de la socialisation d'un bien ou d'une entreprise d’État propriétaire d'une de ces parts qu'il peut revendre ou préserver pour toucher une part des profits générés par les entreprises d’État à présent entreprises privées.

16:25 Publié dans Libertarianisme anarcho-socialiste | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

19/10/2014

Salariat et hiérarchie

 

Le présent graphique propose de différencier une volonté d'émancipation du salariat ne cherchant pas à contraindre autrui à embrasser ce choix de vie, d'une volonté d'interdire le salariat par la force et la contrainte. 

Même si j'ai présenté le socialisme libertaire comme ne cherchant pas à interdire à tous le salariat par la force, il est bien souvent le cas que des socialistes (ou communistes) libertaires assimilent salariat et agression. Dans ce dernier cas, le salariat est conçue comme une agression et son abolition par la force comme un acte de résistance et de légitime défense.

C'est d'ailleurs pourquoi je me revendique à présent d'un libertarianisme socialiste et non plus d'un socialisme libertaire.  



La question du salariat et de la hiérarchie.png

Certains aiment vivre dans des structures hiérarchisées. On peut toujours essayer de les convaincre de les abandonner, mais je ne vois pas de légitimité à employer la force pour les y obliger.

Le salariat imposé par la force (par l'Etat) n'est quant à lui qu'une forme d'esclavage.  

 

16:35 Publié dans Hiérarchie, Salariat, salariés | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

18/10/2014

Modèles économiques et doctrines politiques



Ci-dessous, vous trouverez un de mes charmants graphiques réalisé sur paint (car je suis très doué en informatique), illustrant les différents modèles économiques possibles (au-dessus de la flèche) et les différentes doctrines politiques (au-dessous de la flèche) qui les préconisent. 

La flèche centrale est l'axe de la liberté économique. En haut à gauche se trouve les modèles économiques les plus libres (dont le plus libre est évidemment le modèle d'une société sans Etat, le libre marché), et en haut à droite les modèles économiques les moins libres (la planification étatique totale de la production). 

En dessous de la flèche vous trouverez les doctrines politiques défendant chacun des modèles économiques présents au-dessus de la flèche.



Axe de la liberté économique.png






Une remarque complémentaire : Dans le cadre d'une société sans Etat, les individus désireux de planifier la production collectivement pourraient le faire, il convient donc de différencier planisme étatique et planisme libertaire (le planisme libertaire n'étant qu'une sous-catégorie possible du libre marché).




 

16:42 Publié dans Modèles économiques, Philosophie politique | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg