30/06/2014

Pourquoi le projet socialiste a-t-il été abandonné ?


Cinquième partie de ma présentation sur le socialisme donnée à la Journée de formation de la Jeunesse Socialiste Genevoise le 17 juin 2014.

Contrairement à ce que j'avais dit lors de ma précédente publication, je vais espacer encore un peu cette présentation en divisant le contenu restant en trois parties distinctes. La présente traitera de manière générale des différents problèmes (facteurs) ayant amené à l'abandon du socialisme, la prochaine abordera spécifiquement les problèmes conceptuels rencontrés par le socialisme et par ses théoriciens, et la dernière exposera mes hypothèses sur un choix philosophique générale problématique pris par les mouvements se réclamant du socialisme (ce sera en fait la partie la plus osée). Dans la mesure du possible, j'essaie de ne pas me contenter d'exposer un problème, mais bien aussi de proposer des pistes (esquisses) de solution. Mais assez de ces introductions à répétition, et commençons.


Notre utopie, notre projet de société idéal, notre théorie du bonheur, tout cela ne semble pas trouver grâce aux yeux des populations européennes contemporaines, du moins de leur (grande) majorité. Comment est-ce possible ?

Il y a d'abord des facteurs externes à nos organisations.

1. Nos adversaires sont puissants. Patronat, financiers, propriétaires, droite, centre, gauche libérale, gouvernements, pouvoirs d’État divers et variés, disposent de vastes moyens de propagande, d'endoctrinement, et de répression. Tant de gens ont écrit sur ce sujet (Althusser et Foucault notamment) que je ne vais pas ergoter sur le sujet (qui plus est, j'ai déjà écrit là-dessus sur ce blog).

2. On ne sait plus qui est le sujet émancipateur dans nos sociétés européennes tertiarisées. Cela peut sembler trivial, mais les conséquences de cette évolution se font fortement encore sentir. La classe ouvrière ne représentant que 15% de la population dans des villes-cantons comme Genève ou 20% en Suisse, et la classe paysanne que 3 à 4%. L'ancien prolétariat semble donc bien peu nombreux pour réaliser sa révolution censée libérer toute la société (alors que le nombre était censé être sa force face à la minorité exploiteuse). Ajoutons en outre que la classe ouvrière contemporaine résidente en Suisse est probablement majoritairement composée d'ouvriers étrangers (avec ou sans papiers qui plus est) au pouvoir politique limité... Si la classe ouvrière n'est plus le sujet émancipateur, alors qui est-ce ?
A cette question, les théoriciens contemporains ont répondu tout et n'importe quoi, avec au choix : les jeunes, les étudiants, les féministes, les homosexuels, les migrants, les pauvres, les classes populaires, les sans-papiers, etc.
Et pourtant, les jeunes et les étudiants ne semblent plus très révolutionnaires, les féministes et les homosexuels non plus, les migrants et les sans-papiers sont trop faibles pour se révolter, les pauvres ne se révoltent que rarement par manque de moyens, et enfin, les classes populaires, on ne sait pas qui c'est (probablement un peu de toutes les catégories pré-citées). Certains avancent alors que le sujet émancipateur serait... tout le monde (ils nomment ce
tout le monde par le pompeux terme de multitude), et il me semble qu'ils ont raison. Le prolétariat est mort ? Les classes sociales ont disparu ? Vive la révolution des individus !

3. Les communistes ont été dé-crédibilisés par la chute de l'URSS. L'idée d'une alternative valable au capitalisme semble moins évidente. Bon nombre de ceux qui croyaient dans les mythes russo-soviétiques ont perdu leurs convictions et leur confiance dans le projet socialiste. La propagande de nos adversaires visent en plus à faire accroire que la vieille machine autoritaire russo-soviétique incarnait le top du socialisme...

Il y a aussi des facteurs internes à nos organisations.

4. Les organisations de gauche (je pense particulièrement à la social-démocratie, mais pas seulement) sont gangrenées par le carriérisme et l'électoralisme. Cela empêche toute réflexion de fond et bloque une véritable action allant dans le sens du socialisme. Je ne vais pas m'étendre davantage car j'ai d'ores et déjà dénoncé ce cancer sur ce blog.

5. Les organisations de gauche sont mal structurées. Trop rigides, conçues comme des machines électorales ou gestionnaires, elles reproduisent des tendances de la société capitaliste (hiérarchie, bureaucratie, verticalité, autoritarisme, domination, etc.). Il faudrait au contraire des organisations fondées sur un modèle autogestionnaire horizontal, et ultra-démocratique, où les militants seraient aux commandes du navire de A à Z (ce qui est techniquement possible avec la technologie contemporaine).

6. Les organisations d'extrême gauche présentent souvent des problèmes de forme. Les trotskistes par exemple se complaisent dans une rhétorique absolument in-audible aux oreilles des populations européennes contemporaines. Les anarchistes, quant à eux, se déguisent souvent (mais pas toujours) en punks iroquois ou en clochards des rues, ce qui ne facilite pas le travail d’approche et de conscientisation de la population... ou bien se perdent dans des slogans sans fin contre la machine policière ou pénitentiaire au lieu de s'en prendre aux gouvernements qui donnent les ordres. Bien entendu, ces critiques (comme les précédentes) ne concernent qu'une partie de ces organisations.

7. Les organisations de gauche pèchent au niveau de la formation des militants. Conçus comme de la main d’œuvre, les militants sont bien trop souvent formés à de simples tâches de propagande (assimilation d'argumentaires, rhétorique, etc.), alors qu'il faudrait former nos militants selon une véritable éthique des vertus (sur laquelle je reviendrai ultérieurement). On ne construit pas une société alternative sur des borborygmes propagandistes, mais sur la raison et la passion de véritables êtres humains.

8. Les organisations de gauche ont des problèmes de méthode. Leur militantisme semble se poser trop de limites et ne pas appréhender l'ensemble des possibilités d'action envisageables.


Les deux derniers problèmes sont des problèmes d'ordres conceptuels et philosophiques. Ce sont ces deux derniers ensembles de problèmes que je traiterai dans les deux dernières parties de cette présentation sur le socialisme.

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29/06/2014

Le projet socialiste a-t-il été abandonné ? - Quelques constatations historiques


Quatrième partie de ma présentation donnée à la Journée de formation de la Jeunesse Socialiste Genevoise le 17 juin 2014.

Dans ma précédente publication, où je tentais d'esquisser une forme de définition historique du socialisme (en retraçant son évolution depuis sa genèse et ses sources d'inspiration), j'ai remonté le temps jusqu'aux années 1940 (plus ou moins certes, mais l'exhaustivité n'est pas ici recherchée). Le but était de donner une idée de l'origine historique du socialisme, ainsi que de montrer la matrice commune de tous les mouvements s'en revendiquant et les fusions et mélanges récurrents qui ont suivi malgré les scissions et les divisions régulières. A présent, j'aimerais m'intéresser à une question extrêmement contemporaine : le projet socialiste a-t-il été abandonné ?
Pour tenter d'y répondre, je propose de reprendre mon tracé historique là où je l'avais laissé, soit au milieu des années 1940.

Après la Seconde Guerre Mondiale, les partis communistes (staliniens), forts (entre autres) de l'intervention victorieuse de l'Armée Rouge et de leur rôle dans la Résistance, dominent en Europe. Toutefois, leurs aspirations révolutionnaires semblent s'être un peu assagies (en France, en 1936 déjà, le Parti Communiste Français se refusait à accompagner et soutenir les mouvements grévistes potentiellement révolutionnaires) et ils se contentent de prendre autant de pouvoir d’État qu'ils peuvent tout en obtenant des réformes progressistes. Face à cet endormissement réformiste des communistes, la social-démocratie ne fait pas mieux puisqu'elle a entrepris sa longue mutation du socialisme révolutionnaire au socialisme réformiste, du socialisme marxiste réformiste au socialisme non marxiste réformiste, et enfin du socialisme tout court au social-libéralisme. En France, il faut attendre 1983 pour voir Mitterrand et le Parti Socialiste Français abandonner les derniers restes de socialisme que l'on trouvait dans les programmes électoraux. En Allemagne, c'est en 1959 que le Parti Social-Démocrate (SPD) abandonne clairement ses derniers oripeaux socialistes marxistes (de fait l'abandon du socialisme marxiste semble anticiper l'abandon du socialisme tout court...). En Suisse, il est difficile de savoir exactement quand le Parti Socialiste a abandonné le projet socialiste, car il en a toujours gardé des restes phraséologiques dans ses programmes fédéraux et parce qu'une aile gauche socialiste a toujours subsisté bon gré mal gré, mais il est évident que l'idée même du socialisme semble aujourd'hui quelque chose de relativement incompréhensible (ou plutôt carrément ésotérique) à bon nombre (une vaste majorité ?) de membres du parti (essayez-donc d'aborder la question de la collectivisation de la propriété ou de l'abolition du salariat).

Ce premier paragraphe permet de poser deux constats.
Premièrement, les partis communistes européens ne cherchent plus vraiment (ou alors très mollement) à se rapprocher du projet socialiste durant (au moins) toute la deuxième moitié du XXème siècle. Cela est probablement dû (partiellement) à l'influence de l'URSS, qui, en tant qu'entité dictatoriale (capitaliste d'Etat ou pas) non socialiste, se contrefiche de l'avènement du socialisme et le redoute plus qu'autre chose. La formation de l'euro-communisme (qui marque la prise d'une certaine indépendance des partis communistes de l'URSS) ne change pas particulièrement la donne à mon sens. Jusqu'aux années 1990, et la chute de l'URSS, les partis communistes ne sont donc pas une force très positive pour l'avancement du projet socialiste en Europe (mais on peut nuancer cela, comme on me le faisait remarquer). Par la suite, une partie d'entre eux disparaît, une autre se reconvertit au social-libéralisme, comme le Parti Communiste Italien, et tous subissent un effondrement électoral important, que seule la crise de 2007-2008 va venir stopper. Les descendances des partis communistes européens ont de nos jours parfois préservé leurs racines de manière très explicites (comme le Parti du Travail belge, avec un certain succès) ou bien ont tenté une modernisation intéressante comme celle du Parti Communiste Français avec le Front de Gauche (qui est une coalition). Le projet socialiste n'a donc pas été abandonné par une partie d'entre eux, même s'il convient de constater que bien souvent il est peu apparent (peut-être est-ce volontaire, souci tactique face à une population qui ne comprend plus trop le sens du projet socialiste), voire caché sous des flots de rhétoriques gauchistes, keynésiennes, ou encore écologistes. A Neuchâtel, la Jeunesse du Parti Ouvrier Populaire est un exemple de transformation réussite et de mélange de sincérité socialiste et de de militantisme habile.

Deuxièmement, la social-démocratie européenne a bel et bien abandonné le projet socialiste. Son aile gauche ne semble être qu'un faire-valoir et son action est clairement social-libérale (collaboration avec la droite en Suisse s'accompagnant d'une recherche constante du consensus et d'un respect de la paix du travail, gouvernement français actuel, politique du Parti Démocrate en Italie, réformes libérales du SPD allemand, etc.). Il n'y a rien d'autre à ajouter à un niveau aussi élevé de généralisation. Une analyse plus fine au niveau suisse ou cantonale suivra (quand je serai à même de la faire).

Parallèlement à tout cela, de nombreux autres groupes politiques (libertaires, surréalistes, trotskistes, maoïstes, situationnistes, etc.) s'activent. L'apogée de leur influence au XXème siècle se fait sentir avec l'insurrection mondiale de mai 68. Toutefois, tous ces groupes politiques, quoique plutôt fidèles au socialisme, ne parviennent pas à atteindre suffisamment de gens pour renverser le capitalisme ou transformer ses structures.

Abandon du socialisme.png



Pourquoi le projet socialiste a-t-il été abandonné progressivement par tant de gens (que ce soit des partis ou des populations en Europe) ? Pourquoi nos idées ne parlent plus aux populations européennes ? Ce seront les questions auxquelles je tenterai de répondre dans la prochaine partie de mon exposé. Je mettrai principalement l'accent sur les problèmes théoriques rencontrés par le socialisme et ses théoriciens, ainsi que sur leurs erreurs et errements. Enfin, je proposerai quelques modestes pistes pour remédier à tout cela (ce qui nous amènera à une ultime publication supplémentaire).

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27/06/2014

Définition historique du socialisme

Troisième partie de ma présentation sur le socialisme, exposée à la Journée de formation de la Jeunesse Socialiste Genevoise le mardi 17 juin dernier.

Le socialisme peut être défini philosophiquement, mais il peut aussi être défini historiquement en retraçant sa genèse et son évolution, ce que je vais faire à présent de manière succincte. Toutefois, j'avertis le lecteur qu'il s'agit ici de donner un (très bref) aperçu historique des fluctuations des mouvements se revendiquant du socialisme, et non de rédiger une encyclopédie de l'histoire du socialisme.

Les prémisses au projet socialiste sont d'ores et déjà présentes chez les penseurs grecques et romains dans l'Antiquité, notamment chez Platon (l'idée de collectivisme par exemple), mais aussi dans les structures mêmes de ces sociétés antiques (la démocratie athénienne par exemple, particulièrement sous l'influence de Périclès). On retrouve ensuite les prémisses du socialisme dans les penseurs modernes, comme Rousseau, puis dans les penseurs (et acteurs) utopistes. Ces derniers formalisent d'ores et déjà une doctrine socialiste très poussée où le coopérativisme et l'égalité jouent un rôle clef dans la construction de sociétés idéales (utopies). Passant de la théorie à la pratique, les utopistes créent des phalanstères (micro-sociétés idéales, coopératives, ou ensemble de coopératives) en Europe même, ou s'en vont aux États-Unis pour y fonder des communautés idéales et fraternelles. Ces trois groupes (penseurs antiques, penseurs modernes, et utopistes) fondent les origines historiques du socialisme contemporain.

Une seconde origine du socialisme peut être notée dans la Révolution française. Non pas forcément dans les 10 années de révolution en elles-mêmes, mais dans un certain nombre d'acteurs comme Gracchus Babeuf, « tribun du peuple » exécuté pour ses idées, (et les babouvistes), ou les Enragés, qui tentent d'instaurer le socialisme à l'ensemble de leur société au XVIIIème siècle déjà. A noter en outre que les Jacobins (et les Montagnards) ont eu une influence sur les socialistes futurs (sans que cela ne fasse d'eux des socialistes). A la suite de Babeuf, c'est un de ses fidèles compagnons de lutte, Buonarotti, qui reprend le flambeau révolutionnaire et multiplie les conspirations et les conjurations en Europe. Blanqui, à sa suite, s'inspirera de lui, et influencera ensuite Lénine (ce qui transparaît dans sa vision du parti révolutionnaire).

C'est de cette base historique commune que surgissent Proudhon et Karl Marx, le premier influençant dans un premier temps le second. Marx, proudhouniens, et blanquistes, seront ensuite actifs au sein de la plus célèbre organisation internationale ouvrière, l'Association Internationale des Travailleurs (AIT). C'est aussi dans cette organisation (association) que militeront Bakounine et ses partisans. A ce stade, on peut noter que malgré des origines variées et des variations théoriques, les socialistes sont tous organisés au sein de la même organisation internationale, l'AIT. Il y a donc non seulement un fondement philosophique tout à fait semblable à tous les socialismes (cf. ma précédente publication), ainsi qu'une origine commune historique, mais en sus de cela il y a une véritable coopération et mobilisation de tous les socialistes (et de tous les socialismes si on veut) au sein de la même organisation.

C'est seulement en 1872, après le Congrès de la Haye, que se séparent socialistes libertaires, socialistes pro-marxiens, et socialistes blanquistes. Les socialistes libertaires se réunissent au sein d'une nouvelle organisation internationale, l'Internationale anti-autoritaire (qui durera jusqu'en 1878) et les socialistes pro-marxiens préfèrent (à ce moment-la) s'organiser en partis nationaux (les socialistes blanquistes disparaissent quant à eux). Le mouvement anarcho-socialiste (anarchiste) semble donc se séparer ici du mouvement socialiste pro-marxien. On verra que cette séparation est moins définitive que l'on pourrait le croire.

En 1889, après la mort de Marx, Engels (qui entre-temps a véritablement fondé la doctrine marxiste) et le reste du mouvement socialiste pro-marxien (à présent marxiste) se rassemble dans une nouvelle organisation internationale : l'Internationale Socialiste. Cette organisation rassemble ce que l'on appelle aussi la social-démocratie, même si (et oui cela peut surprendre certains aujourd'hui) à ce moment-la elle est essentiellement marxiste.

Genèse du socialisme et scission entre mouvement socialiste et mouvement anarchiste.png


La social-démocratie n'est cependant pas un bloc immuable et mono-lytique, et au début du XXème siècle, plus précisément à la Première Guerre Mondiale, elle se scinde. C'est en effet en 1917 qu'intervient la révolution russe de février, suivie du coup d’État (révolutionnaire selon certains) de la fraction la plus radicale de la social-démocratie russe, les bolcheviques, menés par Lénine. A partir de 1918-1920, les partisans des méthodes (et théories) de Lénine (de ce qui va devenir le marxisme-léninisme) et du nouveau régime russe prennent le nom de « communistes » pour se différencier du reste du mouvement socialiste marxiste. Selon certaines interprétations, il s'agit ici d'une séparation entre socialistes marxistes révolutionnaires et socialistes marxistes réformistes au sein de la social-démocratie (même si ce n'est pas aussi simple puisqu'il y a des exemples contraires comme la Gauche révolutionnaire, composante de la social-démocratie française des années 1930). Les communistes quittent donc à ce moment définitivement la social-démocratie et fondent leur propre organisation internationale : la Troisième Internationale.

Au sein de la social-démocratie restante, on peut noter une autre scission, celle des Spartakistes, dont une des figures de proue est la mythique Rosa Luxembourg, qui quittent la social-démocratie pour supporter et joindre la révolution allemande (qui finira dans le sang et la répression). De cette scission des Spartakistes émerge ce qu'on appelle parfois le socialisme conseilliste. C'est cette branche du socialisme marxiste qui est la plus poreuse avec le socialisme libertaire et elle inspirera plus tard des libre-penseurs comme le militant Cornelius Castoriadis ou Daniel Guérin, qui tentera par ailleurs de formuler une synthèse entre marxisme et anarchisme (socialisme libertaire), le marxisme libertaire. Ce dernier exemple (parmi d'autres bien entendu) nous montre comme le socialisme marxiste (le marxisme) et le socialisme libertaire (l'anarchisme) sont restés proches, malgré leurs divergences tactiques ou de méthode, et leurs anciennes divergences (des organisations socialistes contemporaines comme SolidaritéS rassemblent par exemple, entre autres, des socialistes marxistes et des socialistes libertaires). D'autres socialistes libertaires, comme Lucien Tronchet (ou de nos jours Pascal Holenweg), militeront (ou milite dans le second cas) carrément au sein de la social-démocratie suisse ou européenne, alors que celle-ci n'est plus guère marxiste (nous y reviendrons).

Si la social-démocratie va poursuivre sa route de son côté en étant sans cesse de plus en plus réformiste, de moins en moins marxiste, et finalement de moins en moins socialiste (de cela aussi nous reparlerons), les communistes vont de leur côté vivre aussi une scission importante. En effet, le mouvement communiste se scinde en deux autour de 1925-1927, après la mort de Lénine et avec le départ en exil de Trotsky de l'URSS, chassé par Staline sorti victorieux de son combat contre Trotsky. Les communistes partisans de Trotsky, qui deviendront en conséquence les trotskistes, fondent (juste avant la mort de Trotsky, en 1938) leur organisation internationale, la Quatrième Internationale. Les trotskistes ne cesseront pas par la suite de se diviser et de se re-diviser en de multiples entités en fonction de leurs mésententes sur divers points stratégiques ou de fond.

Scission entre mouvement socialiste et mouvement communiste & scission dans le mouvement communiste.png


En conclusion, ce court exposé donne une idée du parcours accompli par les mouvements se revendiquant du socialisme. Il forme, je pense, une sorte de définition historique de ce qu'est le socialisme, et met en évidence les limites de toute définition historique d'un objet comme le socialisme qui est avant tout un objet philosophique.


Dans la prochaine partie, nous aborderons la question de savoir si le projet socialiste a été abandonné, et toutes les modalités et implications de cette question.
Cela me permettra par ailleurs d'esquisser l'évolution des mouvements issus du socialisme depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale jusqu'à de nos jours.

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26/06/2014

Définition philosophique du socialisme


Deuxième partie de ma présentation sur le socialisme, donnée le mardi 17 juin à la journée de formation de la Jeunesse Socialiste Genevoise. A noter que le découpage par écrit ne respecte pas celui oral, notamment car je procède à quelques ajouts et remaniements sur cette version écrite, ainsi que pour simplifier la lecture.

J'avertis en outre le lecteur qu'il s'agit uniquement d'une introduction, d'une esquisse, voire des prémisses d'un programme de recherche, ainsi qu'un ensemble de thèses plus ou moins démontrables et d'hypothèses encore difficilement démontrables. Tout cela reste à développer, et ne constitue qu'un
balbutiement.

Je l'avais d'ores et déjà fait auparavant sur ce blog, mais je suis ici allé un peu plus loin (et peut-être surtout de manière plus systématique et structurée), voici donc une tentative de définition philosophique du socialisme (qui sera suivie d'une tentative de définition historique dans la prochaine partie). Cette définition philosophique est incomplète dans les catégories philosophiques mêmes qu'elle appréhende, puisqu'elle se limite à une définition ontologique (en termes d'essence) et à une définition éthique. Une définition épistémologique et métaphysique seraient entre autres par exemple souhaitables.

Quelle substance est le socialisme ?
A cette question, je propose humblement trois approches différentes.
D'abord, celle d'un certain marxisme qui suppose que le socialisme serait simplement une phase historiquement déterminée du développement des forces productives. Cette réduction du socialisme à cela ne me semble pas suffisamment précise pour déterminer son essence. Si le socialisme n'est qu'un ensemble de structures politiques et sociales qui apparaissent à un moment donné du développement de l'économie, alors soit il apparaît par hasard, soit il faut une raison pour qu'il apparaisse. Comme l'explication par le hasard semblera absurde à tous, il ne reste plus qu'à trouver une raison à cette apparition, et cette raison ne peut que résider dans les motivations d'acteurs à réaliser le socialisme. Ces motivations doivent donc trouver leur source dans une position éthique. Voilà donc pourquoi l'on peut exclure la pertinence de cette première définition exprimée comme telle (mais pouvant probablement être interprétée de meilleure façon à son avantage).
Une deuxième approche est celle de Cornelius Castoriadis. Ce dernier établit une équivalence entre socialisme et démocratie directe (radicale). Il fait par conséquent équivaloir le socialisme à certaines phases historiques (les cités grecques démocratiques, la Révolution française, le mouvement ouvrier, les nouveaux mouvements sociaux, etc.), mais aussi à un projet de société. A nouveau, si le socialisme est un projet de société, il doit s'appuyer sur une position éthique pour justifier ce projet, et voilà pourquoi la définition de Castoriadis n'est pas suffisante, car, comme la précédente, pas assez fondamentale.
Une troisième et juste définition de la substance socialiste est celle de Kropotkine. Celui-ci établit (sauf erreur ou déformation de ma part) que le socialisme est une tendance éthique présente dans tous les individus et opposé à une tendance autoritaire qui implique un certain comportement individuel (et par agrégation un certain comportement collectif formant un certain ensemble de structures politiques, économiques, sociales, etc.) Cette définition est juste car elle remonte aussi loin que nécessaire pour permettre de justifier un certain type d'organisation sociale que préconise le socialisme. La substance socialiste est donc une tendance éthique présente dans les individus à un degré plus ou moins fort.

A présent, il s'agit de définir les attributs de cette substance (et les modes de ces attributs si possible). Toutefois, il y a une remarque à faire auparavant : comme toute tendance éthique, cette dernière se caractérise par le but qu'elle poursuit, soit le bonheur, il faut donc garder en tête que le socialisme est avant tout une théorie du bonheur, ou autrement dit, si le socialisme en tant que substance éthique est respectée, alors le bonheur individuel et collectif est réalisé.

L'attribut principal de la substance socialiste est la liberté, car elle est la condition nécessaire (mais pas forcément suffisante) pour permettre la recherche du bonheur (et non la réalisation du bonheur pour tous). Cette hypothèse demande à être développée et argumentée, j'y reviendrai donc ultérieurement. La liberté, telle que définie justement par le socialisme, est en même temps positive et négative, et les deux ne s'excluent nullement, mais se complètent harmonieusement.
La liberté positive consiste en la capacité de se réaliser, de réaliser des choses nécessaires à son bien-être notamment. Quelqu'un n'est ainsi pas libre s'il est affamé ou vit dans la misère. Cette première moitié du principal attribut de la substance socialiste implique des attributs secondaires au socialisme qui peuvent être compris comme d'autres conditions nécessaires, mais secondaires par rapport à l'attribut principal (à la condition principale). Ce sont notamment la solidarité et le partage (qui n'impliquent toutefois pas forcément l’État providence contemporain et sa fiscalité).
La liberté négative est la possibilité qu'à l'individu de réaliser des actions qu'il souhaite réaliser sans en être empêché par autrui (que cet autrui soit un individu, la collectivité, une collectivité, l’État, le gouvernement, les lois, etc.). La réalisation de la liberté négative implique l'abolition de toutes les limitations à la liberté négative, soit la hiérarchie, le patriarcat, le racisme, le sexisme, et... le salariat !
C'est parce que le socialisme veut réaliser la liberté qu'il refuse le salariat, soit le fait qu'un individu puisse donner des ordres à un autre, puisse le commander, ou carrément l'exploiter. C'est parce que le socialisme refuse le salariat qu'il refuse donc le patronat. C'est parce qu'il refuse le patronat qu'il refuse l'existence de la propriété.
C'est parce que le socialisme refuse la hiérarchie, car contraire au principe de liberté, qu'il refuse l'existence de l’État en tant qu'outil de domination, avec ses bureaucrates, ses contrôles, son aristocratie élue, etc.
Ainsi, lorsque l'on dit que le socialisme refuse le capitalisme, on veut dire qu'il refuse cet ensemble de choses qui sont inhérentes du capitalisme : propriété, patronat, salariat, hiérarchie, et État.

En comparaison, le libéralisme est une théorie de la justice désirant réaliser la liberté négative, la liberté positive émergeant toute seule de la liberté négative selon les libéraux (je pourrais interpréter la théorie libérale de manière à en faire une théorie du bonheur, mais je ne souhaite pas le faire). En somme, il y a justice si les droits de propriété sont respectées, si les droits de propriété sont respectés, alors les gens ont la capacité de se réaliser car un optimum de l'allocation des ressources est réalisé. Les libéraux ne considèrent pas que le salariat est une agression contre l'individu, et si oui, ils ne considèrent pas la résistance des salariés comme une légitime défense.

Un mot enfin sur la distinction philosophique entre socialisme révolutionnaire et socialisme réformiste : le socialisme réformiste postule le fait que la liberté peut être donné aux individus par le haut, soit indépendamment de la volonté des individus. Selon lui, l’État, le parti, le gouvernement, peut donner la liberté aux individus, indépendamment de ce qui se passe dans la tête des individus eux-mêmes. La thèse du socialisme révolutionnaire réside dans le fait que la liberté ne peut pas être donnée aux individus, mais qu'ils doivent s'en saisir eux-mêmes. C'est là le pari de Marx par exemple, puisque pour lui l'émancipation du prolétariat ne peut être que l’œuvre du prolétariat lui-même.

 

 

Dans la prochaine partie, je proposerai une définition historique du socialisme, et non plus philosophique.

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21/06/2014

En quoi la philosophie politique sert-elle la lutte ?


J'entreprends la mise par écrit d'une présentation que j'ai donnée à la journée de formation de la Jeunesse Socialiste Genevoise ce mardi. Cette présentation était intitulée : « De la genèse à l'éclipse du projet socialiste : pourquoi nos idées ne parlent plus à la population européenne et comment y remédier ».
Pour des raisons de lisibilité et de clarté, je la publierai morceau par morceau, en commençant dès à présent dans ce billet-même avec une mise au point sur le rôle de la philosophie politique. Étant donné que nous sommes ici à l'écrit, ma présentation orale originelle sera ici enrichie de divers ajouts et compléments visant à la rendre plus complète et plus stimulante.

Le premier point que je souhaite aborder est celui de l'utilité de la philosophie politique à la lutte politique et militante que les organisations de gauche mènent.  

A l'origine, il y a les Idées (platoniciennes ou pas selon les positions, cela ne pose pas de problème particulier à ma démonstration) et celles et ceux qui s'y intéressent et les manipulent : les théoriciens. Toutefois, il est faux de penser que les théoriciens (qui peuvent être des universitaires aussi bien que des autodidactes) produisent toujours des concepts (assemblages d'idées) et des théories (assemblages de concepts) à partir des Idées dans une liberté totale. Bien souvent, les théoriciens s'inscrivent dans un cadre de recherche (= un paradigme) dans lequel sont (pré-)déterminées les questions et les méthodes adéquates. Cette pré-détermination est le fait d'autres théoriciens, des méta-théoriciens, qui réfléchissent exclusivement sur quels sont les cadres de recherche valables. C'est donc dans ces paradigmes (qui changent régulièrement) que les théoriciens produisent des théories, que ces-dernières soient d'ordre scientifique, artistique, ou philosophique.

schéma méta-théorique.png

Les théories qui nous intéressent dans le cadre de cet exposé sont les théories de philosophie politique. Ces théories de philosophie politique se manifestent dans des livres, des textes, des articles, ou encore à travers des cours ou des conférences. La diffusion de ces théories se fait ensuite par le biais de quatre vecteurs principaux : premièrement, en touchant les journalistes, la presse, les médias, la télévision, la radio, internet, les blogs, etc. ; deuxièmement, en se diffusant sur le marché du livre, dans les librairies (et autres points de vente), ou les bibliothèques (ou autre point de location) ; troisièmement, par le biais de l'enseignement, des enseignants et professeurs, dans l'ensemble des établissement de formation, de scolarité, et de recherche ; et quatrièmement, par la production artistique et littéraire. Par la suite, ces différents vecteurs vont retransmettre des contenus théoriques (pas les théories dans leur entier, mais des morceaux choisis probablement) à leurs divers publics (qui constitue le grand public). Finalement, c'est donc une importante partie de la population qui est atteinte par les théories de la philosophie politique, certes pas sous une forme forcément académique ou originelle, mais plutôt sous une forme vulgarisée et plus accessible (ce qui n'est pas un mal à mon sens). Cette influence se traduit in fine dans l'organisation que prend la société, que ce soit la forme que prennent ses institutions, son (éventuel) État, et son économie.

théories philosophiques.png



Selon Gramsci, l'influence que peuvent avoir les théoriciens (qu'il appelle « intellectuels ») montre l'importance qu'il faut donner à la lutte intellectuelle et théorique dans le cadre de la lutte politique et militante (et de la lutte des classes). Selon lui, il est nécessaire de renverser l'hégémonie culturelle, idéologique, morale, que le système capitaliste (ses classes dominantes et ses intellectuels) produisent afin d'empêcher les classes dominées de prendre conscience de leur exploitation et de leur domination, pour pouvoir espérer transformer l'organisation sociale et économique en place. C'est pourquoi il parle « d'intellectuels organiques » pour désigner les théoriciens (dont lui-même) défendant les intérêts des classes dominées et luttant pour leur émancipation. La lutte culturelle (et théorique) pour l'hégémonie intellectuelle et culturelle devient donc chez Gramsci un facteur important de la lutte militante qu'il ne faut pas négliger.

Voici en complément un autre de mes croquis (merveilleusement réalisés sur paint) présentant diverses approches de cette question.

Super-infra structure.png


Pour exemplifier ce qui a été précédemment exposé, on peut réfléchir à comment chacun d'entre nous (les militants) s'est engagé en politique, et je pense que l'on verra que cet engagement se fait la plupart du temps à travers des vecteurs de diffusion théoriques directement influencés par la philosophie politique. En effet, bon nombre d'entre nous se sont engagés suite à la lecture de journaux critiques, par l'influence d'un enseignant informé, ou encore par la lecture d'un roman stimulant ou le visionnage d'un film inspirant.

En conclusion de cette première partie, il me semble donc que s'il y a bien une chose à retenir, c'est que la lutte théorique a son rôle à jouer dans le cadre de nos luttes militantes, de par l'influence qu'elle exerce sur la société. 
 

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14/06/2014

Entretien avec le militant Diego Esteban - Deuxième partie


AF. Qu'est ce que l’État selon toi ? Quel rôle doit-il jouer dans la construction de ton idéal ? Quel est son rapport au socialisme ?

 

DE. La population dont les membres connaissent des origines, une culture, une idéologie commune sont légitimés à s'organiser afin de réaliser des buts communs, et ainsi de créer un État à leur image. L’État (idéal) est un reflet de la société sur laquelle il se calque : c'est un rapport de représentation qui lie l’État à sa population, ainsi qu'aux individus qui la composent. De leur côté, les individus sont libres avant la création de l’État, et celui-ci ne peut en principe pas restreindre cette liberté sans l'approbation de son organe souverain (la population, ainsi que les individus qui la composent). Cependant, sachant que la liberté s'arrête là où commence celle des autres, des limites doivent être posées afin de prévenir le crime, de protéger et d'améliorer la qualité de vie du plus grand nombre, et d'agir pour permettre à toutes et à tous de trouver une place digne au sein de la société. C'est là le rôle de l’État : intervenir là où il y a besoin de règles du jeu et d'un arbitre (une métaphore très a-propos en ce premier jour de mondial de football).

De mon côté, je me considère comme socialiste, en ce sens que je crois à une société qui prévient les divisions et les menaces, crée des synergies là où elles sont souhaitables, et tend la main à celles et ceux qui seraient marginalisé-e-s de cette société sans une aide extérieure. Pour atteindre un tel résultat, il est inévitable que cette société doit s'organiser en créant un État, chargé de remplir les tâches que les individus ne peuvent effectuer eux-mêmes. Un État qui arriverait à ce résultat permettrait à sa population de vivre en paix, avec dignité, et disposant d'un minimum d'opportunités pour s'épanouir.

 

AF. Qu'est ce que la science selon toi ? Quel rôle doit-elle jouer dans la construction de ton idéal ? Quel est son rapport au socialisme ?

 

DE. La science représente, dans l'absolu, l'ensemble des connaissances que détiennent les humains. Je la sépare schématiquement en deux genres : la science objective (les connaissances qui peuvent être prouvées par l'évidence, l'expérience ou la raison) et la science subjective (les jugements de valeur). La science objective ne devrait a priori causer aucun problème: en raison du fait qu'elle peut être prouvée, elle s'impose et revêt accessoirement une fonction d'élimination de l'ignorance. Cependant, même s'il s'agit de faits démontrables comme le réchauffement climatique, on assiste parfois à un négationnisme obstiné de ces faits. Cette opposition à reconnaître ce qui est objectivement établi résulte souvent d'un conflit entre l'opinion qu'on a de la réalité et la réalité elle-même. De mon côté, je crois à la science car elle sort les humains de l'ignorance, mais ces conflits entre jugements de valeur et faits objectifs montrent à quel point on est encore loin du compte.

Le socialisme contribue à remplir cette vocation instructrice, puisqu'il réfute les dogmes qui s'imposent arbitrairement au motif qu'ils sont généralement admis (au cours du siècle dernier par exemple, il s'agissait de lutter à contre-courant contre la conception selon laquelle les femmes seraient moins légitimées que les hommes à assumer des fonctions à responsabilité au sein de la société, sur la seule base de leur sexe), ou que leur remise en cause provienne de faits qui dérangent (le réchauffement climatique et – partant – la mise en danger de l'écosystème planétaire, est corrélé à l'activité humaine, ce qui n'est pas du goût de tous).


AF. Qu'est ce que la philosophie selon toi ? Quel rôle doit-elle jouer dans la construction de ton idéal ? Quel est son rapport au socialisme ?

 

DE. La philosophie est une science qui a pour fonction d'expliquer la perception, par les humains, de leur environnement et de leur propre personne. Par exemple, elle est un préalable nécessaire pour fonder une confession, un parti politique, une association: le but idéal de ces entités n'est que le résultat d'une réflexion logique consistant à déduire des principes généraux à partir de l'expérience de la vie. Une philosophie s'interprète toujours, car elle ne peut jamais couvrir tout ce qui régit le monde, à l'image du fonctionnement de l'être humain, et car ses sources ne doivent jamais s'imposer arbitrairement et dans tous les cas comme une évidence incontestable, ce d'autant plus si ces sources sont anciennes, voire périmées (exemple: l'Ancien Testament); en ce sens, une philosophie a un caractère individuel, personnel, qui lui donne une particularité souvent unique.

Le socialisme est une philosophie, donc elle s'interprète: je sais que je suis socialiste, comme beaucoup d'autres, mais ceux-ci le sont différemment, à leur manière. Si je crois en le socialisme pour la réalisation de mes idéaux, c'est qu'il existe une proximité suffisante entre ceux-ci et celui-là pour que je les assimile, et pour que le socialisme apporte à mes yeux une réponse suffisante aux choses que je veux voir changer dans le monde.



AF. Qu'est ce que l'art selon toi ? Quel rôle doit-il jouer dans la construction de ton idéal ? Quel est son rapport au socialisme ?

 

DE. L'art est un moyen d'expression de l'humanité: c'est la somme des formes que l'être humain choisit de donner à sa communication. Lorsque la parole et le geste ne suffisent pas, la langue et le corps étant finis, il reste des moyens, à travers la musique par exemple, d'exprimer un message qui, cas échéant, serait incompris. La liberté de l'art, qui est parfois élevée au niveau de droit fondamental, n'est rien d'autre qu'une composante de la liberté d'expression. C'est pourquoi l'enseignement des arts est utile, car il permet à toutes et tous d'exprimer un message, une idée, le plus fidèlement possible, afin d'en faire ressortir le sens tel que voulu à la base et d'éviter l'incompréhension. De plus, concernant celles et ceux qui ne peuvent pas user d'une des formes de communication humaine (muets, aveugles, sourds...), la diversité des moyens leur permet de s'exprimer au même titre que les autres. A ce titre, la prise en compte de ces personnes désavantagées, dans l'enseignement des arts comme moyens d'expression, est une prérogative du socialisme à laquelle j'adhère sans aucune hésitation.



AF Faut-il réformer le système éducatif ? Si oui, comment ?

 

DE. La base du débat sur l'éducation repose sur l'identité de la personne qui la fournit: physique (parents) ou morale (école publique ou privée). M'est avis qu'avant toute chose, il faut déjà se poser la question de savoir à quoi sert l'éducation, plus particulièrement quel est son but. Je penche plutôt pour le critère du bien de l'enfant: l'objectif de l'éducation devrait être de le guider vers des choix qui permettront son épanouissement, au regard de son individualité et du contexte familial et social. Pour ce faire, il saute à mes yeux que l'éducateur doive effectivement revêtir un rôle de simple guide, et non qu'il oblige l'enfant à suivre un chemin particulier (souvent inadapté au bien de l'enfant). Ces considérations parlent à la fois en faveur et en défaveur d'une éducation apportée par les parents, respectivement par une école (publique ou privée); il s'agirait donc plutôt de trouver une répartition des tâches adéquate. Ce qui me paraît en revanche certain, c'est qu'une éducation soit dans tous les cas nécessaire: ainsi, le système éducatif actuel, qui instaure une formation obligatoire jusqu'à 18 ans, part sur les bonnes bases, en garantissant l'éducation des enfants et en laissant la possibilité de choisir quelle école (publique ou privée) sera chargée de compléter l'éducation octroyée par les parents.

Si je considère avoir reçu une bonne éducation de la part de mes parents, ce n'est pas le cas pour tout le monde. Si j'estime que l'école publique m'a laissé suffisamment de marge de manoeuvre pour que je suive une voie adaptée à ma personnalité, ce n'est pas le cas pour tout le monde non plus. La question de savoir si et comment faudrait-il corriger le tir, concernant des enfants par exemple dont le contexte familial ne leur permet pas de pourvoir à leur épanouissement, est bien plus complexe, occupe le débat sur l'éducation probablement depuis ses débuts, et dépasse mes compétences. Je peux dans tous les cas affirmer que le système éducatif m'a permis de m'épanouir, mais pour aller jusqu'à dire qu'il fonctionne, il faudrait que toutes et tous aient eu la même chance que moi, ce qui n'est pas le cas. Et s'il faut réformer ce système, je saurais pour l'instant dire en quoi il devrait l'être.


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01/06/2014

Entretien avec le militant Christopher Mariën - Cinquième partie

     AF. Que penses-tu de l'Union Européenne ? Es-tu favorable au fédéralisme                     européen ?

 

CM. Je connais très peu le fonctionnement de l'Union Européenne et ce qu'elle fait véritablement. Mais un gros défaut que je lui reprocherais, c'est son manque de communication et de transparence !

Sur le principe de l'Union Européenne et du fédéralisme européen, je suis assez sceptique. Cela est sans doute dû à mon manque d'information, mais comme je l'ai dit dans les questions précédentes, mon idéal serait l'absence d’État ou du moins qu'il soit réduit à son minimum que sont les fonctions régaliennes. Est-ce le cas de l'Union Européenne ? Absolument pas, elle est déjà un État qui domine les autres États qui dominent l'individu. Je risque d'être un peu cru dans mes propos, mais de ce que je connais de l'Union Européenne, elle me fait étrangement penser à l'URSS, avec la dictature en moins (et encore). Il y a une sorte de domination plus forte encore qu'un simple État et un manque de cohérence. Je m'explique. Lorsque des lois ou traités sont votés au parlement européen, ceux-ci ont un impact direct sur la politique des États membres, sauf que chaque État interprète un peu à sa manière les lois et traités européens, soit on va jusqu'au bout de l'idée et nous créons un fédéralisme européen avec un véritable gouvernement européen et on transcende les États jusqu'à leur disparition totale (transformation en région à de l'Europe à la limite), soit on oublie totalement cette idée, et on laisse les individus gérer leur vie comme bon leur semble. Cette Union Européenne crée encore plus de coercition selon moi, l’État est déjà coercitif, mais en rajoutant un État au dessus de l’État, on double les réprimandes, car lorsque l'Union punit, elle s'attaque aux États. Et à qui s'attaque l’État ? Aux individus !

Pour conclure, je dirais que de ce que je connais de l'Union Européenne, je comprend l'idée, mais ai peur que dans l'avenir nous entrions dans une concurrence de « super État », alors qu'au contraire on devrait être dans la concurrence libre de chaque individu.

 

 

     AF. Adhères-tu à l'idée d'un gouvernement mondial ?

 

CM. Je ne visualise pas bien l'idée de gouvernement mondial. A quoi consisterait-il ? Comment fonctionnerait-il ? Créerait-il lui aussi des impôts ? A qui cela reviendrait ? Comment ce gouvernement serait-il élu ? Comment communiquerions exactement ? Cela me parait fort peu probable. Le seul « gouvernement mondial » que je visualise est l'absence de gouvernement justement et la libre concurrence, la loi de l'offre et de la demande et donc l'économie de marché.

 

      

    AF. Selon toi, quel est le rapport entre le keynésianisme et le libéralisme ?

 

CM. Le keynésianisme est selon moi une dérive d'un libéralisme devenu étatique. En effet, de ce que j'ai pu lire de ce courant, cette théorie économique propose d'influencer l'économie. Pour donner un exemple concret, je pense que le parti que je présente (le Mouvement Réformateur) est keynésien. Il cherche à influencer l'économie en créant des dispositifs d'aides aux entreprises, aux indépendants, etc. L'un d'eux fait d'ailleurs polémique et il y a de quoi effectivement. Ce dispositif se nomme « les intérêts notionnels ». Ils consistent au fait qu'un patron d'entreprise reverse l'argent qu'il a gagné dans son entreprise (fonds propres) ce qui lui permet d'avoir une déduction fiscale. Ce dispositif était à la base conçu pour permettre aux PME de diminuer leur fiscalité très importante en Belgique. Sauf que ces intérêts notionnels ont privilégié au final les grandes entreprises !

Pourquoi je vous parle de cela ? Pour vous démontrer que l'utilisation de dispositif d’État discrimine une partie de l'économie à chaque fois. C'est ce que Milton Friedman met en avant lorsqu'il évoque les monopoles, ceux-ci sont à 99% créés par l’État, et ce dispositif en est en quelque sorte la preuve, vu qu'elle a privilégié des entreprises qui étaient déjà privilégiées. Certes, il a aussi aidé les PME, mais pas comme il l'aurait dû à la base. Et même si cela avait privilégié les PME, celles qui auraient utilisé ce dispositif se serait enrichies, se seraient agrandies, seraient devenues de grandes entreprises et auraient donc créé un autre privilège, et ceci peut être au détriment d'autres grandes entreprises qui n'auraient pas reçu d'aides de l’État. Donc pour moi, le keynésianisme est un libéralisme d’État, un libéralisme influencé par des idées étatistes.

 

 

     AF. Quelle est la personne qui a marqué le plus l'histoire positivement ?

 

CM. Il est difficile de répondre à ce type de question, tellement d'individus ont influencé l'histoire que n'en citer qu'un est assez injuste pour les autres. De plus, nos réponses seront sans doute influencé par notre culture et notre époque. Par exemple, j'aurais directement répondu Mandela ou Luther King, car ils ont permis à une population opprimée depuis des siècles de s'en sortir ou d'avoir au moins une possibilité de s'en sortir. Je ne saurais en dire davantage, il y a beaucoup trop de personnes qui ont influencé l'histoire.

 

 

     AF. Et négativement ?

 

CM. Pareil pour cette question, j'aurais répondu Hitler, mais ceci influencé par notre histoire, notre culture et notre contexte de vie. Pourquoi j'ai choisi Hitler, car il démontre à quel point un individu peut influencer une société et manipuler les dispositifs mis en place par l’État. Soyons clair, pour moi, cela démontre les côtés néfastes d'un État fort. En effet, Hitler a certes débuté au bas de l'échelle, a gangrené la société petit à petit, mais cette société l'était déjà ! La propagande anti-juif était déjà de mise et était propagé par des agents de l’État et ceci avant même qu'Hitler se lance en « politique ». Le contexte était donc propice pour qu'un individu puisse influencer davantage la société. Lorsqu'il fut au pouvoir ou du moins assez connu, il a eu en sa possession d'autres outils donnés soit par des particuliers, soit par l’État, car soyons sérieux un moment, un individu seul n'aurait jamais pu faire ce qu'il a fait. Si cette partie de notre histoire démontrait une « crise de l'individu », il aurait suffit que l'armée, qu'un général, qu'une personne proche de lui ou même une personne lambda l'assassine avant qu'il ne fasse ce qu'il a fait, mais ce ne fut pas le cas ! L’État a été un outil encore plus coercitif pour les individus et ils ont presque tous suivi. Nous avons des exemples concrets à notre époque de coup d’État par l'armée ou par des individus lorsque le gouvernement en place ne leur convient pas, il n'y a rien eu de cela durant l'époque Hitlérienne.

 

 

    AF. Qu'est-ce que le communisme selon toi ? Comment le différencier du                         socialisme ?

 

 

CM. Selon moi, le communisme cherche à avoir un État fort afin de régler, à tout niveau, la vie de l'individu. Tout est propriété de l’État, l'individu aura droit aux restes. Prenons un exemple concret. En Belgique, nous avons un parti politique nommé PTB qui se revendique de « la vraie gauche », du « vrai socialisme », mais aussi du marxisme – léninisme. Lors d'une interview, son représentant expliquait que les cachets qu'il recevait lors de ses mandats étaient directement versés au parti. C'est là qu'on voit, selon moi, le côté sectaire du communisme. Du moins de ce type de communisme. Que fait le parti de cet argent ? Va-t-il forcément l'utiliser de la manière que le peuple, que les individus auraient voulu ? C'est le genre de question que l'on pourrait se poser lorsqu'un État est fort. Dans le monde, les régimes qui se sont tentés au communisme ont quasiment tous fini en dictature : Cuba, Corée du Nord, Chine, URSS et sûrement d'autres.

Le socialisme pour moi se différencie du communisme, même si un certain type de socialisme cherche à se rapprocher du communisme, ce socialisme là est dangereux. Le socialisme, comme une certaine forme de libéralisme, cherche à transcender l’État, à le pousser dans ces retranchements, voire à l'éradiquer. Comme je l'ai dit dans une précédente question, le libéralisme pourrait permettre des sociétés socialistes où il y aurait une cohésion sociale, une sorte d'auto-gestion en petit comité. Pour moi, c'est ça le socialisme, c'est penser au bien commun, à la communauté avant le bien individuel, avant l'individu. Les deux finissent par se compléter à un moment, car l'individu ne peut vivre seul et le groupe ne serait pas le même selon les individus qui le composent. Le groupe influence donc l'individu et vice-versa.

 

 

 

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