14/06/2014

Entretien avec le militant Diego Esteban - Deuxième partie


AF. Qu'est ce que l’État selon toi ? Quel rôle doit-il jouer dans la construction de ton idéal ? Quel est son rapport au socialisme ?

 

DE. La population dont les membres connaissent des origines, une culture, une idéologie commune sont légitimés à s'organiser afin de réaliser des buts communs, et ainsi de créer un État à leur image. L’État (idéal) est un reflet de la société sur laquelle il se calque : c'est un rapport de représentation qui lie l’État à sa population, ainsi qu'aux individus qui la composent. De leur côté, les individus sont libres avant la création de l’État, et celui-ci ne peut en principe pas restreindre cette liberté sans l'approbation de son organe souverain (la population, ainsi que les individus qui la composent). Cependant, sachant que la liberté s'arrête là où commence celle des autres, des limites doivent être posées afin de prévenir le crime, de protéger et d'améliorer la qualité de vie du plus grand nombre, et d'agir pour permettre à toutes et à tous de trouver une place digne au sein de la société. C'est là le rôle de l’État : intervenir là où il y a besoin de règles du jeu et d'un arbitre (une métaphore très a-propos en ce premier jour de mondial de football).

De mon côté, je me considère comme socialiste, en ce sens que je crois à une société qui prévient les divisions et les menaces, crée des synergies là où elles sont souhaitables, et tend la main à celles et ceux qui seraient marginalisé-e-s de cette société sans une aide extérieure. Pour atteindre un tel résultat, il est inévitable que cette société doit s'organiser en créant un État, chargé de remplir les tâches que les individus ne peuvent effectuer eux-mêmes. Un État qui arriverait à ce résultat permettrait à sa population de vivre en paix, avec dignité, et disposant d'un minimum d'opportunités pour s'épanouir.

 

AF. Qu'est ce que la science selon toi ? Quel rôle doit-elle jouer dans la construction de ton idéal ? Quel est son rapport au socialisme ?

 

DE. La science représente, dans l'absolu, l'ensemble des connaissances que détiennent les humains. Je la sépare schématiquement en deux genres : la science objective (les connaissances qui peuvent être prouvées par l'évidence, l'expérience ou la raison) et la science subjective (les jugements de valeur). La science objective ne devrait a priori causer aucun problème: en raison du fait qu'elle peut être prouvée, elle s'impose et revêt accessoirement une fonction d'élimination de l'ignorance. Cependant, même s'il s'agit de faits démontrables comme le réchauffement climatique, on assiste parfois à un négationnisme obstiné de ces faits. Cette opposition à reconnaître ce qui est objectivement établi résulte souvent d'un conflit entre l'opinion qu'on a de la réalité et la réalité elle-même. De mon côté, je crois à la science car elle sort les humains de l'ignorance, mais ces conflits entre jugements de valeur et faits objectifs montrent à quel point on est encore loin du compte.

Le socialisme contribue à remplir cette vocation instructrice, puisqu'il réfute les dogmes qui s'imposent arbitrairement au motif qu'ils sont généralement admis (au cours du siècle dernier par exemple, il s'agissait de lutter à contre-courant contre la conception selon laquelle les femmes seraient moins légitimées que les hommes à assumer des fonctions à responsabilité au sein de la société, sur la seule base de leur sexe), ou que leur remise en cause provienne de faits qui dérangent (le réchauffement climatique et – partant – la mise en danger de l'écosystème planétaire, est corrélé à l'activité humaine, ce qui n'est pas du goût de tous).


AF. Qu'est ce que la philosophie selon toi ? Quel rôle doit-elle jouer dans la construction de ton idéal ? Quel est son rapport au socialisme ?

 

DE. La philosophie est une science qui a pour fonction d'expliquer la perception, par les humains, de leur environnement et de leur propre personne. Par exemple, elle est un préalable nécessaire pour fonder une confession, un parti politique, une association: le but idéal de ces entités n'est que le résultat d'une réflexion logique consistant à déduire des principes généraux à partir de l'expérience de la vie. Une philosophie s'interprète toujours, car elle ne peut jamais couvrir tout ce qui régit le monde, à l'image du fonctionnement de l'être humain, et car ses sources ne doivent jamais s'imposer arbitrairement et dans tous les cas comme une évidence incontestable, ce d'autant plus si ces sources sont anciennes, voire périmées (exemple: l'Ancien Testament); en ce sens, une philosophie a un caractère individuel, personnel, qui lui donne une particularité souvent unique.

Le socialisme est une philosophie, donc elle s'interprète: je sais que je suis socialiste, comme beaucoup d'autres, mais ceux-ci le sont différemment, à leur manière. Si je crois en le socialisme pour la réalisation de mes idéaux, c'est qu'il existe une proximité suffisante entre ceux-ci et celui-là pour que je les assimile, et pour que le socialisme apporte à mes yeux une réponse suffisante aux choses que je veux voir changer dans le monde.



AF. Qu'est ce que l'art selon toi ? Quel rôle doit-il jouer dans la construction de ton idéal ? Quel est son rapport au socialisme ?

 

DE. L'art est un moyen d'expression de l'humanité: c'est la somme des formes que l'être humain choisit de donner à sa communication. Lorsque la parole et le geste ne suffisent pas, la langue et le corps étant finis, il reste des moyens, à travers la musique par exemple, d'exprimer un message qui, cas échéant, serait incompris. La liberté de l'art, qui est parfois élevée au niveau de droit fondamental, n'est rien d'autre qu'une composante de la liberté d'expression. C'est pourquoi l'enseignement des arts est utile, car il permet à toutes et tous d'exprimer un message, une idée, le plus fidèlement possible, afin d'en faire ressortir le sens tel que voulu à la base et d'éviter l'incompréhension. De plus, concernant celles et ceux qui ne peuvent pas user d'une des formes de communication humaine (muets, aveugles, sourds...), la diversité des moyens leur permet de s'exprimer au même titre que les autres. A ce titre, la prise en compte de ces personnes désavantagées, dans l'enseignement des arts comme moyens d'expression, est une prérogative du socialisme à laquelle j'adhère sans aucune hésitation.



AF Faut-il réformer le système éducatif ? Si oui, comment ?

 

DE. La base du débat sur l'éducation repose sur l'identité de la personne qui la fournit: physique (parents) ou morale (école publique ou privée). M'est avis qu'avant toute chose, il faut déjà se poser la question de savoir à quoi sert l'éducation, plus particulièrement quel est son but. Je penche plutôt pour le critère du bien de l'enfant: l'objectif de l'éducation devrait être de le guider vers des choix qui permettront son épanouissement, au regard de son individualité et du contexte familial et social. Pour ce faire, il saute à mes yeux que l'éducateur doive effectivement revêtir un rôle de simple guide, et non qu'il oblige l'enfant à suivre un chemin particulier (souvent inadapté au bien de l'enfant). Ces considérations parlent à la fois en faveur et en défaveur d'une éducation apportée par les parents, respectivement par une école (publique ou privée); il s'agirait donc plutôt de trouver une répartition des tâches adéquate. Ce qui me paraît en revanche certain, c'est qu'une éducation soit dans tous les cas nécessaire: ainsi, le système éducatif actuel, qui instaure une formation obligatoire jusqu'à 18 ans, part sur les bonnes bases, en garantissant l'éducation des enfants et en laissant la possibilité de choisir quelle école (publique ou privée) sera chargée de compléter l'éducation octroyée par les parents.

Si je considère avoir reçu une bonne éducation de la part de mes parents, ce n'est pas le cas pour tout le monde. Si j'estime que l'école publique m'a laissé suffisamment de marge de manoeuvre pour que je suive une voie adaptée à ma personnalité, ce n'est pas le cas pour tout le monde non plus. La question de savoir si et comment faudrait-il corriger le tir, concernant des enfants par exemple dont le contexte familial ne leur permet pas de pourvoir à leur épanouissement, est bien plus complexe, occupe le débat sur l'éducation probablement depuis ses débuts, et dépasse mes compétences. Je peux dans tous les cas affirmer que le système éducatif m'a permis de m'épanouir, mais pour aller jusqu'à dire qu'il fonctionne, il faudrait que toutes et tous aient eu la même chance que moi, ce qui n'est pas le cas. Et s'il faut réformer ce système, je saurais pour l'instant dire en quoi il devrait l'être.


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Commentaires

2 questions à DE en prolongement à votre question sur son idéal du rôle de l'Etat:

* que pense-t-il de l'objectif partagé par bon nombre dans la gauche genevoise, de créer un parlement transfrontalier.

** quels rôle & règles du jeu devrait établir & jouer l'Etat genevois pour ses citoyens suisses frontaliers exclus par ce fait de résidence, de et par la République & Etat de GE qui ne leur attribue qu'un statut de citoyens UE.

ces théories sont intéressantes, merci d'en discuter.

Écrit par : pierre à feu | 15/06/2014

Bonjour M "pierre à feu":

Faisant partie de cette "gauche genevoise", je vous avoue que je n'ai encore jamais entendu de qui que ce soit la proposition de créer un parlement transfrontalier. Il est possible que dans le cadre d'un renforcement des liens entre les différentes autorités du bassin genevois, certains aient entrevu la possibilité de donner une cohérence institutionnelle à notre région, telle qu'elle avait été proposée à Genève au début du XIXe siècle. En effet, l'idée d'un canton de Genève (tel que proposé par les vainqueurs de Napoléon Bonaparte au Congrès de Vienne) contenant la ville du même nom, ainsi que le pays de Gex, Saint-Julien, l'agglo d'Annemasse et toute la rive sud du lac Léman, a toutefois été refusée par les autorités genevoises de l'époque, qui ne voulaient pas des nombreux catholiques et pauvres qui habitaient les territoires proposés.

M'est avis que si l'idée d'un éventuel parlement transfrontalier n'est pas d'actualité, celle d'une collaboration prononcée entre Genève et sa banlieue (qui, contrairement aux autres grandes métropoles, se trouve dans un autre pays) va de soi. En effet, cette région présente une unité géographique qui ne peut être niée par cette frontière décidée pour des raisons religieuses et pécuniaires qui n'ont aujourd'hui plus raison d'être. Je n'irais pas jusqu'à prôner une unité institutionnelle, même s'il pourrait être intéressant d'envisager la mise en place durable de conférences diplomatiques interparlementaires chargées de travailler en commun sur des questions les concernant toutes, mais sans oublier qu'entre Genève, Vaud et la France, il y a un certain nombre de barrières qui font obstacle au principe même d'un parlement transfrontalier.

Pour simplifier mon point de vue sur la question, je dirais oui à plus de collaboration transfrontalière (surtout en matière de mobilité et de sécurité, c'est-à-dire là où la stagnation est causée par l'absence de dialogue, excepté le cas des P+R en France voisine, dont le refus contribuera à la longévité des problèmes de circulation), mais non à un parlement transfrontalier, impossible et inutile dans la situation actuelle.

J'avoue ne pas avoir vraiment compris votre seconde question. Pouvez-vous la reformuler?

Écrit par : Diego Esteban | 16/06/2014

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