27/05/2014

Les vertus intellectuelles sont équivalentes aux vertus morales


Je publie sur mon blog un travail que j'ai réalisé dans le cadre d'un cours d'épistémologie. J'y réfute (entre autres) l'idée selon laquelle la connaissance serait nécessairement un outil de domination, une idée malheureusement assez courante je trouve de nos jours.

 


A travers cet essai, je vais essayer de démontrer que les vertus intellectuelles sont équivalentes aux vertus morales. Je commencerai cet essai par proposer un certain nombre de définitions des termes employés dans la thèse afin de pouvoir ensuite les utiliser de manière claire pendant le reste du texte. Le lecteur notera que les définitions que je donne des vertus sont issues d'une (libre) interprétation des définitions que propose Roger Pouivet dans son œuvre le Réalisme esthétique.

 

Par « vertu », j'entends désigner les dispositions émotionnelles (qu'on pourrait aussi qualifier éventuellement d'affectives) adéquates d'un individu. Par « dispositions émotionnelles adéquates », je veux dire que ces dispositions sont telles qu'elles amènent l'individu à se comporter de façon adaptée dans une situation donnée. Se comporter de façon adapté signifie qu'un individu x maximise son utilité (sa satisfaction) dans une situation y en se comportant ainsi. On pourrait aussi dire que l'individu x qui agit et réagit de façon adaptée dans une situation y, se comporte de manière favorable à sa nature, ou autrement dit, qu'il réalise sa nature (puisque agissant en conformité avec elle). Pour exemplifier mon propos, je propose de prendre l'exemple d'un individu x qui est confronté à un danger. Face à un danger, l'individu x réagit de manière approprié s'il est conscient du fait qu'il est confronté à un danger, et s'il tente d'éviter ce danger, ou encore de le juguler (de le désamorcer). Si l'individu x ignore le danger ou ne tente pas de l'éviter ou de le juguler, alors il subit des conséquences négatives. De la même manière, le vice se caractérise par des dispositions déficientes impliquant une attitude inadéquate dans une situation donnée, avec comme conséquences des désagréments (des impacts négatifs) pour l'individu vicieux. A l'opposé du vice, la vertu est tout le contraire : dispositions adéquates impliquant un comportement adapté aux situations qui se présentent. Pour illustrer ce concept, cela signifie que l'individu qui cherche à éteindre ou fuir un incendie agit de manière adéquate (vertueuse), tandis que celui qui se jette dans le brasier ou se contente de regarder la télévision sans prêter attention aux flammes se comporte de manière non adaptée (vicieuse).

Par « vertu intellectuelle », j'entends désigner les dispositions émotionnelles adéquates, c'est à dire impliquant un comportement adapté aux situations qui se présentent, dans le cadre des activités intellectuelles. On peut considérer comme des activités intellectuelles toutes les activités qui consistent à utiliser sa raison (son intellect, ses capacités intellectuelles) dans le but de réaliser une action. Ainsi, lire, écrire, étudier, raisonner, réfléchir, argumenter, apprendre, enseigner, disserter, sont quelques exemples d'activités intellectuelles. Dans le cadre de ces activités, est vertueux celui qui agit et réagit de manière adéquate. Par exemple, un individu x est vertueux si lors de l'écriture d'un essai philosophique il n'affirme pas une chose et son contraire, car il est impossible de démontrer une thèse si on affirme qu'elle est valable et non valable en même temps (et bien entendu, il est vicieux dans le cas contraire). Dans le cas de cet exemple, l'individu vertueux fait preuve de responsabilité intellectuelle ou de cohérence intellectuelle lorsqu'il est vertueux, et de lâcheté intellectuelle ou d'incohérence intellectuelle s'il est vicieux.

Par « vertu morale » (que l'on pourrait probablement faire équivaloir à « vertu éthique »), j'entends désigner les dispositions émotionnelles adéquates (impliquant un comportement adapté aux situations qui se présentent) dans le cadre des activités impliquant une interaction avec autrui. Ainsi, il y a des manières adaptées d'agir et de réagir pour un individu lorsqu'il est en contact avec d'autres individus. Le respect des vertus morales permet à l'individu de maximiser son utilité et d'agir en faveur de son bien et du bien d'autrui, soit d'agir en faveur du bien tout court. La finalité des vertus morales est donc de réaliser le bien.
A noter que je ne vais pas le démontrer, car ce serait sortir un peu du cadre de cet essai et que ce n'est pas utile pour la présente démonstration, mais je considère qu'agir contre le bien d'autrui va à l'encontre de son propre bien. Ce qui me permet d'affirmer qu'un individu maximise son utilité lorsqu'il agit en faveur de son bien et du bien d'autrui.

 

Avant de rentrer dans l'argumentation en faveur de ma thèse, j'aimerais aborder rapidement une remarque de la philosophe Linda Zagzebski. Cette-dernière considère que ce qui différencie les vertus intellectuelles et morales réside dans leur motivation. Autrement dit, l'individu aurait des motivations différentes pour acquérir des vertus intellectuelles et pour acquérir des vertus morales. Il est malheureux qu'elle ne développe pas davantage cette position dans son texte Les vertus épistémiques (texte auquel je ferai référence par la suite) car cette position ne me semble pas tenir. En effet, comme on a pu le constater dans les définitions que j'ai proposées des vertus, l'individu acquiert des vertus pour maximiser son utilité et ainsi tendre vers le bonheur, soit la réalisation de sa nature humaine. C'est une explication simple (mais pas simpliste) qui peut s'appliquer à tous les vertus, que Linda Zagzebski mentionne comme hypothèse (sous la forme de « l'amour de l'être en général » à la page 398 de son texte), et je ne vais en conséquence pas davantage m'étendre là-dessus. Enfin, il est à noter que je ne vais pas parler des rapports entre connaissance et vérité, car cela n'est pas particulièrement nécessaire à la démonstration de ma thèse (mais peut-être cela aura quelque utilité pour le lecteur de savoir que je considère que la découverte de la vérité est le but de la connaissance).

L'argumentation de ma thèse s'articule autour de quatre prémisses. Les trois premières constituent une chaîne d'implications. La conclusion est démontrée, parce que si la première prémisse est valable, alors elle implique la seconde prémisse, et si la seconde prémisse est valable, alors elle implique la troisième prémisse, ce qui signifie que la première prémisse implique la troisième prémisse, ce qui in fine démontre la thèse. Auxiliairement, la quatrième prémisse se présente comme un argument complémentaire, mais plutôt indépendant des trois premières prémisses, visant à renforcer la thèse.

 

1. Les vertus intellectuelles, en tant que catégorie générale de vertus, ont pour finalité la connaissance.

Si le but des vertus consiste pour l'individu à maximiser son utilité en se comportant (en agissant et en réagissant) de manière favorable à sa nature, alors le but des vertus intellectuelles (parce qu'elles sont des vertus et ont donc les mêmes implications que toute vertu) consiste pour l'individu à maximiser son utilité dans le cadre des activités intellectuelles, ce qui revient à maximiser la connaissance. Autrement dit, si les vertus intellectuelles sont des dispositions adéquates permettant de savoir (d'avoir accès au savoir), alors la finalité des vertus intellectuelles est la connaissance (je considère ici « connaissance » et « savoir » comme des choses équivalentes). Cette position est aussi celle défendue par Linda Zagzebski (à la page 398 de son texte, ainsi qu'à la page 408 et 409).
A noter que je parle ici de catégorie générale de vertus en tant que partie (catégorie) d'un tout (les vertus) qui est générale et non particulière, soit l'ensemble des vertus de type intellectuel et non chacune des vertus intellectuelles prise individuellement pour elle-même (ce qui sera abordé dans la quatrième prémisse).

 

2. La connaissance a pour finalité le bien.

Pour justifier cette prémisse, commençons par constater que tout individu qui a une connaissance dans un domaine saura ce qu'il peut faire et ce qu'il doit faire dans ce domaine pour obtenir des résultats qu'il souhaite. Par exemple, si j'ai des connaissances dans le domaine de la chimie, alors je saurais comment réaliser telle ou telle expérience ou réaliser telle ou telle action dans le but d'obtenir quelque chose que je souhaite obtenir dans le domaine en question. Ainsi, si je souhaite produire de l'azote liquide, je saurais comment manipuler de l'azote sous forme de gaz pour le transformer en azote liquide. La connaissance dans un domaine a donc comme propriété de permettre à l'individu connaisseur dans ce domaine d'y réaliser ce qu'il souhaite y réaliser. Mais dans la première affirmation de ce deuxième argument de mon essai, je parle de connaissance générale, et non de connaissance dans un domaine précis. Autrement dit, il faut considérer la connaissance en tant qu'agrégation (en tant que somme) de l'ensemble des connaissances dans tous les domaines possibles du savoir. Cette connaissance, la connaissance de toutes choses, implique que l'individu sait non seulement comment réaliser des choses qu'il souhaite réaliser dans des domaines comme la physique ou la chimie, mais aussi qu'il sait s'il doit les réaliser et pour quoi il devrait ou pas les réaliser. En effet, la connaissance de toutes choses implique la connaissance de ce qu'est la nature humaine et de ce qui est nécessaire et suffisant pour permettre de réaliser cette nature. La connaissance de la nature humaine impliquant la connaissance de ce qui est bon pour l'être humain (soit comment réaliser sa nature), alors on peut dire que la connaissance de toutes choses permet de savoir comment agir en faveur du bien, étant entendu que le bien est la réalisation de la nature humaine. On pourrait aussi le dire autrement en notant que la connaissance de toutes choses implique évidemment la connaissance métaphysique (de la nature humaine et des choses) et éthique (comment réaliser la nature humaine), et qu'autrement dit ces deux types de connaissances permettent de savoir comment agir en faveur du bien. En outre, non seulement la connaissance éthique permet de savoir comment agir en faveur du bien, mais en sus de cela cette connaissance implique une obligation pour l'individu d'agir en faveur du bien. En effet, un individu x qui a la connaissance éthique sait comment faire le bien et sait aussi que s'il ne le fait pas il ne maximise pas son utilité. C'est parce qu'il sait qu'il maximise son utilité en agissant en faveur du bien que l'individu qui a la connaissance éthique agira toujours en faveur du bien. Si l'individu se refuse à maximiser son utilité c'est par ignorance, parce qu'il lui manque certaines connaissances qui l'empêche d'agir de manière rationnelle (ou de rationnellement être à même d'agir de façon à maximiser son utilité). Ainsi, l'individu qui a la connaissance de toutes choses (et qui par conséquent n'est nullement victime d'une quelconque ignorance) ne peut que se comporter de manière rationnelle et maximiser son utilité. Parce que l'individu qui a la connaissance de toutes choses ne peut que se comporter de manière rationnelle et maximiser son utilité, alors l'individu qui a la connaissance de toutes choses ne peut qu'agir en faveur du bien. Par ailleurs, comme la connaissance de toutes choses est équivalente à la connaissance tout court, soit à la catégorie générale de connaissance, alors on peut dire que la connaissance a pour finalité le bien. A noter que Linda Zagzebski défend elle-aussi que la connaissance est une forme de bien (à la page 400 de son texte).

3. La connaissance ne peut pas avoir d'autre finalité que le bien.

Cette affirmation, complémentaire selon moi à celle du précédent argument, est essentielle à soutenir pour défendre de manière crédible la thèse de cet essai. Nombre de philosophes ont soutenu des positions inverses à celle que je défends ici. Les philosophes Thomas Hobbes, Theodor Wiesengrund-Adorno, Max Horkheimer, ou encore Arthur Schopenhauer, ont tous défendu la position selon laquelle la connaissance peut avoir d'autre finalité que le bien. Pour les plus contemporains d'entre eux, ils articulent généralement leur discours autour d'une critique et d'une dénonciation de la modernité, de la raison, des Lumières, de la science, ou encore de l'industrie ou de la société de consommation. Tous ces éléments seraient selon eux l'illustration de leur position, à savoir que la connaissance peut fort bien avoir d'autres finalités que le bien. Probablement qu'une actualisation de leur thèse consisterait à voir dans la crise écologique contemporaine une démonstration supplémentaire de leur position sur la connaissance. Pourtant, leur position sur la connaissance est fausse. Certes, leur définition de la connaissance comme quelque chose d'équivalent à un pouvoir n'est pas faux en soi. En effet, on peut considérer que la connaissance est un pouvoir, soit un moyen qui permet de réaliser une fin. Mais il n'y a pas d'implication entre le fait que la connaissance soit effectivement un pouvoir et le fait que cette connaissance puisse être utilisée dans un autre but que le bien. Toute l'erreur de leur raisonnement consiste à prendre la connaissance dans un domaine comme équivalent à la connaissance en elle-même, en tant que catégorie générale agrégeant l'ensemble des connaissances dans tous les domaines. Il est vrai qu'un individu x peut utiliser ses connaissances dans un domaine, par exemple la chimie ou la biologie, pour provoquer des conséquences négatives pour des êtres humains. Un individu peut par exemple savoir comment créer moult poisons ou produits toxiques et décider ensuite de les distribuer sous une forme innocente à de simples passants pour les intoxiquer, mais il s'agit ici d'un simple cas d'utilisation d'une connaissance dans un domaine précis (ou dans une série de domaines précis) avec une finalité qui n'est pas celle du bien. On ne peut pas prendre des parties du tout qu'est la connaissance (de toutes choses), dire que prise indépendamment du tout ces parties peuvent être utilisées à mauvais escient, et en impliquer que le tout peut être utilisé à mauvais escient lui-aussi.

En effet, une connaissance de toutes choses, soit la connaissance elle-même, implique une connaissance métaphysique et éthique dont je parlais dans le développement de mon second argument. Cette connaissance métaphysique et éthique implique que l'individu sait ce qui n'est pas favorable à sa nature (à la maximisation de sa satisfaction permettant de tendre au bonheur, le fait d'atteindre le bonheur pouvant être considéré comme le but de tout être humain pour se réaliser) de tuer des innocents (pour reprendre mon précédent exemple), car le fait de tuer des innocents ne maximise pas son utilité (personnel) mais au contraire ne peut que mener à la dépression, à la folie, ou à la destruction de la personnalité (et ce ne sont que quelques éléments triviaux pour illustrer une idée à prendre comme tels). On notera que je ne souhaite pas trancher formellement en faveur d'une certaine doctrine éthique pour développer ma position, car je considère qu'il suffit de dire que la connaissance éthique (et métaphysique) permet de savoir comment utiliser des connaissances dans un domaine précis pour que l'argument soit suffisant, sans rentrer dans le développement d'une doctrine éthique particulière (chacune d'entre elles pouvant, à mon sens, se prêter à la démonstration). Si nous considérons maintenant l'exemple de l'individu qui crée la bombe atomique, on devrait considérer que s'il était totalement savant (c'est à dire que s'il avait la connaissance de toutes choses) il ne créerait pas cette bombe atomique. Seulement, cet argument est infirmé par le fait qu'il est possible que la création de la bombe atomique ait permis d'éviter une plus grande peine à l'humanité, par exemple en établissant un équilibre de la terreur pendant la Guerre froide entre les deux blocs, en empêchant ainsi le déclenchement d'une troisième guerre mondiale. A son tour, cet argument se trouve infirmé par le fait que si l'individu avait vraiment une connaissance totale de toutes choses, il serait à même de calculer à l'avance chacune des conséquences de ses actes, et pourrait donc décider en pleine connaissance de cause s'il est bon ou pas de créer la bombe atomique.

A ce stade de l'argumentation, le lecteur risque toutefois de douter de la plausibilité de l'existence d'un être tel qu'il soit à même d'avoir une connaissance aussi totale que celle qui est discutée dans le présent essai. Je crois que l'on peut répondre à cette (compréhensible) interrogation qu'il n'est pas inimaginable, du moment que l'on croit au progrès de la connaissance, de penser qu'il serait un jour possible qu'il existe des êtres humains qui puissent accéder à une connaissance totale. Un rapide regard sur le chemin parcouru jusqu'à maintenant ou sur les théories trans-humanistes contemporaines devrait confirmer les potentialités de cette hypothèse. Certes, on peut noter que la connaissance totale n'est (évidemment) pas encore possible (je fais ici abstraction de l'hypothèse d'un dieu omniscient car je ne pense pas que cela apporte grand chose au débat), et il faut donc considérer que le mieux que l'on puisse faire est d'essayer de tendre actuellement à cette connaissance de toutes choses. Toutefois, le fait que la connaissance totale ne soit pas actuellement atteignable, ne vient en rien affaiblir la thèse selon laquelle les vertus intellectuelles permettent (possiblement) d'atteindre la connaissance et que la connaissance (de toutes choses, donc la connaissance en tant que catégorie générale) ne peut avoir d'autres finalités que le bien. Pour en revenir à l'argument développé en défense de cette troisième prémisse, des phénomènes provoqués par l'être humain comme la crise écologique (je fais ici abstraction des postulats des climato-sceptiques, car à nouveau cela n'apporte rien à la discussion) sont le fruit de l'ignorance (d'un manque de connaissance) et non le fruit d'un choix réalisé en pleine connaissance de causes.

Pour résumer mon raisonnement, je considère qu'il est impossible que la connaissance ait une autre finalité que le bien, car la connaissance (totale) implique toujours la connaissance de comment utiliser les connaissances dans des domaines particuliers. Il n'y a donc pas de crise de la raison (de la connaissance) comme le pense l’École de Francfort, mais seulement une connaissance humaine qui n'est pas encore parvenue à son stade de développement le plus élevé qui soit possible, et des êtres humains qui ne sont pas encore capables de calculer l'ensemble des conséquences de leurs actes en fonction d'une connaissance de ce qu'est la nature humaine et de comment agir de manière à la réaliser (à maximiser son utilité).
A noter que Linda Zagzebski mentionne aussi (à la page 402 se son texte) son désaccord avec les philosophes (comme Thomas Hobbes qu'elle cite) qui défendent la position selon laquelle on peut réduire la connaissance à une puissance ou à un pouvoir.

4. Les vertus intellectuelles, prises individuellement, ont pour finalité le bien.

Avant d'arriver à une conclusion sur la nature des vertus intellectuelles à partir des trois premières prémisses que j'ai données, je souhaiterais aborder un autre axe possible d'argumentation selon lequel les vertus intellectuelles, prises individuellement, ont pour finalité le bien. L'ouverture d'esprit, l'honnêteté intellectuelle, la flexibilité intellectuelle, la responsabilité intellectuelle (le fait d'assumer ses thèses et leurs conséquences), sont toutes des illustrations de vertus intellectuelles. Mon propos consiste à dire que toutes ces vertus intellectuelles, chacune d'entre elle prise individuellement, a une valeur morale positive indépendamment de l'objectif d'accéder à la connaissance (ou à des connaissances). Ainsi, l'ouverture d'esprit a une valeur dans la vie de tous les jours, car elle nous permet par exemple de faire de nouvelles rencontres et d'élargir notre cercle d'amis, ce qui a des conséquences positives directes sur la vie quotidienne, indépendamment du fait de nous permettre ou non à accéder à la connaissance (à moins de considérer mes nouveaux amis comme des sources de connaissance, ce qui serait un réductionnisme absurde dans le cadre de cette réflexion). Le bien, la maximisation de mon utilité me permettant de réaliser ma nature humaine, est donc directement le résultat de l'usage des vertus intellectuelles dans la vie de tous les jours et des activités qui n'ont pas directement trait à la recherche de la connaissance. Si le lecteur n'est pas convaincu, je l'invite à répéter mon exemple avec une autre vertu intellectuelle, et je pense qu'il constatera que toutes se prêtent au même usage multiple de la recherche de la connaissance et de la vie quotidienne.

A noter que Linda Zagzebski défend une vision à peu près semblable aux pages 413 à 415 de son texte. Selon elle, chaque vertu intellectuelle permet bien davantage que « simplement » d'accéder à la connaissance, mais a des conséquences positives pour d'autres aspects de notre vie. Elle donne comme exemples le fait de créer un sonnet artistiquement supérieur, ou encore le fait de gagner une partie d'échecs. On notera que ces exemples ont trait à l'art ou au jeu, ce qui montre un clair élargissement du champ des activités concernés par les vertus intellectuelles que la seule recherche de la connaissance. Mais de telles réflexions nous permettent aussi d'élargir notre compréhension de ce que sont les vertus intellectuelles. Si on les considère sous les divers apports qu'elles peuvent amener, alors on aura en effet moins de difficulté à considérer que la créativité ou l'originalité sont aussi des vertus intellectuelles, ce qui pourrait paraître étrange à certains vu que l'originalité pourrait à première vue être considérée comme une vertu pas forcément à même de maximiser les chances d'accéder à la connaissance.

Linda Zagzebski mentionne aussi une thèse selon laquelle beaucoup d'individus créatifs ont tendance à expliquer leur créativité par le fait qu'ils suivent leurs intuitions (et que celles-ci sont quelque chose qui leur permet d'être productifs). Cela peut sembler paradoxal car les intuitions semblent bien être quelque chose de différents des vertus intellectuelles. Une manière de répondre à cela consiste à dire que les intuitions sont simplement un moyen permettant de manière moins consciente de faire fonctionner des vertus intellectuelles. Une autre façon de résoudre cet apparent paradoxe consiste à dire que les intuitions sont une composante de l'individu qui lui permet spontanément de saisir ce qui est bon pour lui (soit comment maximiser son utilité), car trouver ce qui est bon pour lui équivaut à réaliser sa nature. Dans cette interprétation, l'intuition serait une forme de perception spontanée des individus de leur nature et de comment la réaliser.

En conclusion, après avoir vu successivement ces quatre arguments, je pense avoir montré que les vertus intellectuelles sont équivalentes aux vertus morales. En effet, la première prémisse établit que les vertus intellectuelles, en tant que catégorie générale de vertus, ont pour finalité la connaissance, tandis que la seconde prémisse démontre que la connaissance a pour finalité le bien. Avec la troisième prémisse, selon laquelle la connaissance ne peut pas avoir d'autre finalité que le bien, j'ai renforcé la seconde prémisse. Or les vertus morales ont pour finalité le bien. Par conséquent, si, comme j'ai essayé de le montrer, et étant donné que les vertus intellectuelles ont pour finalité la connaissance et que la connaissance a pour finalité le bien, les vertus intellectuelles ont pour finalité le bien (et ne peuvent avoir d'autres finalités), alors les vertus intellectuelles ont la même finalité que les vertus morales. Autrement dit, les vertus intellectuelles et les vertus morales, puisqu'ayant la même finalité, sont de même nature. Si les vertus intellectuelles et morales ont la même nature, alors elles sont équivalentes. Enfin, la quatrième prémisse vient ajouter un argument supplémentaire en faveur de la thèse selon laquelle les vertus intellectuelles sont équivalentes avec les vertus morales, en mettant l'accent sur la nature des vertus intellectuelles prises chacune individuellement et indépendamment de leur fonction générale. Compte tenu, de cette argumentation, je considère avoir montré que les vertus intellectuelles sont équivalentes aux vertus morales.

Je pense que les implications à tirer d'une telle thèse résident principalement dans la manière d'aborder et de concevoir les vertus intellectuelles. Il s'agit d'appréhender les vertus intellectuelles non en tant que « simples » propriétés qui seraient propres à la recherche ou à la science, mais en tant que dispositions fondamentales ayant un rôle important à jouer dans notre vie quotidienne. La connaissance étant la condition du bien (et donc du bonheur), les vertus intellectuelles et leur bonne compréhension et apprentissage devient un élément essentiel et indispensable de la possibilité pour l'individu de pouvoir accéder au bonheur. Une telle conclusion devrait pouvoir être utilisée pour convaincre de jeunes élèves de l'importance de l'apprentissage des vertus intellectuelles, ou encore permettre au système éducatif de davantage mettre l'accent sur l'apprentissage de ces vertus comme objectif de l'enseignement public.

Bibliographie

HORKHEIMER Max, ADORNO Theodor, La dialectique de la raison, Éditions Gallimard, Saint-Armand, 1974
POUIVET Roger, « L'épistémologie des vertus » in Le réalisme esthétique, Presses Universitaires de France, Paris, 2006

ZAGZEBSKI Linda, « Les vertus épistémiques », in La connaissance comme vertu intellectuelle, 1996

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