12/05/2014

Théorème pour un militantisme harmonieux

« Il me paraît frappée de dérision toute forme d'engagement qui se tient en deçà de cet objectif triple et indivisible : transformer le monde, changer la vie, refaire de toutes pièces l'entendement humain. »
André Breton, 1946


Je crois avoir trouvé dans cette phrase de Breton une jolie illustration de ce que j'ai essayé de formuler à travers mes derniers billets. Il y a un triple impératif militant, trois voies que doit et peut emprunter le militantisme pour se réaliser et atteindre ses buts.

La voie du militantisme traditionnel (transformer le monde), celle du tract qui se tend vers ce citoyen au hasard d'un après-midi gris ou jaune, celle du militant qui débat et se débat devant ses pairs pour faire entendre sa voix parmi un public plus ou moins ouvert ou grognon, celle du journal qui prend forme, ligne après ligne, mot après mot, et qui finit dans la poche de l'ami consciencieux ou du parent aimable, celle du cortège vindicatif, de la trompette populaire qui vient sonner les messieurs qui siègent, celle de la grève qui libère, celle de la rue qui hurle, celle de l'occupation qui illumine, et celle de la tribune qui scande.
Vaste programme, chaud et besogneux, trépidant et harassant, passionnant et tellement social.

Pour que cette première voie ne soit pas une ascèse, mais au contraire, pour qu'elle soit joie et découverte, le second chemin du militant (changer la vie) prend la forme du phalanstère. L'espace se distend, se tord, se détourne de son devenir contraint, et finit par exploser dans une novatrice et régénératrice expérimentation. Nouvelle socialité, nouvelle organisation, nouvelle liberté, la pyramide se tasse et s’aplanit jusqu'à se fondre avec l'horizon, pour que surgisse une sociale spatialité réellement socialement vôtre, et que chacun découvre un pair aussi libre et aussi égal que son ego propre. Une autre vie est possible, dès maintenant, il suffit de la saisir et de l'étreindre avec suffisamment de conviction : que notre idéal fleurisse, et que partout il s'étende.

Enfin, la troisième voie (refaire de toutes pièces l'entendement humain) est celle qui couronne toutes les autres, car sans elle les précédentes ne sont pas possibles.
Il s'agit des deux puissances éternelles, l'art et la philosophie, qui toutes deux sont seules à même de permettre à l'individu de se faire militant, et de saisir son idéal. Par la sensibilité et par la raison, la transformation individuelle devient possible, et par là, devient possible la transformation de toute la société. Il faut parler à l'esprit humain et lui parler par les deux portes qui flanquent son crâne, celle du discours rationnel, de l'argument, de la logique, du raisonnement qui éclaire, et celle de la surprise, de l'étonnement, du sentiment, et de l'émotion.

La révolution en tant que mouvement est ce triple cheminement militant. Son apothéose se fait apparente dans la poussée finale qu'une main commune donne au vieux monde pour mieux le balayer, table rase.

00:26 Publié dans Militantisme | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

Commentaires

D'autres pensent que l'on ne sauvera ou ne transformera jamais le monde mais qu'en se transformant soi-même, en se changeant et s'il y a lieu en se défaisant ou, par la vie, en se laissant défaire, comme pour un puzzle mal monté, à la longue, miette par miette on changera le monde.

Le problème étant que ceux qui penchent pour cette démarche ne sont pas les plus cruels, barbares ou indifférents aux autres de la planète.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 12/05/2014

Si je peux me permettre, Adrien, je viens de lire le volume sur Breton écrit par Bédouin aux éditions Seghers, et il y apparaît que par "transformer le monde", le pape du Surréalisme voulait désigner la politique, le socialisme, et que par "transformer la vie" il désignait le regard nouveau apporté par la poésie et l'imagination justement affranchie du réel sensible. Je crois que Breton reprenait à cet égard l'idée de Victor Hugo selon laquelle la transformation extérieure de l'existence humaine par le progrès devait s'accompagner d'une évolution spirituelle décisive, que l'homme devait apprendre à percer à jour l'inconnu, et voir clair dans le monde invisible révélé par l'imagination. A côté des droits de l'homme il y a les droits de l'âme, a-t-il affirmé.

Pour ce qui est de refaire l'entendement humain Breton désignait assez clairement le rationalisme, il voulait le dire dépassé, il pensait que le réel devait être perçu poétiquement et par l'objectivation de l'image poétique, de l'imagination affranchie du sensible: les mystères de la transformation du monde et de la vie pouvaient ainsi se dévoiler. Cela avait une portée plus révolutionnaire qu'on ne l'admet en général, ou qu'on ne l'a compris, Breton s'étant lui-même montré à cet égard un peu velléitaire, et n'ayant au fond pas vraiment osé donner des exemples clairs d'objectivation du monde poétique; il a fait allusion aux "Grands Transparents" qui se tenaient derrière les apparences (et dont parle aussi Hugo en réalité, ce sont chez lui les "providences" qui se tiennent dans l'ombre de l'univers), mais sans rien vouloir dire de clair à ce sujet. Bref, il honnissait le matérialisme, et bientôt il deviendra l'ennemi direct des socialistes proches du soviétisme, qu'il accusait de prétendre changer la forme sociale sans être à même de changer leur regard sur l'univers, sans être à même de saisir par exemple que dans le sommeil l'homme vivait une vie plus réelle qu'à l'état de veille. Sans doute qu'alors il vit parmi les "Grands Transparents"! Ce qui lui plaisait dans le socialisme c'était son origine puisée dans le romantisme visionnaire, l'élan originel. A mon avis il ne faut pas le méconnaître. Il ne s'agissait pas seulement de mettre un peu d'émotion dans son militantisme ou sa vision de la vie extérieure, mais de trouver dans l'émotion poétique les réalités authentiques méconnues par la science rationnelle.

Écrit par : Rémi Mogenet | 12/05/2014

Je vous remercie pour votre commentaire contextualisant Rémi :-)
J'avoue avoir pris la liberté de tirer les implications de mon choix de la citation de Breton, et cela a effectivement dû éloigner un peu le sens de la phrase de son sens originel. Mais je ne crois pas que cela aurait particulièrement déplu aux surréalistes ;-)

Écrit par : Adrien Faure | 12/05/2014

Breton était assez intransigeant, ô Adrien. Ceux qui ne l'ont pas suivi dans son idée de révolution intérieure et scientifique, dans son idée qu'il fallait mettre fin au rationalisme, ont souvent choisi contre lui le Parti communiste.

Écrit par : Rémi Mogenet | 12/05/2014

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