28/04/2014

Entretien avec le militant Diego Esteban

Diego Esteban, 20 ans, étudiant en droit à l'Université de Genève et aspirant à un métier dans la diplomatie et les relations internationales, est membre du Parti Socialiste Genevois depuis mars 2013, et co-préside la section des Trois-Chênes depuis octobre 2013. Il est membre du Parlement des Jeunes de Thônex depuis 2009 et a co-fondé le Parlement des Jeunes Genevois dont il préside la commission Engagement. Par ailleurs, son signe astrologique est vierge, et il est amateur des couleurs vives. 
 

AF. A quel groupe social penses-tu appartenir ?

DE. Je m'identifie avant tout aux artistes : en effet, j'ai grandi dans une famille de musiciens. J'ai moi-même joué de la trompette pendant 10 ans, puis fait du chant amateur pendant 2 ans. Ainsi, je m'identifie principalement à celles et ceux qui créent et véhiculent la vitalité de la culture et des arts, et ce le plus souvent de manière bénévole.


AF. Qu'est ce que la politique et le militantisme pour toi ? Qu'est ce que cela représente à tes yeux ? Pourquoi faire de la politique aujourd'hui ?

 

DE. Le militantisme, c'est la démarche que l'on entreprend pour promouvoir des idées ou des projets tendant à changer la société. J'ai commencé à militer lorsque l'initiative contre la construction de minarets fut acceptée, car sa substance islamophobe et les pulsions racistes qui en étaient à l'origine m'ont convaincu de la nécessité d'inverser cette tendance sinistre et haineuse. Tout le monde milite un jour ou l'autre, car il est impossible que rien ne nous choque : ainsi, « changer le monde » est une ambition très répandue. J'ai d'ailleurs commencé à y croire lorsqu'au sein du Parlement des Jeunes Genevois, puis au Parti Socialiste, j'ai remarqué à quel point le militantisme (à plusieurs) pouvait avoir un impact réel sur la société. De cette observation, j'en déduis que la politique est la somme de toutes les actions qui visent à faire parvenir la société à un but déterminé. Dans un pays où les décisions sont prises à la majorité, il est essentiel de faire de la politique, de militer pour sa vision du monde, afin que la balance penche du « bon » côté (je conviens qu'il s'agit là d'une notion particulièrement subjective). En effet, ne laissons pas les choix de société à des personnes qui prônent l'inverse de nos idéaux : faisons de la politique !

 

AF. Qu'est ce que le socialisme selon toi ?

 

DE. Le socialisme est à mes yeux la doctrine qui réalise le principe du mieux vivre ensemble, de l'égalité des chances et de la solidarité. Il permet de contrer les effets néfastes de l'individualisme, du nationalisme, de l'exclusion et de la méritocratie. Je m'identifie au socialisme car il m'apparaît comme la seule ligne de défense crédible face à la xénophobie rampante, qui détruit la cohésion sociale nécessaire pour que la société vive en paix. Je m'identifie au socialisme car il s'attaque aux problèmes de fond, et non pas seulement les problèmes apparents, sans superficialité. Enfin, je m'identifie au socialisme car c'est la seule doctrine qui pense à toutes et tous les membres de la population, militant activement pour les personnes défavorisées, comme les working poors, les non-hétérosexuels et les migrants, afin qu'il y ait un équilibre social dépassant les divisions.


AF. Comment réaliser ton idéal aujourd'hui ? Par quels moyens ?

DE. En tant qu'étudiant en droit, je suis conscient de l'étendue du pouvoir de la loi dans un État de droit comme la Suisse. Ce sont la Constitution, les lois, les ordonnances, les règlements, les traités, qui organisent la société parfois jusque dans ses moindres détails. Ainsi, tout changement majeur ne peut passer que par les organes qui font la loi : le parlement ou le gouvernement, voire le peuple et les cantons. Or, le socialisme a quasiment toujours été minoritaire dans ces organes, que ce soit au niveau fédéral ou au niveau cantonal. Mon but est alors de travailler pour que le socialisme soit mieux représenté au sein de ces organes. Étant de nationalité étrangère (plus précisément américaine), je ne peux pas siéger au parlement ou au gouvernement, et je ne peux pas voter non plus. Mais en tant que co-président du Parti Socialiste Trois-Chêne, je peux contribuer à réaliser le socialisme au sein des communes de Chêne-Bougeries, Chêne-Bourg et Thônex, un bassin de population comprenant plus de 32'000 personnes. En tant que militant autoproclamé du Parti Socialiste, je peux aller convaincre les gens de faire certains choix de société sur les nombreux stands du parti dans la rue. Avec mon blog intitulé « soliloques engagés », je peux rédiger des argumentaires extensifs sur des thématiques diverses. Les moyens existent, et je les utilise au mieux. Je ne sais pas si ça permettra la réalisation de mon idéal, mais il est certain que ça y contribue.

 

AF. Quels individus, vivants ou morts, inspirent ton engagement ?

 

DE. Parmi les vivants, je peux citer Jean-Claude Guillebaud, philosophe français qui incarne tout ce qu'il y a de mieux dans la démocratie chrétienne, à savoir un sens développé de l'humanité et de la charité. J'ai tout de suite adhéré au raisonnement avec lequel il rejette le clonage, l'eugénisme ou encore la commercialisation du vivant (notamment à travers la brevetisation des gènes par des institutions privées). Je cite également Noella Rouget, la dernière rescapée de l'Holocauste vivant à Genève, et qui fut déportée en tant que détenue politique au camp de concentration de Ravensbrück. Résistante face à l'Occupation nazie, elle est longtemps restée dans un demi-silence quant à son passage dans les camps, jusqu'à ce qu'elle ait été confrontée à des négationnistes. Depuis lors, elle tient des conférences dans lesquelles elle appelle à rejeter la haine qui divise les gens sur la base de critères arbitraires. Il y a aussi Anita Hill, ancienne collègue du juge fédéral américain Clarence Thomas, contre lequel elle a témoigné lors d'audiences très médiatisées en 1991 en raison de son comportement sexiste. C'est elle qui a éveillé les consciences de la population américaine sur la question du harcèlement sexuel. Parmi les morts me vient à l'esprit le nom de Harvey Milk, premier élu d'importance ouvertement gay aux Etats-Unis, qui fut assassiné pour avoir porté en avant les revendications égalitaires du mouvement aujourd'hui nommé « LGBT », voire « LGBTIQ ».

 

AF. Quelles sont les trois valeurs les plus importantes à tes yeux ?

 

DE. La première valeur qui me guide dans mon engagement est l'honnêteté. J'ai déjà été confronté à trop de politicien-ne-s dont le mensonge, la manipulation et la désinformation sont le fonds de commerce, je n'ai absolument aucune envie d'allonger la liste, et je préfère la démarche consensuelle et constructive à l'insulte et au jeu de qui a la plus grosse. Mais je remarque cependant que les politicien-ne-s malhonnêtes restent une minorité du monde politique : c'est une réalité souvent oubliée qu'il convient de rappeler.

La deuxième valeur est la solidarité (dont l'égalité, l'antiracisme, etc). Mon engagement tend vers une société inclusive, où toutes et tous ont leur place et où la stigmatisation disparaît. A ce titre, le problème le plus évident est le traitement réservé aux gitans et aux roms, discriminés à l'excès par les partis racistes comme l'UDC ou le MCG, qui affirment qu'être rom prédispose à la criminalité, ce qui est inacceptable.

La troisième valeur que je pourrais mentionner est la liberté. En Suisse on a déjà beaucoup d'avance sur de nombreux autres pays mais il reste des lacunes : la loi sur la surveillance des communications (LSCPT) qui devrait être votée cet été par l'Assemblée Fédérale est l'exemple par excellence des violations modernes de la liberté, exemple auquel peuvent s'ajouter l'impôt ecclésiastique que connaissent certains cantons ou encore les restrictions au droit de manifester. C'est en revanche sur la thématique de la surveillance des données que je suis le plus attentif, car les enseignements de Wikileaks et de la NSA nous montrent qu'entre notre monde et celui d'Orwell, dans son ouvrage intitulé « 1984 », il n'y a qu'un pas. En revanche, la liberté a des limites, raison pour laquelle je condamne fermement l'invocation de la sphère privée comme moyen de cacher des preuves de fraude fiscale ou d'évasion fiscale.

 

AF. Envie d'ajouter encore quelque chose ?

 

DE. Une chose que j'ai remarquée, lorsque je passais en revue les différents partis du canton pour savoir auquel je m'identifiais le mieux, est la tendance à réduire une personne à sa seule étiquette politique. Je tiens à faire savoir que le parti ne dit pas tout sur une personne : il est réducteur de tout ramener à cela dans une société qui autorise la liberté d'expression. Comme le dit cette phrase de l'humaniste Abraham Maslow : « si ton seul outil est un marteau, tu verras des clous partout ».

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15/04/2014

Entretien avec une militante anonyme

AF. A quel groupe social penses-tu appartenir ?


J'appartiens à plusieurs groupes sociaux. Si la question fait référence à mon origine sociale, je dirais que j'appartiens à une couche sociale moyenne. Mes parents sont fonctionnaires.

 

AF. Qu'est ce que la politique et le militantisme pour toi ? Qu'est ce que cela représente à tes yeux ? Pourquoi faire de la politique aujourd'hui ?


Pour moi il y a deux sens à la politique, comme il y a deux classes sociales qui s'affrontent. Il y a la politique qu'on a l'habitude de voir ou d'entendre comme étant de la « politique », c'est-à-dire la « politique officielle » qu'on voit à travers les médias, les élections, les débats télévisés, etc. Cette politique, à mes yeux, n'est que pure mascarade et la plupart du temps ça me dégoûte, il faut que je fasse un grand effort pour m'y intéresser. Car c'est la bourgeoisie au pouvoir qui va tout faire pour conserver l'ordre établi tout en ne cessant de promettre le contraire. Alors que la politique, la vraie à mes yeux, c'est en effet de discuter de ce qu'on veut pour nous, notre société, discuter de comment faire pour y arriver et se donner les moyens de le mettre en oeuvre. Mais cette politique n'est pas relayée par les médias dominants. C'est la politique des travailleurs, du peuple, qui discute, réfléchit et agit pour reprendre le pouvoir (politique justement). Et le militantisme c'est l'acte de faire de la politique du côté de la classe qui veut prendre le pouvoir, c'est-à-dire les travailleurs. Pour moi cela représente une prise en main de son destin, et la tentative de ne plus être passif face à notre présent surtout, mais aussi évidemment à notre futur. Pourquoi faire de la politique aujourd'hui ? Pour les mêmes raisons que hier. Parce que nous sommes loin de vivre dans une société épanouissante pour l'être humain. Alors que c'est ce qu'il faudrait construire pourtant.
 

AF. Qu'est ce que le socialisme selon toi ?


Le socialisme c'est la dictature du prolétariat. C'est la société qui pourrait faire son apparition après la prise du pouvoir par les travailleurs, c'est-à-dire après la révolution. C'est la société de transition qui suivrait le capitalisme et précéderait le communisme (la société sans classes sociales). À mon avis, vouloir le socialisme c'est vouloir le communisme.
 

AF. Comment réaliser ton idéal aujourd'hui ? Par quels moyens ? 



En unifiant la classe ouvrière et en créant un parti révolutionnaire capable de diriger la révolution. Ça parait simple, mais c'est la chose la plus difficile à mettre en oeuvre.
 

AF. Quels individus, vivants ou morts, inspirent ton engagement ?


Mon engagement est inspiré par ma propre expérience de vie. Et pour le reste, je ne sais pas, il y a plein de figures révolutionnaires admirables. Mais je ne répondrai pas à cette question, parce que je me méfie beaucoup du culte de la personnalité. Personne n'est parfait, tout le monde est humain, y compris ceux qui vouent leur vie à transformer la société.
 

AF. Quelles sont les trois valeurs les plus importantes à tes yeux ?


Pourquoi trois ? Je ne sais pas. Rapidement, je dirais : 1. la justice (ce qui comprends plein de choses, comme par exemple la démocratie, l'honnêteté, etc.) 2. la compassion et 3. l'amour (bon, ça ressemble pas mal à la compassion et c'est plus un sentiment qu'une valeur, mais comme c'est important, je tiens à le mettre dans la liste).
 

AF. Envie d'ajouter encore quelque chose ?


Arrêtez de penser que les autres s'en foutent. Arrêtez de penser que c'est pas possible de vivre mieux. Arrêtez de penser qu'il n'y a rien à faire. Arrêtez d'être résigné.

 

 

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14/04/2014

La beauté est quelque chose d'objectif

S'il y a bien une thèse qui fait dissensus aujourd'hui c'est celle-ci.
Que ce soit dans le monde académique ou dans la rue, la quasi totalité des individus considèrent que la beauté est quelque chose de subjectif. Pourtant, la plupart des gens sont prêts à admettre que bien des choses sont objectives (par exemple beaucoup de gens sont d'accord que la science vise à découvrir une connaissance objective du monde, ou encore qu'il y a des principes éthiques objectivement valables), mais pas concernant la beauté.
Je vais essayer de présenter quelques éléments argumentatifs en faveur de la thèse selon laquelle la beauté est quelque chose d'objectif, en me basant sur un livre de Roger Pouivet, Le réalisme esthétique. L'auteur ne va pas forcément aussi loin que la présente thèse, mais je fais l'hypothèse que la plupart des éléments qu'il présente permettent d'arriver à une thèse plus forte.
Le livre de Pouivet est construit autour de 3 parties bien distinctes. La première vise à montrer qu'il existe un monde réel, indépendant de nous (c'est la thèse du réalisme métaphysique), la deuxième que l'on peut connaître ce monde sans avoir besoin de fondement certain à notre connaissance (c'est la thèse du réalisme épistémologique).
La dernière partie aborde ce qui nous intéresse ici : la question du réalisme en esthétique, que je ne vais pas différencier ici d'une conception objectiviste.

Un premier élément intéressant réside dans le fait que les gens ont une tendance à être intuitivement objectivistes lorsqu'ils évaluent esthétiquement, spontanément, quelque chose. Par exemple, les gens s'exclament « C'est beau ! » devant quelque chose qu'ils considèrent comme étant beau, et non « J'ai l'impression que ceci est beau ». Il y a donc une forme de tendance intuitive à l'être humain à penser sa perception esthétique comme étant objective. Ce qui est curieux vu que la plupart des gens acceptent aussi la thèse selon laquelle la beauté est quelque chose de subjectif.

Alors, comment défendre l'objectivité de la beauté ?
Prenez un papillon avec de grandes ailes bleues, et imaginez que vous le trouvez beau. Il vous est impossible d'imaginer ce papillon-ci comme n'étant pas beau, sauf si vous modifiez certaines de ses propriétés (par exemple vous pouvez l'imaginez sans ailes). Ainsi, la propriété d'être beau du papillon est constitutive et indissociable de ses autres propriétés, et donc la propriété esthétique du papillon est une propriété réelle du papillon, et objective puisqu'elle ne dépend pas de votre bon vouloir (vous ne pouvez pas considérer ce papillon comme étant laid par jeu de l'esprit).
Pouivet affirme toutefois que les propriétés esthétiques sont des propriétés extrinsèques (qui dépendent d'une relation entre individu et objet), et non intrinsèques. Ainsi, si l'être humain n'existait pas, peut-être que la beauté n'existerait pas non plus (ce qui intuitivement peut surprendre je trouve).

Pouivet développe ensuite une théorie intéressante sur la compétence esthétique. Tout comme il y a des réactions appropriées à avoir face au danger (par exemple, en cas d'incendie ne pas rester au beau milieu du brasier) il y aurait des réactions appropriées à avoir face aux propriétés esthétiques. Ces réactions appropriées nous permettent de tendre vers le bien (soit vers la réalisation de notre nature humaine), et sont le fruit de dispositions (vertus) adéquates que nous devons développer. Ce sont ces dispositions (vertus) adéquates qui font que nous ressentons les émotions appropriées face à telle ou telle propriété esthétique.
Les individus incapables de ressentir des émotions devant la beauté sont donc des handicapés ou des incompétents esthétiques (et c'est là que l'on voit comme cette thèse peut choquer), et la bonne inculcation des bonnes dispositions esthétiques découle de la bonne socialisation (éducation/formation) esthétique.

En conclusion, il est évident que ces quelques éléments que j'ai retenus de ma lecture de Pouivet ne sont pas suffisants pour justifier une thèse aussi forte que celle que j'avais envie de soutenir, mais ils permettent toutefois d'introduire le débat et de montrer quelques pistes pour remettre en question les (quasi) dogmes du subjectivisme (relativisme) esthétique.

13:56 Publié dans Réalisme/objectivisme esthétique | Lien permanent | Commentaires (15) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

13/04/2014

Entretien avec le militant Brice Touilloux

Brice Touilloux, 24 ans, étudiant en médecine en dernière année, est le Vice-président de la Jeunesse Socialiste Genevoise, dont il est sympathisant depuis 4 ans, et est membre du Parti Socialiste Genevois depuis 2 ans. Sur le plan associatif, il est membre de l'association des étudiants en médecine de Genève, dont il a été secrétaire des affaires facultaires et responsable des affaires politiques.
Professionnellement, il aspire à exercer en tant que pneumologue et épidémiologiste. Son signe astrologique est capricorne, il n'a pas de couleur préférée, et considère que le chat est l'animal suprême.
 


AF. A quel groupe social penses-tu appartenir ?

 

BT. Vu mon parcours, mes études et mon proche métier, je pense faire partie de la classe moyenne en étant issu de la classe populaire.

C'est ma formation de médecin et ma future profession de médecin (avec le bon salaire qui va avec) qui permet de me définir dans cette catégorie. Mais mes origines modestes, passées à compter s'il m'était possible de boire une bière durant la soirée dans un bar avec des amis ou de pouvoir prendre un café, me font appartenir en même temps à la classe populaire. J'ai eu la chance que mes facultés intéressent le monde actuelle, chance dont très peu de personne bénéficient.

 

AF. Qu'est ce que la politique et le militantisme pour toi ? Qu'est ce que cela représente à tes yeux ? Pourquoi faire de la politique aujourd'hui ?

 

BT. La politique est le mécanisme, l'organe qui aujourd’hui peut modifier l'environnement social (mais aussi écologique) dans lequel nous vivons. L’organisation de notre société est le résultat de nombreuses petites choses qui ajoutées les unes aux autres forment un gros bloc : notre société. La politique est un moyen de changer cette société en changeant ces petits détails. Et pour donner des moyens à notre vision politique, le militantisme est une arme.

Aujourd'hui nous sommes dans une période particulière. Une grande partie de la jeunesse (dont je fais partie) n'a connu qu'un monde dit unipolaire, avec une superpuissance que personne ne semble pouvoir contrer : les États-Unis, et surtout leur système financier. En même temps, ce monde avec un seul modèle économique (et un seul modèle de vie) est dit en crise en Europe. Le peuple, qui est celui qui encaisse toujours les erreurs des dirigeants et de la finance, cherche une sortie à sa souffrance et à la progressive diminution de sa qualité de vie. Faire de la politique aujourd'hui c'est proposer des solutions concrètes pour améliorer cette qualité de vie mais aussi mettre en avant la difficile réalité de tous les jours de la population.

 

AF. Qu'est ce que le socialisme selon toi ?

 

BT. Pour moi, il s'agit d'un système où le travailleur possède son moyen de production, soit directement soit en étant membre d'une coopérative. Ainsi toute augmentation de sa production a une répercussion directe sur son revenu, ce qui est bien plus valorisant que le système actuel.

En même temps ce système tend à éliminer la concurrence entre les travailleurs, et un organe tel que l'Etat protège les plus faibles et ceux qui ne peuvent pas travailler. Le socialisme apportera aussi plus de décisions de la part du peuple pour qu'il soit vraiment le dirigeant de son avenir.

En attendant, le socialisme à Genève en 2014 c'est la défense de la classe populaire et de la classe moyenne, face à une minorité dominante (bénéficiant de forfaits et boucliers fiscaux...). Ceci passe par une revalorisation du travail, une véritable égalité des chances et une diminution des privilèges de naissance ou acquis.

 

AF. Comment réaliser ton idéal aujourd'hui ? Par quels moyens ?

 

BT. Aujourd'hui, en 2014, pour réaliser l'idéal que j'ai décrit au dessus il faut des majorité de gauche dans les parlements et dans les exécutifs, à tous les niveaux. Avec des parlements fort de gauche, nous pourrons réformer la société actuelle pour al rendre plus juste. En attendant, des initiatives de gauche peuvent préparer le terrain. Nous devons donc nous montrer prêt à diriger le pays face à la population, pour la convaincre puis l'aider et surtout lui permettre de s'aider.

L'ambiance n'est pas à la révolution, alors travaillons avec force à réformer.

 

AF. Quels individus, vivants ou morts, inspirent ton engagement ?

 

BT. Parmi les morts, il y a Salvador Allende (président chilien de 1970 à 1973). J'admire sa volonté absolue de réformer la société chilienne pour la rendre plus juste et plus égalitaire. Ceci en conservant la démocratie, la transparence et la liberté d'expression même durant les périodes de manifestations de droites qui voulaient reprendre le pouvoir (ce qu'elles ont finalement réussi...).

J'aime beaucoup aussi le duo Léon Nicole – Charles Rosselet (leader du PS Genevois dans les années 1920 et 30), l'un bouillonnant tribun d'apparence révolutionnaire, héros de la classe ouvrière, agressif, dépassant parfois les limites du respect mais aimé pour cela. L'autre, le placide Charles, qui avec de belles tirades d'apparence calme détruit la rhétorique bourgeoise et arrive à convaincre bien au delà de la classe populaire, ce qui renforce l'ensemble socialisme. Malgré quelques divergences, ils étaient unis. J'aimerais vraiment que le PS retrouve cette dualité et cette union : classe populaire et classe moyenne.

Dans les vivants, je suis admiratif de la ténacité et du courage de Pierre-Yves Maillard de tenter de résoudre un problème aussi important que la mainmise des assureurs et des boites pharmaceutiques sur la santé en Suisse. J'admire tout particulièrement ses réussites, car il a 2 ogres en face de lui.

Dans la médecine, je citerais Dr James Curran, épidémiologiste du CDC d'Atlanta qui avait clairement mis en évidence les moyens de transmissions du VIH et que le SIDA était du à un virus... Ceci sans laboratoire, juste par réflexion épidémiologique !

 

AF. Quelles sont les trois valeurs les plus importantes à tes yeux ?

 

BT. L'intégrité, le sérieux dans son travail et l'humour, car une vie sans humour est une vie... chiante. Il faut le dire !
 

AF. Envie d'ajouter encore quelque chose ?

 

BT. Léon Nicole dirait « Tout pour le peuple, tout par le peuple », je serais d'accord avec lui. Mélenchon ajouterait « Durant des décennies, vous avez trouvé des ouvriers moins chers. Eh bien nous trouverons des patrons moins cher. », je le soutiendrais aussi.

Et parce que j'aime la science, je citerais Claude Bernard (Physiologiste français du 19e siècle) : « L'admission d'un fait sans cause, c'est à dire indéterminé dans ses conditions d'existence, n'est ni plus ni moins que la négation de la science. ». Comprendre les causes et le mécanismes est plus importants que de connaître les faits.

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12/04/2014

Entretien avec le militant Idrees Samim




Je m'appelle Idrees Samim mais ça se prononce "Idriss Samim". J'ai 27 ans et je viens de terminer un Master à l'EPFL en Bio-ingénierie. J'hésite pour le moment entre un métier dans la recherche scientifique ou devenir enseignant. Mon signe astrologique est capricorne et ma couleur préférée est le rouge, naturellement. Si j'étais un animal je pense que je serais un hibou ou une chouette.

Je suis suisse d'origine afghane et mon père était un communiste engagé à l'époque. C'est pourquoi, de part mon éducation familiale, j'ai un penchant naturel pour les idées d'extrême-gauche. Mais comme je suis conscient que l'époque n'est pas à la révolution, en pragmatique que je suis, j'ai intégré le Parti Socialiste Suisse. Je suis actuellement conseiller communal depuis 2-3 ans.


AF. A quel groupe social penses-tu appartenir ?

 

IS. Si le prolétariat existe en Suisse, j'en fait partie sans aucun doute. Même si maintenant que j'ai fini mes études je risque de changer de classe sociale.

AF. Qu'est ce que la politique et le militantisme pour toi ? Qu'est ce que cela représente à tes yeux ? Pourquoi faire de la politique aujourd'hui ?

IS. La politique et le militantisme commencent dans la rue. Tout le monde défend des idées et chacun agit sur le monde selon ses moyens. Mais tout le monde n'a pas le "pouvoir politique". Là est toute la différence. J'ai remarqué qu'on parlait très peu politique au sein des partis mais qu'on faisait souvent de la simple gestion, de la bureaucratie, de la validation de projet et des récoltes de signatures. Les partis politiques sont des structures très rigides et auto-consensuels. Il y a très peu de place pour le débat de fond et le changement. Alors que dans la rue, pendant une manifestation, à la sortie d'une conférence, dans un bar, etc… le terrain est selon moi bien plus propice. Le problème c'est que les partis politiques ont le pouvoir. Or selon moi, tout pouvoir représentatif est une confiscation de pouvoir. Tout le monde fait de la politique, mais tout le monde n'a pas le pouvoir. Quant à mes propres motivations elles vont dans ce même sens, je souhaite que le pouvoir soit distribué et partagé. Et tout mon engagement va dans ce sens.


AF. Qu'est ce que le socialisme selon toi ?

 

IS. Selon moi le socialisme est un collectivisme. Tout le reste ne devrait pas s'appeler socialisme ; je fais référence à ce socialisme qui a viré du "rouge" au "rose".

AF. Comment réaliser ton idéal aujourd'hui ? Par quels moyens ?

 

IS. Je n'ai jamais pensé à réaliser "mon idéal". Jamais je n'ai souhaité que "mon idéal" soit imposé aux autres. Même si je n'aime pas l'étiquette d'anarchiste, je pense que chacun à le droit de vivre son propre idéal et il ne me revient pas à moi de décider pour les autres. Mais pour que chacun puisse réaliser son idéal il faut lui en donner les moyens. C'est pourquoi je dirai qu'il faut se battre pour la liberté et l'égalité. Car il n'y a de liberté que lorsqu'il y a égalité parmi les Hommes (comme dans un jeux de miroir). Bakounine disait "l'esclavage d'un seul homme sur la terre, étant une offense contre le principe même de l'humanité, est la négation de la liberté de tous".

Quant aux moyens pour y arriver, la route sera longue. Cela commence par un travail de conscientisation, d'information, d'organisation et d'activisme. Mais dans tous les cas, même si nous y mettons tout notre cœur et notre courage, nous sommes emportés par les forces historiques. Car les grands changements n'interviennent que lorsque les conditions de l'époque le permettent (guerre, crise économique, grand saut technologique, etc.)

AF. Quels individus, vivants ou morts, inspirent ton engagement ?

 

IS. Alors je suis un grand lecteur de K. Marx que j'apprécie à la fois comme économiste et comme philosophe. Cela dit, je le replace dans son contexte historique. Avec le temps je commence à déceler de nombreuses faiblesses théoriques chez lui et c'est pourquoi j'ai de nombreux points de désaccord avec lui. Afin de compléter la pensée de K. Marx je me suis mis à lire Spinoza que j'ai découvert tout à fait par hasard mais qui continue toujours à m'impressionner. Je trouve que lorsqu'on assemble Marx et Spinoza on obtient des résultats très intéressants.

Pour ce qui est des penseurs vivants, je choisirais F. Lordon qui est exactement sur cette lignée de Marx et Spinoza.


AF. Quelles sont les trois valeurs les plus importantes à tes yeux ?
 

IS. La liberté, l'égalité et la solidarité

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11/04/2014

Généalogie de la distinction entre "social" et "politique"

 

Je publie ci-dessous un texte que l'on m'a envoyé et que j'ai apprécié. Son auteur a toutefois souhaité rester anonyme. 
 

La distinction entre social et politique ne peut pas, à notre connaissance, remonter à l’Antiquité sinon dans le sens où l’entend Arendt (social latin, politique grec et confusions à cause des emprunts réciproques). Les philosophes de l’École et de la Renaissance dont nous sommes aptes à parler n’ont jamais pesé les questions d’ordre social ou politique que dans une structure qu’il n’était pas question de repenser1. C’est pourquoi, à notre sens, les premières réflexions capitales où une telle distinction s’effectue ont lieu avec les contractualistes, parmi lesquels nous nous soucierons avant tout2 de Hobbes et Leibniz, puis Rousseau.

Dans le Léviathan, pour la toute première fois peut-être, le politique est exposé par Thomas Hobbes comme un instrument : Permettant de défendre les hommes d’eux-mêmes, il n’est pas une fin, mais un moyen. La raison pour laquelle les hommes vivent ensemble, ce qu’on appellera le social, n’y est pas donnée, mais la raison du politique est assez clairement ce social donné. Gottfried Willhelm Leibniz3, dont la conception peut être saisie à travers ses écrits juridiques, économiques, politiques, mais aussi métaphysiques, comme Hobbes estime que les hommes ont instauré le politique, mais chez lui c’est afin de vivre ensemble, pour vivre ensemble, parce qu’ils voulaient vivre ensemble, par amour et non pas que, vivant ensemble, ils voulaient se défendre les uns des autres.

 

I. Jean-Jacques Rousseau et le socialisme

 

Jean-Jacques Rousseau rend la chose obvie et explicite en écrivant Du contrat social. À la différence des deux précédents auteurs, le texte de Rousseau affiche assez clairement ce qu’il contient comme un modèle idéal qui devra être suivi et non pas une interprétation historique : Son hypothèse fondamentale, développement de son Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes, que les hommes ont dû s’assembler pour survivre et que c’est là l’origine de la société, sert de complément au Léviathan de Hobbes en donnant la raison de la société qu’il s’agira d’organiser de façon politique, mais le texte de Rousseau va bien plus loin : Le rôle instrumental du politique y est investi, creusé, analysé, présenté, puis, comme le moyen est défini, les fins apparaissent. Le but n’est plus simplement de maintenir la société ou les individus qui la constituent, mais bien de déterminer leurs rapports. Un exemple tout à fait saisissant, «l’égalité» ici étant bien sûr une question purement sociale et la législation le politique : «C’est précisément parce que la force des choses tend toujours à détruire l’égalité que la force de la législation doit toujours tendre à la maintenir.»4 Voici en quel sens Rousseau préfigure la tradition marxiste, car chez Karl Marx, plus encore que chez ces trois-là, l’affirmation que le politique est le bras du social résonne comme un motto : Que ce soit dans sa critique du capitalisme de connivence, où le grand capital se sert de l’état pour imposer des salaires maximaux et étendre l’aliénation, ou dans ses projets politiques où l’ère qui précède le communisme, une véritable anarchie bienveillante, est celle d’un étatisme enseignant chargé de libérer les hommes et permettre la société libre.

 

II. Adam Smith et le libéralisme

 

Si Rousseau était un grand lecteur de Leibniz, un autre homme ne l’était pas moins et fait figure de précurseur d’une autre école, distincte de l’école née avec Rousseau (voire Hobbes) que l’on pourrait appeler grossièrement l’école du socialisme : Adam Smith. Adam Smith est en effet un héritier en ligne directe de Leibniz, bien sûr de ses écrits économiques, mais plus en particulier du principe de l’harmonie préétablie, en ce que ce qui se passe se passe pour le meilleur non seulement du tout, mais de chaque chose en particulier. La «main invisible», idée selon laquelle tous les intérêts particuliers convergent dans ce qu’on pourrait appeler : l’intérêt général, est éminemment leibnizienne. Adam Smith constitue un tournant en ce qu’il ouvre la voie au libéralisme qui, reconnaissant aussi bien que le socialisme que l’état n’est pas une fin mais un moyen, estime que ce moyen est en vérité superflu et même encombrant, faisant d’un marché par nature isostatique une structure hyperstatique, systématiquement en tremblement. C’est ainsi que l’école autrichienne, dans la première moitié du vingtième siècle, déclare que l’état doit être aboli : S’il ne sert pas la société, il n’a pas lieu d’être.

 

III. Hannah Arendt : la «fiction communiste»

 

Comme nous l’avons vu, en somme, les traditions du socialisme et du libéralisme ont considéré toujours que la fin du politique était le social, le social idéalement abouti d’ailleurs dans les deux traditions par une disparition (selon les auteurs : progressive ou soudaine, totale ou partielle) de ce qui était en somme appelé : le politique.

Quand Arendt parle de «fiction communiste»5, englobant aussi bien les libéraux que les socialistes, il est difficile d’imaginer autre chose que cette idée, d’autant plus que c’est sur ce point précis qu’elle s’éloigne des deux écoles, en défendant que le politique n’est pas un moyen dont la fin serait le social, mais bien la fin elle-même dont le social ne serait que moyen.

C’est pourquoi nous nous étions servi, dans notre premier travail, du qualificatif de «bourgeois» en parlant d’Arendt, car, si libéraux et socialistes prétendent les uns comme les autres se battre pour l’amélioration de la condition de tous, l’auteur d’On Revolution en fait une simple étape, un acquis nécessaire à une fin plus grande à son sens : freedom au lieu de liberty. Est-ce vraiment comme elle le prétend un héritage de la philosophie grecque ? Ça n’est pas ce que nous allons analyser plus précisément par la suite, mais il semble du moins que cette interprétation lui soit propre, puisqu’en effet chez Aristote par exemple il ne semble pas y avoir d’écart majeur entre éthique et politique, étant donné qu’il présente ce que nous appelons Éthique à Nicomaque comme un traité de politique.

 

1 Nous laissons de côté les différents utopistes dont l’importance est bien entendu capitale, car le propos de ce travail reste celui de la distinction entre social et politique dont l’avènement ne se fait pas encore avec eux.

2 D’autres, comme Grotius, Locke et d’autres mériteraient bien sûr d’être cités.

3 Notre synthèse découle de la lecture d’abord des principes de la "Monadologie", mais appliqués à des questions sociales et politiques exposées dans le "Codex juris gentis diplomaticus", entre autres, mais aussi de : Y. Ch. Zarka, "Le droit naturel selon Leibniz".

4 J.-J. Rousseau, "Du Contrat social", ch. 2.11

5 H. Arendt, The Human Condition : “communist fiction”


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10/04/2014

L'Internationale anti-autoritaire (1872-1878)

Je publie ci-dessous une présentation que j'ai faite dans le cadre d'un séminaire d'histoire. Je pense que les lecteurs de mon blog pourraient y trouver un intérêt.


A. Le congrès de Saint-Imier


Du 2 au 7 septembre 1872 se tient le 6ème congrès de l'Association Internationale des Travailleurs à la Haye. Lors du congrès, une majorité de délégués suit l'avis du Conseil Général et vote l'exclusion de Bakounine et de ses partisans de l'Association Internationale des Travailleurs.

En réaction, Bakounine et ses partisans, sans même rentrer chez eux, se réunissent à Saint-Imier et y tiennent un congrès du 15 au 16 septembre 1872, une semaine après le congrès de la Haye.
Les participants de ce congrès sont au nombre de 15 délégués.
Il y a 6 délégués des sections italiennes, dont Errico Malatesta, et Carlo Cafiero. Il y a 4 délégués des sections espagnoles, 2 délégués des sections françaises, 2 délégués de la fédération jurassienne, James Guillaume et Adhémar Schwitzguébel, et 1 délégué de deux sections américaines.

Le congrès de Saint-Imier apparaît bien comme une réaction au congrès de la Haye, ce n'est donc pas ce congrès en lui-même qui provoque la scission avec les autres tendances de l'Association Internationale des Travailleurs, mais c'est ce congrès qui entérine la rupture provoqué par Marx et ses partisans.

Le Congrès de Saint-Imier rejette les résolutions adoptées au congrès de la Haye et signe un pacte fédératif libre entre toutes les fédérations le désirant. C'est ce pacte qui fonde l'Internationale anti-autoritaire.
A noter que James Guillaume avait convaincu Bakounine de l'impossibilité de fonder une Internationale anarchiste, afin d'essayer de garder l'esprit de l'Association Internationale des Travailleurs et de fédérer le maximum de sections autour de l'Internationale anti-autoritaire.

Dans l'Internationale anti-autoritaire, à la place du Conseil Général, il y a un simple Bureau fédéral international, dépourvu de rôle dirigeant, qui s'occupe simplement de faciliter les échanges entre les différentes fédérations et sections.

Marianne Enckell met en évidence le rôle de lien permettant l'unité que joue la Fédération Jurassienne au sein de l'Internationale anti-autoritaire. C'est d'ailleurs probablement pourquoi le Bureau fédéral international coordonnant les différentes fédérations se trouve la plupart du temps au Jura.

B. Le congrès de Genève

L'Internationale anti-autoritaire organise un congrès international à Genève du 1 au 6 septembre 1873, une semaine avant le congrès de l'Internationale centraliste.
Ce congrès de l'Internationale anti-autoritaire est revendiqué comme étant le 6ème de l'Association Internationale des Travailleurs puisque les anti-autoritaires ne reconnaissent pas le congrès de la Haye.
On voit ici la volonté de l'Internationale anti-autoritaire de se positionner comme la continuatrice de l'Association Internationale des Travailleurs, et de présenter les autres tendances, dites autoritaires, comme les véritables scissionnistes.

Toutes les tendances sont les bienvenues à ce congrès, à l'exception de celle de Marx et de ses partisans, des socialistes allemands, et des blanquistes.
Il y a des délégués des trade-unions anglais, des internationalistes espagnols, des délégués de sections françaises, des Jurassiens, des Hollandais, et des Belges, qui assistent à ce congrès de Genève.
Tous se retrouvent dans leur adhésion au principe de l'autonomie des sections et de l'hostilité aux manœuvres du Conseil Général.

Il y a toutefois une opposition entre ceux qui pensent qu'un Conseil Général est inutile et ceux qui pensent qu'il faut maintenir un point de coordination entre les fédérations, entre ceux qui prônent la participation parlementaire et l'instauration progressive du socialisme par des réformes, et ceux qui prônent l’abstentionnisme et la révolution.
On voit ici que le pacte d'amitié liant les fédérations concerne essentiellement les fédérations espagnoles, italiennes, et jurassiennes, qui se retrouvent sur les mêmes idées.
C'est à partir de ce congrès que les divergences vont aller croissantes, dans la théorie et dans l'action, dans l'Internationale anti-autoritaire.
D'une certaine façon c'est inévitable, car, vu que l'Internationale anti-autoritaire cherche à rassembler au-delà des seuls anarchistes, elle fait face aux mêmes débats qui avaient lieu au sein de l'Internationale avant la scission.

Lors du congrès de Genève se tient un débat, voulu par les Belges, sur la grève générale (grève universelle).
Suite au débat, le principe de la grève générale est adoptée secrètement mais l'Internationale anti-autoritaire évite de le clamer trop fort par souci d'éviter une répression accrue envers le mouvement ouvrier.
Mais il y a toutefois des différences de perception sur l'utilité de la grève générale au sein de l'Intenationale anti-autoritaire.
Certains la voient comme l'équivalent de la révolution sociale devant amener à l'expropriation des classes possédantes, d'autres comme un simple mouvement d'agitation devant permettre d'obtenir des réformes.

C. L'Internationale centraliste

De son côté, le congrès de l'Internationale centraliste, qui se tient du 7 au 13 septembre 1873, aussi à Genève, est un échec total. La trentaine de délégués présent n'est pas représentative du mouvement ouvrier, et aucun procès-verbal n'est rédigé.

A partir de ce moment-la, l'Internationale centraliste n'est plus qu'une coquille vide. Le dernier acte de cette Internationale centraliste se tient le 15 juillet 1876, avec son dernier congrès officiel, organisé à Philadelphie.
Aucun délégué européen n'est venu assister à ce congrès.
Lors de cet ultime congrès, les délégués présents décident de dissoudre le Conseil Général jusqu'à ce que les conditions soient plus favorables au lancement d'une nouvelle organisation internationale des travailleurs.
C'est la fin de cette Internationale.

D. L'Internationale anti-autoritaire en Espagne

De son côté, l'Internationale anti-autoritaire poursuit son chemin.
En 1873, la République est proclamée en Espagne, et les membres de l'Internationale anti-autoritaire (qui sont 30 000 en Espagne) participent activement aux grèves et aux soulèvements qui ont lieu dans tout le pays.
Ils sont toutefois réprimés par l'armée et plusieurs centaines d'entre eux sont exécutés.

Face à la répression, la fédération espagnole de l'Internationale anti-autoritaire plonge dans la clandestinité, et prône l'usage de la violence.
Concrètement, l'usage de la violence se traduit par des sabotages et des destructions de machines, par la pose de bombes dans les usines, les ateliers, et les logements des employeurs, ou encore par le pillage de greniers à blé.
Mais globalement, la violence n'est pas dirigée contre des personnes.
En janvier 1874, après la restauration de la monarchie, l'Internationale anti-autoritaire est dissoute par les autorités.
Malgré cela, en 1882, l'Internationale anti-autoritaire compte 60 000 membres, le double de ses forces en 1873.

E. Le congrès de Bruxelles

En 1874 à Bruxelles, du 7 au 13 septembre, se tient le troisième congrès de l'Internationale anti-autoritaire.
16 délégués sont présents, dont 10 Belges.
Les oppositions entre collectivistes révolutionnaires (anarchistes) et réformistes, qui étaient déjà présentes au congrès de Genève, se répètent.

Au congrès de Bruxelles de 1874, De Paepe fait une proposition de synthèse entre socialisme étatiste modéré et collectivisme anti-autoritaire.
Cette proposition est axée autour de la défense des services publics aux mains des travailleurs à travers la commune les fédérant.
La fédération belge est elle-même partagée, la plupart des Flamands soutiennent les thèses socialistes étatistes tandis que les autres soutiennent les thèses libertaires.

F. La mort de Bakounine

Quant à Bakounine, le 25 septembre 1873, dans une lettre publique au Journal de Genève, Bakounine déclare se retirer de la politique, dégoûté des intrigues et des attaques de ses adversaires.
Après une dernière tentative, avortée, de libérer une ville italienne par la force, Bakounine meurt le 1er juillet 1876 à Berne.
Sur sa tombe se rassemblent des représentants de l'Internationale anti-autoritaire de cinq nations différentes.
Ils y ré-affirment l'importance d'une réconciliation entre tendances libertaires et étatistes.

G. Le congrès de Berne

C'est à cause des tentatives révolutionnaires de 1873 et de 1874 en Espagne, sur les demandes de la fédération espagnole de l'Internationale anti-autoritaire, qui subit une répression féroce, que ne se tient pas de congrès en 1875.
Le congrès de 1875, projeté à Barcelone est donc repoussé d'une année.

En 1876, se tient le quatrième congrès de l'Internationale anti-autoritaire à Berne. Des délégués italiens et espagnols sont présents. Ainsi que des délégués des fédérations belges, hollandaises, françaises, jurassiennes, et genevoises.
A l'occasion de ce congrès, on peut faire le constat que les sections et les fédérations de l'Internationale anti-autoritaire s'affaiblissent en France, en Espagne, en Italie, à cause de la répression, tandis que les sections belges se tournent quasiment toutes vers les moyens légaux de lutte.

H. L'Internationale anti-autoritaire en Italie

En 1876, traqués par les autorités les anarchistes italiens de l'Internationale anti-autoritaire décident de passer à la propagande par le fait, soit à l'insurrection, censée servir de détonateur à une explosion sociale révolutionnaire généralisée.
Après un premier échec à Bologne en 1874, 30 libertaires italiens se lancent donc dans une guérilla montagnarde en 1877.
Ils se rendent dans un premier village où ils tirent sur les carabiniers, et y annoncent dans l'enthousiasme des habitants l'abolition de la propriété et des chefs.
Puis ils se rendent dans un deuxième village où les habitants craignent la répression. A juste raison, puisque finalement 12 000 soldats sont envoyés pour les arrêter, et les arrêtent sans échanger le moindre coup de feu.

I. Le congrès de Verviers

En septembre 1877 se tient à Verviers en Belgique l'avant-dernier (et cinquième) congrès de l'Internationale anti-autoritaire.
A ce congrès se séparent deux tendances.
L'une proche du syndicalisme réformiste et électoraliste, et l'autre proprement révolutionnaire, allant jusqu'à prôner des formes de terrorisme.
A noter que la tendance insurrectionnelle prônant la propagande par le fait va finalement s'aliéner progressivement le soutien de la classe ouvrière.
Ce dernier congrès voit donc les oppositions entre libertaires révolutionnaires et étatistes réformistes. Encore une fois...

Pendant cette dernière année de l'Internationale anti-autoritaire, la correspondance entre sections a été mal tenue. Certains frais n'ont pas été payés. Les études statistiques n'ont pas été faites. La caisse spéciale de propagande n'a pas été créée. Bref, on peut faire le constat de la dislocation de l'Internationale.

En août 1878, à Fribourg, se tient un ultime congrès qui entérine formellement la dissolution de l'Internationale anti-autoritaire en annonçant la fin des congrès internationaux.
C'est la fin de l'Internationale anti-autoritaire.

James Guillaume pense que la fatigue des militants les plus dévoués, et son propre départ, ont causé l'éclatement de la Fédération jurassienne et que cet éclatement aurait provoqué la mort de l'Internationale anti-autoritaire.
Mais en étudiant le parcours de l'Internationale, on peut probablement faire l'hypothèse que ce sont les divergences de position et de pratique politique qui ont miné l'organisation, et ont provoqué sa fin, ainsi que la répression croissante de la part des différents États européens.

J. Le congrès socialiste universel de Gand

Une tentative de concilier les diverses tendances a lieu lors d'un congrès socialiste universel qui se tient du 6 au 16 septembre à Gand en Belgique à l'initiative de De Paepe.
On y retrouve des socialistes étatistes réformistes, des libertaires révolutionnaires, et des conciliateurs belges.
Toutefois, les socialistes non libertaires profitent de ce congrès pour se réunir seulement entre eux.
Les libertaires ne seront pas invités aux futurs congrès organisés par les socialistes.

K. L'ultime tentative de réactiver l'Internationale anti-autoritaire

La dernière tentative des anarchistes de réactiver l'Internationale anti-autoritaire a lieu lors d'un congrès qu'ils organisent à Londres du 14 au 20 juillet 1881.
Ce congrès réunit 45 délégués de 60 sections de l'Internationale, ou de cercles anarchistes, avec de nouvelles représentations comme la Serbie, la Turquie, l’Égypte, ou le Mexique.
Le congrès fait preuve d'une grande radicalité dans ses déclarations, que ce soit en exaltant le prolétariat en haillons, l'incendie d'usines, l'abandon de la légalité, ou le lynchage des propriétaires.
La propagande par le fait semble être le seul moyen révolutionnaire reconnu.
Toute tentative d'organisation est décrétée vaine, seul compte l'esprit de la révolte qu'il faut distiller parmi les masses.

Pourtant, dès l'année suivante, en 1882, un certain nombre d'anarchistes abandonnent la propagande par la fait et reviennent à des modalités d'action légales (par exemple, Cafiero se fait élire au parlement italien ou Brousse passe au réformisme).

Bibliographie

Sources

Association Internationale des Travailleurs, Résolution du congrès jurassien, tenu à Saint-Imier, Neuchâtel, 1872 

BAKOUNINE, Michel, Œuvres complètes, (tome 3: Les conflits dans l'Internationale 1872), Editions Champ libre, Paris, 1974.

Documents généraux

ANGAUT, Jean-Christophe, « Le conflit Marx-Bakounine dans l'Internationale: une confrontation des pratiques politiques », in Actuel Marx, n°41, Paris, 2007/1, pp.112-129.

BAER François (dir.), Une pensée unie - mais pas unique, 125 ans Parti Socialiste Suisse, Redboox éditions, Zürich, 2013 

BAILLARGEON Normand, L'ordre moins le pouvoir : histoire et actualité de l'anarchisme, Marseille, Agone, coll. « Mémoires sociales », 2001, 152 p. 

BERTHIER René, La fin de l'AIT et la rupture avec le bakouninisme, Éditions du Cercle d'études libertaires-Gaston-Leval-monde-nouveau.net.

ENCKELL Marianne, La Fédération jurassienne, Canevas Éditeur, Saint-Imier, 1991.

LEONARD Mathieu, L'émancipation des travailleurs, Éditions La fabrique, Paris, 2011.

MAIREY Serge, Les trois Internationales, Éditions Sociales, Paris, 1955

RUBEL Maximilien, Marx, théoricien de l'anarchisme, Éditions Entremonde, Genève, 2011

THOMANN Charles, Les hauts lieux de l'anarchisme jurassien, Éditions du Haut, La Chaux-de-Fonds, 2002.

VUILLEUMIER Marc, Histoires et combats, mouvement ouvrier et socialisme en Suisse 1864-1960, Éditions d'en bas, Ulm, 2012

 


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09/04/2014

De la possibilité d'une histoire des animaux

J'ai le plaisir d'accueillir sur ce blog un texte issu d'une collaboration entre Justine Favre et Antoine Conforti II. 
Bonne lecture !


Il faut tout d’abord se demander ce qui, dans un premier temps, a permis à l’homme de se distinguer des autres animaux (ou le genre humain). Ce n’est certainement pas le refuge des mathématiques, ni les conventions sociales ni la maîtrise de son environnement, ni aucune de ces autres choses quelconques, mais le feu. Il semble en effet que le feu ait changé pour toujours la façon dont la nature humaine s’est conduite au travers des âges. Sinon même l’idée d’âges. Il est impossible d’imaginer que l’homme avant d’avoir le feu en son pouvoir en ait dépendu, qu’il ait été aussi faible que de nos jours car il n’y aurait eu qu’une génération si tant eût été que l’on n’eût pas su faire des étincelles. Cette petite chose quelconque en apparence, comme la brindille du grand feu de joie qu’on pourrait appeler l’histoire humaine. C’est à partir du feu que l’homme s’est affaibli, en un sens bien particulier puisqu’il n’a pas changé à proprement parler mais que ses enfants les plus moindres ont pu accéder à la vie, le vieil âge et en somme à, communément, la société. Le feu fut sans doute d’une aide capitale à ce nouveau genre ou à ce genre déchéant qui peu à peu rendit les individus inaptes à la vie sauvage pour élever les groupes au gouvernement de la création.

Il nous faut toutefois traiter de quelques points préliminaires, avant d’aborder la question capitale de cet essai, à savoir : avons-nous privé les animaux d’une histoire, de leur histoire, qui leur aurait été propre, et pas forcément pareille à celle qu’on leur a imposé ?

 

  1. De la ligne de départ

 

1.1 Pourquoi l’homme s’est-il rendu maître du feu ?

Que l’homme n’ait pas eu besoin du feu avant de s’en rendre maître, la chose est obvie. La nécessité est dès lors une raison à écarter, à priori. Le loisir, lui, nous semble bien plus pertinent. En effet, ne sait-on pas comme le feu est agréable ? L’homme n’est pas le seul à trouver du plaisir dans la chaleur d’un âtre, non pas qu’aux animaux igniphiles le feu soit de quelque usage utile, mais comme aux premiers hommes certainement l’évidence du confort qu’il procure frappe l’esprit. Ce que l’on peut en conclure, c’est que l’homme n’avait pas de plus grande raison qu’un autre animal de vouloir s’approprier le feu.

 

1.2 D’autres animaux auraient-ils pu devenir maîtres du feu ?

Tout d’abord il faut exclure bien sûr les animaux de la mer, ce qui n’est pas si trivial puisqu’on compte parmi leur rang des créatures extrêmement sages, comme les dauphins. Simplement car le feu évidemment, mais aussi tout autre analogue compatible avec leur milieu aquatique, ne leur aurait pas servi. En effet les dauphins de nos jours encore, quoi qu’on leur rajoute quelques difficultés par notre développement, parviennent sans problème à établir un ordre qui leur est infiniment profitable.

Qu’en sera-t-il donc des animaux de la terre ? Quelques conditions peuvent sembler nécessaires à la domestication du feu. On parle souvent du pouce opposable, par exemple, ou de ce genre de choses qui rendent les éléphants, les porcs sangliers, les moutons et dans une certaine mesure même les oiseaux, inaptes à la fabrique d’objets d’artifice. Imaginons. Reste encore un grand nombre d’espèces qui sans doute se tenaient alors sur la ligne de départ, car les singes, multiples, auraient pu devancer leur cousin du genre humain, dans ces entreprises, et il y a fort à parier que le hasard a joué un rôle capital dans l’attribution du feu à nos ancêtres. Les tchimpes qui sont nos frères et qui partagent avec nous bien des aspects sociaux et naturels auraient tout à fait pu prendre notre place, parce qu’on sait assez leur facilité à créer des outils et s’en servir. On nous opposera peut-être et sans doute par simplicité que rien n’empêcha les singes après notre accaparement du feu d’en devenir à leur tour des adeptes aguerris. Il faut toutefois rappeler que ça n’est que très tard, à l’égard de leur longue évolution que ceux que nous appelons aujourd’hui les hommes, y sont parvenu. La comparaison de cet intervalle avec celui de notre cohabitation en tant que maîtres du feu, avec les singes, est infinitésimale, rendant l’objection telle une objection d’enfant. Nous avons donc vu que le tchimpes au moins aurait pu nous voler la vedette lors de la conquête du feu, à moins que nous ne leur ayons volé la vedette.

 

  1. Des liens entre histoire et technologie


 2.1 On ne parle pas ici de l’histoire au sens restreint qui ne commencerait qu’avec l’écriture. Ce postulat trouve son origine dans une question de facilité méthodologique. Il est en effet plus facile de juger (car l’histoire est un jugement) les événements en apprenant quel témoignage en donnent les anciens, or nous appelons histoire les événements même. Ces événements qui à part les guerres ou l’art, appartiennent toujours au domaine technologique. La question de l’écriture, toutefois, témoigne d’un sentiment de familiarité entre le langage et la discipline historique, si bien qu’en somme cette histoire même au sens restreint devrait comprendre tous les axes de mémoire que permet le langage. Afin de mieux creuser ces choses, nous allons nous pencher sur quelques questions ponctuelles.

2.2 Le langage des animaux.

Les animaux ont un langage. La chose a été rendue obvie par de nombreuses observations. Plus que le simple baptême de forme (au sens de Platon), rencontré dans la vie de tous les jours, on connaît même quelques exemples de grammaire animale. L’association régulée de deux termes constitue en effet un signe de grammaire : le signe minimal s’il en est. Mais il suffit pour les animaux dont le mode de vie est resté plus ou moins rudimentaire par opposition avec notre développement civilisationnel. Qu’il existe un langage des animaux, ça ne fait aucun doute, et nous laisserons le lecteur curieux chercher lui-même les études qui en attestent. 

2.3 Développement du langage humain

Il est très certain que le langage humain s’est élaboré à la suite de découvertes technologiques. En effet, comme il était d’usage sans doute de baptiser les objets naturels, et comme on devait trouver de nouveaux noms avec les nouvelles découvertes, les objets artificiels ont nécessairement dû poser des questions de terminologie. C’est sans doute avec la multiplication des arts de fabrique que l’on a observé la plus grande augmentation du vocabulaire. De l’augmentation s’ensuit forcément à terme une élaboration de la grammaire. Dès lors si ç’avait été les tchimpes qui s’étaient lancé dans la grande conquête technologique qui a suivi l’accaparement du feu, il ne fait aucun doute que leur langage aurait crû comme le nôtre. Que le développement technologique est la cause du développement sophistique (mais tout de même primitif ou originel, bien que d’avantage peut-être) du langage, nous venons de le voir. 

2.4 De l’aspect conventionnel du langage

On entend souvent distinguer l’homme des animaux par la dichotomie suivante : les animaux font par instinct ce que l’homme fait par instruction. Cependant, l’idée même de l’existence d’un instinct que l’on pourrait qualifier de secondaire (assavoir au-delà de la connaissance des besoins, tel que la nutrition ou le sommeil, ainsi que des impératifs biologiques tel que la reproduction) peut sembler problématique, puisque peut-être superflu. Que les animaux ont un langage, nous l’avons vu, mais nous savons aussi que les animaux peuvent apprendre et qu’aux instincts primaires ils peuvent substituer des usages conventionnels hérités de l’homme (pensons au dressage). Qu’est-ce qui les empêcherait dès lors d’à notre façon s’enseigner ses choses que l’ont parfois pour des notions de l’instinct secondaire (la connaissance de la toxicité de certaines denrées, l’identification des prédateurs, etc.).

De même comment peut-on imaginer que le langage des animaux soit de nature instinctive, idée contraire à la conception même du langage dans le genre humain ? Qu’un tchimpe ayant grandi dans un pays lointain puisse communiquer dans le langage dont il a l’habitude avec un tchimpe étranger, ça nous semble absurde. Par quelle faculté innée, donnée égale à tous les tchimpes du monde de telles choses se pourraient-elles, alors que l’homme ne comprend qu’avec peine même les mots les plus communs et les plus simples de ceux qui vivent au loin. Il faudra donc à moins que l’on veuille considérer que les singes ont reçu du bon dieu un langage unique, peut-être parce qu’ils ne l’ont pas perdu en construisant la tour de Babel, certes, conclure, que chez les animaux aussi le langage est par essence conventionnel.
 

 3. De la vraisemblance pour les animaux de développer une civilisation

Comme nous l’avons vu la civilisation consiste essentiellement dans le développement des technologies (également bien sûr dans les arts mais nous en traiterons pas ici).

3.1 Des possibilités des animaux de développer des technologies comparables aux nôtres

Que les animaux ont dans une certaine mesure au moins des aptitudes technologiques, nous l’avons vu. Reste à savoir si cette aptitude technologique est comparable à celle des hommes. Les conditions du développement technologique sont multiples, mais on peut exclure de principe le besoin, comme nous l’avons vu pour le feu. On pourrait lister la confrontation à un phénomène nouveau, la compréhension du phénomène et la transmission du phénomène. La confrontation du phénomène ne dépend en somme que très peu de celui qui est confronté. Il y a là du hasard, parfois aidé par de la curiosité mais la curiosité est loin d’être le propre de l’homme. La compréhension du phénomène va nous intéresser d’avantage. C’est que l’homme est réputé au sein de son propre genre doté d’une intelligence exceptionnelle parmi les animaux. On sait cependant que les mathématiques au moins sont accessibles non seulement aux singes, mais même aux pigeons, or, la compréhension d’un phénomène passe toujours, sinon par les mathématiques même, par des lois implicites dans les mathématique, tel les grands principes de la logique. Celui qui a son refuge dans les nombres a la possibilité de comprendre tout ce que nous comprenons, si bien que les pigeons ont en puissance l’équivalent de notre science. Que la transmission de la connaissance est possible pour les animaux, nous l’avons déjà vu sous le nom d’instruction. Les possibilités pour les animaux de développer une technologie comparable à la nôtre, nous en avons assez devisé. 

3.2 De la motivation éventuelle des animaux de développer des technologies et des arts comparables aux nôtres

Comme nous l’avons vu pour le feu, les raisons qui ont poussé l’homme à développer des technologies ne se trouvent pas dans ses besoins, mais dans son loisir. Que les animaux ont des goûts et des préférences, qu’ils ont une hiérarchie de l’agréable, la chose est obvie. Rien dès lors ne peut décemment laisser penser que les animaux n’auraient pas eu le même entrain que les hommes pour le développement des technologies.

Le développement des arts obéit au même principe, celui du loisir, et dès lors, il va de soi qu’on aurait pu assister à une grande tradition artistique des animaux.

 
Conclusion

 

Au regard de ces différentes observations, nous ne pouvons douter que c’est bien par hasard que les hommes se trouvent aujourd’hui si haut dans la hiérarchie animale. Que nous ayons privé les animaux, ou du moins d’autres animaux d’une histoire, ça ne fait donc aucun doute. 

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