09/04/2014

De la possibilité d'une histoire des animaux

J'ai le plaisir d'accueillir sur ce blog un texte issu d'une collaboration entre Justine Favre et Antoine Conforti II. 
Bonne lecture !


Il faut tout d’abord se demander ce qui, dans un premier temps, a permis à l’homme de se distinguer des autres animaux (ou le genre humain). Ce n’est certainement pas le refuge des mathématiques, ni les conventions sociales ni la maîtrise de son environnement, ni aucune de ces autres choses quelconques, mais le feu. Il semble en effet que le feu ait changé pour toujours la façon dont la nature humaine s’est conduite au travers des âges. Sinon même l’idée d’âges. Il est impossible d’imaginer que l’homme avant d’avoir le feu en son pouvoir en ait dépendu, qu’il ait été aussi faible que de nos jours car il n’y aurait eu qu’une génération si tant eût été que l’on n’eût pas su faire des étincelles. Cette petite chose quelconque en apparence, comme la brindille du grand feu de joie qu’on pourrait appeler l’histoire humaine. C’est à partir du feu que l’homme s’est affaibli, en un sens bien particulier puisqu’il n’a pas changé à proprement parler mais que ses enfants les plus moindres ont pu accéder à la vie, le vieil âge et en somme à, communément, la société. Le feu fut sans doute d’une aide capitale à ce nouveau genre ou à ce genre déchéant qui peu à peu rendit les individus inaptes à la vie sauvage pour élever les groupes au gouvernement de la création.

Il nous faut toutefois traiter de quelques points préliminaires, avant d’aborder la question capitale de cet essai, à savoir : avons-nous privé les animaux d’une histoire, de leur histoire, qui leur aurait été propre, et pas forcément pareille à celle qu’on leur a imposé ?

 

  1. De la ligne de départ

 

1.1 Pourquoi l’homme s’est-il rendu maître du feu ?

Que l’homme n’ait pas eu besoin du feu avant de s’en rendre maître, la chose est obvie. La nécessité est dès lors une raison à écarter, à priori. Le loisir, lui, nous semble bien plus pertinent. En effet, ne sait-on pas comme le feu est agréable ? L’homme n’est pas le seul à trouver du plaisir dans la chaleur d’un âtre, non pas qu’aux animaux igniphiles le feu soit de quelque usage utile, mais comme aux premiers hommes certainement l’évidence du confort qu’il procure frappe l’esprit. Ce que l’on peut en conclure, c’est que l’homme n’avait pas de plus grande raison qu’un autre animal de vouloir s’approprier le feu.

 

1.2 D’autres animaux auraient-ils pu devenir maîtres du feu ?

Tout d’abord il faut exclure bien sûr les animaux de la mer, ce qui n’est pas si trivial puisqu’on compte parmi leur rang des créatures extrêmement sages, comme les dauphins. Simplement car le feu évidemment, mais aussi tout autre analogue compatible avec leur milieu aquatique, ne leur aurait pas servi. En effet les dauphins de nos jours encore, quoi qu’on leur rajoute quelques difficultés par notre développement, parviennent sans problème à établir un ordre qui leur est infiniment profitable.

Qu’en sera-t-il donc des animaux de la terre ? Quelques conditions peuvent sembler nécessaires à la domestication du feu. On parle souvent du pouce opposable, par exemple, ou de ce genre de choses qui rendent les éléphants, les porcs sangliers, les moutons et dans une certaine mesure même les oiseaux, inaptes à la fabrique d’objets d’artifice. Imaginons. Reste encore un grand nombre d’espèces qui sans doute se tenaient alors sur la ligne de départ, car les singes, multiples, auraient pu devancer leur cousin du genre humain, dans ces entreprises, et il y a fort à parier que le hasard a joué un rôle capital dans l’attribution du feu à nos ancêtres. Les tchimpes qui sont nos frères et qui partagent avec nous bien des aspects sociaux et naturels auraient tout à fait pu prendre notre place, parce qu’on sait assez leur facilité à créer des outils et s’en servir. On nous opposera peut-être et sans doute par simplicité que rien n’empêcha les singes après notre accaparement du feu d’en devenir à leur tour des adeptes aguerris. Il faut toutefois rappeler que ça n’est que très tard, à l’égard de leur longue évolution que ceux que nous appelons aujourd’hui les hommes, y sont parvenu. La comparaison de cet intervalle avec celui de notre cohabitation en tant que maîtres du feu, avec les singes, est infinitésimale, rendant l’objection telle une objection d’enfant. Nous avons donc vu que le tchimpes au moins aurait pu nous voler la vedette lors de la conquête du feu, à moins que nous ne leur ayons volé la vedette.

 

  1. Des liens entre histoire et technologie


 2.1 On ne parle pas ici de l’histoire au sens restreint qui ne commencerait qu’avec l’écriture. Ce postulat trouve son origine dans une question de facilité méthodologique. Il est en effet plus facile de juger (car l’histoire est un jugement) les événements en apprenant quel témoignage en donnent les anciens, or nous appelons histoire les événements même. Ces événements qui à part les guerres ou l’art, appartiennent toujours au domaine technologique. La question de l’écriture, toutefois, témoigne d’un sentiment de familiarité entre le langage et la discipline historique, si bien qu’en somme cette histoire même au sens restreint devrait comprendre tous les axes de mémoire que permet le langage. Afin de mieux creuser ces choses, nous allons nous pencher sur quelques questions ponctuelles.

2.2 Le langage des animaux.

Les animaux ont un langage. La chose a été rendue obvie par de nombreuses observations. Plus que le simple baptême de forme (au sens de Platon), rencontré dans la vie de tous les jours, on connaît même quelques exemples de grammaire animale. L’association régulée de deux termes constitue en effet un signe de grammaire : le signe minimal s’il en est. Mais il suffit pour les animaux dont le mode de vie est resté plus ou moins rudimentaire par opposition avec notre développement civilisationnel. Qu’il existe un langage des animaux, ça ne fait aucun doute, et nous laisserons le lecteur curieux chercher lui-même les études qui en attestent. 

2.3 Développement du langage humain

Il est très certain que le langage humain s’est élaboré à la suite de découvertes technologiques. En effet, comme il était d’usage sans doute de baptiser les objets naturels, et comme on devait trouver de nouveaux noms avec les nouvelles découvertes, les objets artificiels ont nécessairement dû poser des questions de terminologie. C’est sans doute avec la multiplication des arts de fabrique que l’on a observé la plus grande augmentation du vocabulaire. De l’augmentation s’ensuit forcément à terme une élaboration de la grammaire. Dès lors si ç’avait été les tchimpes qui s’étaient lancé dans la grande conquête technologique qui a suivi l’accaparement du feu, il ne fait aucun doute que leur langage aurait crû comme le nôtre. Que le développement technologique est la cause du développement sophistique (mais tout de même primitif ou originel, bien que d’avantage peut-être) du langage, nous venons de le voir. 

2.4 De l’aspect conventionnel du langage

On entend souvent distinguer l’homme des animaux par la dichotomie suivante : les animaux font par instinct ce que l’homme fait par instruction. Cependant, l’idée même de l’existence d’un instinct que l’on pourrait qualifier de secondaire (assavoir au-delà de la connaissance des besoins, tel que la nutrition ou le sommeil, ainsi que des impératifs biologiques tel que la reproduction) peut sembler problématique, puisque peut-être superflu. Que les animaux ont un langage, nous l’avons vu, mais nous savons aussi que les animaux peuvent apprendre et qu’aux instincts primaires ils peuvent substituer des usages conventionnels hérités de l’homme (pensons au dressage). Qu’est-ce qui les empêcherait dès lors d’à notre façon s’enseigner ses choses que l’ont parfois pour des notions de l’instinct secondaire (la connaissance de la toxicité de certaines denrées, l’identification des prédateurs, etc.).

De même comment peut-on imaginer que le langage des animaux soit de nature instinctive, idée contraire à la conception même du langage dans le genre humain ? Qu’un tchimpe ayant grandi dans un pays lointain puisse communiquer dans le langage dont il a l’habitude avec un tchimpe étranger, ça nous semble absurde. Par quelle faculté innée, donnée égale à tous les tchimpes du monde de telles choses se pourraient-elles, alors que l’homme ne comprend qu’avec peine même les mots les plus communs et les plus simples de ceux qui vivent au loin. Il faudra donc à moins que l’on veuille considérer que les singes ont reçu du bon dieu un langage unique, peut-être parce qu’ils ne l’ont pas perdu en construisant la tour de Babel, certes, conclure, que chez les animaux aussi le langage est par essence conventionnel.
 

 3. De la vraisemblance pour les animaux de développer une civilisation

Comme nous l’avons vu la civilisation consiste essentiellement dans le développement des technologies (également bien sûr dans les arts mais nous en traiterons pas ici).

3.1 Des possibilités des animaux de développer des technologies comparables aux nôtres

Que les animaux ont dans une certaine mesure au moins des aptitudes technologiques, nous l’avons vu. Reste à savoir si cette aptitude technologique est comparable à celle des hommes. Les conditions du développement technologique sont multiples, mais on peut exclure de principe le besoin, comme nous l’avons vu pour le feu. On pourrait lister la confrontation à un phénomène nouveau, la compréhension du phénomène et la transmission du phénomène. La confrontation du phénomène ne dépend en somme que très peu de celui qui est confronté. Il y a là du hasard, parfois aidé par de la curiosité mais la curiosité est loin d’être le propre de l’homme. La compréhension du phénomène va nous intéresser d’avantage. C’est que l’homme est réputé au sein de son propre genre doté d’une intelligence exceptionnelle parmi les animaux. On sait cependant que les mathématiques au moins sont accessibles non seulement aux singes, mais même aux pigeons, or, la compréhension d’un phénomène passe toujours, sinon par les mathématiques même, par des lois implicites dans les mathématique, tel les grands principes de la logique. Celui qui a son refuge dans les nombres a la possibilité de comprendre tout ce que nous comprenons, si bien que les pigeons ont en puissance l’équivalent de notre science. Que la transmission de la connaissance est possible pour les animaux, nous l’avons déjà vu sous le nom d’instruction. Les possibilités pour les animaux de développer une technologie comparable à la nôtre, nous en avons assez devisé. 

3.2 De la motivation éventuelle des animaux de développer des technologies et des arts comparables aux nôtres

Comme nous l’avons vu pour le feu, les raisons qui ont poussé l’homme à développer des technologies ne se trouvent pas dans ses besoins, mais dans son loisir. Que les animaux ont des goûts et des préférences, qu’ils ont une hiérarchie de l’agréable, la chose est obvie. Rien dès lors ne peut décemment laisser penser que les animaux n’auraient pas eu le même entrain que les hommes pour le développement des technologies.

Le développement des arts obéit au même principe, celui du loisir, et dès lors, il va de soi qu’on aurait pu assister à une grande tradition artistique des animaux.

 
Conclusion

 

Au regard de ces différentes observations, nous ne pouvons douter que c’est bien par hasard que les hommes se trouvent aujourd’hui si haut dans la hiérarchie animale. Que nous ayons privé les animaux, ou du moins d’autres animaux d’une histoire, ça ne fait donc aucun doute. 

19:06 Publié dans Histoire des animaux | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

Commentaires

J'aime énormément ce texte.
Il nous remet des évidences sous les yeux que nous avons tendance à oublier.

Après cette lecture, c'est l'éclosion de milliers d'autres questions sans réponse qui se bousculent. Notre anatomie, notre physiologie, notre physique, sont ils si exceptionnels qui nous ont permis de forger les outils dont nous sommes capables de manier sans nous blesser ou sans nous entraver avec? Les mathématiques sont elles l'obvie qui enferme les possibilités de confection de conventions, elles qui sont le nombre, la distance, la doublure de la pensée qui nous permettent de désigner et de nommer? Ne dit-on que les maths forment (devons nous plutôt dire contiennent) un ensemble d'expressions qui dessine les objets, les valeurs, les relations. Notre sémiotique? Notre habileté aux confrontations pour vérifier: notre sémantique?
Créer des systèmes qui véhiculent idées et notions concrètes et abstraites pour relater des évènements (dites-vous histoire): n'est-ce pas notre sémantique?

N'oublions pas que nous disposons de cordes vocales et de la langue comme organes pour produire et moduler des sons: un pouvoir phonématique que n'ont pas les animaux.
Le son, le phonème, est le premier instrument de messagerie à distance, tandis que le gestuel est le message du face à face physique. Une suite phonématique constitue un système de communication spécifique, donc une représentation d'un objet. Soi-même en tant qu'objet.

A propos de grammaire, Vincent Descombes et Jacques Derrida qui s'étaient essayé à la déconstruction et au dénombrement de nos pensées et de notre langage, appelaient cela "grammaire des choses".

Questions aussi plus prosaïques: si nous apprenions au singe la technique du feu et son transport et sa conservation, que se serait-il passé? nous aurait-il incendiés? aurait-il incendié nos forêts ou aurait il été assez évolué pour en rechercher sa contention et savoir nous protéger de ces accidents et du trépas?

Le pouce opposable: certains oiseaux sont doués de préhension comme les psittacidés.

Encore une autre question: notre cerveau, sa capacité en mémoire et de stockage, ses facultés de traitement, d'expertise, de tri, de catégorisation et de classement... Indéniablement, cette différence exceptionnelle nous distingue de tous les animaux. Voilà que nous évoluons encore à savoir façonner, diversifier et inventer. Autant de méthodologie et de techniques, somme toute, rudimentaires. Les animaux auraient-ils manqué de développer leur cerveau comme nous, ou simplement ne disposent-il pas d'un tel patrimoine comme condition de développement?

En tout cas, ce rappel redonne du rêve.

Écrit par : Beatrix | 10/04/2014

Quelques bonnes idées, beaucoup d'assertions gratuites, et une conclusion vraiment discutable...

On en est presque à se demander en lisant cet article si ce n'est pas une tentative de plus de culpabiliser l'homme d'être homme, justement!

Mis à part le fond, discutable, la forme de cet article aurait gagné à être relue...(quelques énormités s'y sont glissées, comme "assavoir" ainsi que des termes répétés à l'envie (obvie, tchimp) qui finissent par détourner l'attention du lecteur.

....et en quoi découvrir le feu en "premier" aurait empêché d'autres animaux de copier ou découvrir le feu? La conclusion que l'homme aurait "privé d'autres animaux d'une histoire" au contraire laisse place à d'énormes doutes...les fourmis par exemple ont inventé d'elle même l'élevage des pucerons, certaines araignées ont développé des symbioses avec d'autres bestioles sans qui elles ne peuvent plus vivre, etc...les "inventions" animales ayant conduit à des modifications des moeurs de l'espèce ne sont pas rares (le coucou qui pond ses oeufs dans les nids d'autres passereaux)

La conclusion "cela ne fait aucun doute" est malheureusement loin d'être assez étayée pour, justement, lever le doute!

Il serait intéressant d'affiner ces théories :=))

Bonne journée!

Écrit par : vieuxschnock | 10/04/2014

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