09/03/2014

Fondements éthiques et ontologiques du socialisme


« La question que se pose l'anarchie pourrait être exprimée comme suit : quelles formes de sociétés permettent mieux à cette somme de bonheur de grandir et de se développer en quantité et en qualité ? »

Kropotkine


J'ai retrouvé chez Kropotkine l'intuition géniale qu'avait eu Gracchus Babeuf en son siècle sur la finalité du socialisme (à noter que je considère dans un texte philosophique, et non historique, comme équivalent socialisme, communisme, et anarchisme). Selon ces deux auteurs, le socialisme a comme finalité l'établissement du bonheur collectif et individuel.
Évidement, affirmer que le socialisme équivaut au bonheur c'est aller trop loin. Par contre, affirmer que le but du socialisme réside dans l'établissement des conditions idéales pour permettre à l'individu de rechercher et de trouver le bonheur me semble parfaitement valable. Il ne s'agit en effet donc pas de donner le bonheur aux individus, c'est proprement impossible car l'individu sait mieux comment atteindre le bonheur que la société ne le sait pour lui, mais simplement de mettre en place les conditions qui permettent à l'individu de rechercher le bonheur, et (éventuellement) de le trouver.
Je ne suis pas certain qu'à ce stade de la réflexion une définition du bonheur soit nécessaire. Si c'était le cas, je m'en tiendrais personnellement à proposer une définition ultra-simplifiée du bonheur comme étant la maximisation de sa satisfaction, quantitativement et qualitativement. Et je pense que cette définition n'infirme en rien mes premiers propos.

Les conditions idéales permettant à l'individu de rechercher le bonheur équivalent à la liberté. C'est en effet dans une société libre que l'individu a le plus de chance de trouver le bonheur, libéré qu'il est des contraintes et des asservissements de la société contemporaine. Ce point, comme le précédent et comme ceux qui suivront, nécessiteraient clairement un long développement argumenté, et j'y reviendrai dans un prochain billet. Disons que je me contente ici de poser les briques fondamentales de mon argumentation afin d'y voir plus clair.
Mais globalement, je rejoins les anarchistes libéraux qui pensent qu'il existe une nature humaine, mais je n'en tire pas les conclusions qu'ils en tirent sur la propriété de soi (et tout ce qui s'ensuit). Je pense que nous pouvons considérer que s'il existe bel et bien une nature humaine (universelle évidemment donc), cela explique pourquoi tous les êtres humains ont leur intérêt (leur possibilité de trouver le bonheur) dans le même projet de société : le projet de liberté, le projet socialiste. C'est notre nature humaine qui nécessite pour pouvoir se réaliser (soit trouver le bonheur) de pouvoir se développer au sein d'une société libre.

Il nous faut maintenant proposer une définition de la liberté. Ma position est que la liberté est en même temps positive et négative, les deux notions ne s'opposant pas, contrairement à ce que croient les anarchistes libéraux, mais se complétant harmonieusement.
La liberté est négative, car elle réside dans le fait de ne pas être entravé dans ce que l'on souhaite faire. L'oppression, l'exploitation, la domination, l'aliénation, sont toutes des entraves qui se traduisent dans l’État (au sens non platonicien du terme), le capitalisme (et donc le salariat), et dans toutes les expressions autoritaires et dans toutes les hiérarchies.
La liberté est positive, car elle réside dans la capacité qu'a l'être humain de se réaliser. Nul ne défendra en effet qu'un être humain vivant dans une misère matérielle est réellement libre, d'où l'importance de la liberté en tant que capacité de se réaliser, qui se traduit dans la solidarité, l'égalité, et le partage.
La réalisation de la liberté négative et positive, la réalisation de la liberté tout court donc, c'est la mise en place des conditions idéales permettant à l'individu de trouver le bonheur, et c'est le but du socialisme. Ainsi, la plus haute de toutes les valeurs du socialisme, c'est la liberté. Toute les autres valeurs lui sont soumises, et ne sont que les conditions de la réalisation de la liberté. Voilà pourquoi le socialisme est essentiellement libertaire, et voilà pourquoi toute forme de socialisme non libertaire n'est pas du socialisme.

Enfin, deux autres postulats (complémentaires) qu'il faudra que je développe. Premièrement, il faut différencier le libre-arbitre de la liberté (je suis déterministe et ne crois pas en l'existence du libre-arbitre, mais cela ne m'empêche en rien de croire en la possibilité d'une société libre composée d'individus libres).
Deuxièmement, la liberté n'est pas un sentiment subjectif. Se croire libre ne fait pas de vous quelqu'un de libre : soit on est libre, soit on ne l'est pas, objectivement.

« Quel est le but de la société ? N’est-ce pas de procurer à ses membres la plus grande somme de bonheur qu’il est possible ? Et que servent donc toutes vos lois lorsqu’en dernier résultat elles n’aboutissent point à tirer de la profonde détresse cette masse énorme d’indigents, cette multitude qui compose la grande majorité de l’association ? »

Gracchus Babeuf

16:52 Publié dans Socialisme | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

Commentaires

La seule chose qui soit commune à tous les hêtres c'est le moment présent. Ne pas vivre le moment présent c'est se priver du bonheur. Vivre par rapport au passé ou vivre en fonction du futur enlève à la personne la jouissance du présent. Les douleurs ou les plaisirs donnent à l’existence tout son sens dans la mesure ou ils sont vécus au présent. Les systèmes politiques ne sont que des palliatifs à l’angoisse qui résulte de la pensée qui elle ne vit que dans le passé ou dans le futur. Vivre pleinement c'est ne plus penser. Organiser la société c'est ne plus vivre vraiment quel que soit le système. Chacun optant pour celui qui lui semble le plus correspondre son fantasme mais aucun d'entre eux n'est parfait. L'homme est condamné à errer à la recherche du bonheur qu'il a entre les mains.

Écrit par : norbertmaendly | 09/03/2014

Comment peut-il y avoir de liberté sans libre-arbitre? Si tout est déterminé où est la liberté? Il ne reste que l'illusion de la liberté.

Si je suis libre de vouloir, suis-je libre de vouloir ce que je veux? C'est une réflexion d'Einstein.

Les processus du cerveau sont tellement complexes qu'il est impossible de les analyser et de les comprendre en totalité. C'est pourtant là que réside le libre-arbitre.

Que faites-vous des personnes qui jouent leur décisions et donc leur avenir aux dés? C'est une forme de libre-arbitre.

Pour le bonheur un seul pays à ce jour à troquer le PNB pour le BNB. Libre-arbitre là encore.

Ce sont généralement les réactionnaires qui nient le libre-arbitre avec à leur tête Nietzsche. Chez Marx il y a aussi du libre-arbitre, sinon pas la peine de se mobiliser et de militer, les choses qui doivent arriver arrivent. Par déterminisme.

Juste qq pistes de réflexion. Sans prétention.

Écrit par : Johann | 09/03/2014

Johann, vous posez de bonnes questions !
J'avoue que j'ai tendance à accepter le fait que tout est déterminé pour ensuite ne pas en tenir compte dans mon projet militant. Car certes, tout est déterminé, mais comme nous ne sommes pas omniscients nous ne pouvons pas savoir ce qu'il va se passer (sauf à essayer de comprendre le maximum de déterminismes possibles, ce qui est une manière possible d'accompagner le fait que tout est déterminé je pense).
Mais voilà, comme nous ne savons pas ce qu'il va se passer, nous n'avons rien à accepter de manière fataliste et nous pouvons agir pour créer une société libre.

Les dés sont déterminés à donner tel ou tel chiffre à tel ou tel lancé :-)

Oui je connais l'exemple du Bhoutan avec le BNB. C'est une bonne manière d'appréhender de manière collective la notion de bonheur je pense.

Je crois que Marx est déterministe. Mais je ne sais pas à quel texte faire référence pour défendre cette position.. Je dois creuser !

Écrit par : Adrien Faure | 09/03/2014

Idéologie Allemande:

" ... De ce fait, la morale, la religion, la métaphysique et tout le reste de l'idéologie, ainsi que les formes de conscience qui leur correspondent, perdent aussitôt toute apparence d'autonomie. Elles n'ont pas d'histoire, elles n'ont pas de développement; ce sont au contraire les hommes qui, en développant leur production matérielle et leurs rapports matériels, transforment, avec cette réalité qui leur est propre, et leur pensée et les produits de leur pensée. Ce n'est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience. Dans la première façon de considérer les choses, on part de la conscience comme étant l'individu vivant, dans la seconde façon, qui correspond à la vie réelle, on part des individus réels et vivants eux-mêmes et l'on considère la conscience uniquement comme leur conscience. "

Écrit par : Chuck Jones | 10/04/2014

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