11/11/2013

Éloge de l'ivresse

Exercice de style  

Toute génération, parvenue à l'âge mûr, ne peut que sombrer dans l'approbation consensuelle des grandes lignes du monde qu'elle a participé à créer. Il ne reste alors aux survivants de ce monde mort, car vidé de tout changement, qu'à fignoler avec une hargneuse ténacité les détails du grand œuvre des élus.
C'est pourquoi, la jeunesse est le principe régénérateur, et donc créateur, de toute société. Elle seule peut briser les murs épais du conformisme.
Ainsi la jeunesse est-elle toujours romantique : passionnée, tourmentée, et exaltée.


La jeunesse boit trop, nous dit un « on » bourgeois ou embourgeoisé.
Est-ce un simple jeu ?
Est-ce une maladie incurable ?
Un passage obligé vers les dédales de l'âge de la moralité et des convenances ?
Une dette qui vient irriter les bourses de l'assurance maladie ?
Quel est ce troupeau de pourceaux dénué d'une once de civile discipline qui poignarde si souvent la doctrine d’Épicure ?
Puritains de tous les pays, unissez-vous contre ce Dionysos qui règne en maître sur nos cités luxurieuses ! Lois, taxes, et piloris médiatiques, l'artillerie politique canarde la fontaine de jouvence pour en réduire le vicié débit.

Mais qu'est ce que l'ivresse ?

Boire jusqu'à l'ivresse c'est pratiquer l'excès.
La pratique de l'excès n'est rien d'autre qu'un rituel purgatoire et autodestructeur, un défi à ses limites mortelles, une régénération.
Ainsi, le saint week-end, les masses se rassemblent pour célébrer l'eucharistie universel des fêtards, et dans le calice alcoolisé, communient au nom du seul Dieu qui existe encore sur cette Terre : le plaisir de vivre en ayant du plaisir. 
Sacrifier sur cet autel quelque part de son esprit et de son corps, voilà qui est bien sûr braver la Loi de l'ordre des médecins. 
Mais que vaut le courroux sanitaire face à l'émancipation de l'âme ?


L'ivresse c'est aussi le ridicule certes, et, comme le ridicule, elle ne tue pas, la plupart du temps. Se rouler dans la fange, ou se traîner nu parmi ses contemporains, voilà ce qui attend parfois le disciple par trop imprudent, ou par trop jouteur. Mais c'est le jeu auquel le joueur s'adonne, et dont il connaît les règles.
Transgression, déviance, désinhibition, exhibition, les maux de l'ivresse ne sont toutefois que les mots du poète. Ils brillent intensément, illuminent une nuit, voire deux, puis disparaissent dans une nouvelle voie lactée.
C'est pourquoi, nous avons tant besoin des poètes.


10:58 Publié dans Éloge de l'ivresse | Lien permanent | Commentaires (8) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

Commentaires

Il rentrait toujours ivre et battait sa maîtresse.
Deux sombres forgerons, le Vice et la Détresse,
Avaient rivé la chaîne à ces deux malheureux.
Cette femme était chez cet homme - c’est affreux ! -
Seulement par l’effroi de coucher dans la rue.
L’ivrogne la trouvait toujours aigre et bourrue
Le soir, et la frappait. Leurs cris et leurs jurons
Faisaient connaître l’heure aux gens des environs.
Puis c’était un silence effrayant dans leur chambre.
- Un jour que par l’horreur, par la faim, par décembre,
Ce couple épouvantable était plus assailli,
Il leur naquit un fils, berceau mal accueilli,
Humble front baptisé par un baiser morose,
Hélas ! et qui n’était pas moins pur ni moins rose.
L’homme revint encore ivre le lendemain,
Mais, s’arrêtant au seuil, ne leva point la main
Sur sa femme, depuis que c’était une mère.
Le regard noir de haine et la parole amère,
Celle-ci se tourna vers son horrible amant
Qui la voyait bercer son fils farouchement,
Et, raillant, lui cria :
« Frappe donc ! Qui t’arrête ?
Notre homme, j’attendais ton retour. Je suis prête.
L’hiver est-il moins dur ? le pain est-il moins cher ?
Dis ! et n’es-tu pas ivre aujourd’hui comme hier ? »
Mais le père, accablé, ne parut point l’entendre,
Et, fixant sur son fils un œil stupide et tendre,
Craintif, ainsi qu’un homme accusé se défend,
Il murmura :
« J’ai peur de réveiller l’enfant ! »

Source: "Le Père", François Coppée, Poèmes modernes

Écrit par : NIN.À.MAH | 11/11/2013

Bien trouvé Nin à Mah ! Même si bien entendu, nous ne parlons pas de la même sorte d'ivresse.

Écrit par : Adrien Faure | 11/11/2013

Une petite anecdote, si vous permettez (authentique).

Une femme se rend chez son médecin, couverte de bleus.

"Docteur, j'ai un problème avec mon mari.
Il rentre souvent ivre, et lorsque cela arrive, et que je lui en fais la remarque, il se met en colère, il crie et il me frappe."

Le médecin réfléchit quelques secondes, puis lui répond:

"Madame, j'ai un remède très simple.
Lorsque vous entendrez votre époux revenir dans cet état la prochaine fois,
précipitez-vous à la salle de bains, prenez un grand verre d'eau tiède,
puis gargarisez-vous pendant quelques minutes. Faites durer ce gargarisme aussi longtemps que possible, en tout cas jusqu'à ce que votre époux soit endormi".

La pauvre dame rentre chez elle, puis elle suit à la lettre les préceptes du bon docteur.

Un mois plus tard, elle retourne chez son médecin.

"Ah, docteur, vous savez, c'est magnifique. Depuis que j'applique ce traitement à la lettre, mon mari ne me frappe plus".

Et le brave médecin de conclure:

"Eh oui... vous voyez, Madame, tout va beaucoup mieux quand on ferme sa gueule..."

Écrit par : D. Park | 11/11/2013

"Il y avait les rues froides et la neige, et le fleuve en crue: "Dans le Mitan du lit – la rivière est profonde. Il y avait les écolières qui avaient fui l’école, avec leurs yeux fiers et leurs douces lèvres; les fréquentes perquisitions de la police; le bruit de cataracte du temps. Jamais plus nous ne boirons si jeunes" - Guy Debord

Écrit par : Déblogueur | 11/11/2013

"J'ai d'abord aimé, comme tout le monde, l'effet de la lègère ivresse, puis très bientôt j'ai aimé ce qui est au-delà de la violente ivresse, quand on a franchi ce stade : une paix magnifique et terrible, le vrai goût du passage du temps" - Guy Debord

Écrit par : Déblogueur | 11/11/2013

Jolies citations Déblogueur merci !

Écrit par : Adrien Faure | 11/11/2013

et que penser de ces jeunes qui boivent fument en regardant le ciel les yeux rouges presque pourpres comme des fraises, fraises qu'on ramasse toujours avec entrain sans boire sauf la douce rosée du matin/rires mais sans oublier que ça finit toujours par fermenter et vous exploser le tube ou/et le maillage du plot voilà sur ce c'est à mon tour je vais le tasser bien comme il faut ça va locomotiser/rires
aller un dernier dans le toboggan pour la route et très belle journée à vous

Écrit par : esmeralda my love | 11/11/2013

"Il faut être toujours ivre. Tout est là: c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.

Mais de quoi? De vin, de poésie, de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.

Et si quelquefois, sur les marches d'un palais, sur l'herbe verte d'un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l'ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l'étoile, à l'oiseau, à l'horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est; et le vent, la vague, l'étoile, l'oiseau, l'horloge, vous répondront: "Il est l'heure de s'enivrer! Pour n'être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous; enivrez-vous sans cesse! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise."

Baudelaire, Poème XXXIII "Ennivrez-vous", Les petits poèmes en prose, 1869

Écrit par : Jasmine Pares | 04/12/2013

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