03/05/2017

Les intuitions libérales de Kropotkine et Bakounine

 

 

 

Alors que je farfouillais à travers les rayons virtuels des réseaux bibliothécaires de l'Académie, à la recherches de quelques nouveaux écrits de Marx à découvrir1, je tombai sur un petit ouvrage, que je crus fort naïvement de sa main, intitulé Le Communisme2 – ce qui me sembla pour le moins surprenant car Marx est censé n'avoir jamais vraiment écrit de manière (aussi) explicite sur les caractéristiques de son idéal final3. Le défaut de la virtualité de ces étagères est qu'on se fie à trop peu et qu'on se laisse trop vite aller à la réservations d'un document intellectuellement attirant. C'est ainsi que, l'ayant finalement physiquement en mains, je découvris un recueil contenant, comme seul apport de Marx, un morceau extrait du Manifeste. Or, tout le monde a lu le Manifeste et moi aussi évidemment... Désappointement de votre serviteur.

Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, j'entrepris au fil des jours de feuilleter le reste du document et je dois vous avouer que les extraits de la main de Kropotkine4 et de celle de Bakounine5 sont tout à fait étonnants. On y perçoit un degré de convergence avec les positions libérales plus grand que je n'avais jamais observé auparavant, et fort supérieur à tout ce qui peut s'entendre de nos jours de la part d'anarchistes socialistes plus contemporains (généralement davantage libertaires qu'anarchistes d'ailleurs). C'est pourquoi je pense qu'il est possible qu'on ait sous-estimé l'importance de l'accointance existant entre nos deux philosophies, au moins quand on en reste au niveau des textes. Visiblement, il a pu être possible autrefois d'être résolument favorable aux intérêts du prolétariat, et, dans le même temps, résolument opposé à l’État, à la loi, à l'ingénierie sociale (au planisme), tout en étant favorable aux puissances d'agir individuelles, privées et spontanées.

Afin de creuser l'affaire, je me livrai à un test sur un ami socialiste, particulièrement cultivé et amateur d'histoire des idées, lui lisant les citations ci-dessous et lui demandant de deviner qui en était l'auteur. De manière assez satisfaisante pour moi, il proposa les noms de Robert Nozick et de Milton Friedman. N'est-ce pas la preuve de cette amusante convergence ?
Jugez-en par vous-mêmes.

 



1. Kropotkine


Sur l'importance de l'ordre spontané et de l'honnêteté commerciale

« Dès qu’on jette un coup d’œil sur la société, on est frappé de la part infinitésimale qu’y joue le gouvernement. (...) Chaque jour des millions de transactions sont faites sans l’intervention du gouvernement, et les plus grosses d’entre elles - celles du commerce et de la Bourse sont traitées de telle façon que le gouvernement ne pourrait même pas être invoqué si l’une des parties contractantes avait l’intention de ne pas tenir son engagement.

Parlez à un homme qui connaît le commerce, et il vous dira que les échanges opérés chaque jour entre les commerçants seraient d’une impossibilité absolue s’ils n’étaient basés sur la confiance mutuelle. L’habitude de tenir parole, le désir de ne pas perdre son crédit suffisent amplement pour maintenir cette honnêteté relative, - l’honnêteté commerciale. Celui-là même qui n’éprouve pas le moindre remords à empoisonner sa clientèle par des drogues infectes, couvertes d’étiquettes pompeuses, tient à honneur de garder ses engagements. »



Sur la supériorité de l'initiative privée sur l'action du gouvernement

« Un trait frappant, qui caractérise surtout notre génération, parle encore mieux en faveur de nos idées. C’est l’accroissement continuel du champ des entreprises dues à l’initiative privée et le développement prodigieux des groupements libres de tout genre. (...)

Ces faits sont nombreux et si habituels, qu’ils forment l’essence de la seconde moitié de ce siècle, alors même que les écrivains en socialisme et en politique les ignorent, préférant nous entretenir toujours des fonctions du gouvernement.

Ces organisations libres, variées à l’infini, sont un produit si naturel ; elles croissent si rapidement et elles se groupent avec tant de facilité ; elles sont un résultat si nécessaire de l’accroissement continuel des besoins de l’homme civilisé, et enfin elles remplacent si avantageusement l’immixtion gouvernementale, que nous devons reconnaître en elles un facteur de plus en plus important dans la vie des sociétés. »


Sur la supériorité de l'entente privée sur la loi


« L’histoire des cinquante dernières années a fourni la preuve vivante de l’impuissance du gouvernement représentatif à s’acquitter des fonctions dont on a voulu l’affubler. (...)

Ne conçoit-on pas qu’il est absurde de nommer quelques hommes et de leur dire : "Faites-nous des lois sur toutes les manifestations de notre vie, lors même que chacun de vous les ignore ?" On commence à comprendre que gouvernement des majorités veut dire abandon de toutes les affaires du pays à ceux qui font les majorités, c’est-à-dire, aux « crapauds du marais », à la Chambre et dans les comices : à ceux en un mot qui n’ont pas d’opinion.

L’humanité cherche, et elle trouve déjà de nouvelles issues. L’Union postale internationale, les unions de chemins de fer, les sociétés savantes nous donnent l’exemple de solutions trouvées par la libre entente, au lieu et place de la loi.

Aujourd’hui, lorsque des groupes disséminés aux quatre coins du globe veulent arriver à s’organiser pour un but quelconque, ils ne nomment plus un parlement international de députés bons à tout faire, auxquels on dit : « Votez-nous des lois, nous obéirons ». Quand on ne peut pas s’entendre directement ou par correspondance, on envoie des délégués connaissant la question spéciale à traiter et on leur dit : « Tâchez de vous accorder sur telle question et alors revenez, — non pas avec une loi dans votre poche, mais avec une proposition d’entente que nous accepterons ou n’accepterons pas. »

C’est ainsi qu’agissent les grandes compagnies industrielles, les sociétés savantes, les associations de toute sorte qui couvrent déjà l’Europe et les États-Unis. Et c’est ainsi que devra agir une société affranchie. »



2. Bakounine 


Contre le constructivisme gouvernemental


« Quels sont les cerveaux assez puissants, assez vastes pour embrasser l'infinie multiplicité et diversité des intérêts réels, des aspirations, des volontés, des besoins dont la somme constitue la volonté collective d'un peuple, et pour inventer une organisation sociale capable de satisfaire tout le monde ?

Cette organisation ne sera jamais qu'un lit de Procuste sur lequel la violence plus ou moins marquée de l’État forcera la malheureuse société à s'étendre. »



Contre la théorie de l’État comme représentant de l'intérêt général

« Il est évident que tous les intérêts soi-disant généraux de la société que l’État est censé représenter, et qui en réalité ne sont autre chose que la négation générale et constante des intérêts positifs des régions, des communes, des associations et du plus grand nombre des individus assujettis à l’État, constituent une abstraction, une fiction, un mensonge et que l’État est comme une vaste boucherie et comme un immense cimetière, où, à l'ombre et sous le prétexte de cette abstraction, viennent généreusement, béatement se laisser immoler et ensevelir toutes les aspirations réelles, toutes les forces vives d'un pays. »



Contre l'aristocratie gouvernementale

« L'abolition de l’État doit être la condition première et indispensable de l'affranchissement réel de la société ; après quoi seulement on peut et doit s'organiser d'une autre manière, mais non pas de haut en bas et d'après un plan idéal, rêvé par quelques sages ou savants, ou bien à coups de décrets lancés par quelque force dictatoriale ou même par une assemblée nationale, élue par suffrage universel.

Un tel système mènerait inévitablement à la création d'un nouvel État, et conséquemment à la formation d'une aristocratie gouvernementale, c'est à dire d'une classe entière de gens n'ayant rien de commun avec la masse du peuple et, certes, cette classe recommencerait à l'exploiter et à l'assujettir sous prétexte de bonheur commun ou pour sauver l’État. »

 

 

 

 

 

 

1 Car qui ne lit point les auteurs en désaccord avec ses positions propres ne peut affermir ses positions.

2 Éditions entremonde, 2010.

3 Maximilien Rubel a néanmoins tenté de reconstituer cet idéal dans une reconfiguration de certains écrits de Marx il me semble.

4 La conquête du pain, 1892. (le texte est en ligne sur le net)

5 La Commune de Paris, 1871.

 

 

 

 

 

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16/11/2015

Les anarcho-socialismes

 

Récemment j'ai pu observer une certaine confusion chez certains à propos de ce que défend l'anarcho-socialisme. Cette petite taxinomie vise à y remédier et à nuancer l'image peut-être trop monolithique qu'en ont certains.

 

1. L'anarcho-socialisme vulgaire

 

Le mouvement anarcho-socialiste me semble (mais je peux bien entendu me tromper sur ce point) actuellement dominé par une forme intellectuellement vulgaire d'anarcho-socialisme. Ce dernier critique l'autorité, la hiérarchie, la police, l'armée, les tribunaux, le patronat, mais défend l’État-providence. Or une telle position welfariste (social-démocrate) amène évidemment à un paradoxe que l'on peut formaliser de la façon suivante :

(1) X est anarchiste si x soutient l'abolition de l’État et de toutes ses composantes.
(2) Les anarcho-socialistes vulgaires soutiennent l’existence de l’État-providence.
(3) L’État-providence est une composante de l’État. 
(4) Les anarcho-socialistes vulgaires ne soutiennent pas l'abolition de toutes les composantes de l'Etat.
=> Donc les anarcho-socialistes vulgaires ne sont pas anarchistes.

L'absence de critique de l'Etat-providence par ces anarcho-socialistes, alors que cet Etat-providence est une arme dans la main des adversaires de la classe ouvrière et des plus pauvres (prix plus élevés, services de moins bonne qualité, monopoles, cartels légaux, privilèges, distorsions à la concurrence, contrôle bureaucratique, etc.), les amène à abandonner l'anarchisme au profit d'une posture intermédiaire proche... des social-démocrates.

Il existe à vrai dire des variations d'anarcho-socialismes vulgaires. Certains souhaitent l'interdiction de la monnaie, d'autres de tout échange marchand, d'autres encore veulent en finir avec la division du travail, etc. Mais notons que ce genre de positions n'a rien à voir a priori avec l'anarcho-socialisme.

2. L'anarcho-socialisme classique

Si je ne me trompe pas, il y a un anarcho-socialisme classique, celui de Bakounine et de Kropotkine, qui ne défend pas l'Etat-providence et défend l'abolition totale de l'Etat. Un tel anarchisme considère par contre le salariat comme une agression, ou un vol, justifiant une expropriation des patrons par les salariés (et l'usage d'un certain degré de violence pour y parvenir).

2a. Certains anarcho-socialistes classiques soutiennent l'interdiction du salariat dans la société post-expropriation du patronat, d'autres non.

2b. Certains anarcho-socialistes classiques sont favorables à ce que la démocratie (généralement directe) contraigne les individus à faire ce que la majorité décide, d'autres non. Les premiers peuvent donc même adjoindre une forme de planisme à leur régime. Les anarcho-socialistes démocrates recréent bel et bien un État (avec violation institutionnalisée de la volonté individuelle). Mais tous les anarcho-socialistes classiques ne sont pas forcément démocrates (il y a un courant individualiste). Ceux qui soutiennent la prise de décision au consensus ne sont pas forcément des démocrates (pour peu que leurs assemblées « consensuelles » n'imposent pas leurs décisions par le biais de pressions sociales plus ou moins violentes effectuées hors assemblées).


Notons qu'il existe des anarcho-socialistes classiques qui acceptent (1) le salariat après l'expropriation du patronat actuel (2) rejettent la démocratie, même directe (les individualistes).


3. L'anarcho-socialisme raffiné (proto-libertarien)

Ce courant affirme que tous ceux qui se sont enrichis grâce à l’État doivent être expropriés par les travailleurs (et les plus pauvres). Grosso modo il s'agit selon eux de la plupart des patrons, des riches et des grands propriétaires. Après l'expropriation de ces divers groupes sociaux et l'abolition de l'Etat, les individus sont libres de s'organiser comme ils l'entendent (le salariat est accepté). Cet anarcho-socialisme raffiné est presque libertarien. Il ne l'est pas car il ne respecte pas une procédure de justice libertarienne.

4. L'anarcho-socialisme libertarien ou le libertarianisme anarcho-socialiste

Contrairement au courant précédent, l'anarcho-socialisme libertarien défend la procédure rothbardienne de l'enquête pour déterminer quelle propriété a été acquise sans violation des droits de propriété légitimes des individus et quelle propriété a été acquise en violation de droits de propriété légitimes. Il n'y a expropriation que lorsqu'il y a violation des droits de propriété légitimes.

En outre, le marché libre (la société sans Etat) est analysé comme devant amener à une prévalence de modèles de vie et d'organisation socialistes et non hiérarchiques (cf. mes précédents écrits sur ce courant). 

 

 

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