12/02/2018

Entretien avec Alexandre Sanches : un anarchiste individualiste

 

AF. L'anarchisme individualiste est-il un anarchisme socialiste ?


L’anarchisme individualiste partage beaucoup avec l’anarchisme socialiste, en particulier une culture. Stirner n’était certes pas socialiste, mais avant lui, il y a eu Josiah Warren, qui était un ancien disciple d’Owen. Dans la suite de ces fondateurs bien involontaires, l’individualisme libertaire constitué en mouvement a pu (rarement) revendiquer le socialisme. Ainsi, Benjamin Tucker parlait d’anarchisme socialiste (« anarchistic socialism ») pour décrire son positionnement dans les premiers temps. Et, sans vraiment changer profondément idéologiquement (il l’avait déjà fait avec son abandon du droit naturel pour l’égoïsme stirnérien, mais il s’agit de deux évolutions différentes), il a fini par répudier l’usage du mot « socialisme » seulement suite à la révolution russe, probablement à des fins de clarté. Ses disciples en Europe comme E. Armand n’ont en général pas fait usage du mot « socialisme » pour définir leur doctrine, cependant ils ont pour la plupart défendu l’idée d’une fraternité entre tous les anarchistes (classiques, de l’époque), y compris socialistes, y compris communistes. Proudhon, qui est un des précurseurs de cette pensée, se disait anarchiste, mais ne l’était pas absolument, en revanche, il était bien socialiste, et défendait bien l’individu contre toute sorte d’obligations non-choisies vis-à-vis d’un groupe.

AF. Y a-t-il une différence entre anarchisme socialiste et anarchisme communiste ?

Deux termes différents décrivent deux positions différentes. On peut virtuellement considérer que l’anarchisme socialiste et non-communiste est mort en Europe ou au moins en sommeil.
En tentant d’expliquer les choses depuis un point de vue compréhensible à des libéraux, le socialisme, quels que soient les moyens qui permettent d’y parvenir, se définit par la « propriété collective des moyens de production » ou, formule que je préfère, le « contrôle des moyens de production [collectifs] par ceux qui les exploitent ». En somme, on peut envisager une structure de répartition de la propriété dans la société qui soit au sens strict socialiste, et qui soit la plus pure conséquence de la liberté dans un marché, il n’y a aucune contradiction entre les deux. Autrement dit, libéralisme et socialisme ne sont pas, quand on comprend le sens des mots, le moins du monde incompatibles. L’idée même de socialisme n’a rien à voir avec l’étatisme et, pire, lui est assez difficilement compatible sauf à considérer que l’État n’est que l’expression de la volonté du peuple. D’une certaine manière, le socialisme étatiste est autant un socialisme que le néoconservatisme peut être considéré comme un libéralisme.

 

Ayant expliqué ceci, une société communiste étant une société qui a aboli non-seulement l’État, mais également toute forme d’économie de l’échange et de propriété « privée » (un terme équivoque dans un contexte de discussion entre anarchistes classiques et libéraux, rien que l’expliquer et le préciser nécessiterait des pages), remplacées intégralement par l’économie du don, n’est en revanche compatible avec aucune forme de libéralisme. On peut donc parler de deux visions qui peuvent absolument différentes. Pour certains, elles sont supposées se succéder naturellement. Ce n’est pas la position de tous les anarchistes classiques, même si c’est celle de toutes les organisations actuelles supposées les réunir (Fédération Anarchiste, Confédération Nationale du Travail…).

AF. Qu'est ce qui différencie l'anarchisme individualiste de l'anarchisme libéral ?

L’intérêt pour l’économie des libéraux devrait être un apport brillant à l’individualisme libertaire. Le focus et la rigidité habituelle sur la propriété des libéraux n’est pas partagé par les individualistes classiques, au moins en Europe. Aux US, un penseur comme Lysander Spooner fait la liaison entre les deux mouvements, mais il est considéré « libéral » en Europe, plus qu’anarchiste. Ce qui est défendable. Quoi qu’il en soit, le jusnaturalisme est extrêmement rare chez les individualistes (Spooner est un contre-exemple), et totalement inexistant en Europe.

AF. Quelle est la relation entre marxisme et anarchisme socialiste ?

Les relations sont meilleures qu’il y a quelques années… à mon grand regret, oserai-je dire. Dans l’histoire, dès que des marxistes ont obtenu le pouvoir, il me semble qu’une de leurs priorités a été d’éliminer les anarchistes, tous les anarchistes. D’abord les individualistes, sous prétexte d’idéologie « bourgeoise », souvent avec l’accord des communistes « libertaires » du moment. Puis les anarchistes communistes. Il est probable que la base marxiste ressemble plutôt aux révoltés de Cronstadt qu’à Lénine. Il est certain qu’en situation révolutionnaire, elle mute en autre chose. Nous ne sommes pas en situation révolutionnaire, tant s’en faut… Mais avec des alliés pareils, nous n’avons pas besoin d’ennemis.

AF. Que penses-tu de l'état du mouvement anarchiste de nos jours ?

C’est une ruine. Et c’est une ruine sectaire. Jamais l’étatisme n’a été aussi intégré dans l’esprit de la population en général. À tout problème, l’individu moyen, en particulier du petit peuple, répond qu’il faut que l’État agisse. Il critique ses politiciens, mais continue à voter pour eux, râle une fois à chaque élection, vote, puis courbe l’échine jusqu’à la suivante. Donc le mouvement est une ruine.

Et je dis que c’est une ruine, d’une part du fait de ses accointances avec le marxisme assassin (oh, certes non, je ne vais pas accuser le militant marxiste lambda d’être un tueur… mais il se rattache bien à un mouvement assassin, et là, aucune réserve), et du fait qu’il a très largement, du moins en Europe, intégré la rhétorique du « service public », en ayant réussi l’exploit dialectique de détacher le concept de celui d’État. Même Marx, après la Commune de Paris exprimait une hargne anti-État, anti-fonctionnaires aussi d’ailleurs, bien plus forte que celle de nos anarchistes actuels. Marx valait en fait bien mieux que les marxistes d’un point de vue anarchiste, ce qui n’est pas étonnant, mais était également bien moins collaborationniste vis-à-vis de l’État que beaucoup d’anarchistes actuels. J’y vois une explication un peu « café du commerce », mais probablement assez juste : énormément des anarchistes déclarés actuels en France sont dans des structures étatiques ou dépendantes de l’État (syndicats ou journaux subventionnés, SNCF, sécurité sociale, etc.) Tout simplement, ils ne peuvent pas cracher dans la soupe et donc ils « réorientent » leur « anarchisme ». Dissoudre ou abolir l’État n’est plus tant leur but que taper sur la hiérarchie, les privilèges, les inégalités, etc, mais en continuant à faire la même chose et sans trop se demander comment c’est financé (l’impôt est un vol, même quand il est utilisé (ce qui est rare) à faire des choses positives). Problème : l’État, au travers du fonctionnariat qui lui est instrumental, n’est-il pas la première source d’inégalités et de privilèges ? Dans le contexte actuel, l’affirmer et vivre en fonction de ça reçoit souvent une réponse extrêmement virulente, et largement conditionnée par des fréquentations qui ont trop intérêt à l’existence de l’État pour le combattre. Ainsi, pour parler d’expérience un peu personnelle, quelqu’un qui choisit d’abandonner le salariat est rejeté, parfois formellement par les institutions (la CNT n’accepte les travailleurs indépendants qu’en se bouchant le nez par exemple), alors même que l’abolition du patronat et du salariat est de tous les programmes socialistes sérieux de l’histoire. Les anarchistes se rangent à la rhétorique, d’une bêtise tragique, du « salariat social » à la Friot, l’oxymore la plus toxique au moins depuis la « guerre préventive ». Et ceux qui fuient le salariat et montrent qu’on peut le dissoudre plutôt que l’abolir « un jour peut-être » sont qualifiés de « libéraux », voire de sbires du Grand Capital par ces anarchistes aliénés. Peut-être nos critiques anarcho-étatistes espèrent-ils une abolition de l’État autoritaire par en haut ?

Le mouvement a toujours eu ses conflits et incompatibilités internes, mais c’est peut-être encore plus dommageable aujourd’hui que jamais. La pensée anarchiste est une de celles qui savent observer et décrire le monde : contrairement à la gauche étatiste, nous ne sommes pas forcément nuls en économie, contrairement à la droite, nous ne sommes pas forcément nuls en sociologie, contrairement à l’extrême-droite, nous intéresser à l’anthropologie ne nous amène pas à des analyses biaisées avec un sous-jacent racialiste puant. L’intolérance, parfois extrême, de l’anarchisme communiste vis-à-vis de l’individualisme remonte au moins à Jean Grave, en France. Grave le bien nommé, disciple rigide de Kropotkine, est toujours massivement cité par les anarcho-communistes actuels. Et c’est un signe. Le sectarisme a encore de beaux jours devant lui, mais bizarrement, pas contre ceux qui nous tuent, plutôt entre nous. Peut-être le cas de l’Europe de l’Ouest et en particulier de la France est-il un peu plus extrême que dans le reste du monde. Ou peut-être suis-je un peu cynique. Mais je ne le pense pas. Les militants, bien plus que la doctrine, sont la ruine de la pensée anarchiste actuelle.


AF. Quelles sont les trois figures les plus importantes de l'anarchisme selon toi ?


Je vais en citer cinq : deux qui me semblent les plus importantes dans l’absolu, comme préambule, et trois qui comptent spécifiquement pour moi.

Dans l’absolu, il est impossible de faire l’impasse sur Kropotkine. Oui, oui, un communiste. Mais quand on le relit, il est difficile de voir beaucoup de coercition dans ses propositions. Tout au plus le refus de respecter les propriétés mal acquises que de toute façon même les libéraux conséquents devraient refuser de reconnaître s’ils appliquaient réellement leurs principes. Kropotkine a pu commettre un certain nombre d’erreurs ou être parfois naïf (sa proposition de « prise au tas » me fait sourire, mais me dépite…), cependant il a tant fait pour approfondir et préciser la pensée anarchiste, et proposer des pratiques applicables au monde réel qu’il est impossible de ne pas le citer. Un kropotkinien ferme sur ses principes et non-sectaire est, sans hésitation et sans réserves, un camarade : nos désaccords ne sont que des détails qui n’auront jamais de conséquences.

Le second est nécessairement Benjamin Tucker. Virtuellement inconnu en Europe, ou alors considéré comme « bourgeois », voire « marchand de tapis » (« Manchester Man ») par les communistes, sa pensée profondément individualiste, qui a basculé entre jusnaturalisme et égoïsme stirnérien sans vraiment trouver la troisième voie qui évite ces deux écueils, ou au moins sans le formuler clairement (il est tout de même resté contractualiste jusqu’au bout, ce qui aurait bien fait rigoler Stirner). Tucker a été un maître à penser de beaucoup d’anarchistes intéressants du début du vingtième siècle, dont les deux que je vais citer ensuite. Il est aussi le dernier « libéral-libertaire » peu attaquable à la fois par les libéraux et par les libertaires, un homme qui avait pris le parti du peuple sans rien vouloir lui imposer ou lui interdire. Alors évidemment, sa défense de l’économie de marché fera hurler les communistes, et sa défense de la valeur-travail fera hurler les libéraux actuels. J’en ai assez dit sur le sectarisme pour ne pas avoir besoin de m’étendre sur ce que je pense de cette attitude.

Maintenant, des auteurs importants pour moi…


Voltairine de Cleyre… la plus grande féministe de l’histoire pour ce qui me concerne. « Première vague », mais sans jamais être tombée dans l’autoritarisme, évidemment pas une suffragette, une femme opposée de toutes ses forces à toute violence, qui s’est déclarée « individualiste » avant de se dire « anarchiste sans adjectif » à la fois suite à l’abandon d’une position morale par Tucker et ses disciples et suite à la remarquable production idéologique des anarchistes communistes de son époque (en particulier Emma Goldman, avec qui elle a toujours eu une relation de camaraderie non-amicale, mais respectueuse). Une penseuse qui a assez peu produit (elle est morte assez jeune), mais dont l’oeuvre est d’une justesse remarquable, sans tache, un modèle de rationalité, de rhétorique et de cohérence, sans l’ombre d’une concession à l’État et à l’étatisme.


E. Armand a été le premier à traduire Tucker en français, et était, en économie, exactement un disciple de Tucker. Son œuvre est cependant plus centrée sur l’amour libre, inspirée d’ailleurs d’amis de Tucker maintes fois condamnés, comme Moses Harman. La liberté, c’est un tout, et Armand est peut-être un des auteurs capables de le rappeler à des libéraux d’aujourd’hui, devenus très conservateurs. La liberté économique est seulement centralement instrumentale, elle n’est en revanche pas centrale en soi. Elle est un moyen nécessaire, jamais une fin. Le rappeler aujourd’hui aux libéraux de carnaval intéressés seulement par la liberté patronale est une nécessité, et Armand peut faire ça. De plus, Armand, bien que s’affirmant « égoïste » et inspiré par Stirner, a tant pu employer le terme « camaraderie » dans son œuvre qu’il est peut-être le meilleur représentant d’un anarchisme individualiste qui, justement, ne tombe ni dans l’erreur de l’égoïsme pur, ni dans celle d’un « droit naturel » rigide, mal défini, et dont le but semble n’être que de rationaliser les affects de ceux qui s’en revendiquent. Un anarchisme bien pensé et bien vécu se doit d’être plutôt bienveillant, voire amical, et Armand incarne très bien une forme possible de cet anarchisme. Et puis sa lecture horrifiera les conservateurs, et rien que pour ça, je ne peux pas faire l’impasse sur ce remarquable auteur.



Enfin, un peu par provocation, un peu par une sorte d’obligation, je vais citer l’illégaliste Marius Jacob. Jacob a inspiré le personnage d’Arsène Lupin. Jacob prônait, un peu à la façon de Samuel Edward Konkin III des décennies plus tard et sur un autre continent, de violer la loi partout où on peut le faire, tout en restant dans le cadre de son code moral propre. Je ne suis pas illégaliste, plutôt alégaliste (on doit IGNORER l’État plutôt que de se rabaisser à agir en fonction des lois illégitimes qu’il prétend nous imposer), mais par rapport au légalisme ambiant, ce n’est qu’une nuance très minime. Jacob a fini par répudier l’usage de la violence à la fin de sa vie. Et cet abandon rend le personnage attachant en même temps que finalement assez réaliste. Il a été un authentique martyr de sa cause, ayant connu le bagne et il n’a jamais abandonné ses idées anarchistes. Le point important chez Jacob, c’est que, bien qu’affirmant que « la propriété c’est le vol », il a toujours choisi ses cibles et a même réparé ses erreurs quand il en a fait. En vérité, il respectait la propriété légitime. Mais seulement celle-là. C’était un héros !

 

 

13:19 Publié dans Anarchisme individualiste, Anarchisme, anarchie, Anarcho-socialisme | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

25/07/2017

Les anarchismes socialistes les moins éloignés du libéralisme

 

Il existe plusieurs modèles théoriques possibles d'anarchisme socialiste. Certains sont très éloignés du libéralisme et d'autres beaucoup moins. Je les ai simplifiés et classés, ci-dessous, du plus éloigné au moins éloigné du libéralisme.

1. L'anarchisme communiste :

Après la suppression de l'Etat et la collectivisation des moyens de production par le prolétariat, organisation de la société par la démocratie directe (éventuellement avec des délégations par mandat impératif) et planification collective démocratique totale de la production (et donc de ce qui sera consommé). Le salariat est interdit (car considéré, pour diverses raisons, comme éthiquement inacceptable) et l'auto-entrepreneuriat aussi (car trop individualiste, puisqu'étant incompatible avec la planification collective totale de la production).

2. L'anarchisme socialiste :

Après la suppression de l'Etat et la collectivisation des entreprises par le prolétariat, organisation de la société par la démocratie directe (éventuellement avec des délégations par mandat impératif) et planification démocratique partielle de la production. Une partie de la production est donc laissée à la libre décision des individus (c'est à dire au marché) et non au corps collectif. Le salariat est interdit (car considéré, pour diverses raisons, comme éthiquement inacceptable), mais pas l'auto-entrepreneuriat puisqu'il existe un marché où ils peuvent produire certains biens ou services.

3. L'anarchisme socialiste raffiné :

Après la suppression de l'Etat et l'expropriation des entreprises par le prolétariat, les entreprises deviennent des coopératives autogérées. Liberté est donnée aux coopératives autogérées de produire ce que bon leur semble (autrement dit, le marché libre détermine la production). Le salariat est interdit (car considéré, pour diverses raisons, comme éthiquement inacceptable), mais pas l'auto-entrepreneuriat.

4. L'anarchisme socialiste ultra-raffiné :

L'anarchisme socialiste ultra-raffiné considère soit que la distribution actuelle de la propriété est le résultat de l'agression ou de l'Etat (la rendant ainsi illégitime), soit qu'il est impossible de déterminer exactement quelle portion de la propriété actuelle est le résultat de l'agression ou de l'Etat mais que cette portion est suffisante pour rendre illégitime l'ensemble de la distribution actuelle de la propriété. Par conséquent, il défend la suppression de l'Etat et la redistribution de l'ensemble de la propriété actuelle à tout le monde de manière égalitaire. Ceci étant réalisé, tout le monde fait ce qu'il veut (dans le respect du principe de non agression) et on parvient à ce que les libéraux considèrent comme un marché réellement libre. Le salariat et l'auto-entrepreneuriat sont autorisés.

5. L'anarchisme socialiste ultra-raffiné pragmatique :

Identique à l'anarchisme socialiste ultra-raffiné, sauf qu'il se contente de prôner la redistribution de la propriété des grandes entreprises (voire des plus riches). Après redistribution de cela, tout le monde fait ce qu'il veut (dans le respect du principe de non agression) et on parvient à un marché libre. Le salariat et l'auto-entrepreneuriat sont autorisés.

 

 

17:05 Publié dans Anarcho-socialisme | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

03/05/2017

Les intuitions libérales de Kropotkine et Bakounine

 

 

 

Alors que je farfouillais à travers les rayons virtuels des réseaux bibliothécaires de l'Académie, à la recherches de quelques nouveaux écrits de Marx à découvrir1, je tombai sur un petit ouvrage, que je crus fort naïvement de sa main, intitulé Le Communisme2 – ce qui me sembla pour le moins surprenant car Marx est censé n'avoir jamais vraiment écrit de manière (aussi) explicite sur les caractéristiques de son idéal final3. Le défaut de la virtualité de ces étagères est qu'on se fie à trop peu et qu'on se laisse trop vite aller à la réservations d'un document intellectuellement attirant. C'est ainsi que, l'ayant finalement physiquement en mains, je découvris un recueil contenant, comme seul apport de Marx, un morceau extrait du Manifeste. Or, tout le monde a lu le Manifeste et moi aussi évidemment... Désappointement de votre serviteur.

Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, j'entrepris au fil des jours de feuilleter le reste du document et je dois vous avouer que les extraits de la main de Kropotkine4 et de celle de Bakounine5 sont tout à fait étonnants. On y perçoit un degré de convergence avec les positions libérales plus grand que je n'avais jamais observé auparavant, et fort supérieur à tout ce qui peut s'entendre de nos jours de la part d'anarchistes socialistes plus contemporains (généralement davantage libertaires qu'anarchistes d'ailleurs). C'est pourquoi je pense qu'il est possible qu'on ait sous-estimé l'importance de l'accointance existant entre nos deux philosophies, au moins quand on en reste au niveau des textes. Visiblement, il a pu être possible autrefois d'être résolument favorable aux intérêts du prolétariat, et, dans le même temps, résolument opposé à l’État, à la loi, à l'ingénierie sociale (au planisme), tout en étant favorable aux puissances d'agir individuelles, privées et spontanées.

Afin de creuser l'affaire, je me livrai à un test sur un ami socialiste, particulièrement cultivé et amateur d'histoire des idées, lui lisant les citations ci-dessous et lui demandant de deviner qui en était l'auteur. De manière assez satisfaisante pour moi, il proposa les noms de Robert Nozick et de Milton Friedman. N'est-ce pas la preuve de cette amusante convergence ?
Jugez-en par vous-mêmes.

 



1. Kropotkine


Sur l'importance de l'ordre spontané et de l'honnêteté commerciale

« Dès qu’on jette un coup d’œil sur la société, on est frappé de la part infinitésimale qu’y joue le gouvernement. (...) Chaque jour des millions de transactions sont faites sans l’intervention du gouvernement, et les plus grosses d’entre elles - celles du commerce et de la Bourse sont traitées de telle façon que le gouvernement ne pourrait même pas être invoqué si l’une des parties contractantes avait l’intention de ne pas tenir son engagement.

Parlez à un homme qui connaît le commerce, et il vous dira que les échanges opérés chaque jour entre les commerçants seraient d’une impossibilité absolue s’ils n’étaient basés sur la confiance mutuelle. L’habitude de tenir parole, le désir de ne pas perdre son crédit suffisent amplement pour maintenir cette honnêteté relative, - l’honnêteté commerciale. Celui-là même qui n’éprouve pas le moindre remords à empoisonner sa clientèle par des drogues infectes, couvertes d’étiquettes pompeuses, tient à honneur de garder ses engagements. »



Sur la supériorité de l'initiative privée sur l'action du gouvernement

« Un trait frappant, qui caractérise surtout notre génération, parle encore mieux en faveur de nos idées. C’est l’accroissement continuel du champ des entreprises dues à l’initiative privée et le développement prodigieux des groupements libres de tout genre. (...)

Ces faits sont nombreux et si habituels, qu’ils forment l’essence de la seconde moitié de ce siècle, alors même que les écrivains en socialisme et en politique les ignorent, préférant nous entretenir toujours des fonctions du gouvernement.

Ces organisations libres, variées à l’infini, sont un produit si naturel ; elles croissent si rapidement et elles se groupent avec tant de facilité ; elles sont un résultat si nécessaire de l’accroissement continuel des besoins de l’homme civilisé, et enfin elles remplacent si avantageusement l’immixtion gouvernementale, que nous devons reconnaître en elles un facteur de plus en plus important dans la vie des sociétés. »


Sur la supériorité de l'entente privée sur la loi


« L’histoire des cinquante dernières années a fourni la preuve vivante de l’impuissance du gouvernement représentatif à s’acquitter des fonctions dont on a voulu l’affubler. (...)

Ne conçoit-on pas qu’il est absurde de nommer quelques hommes et de leur dire : "Faites-nous des lois sur toutes les manifestations de notre vie, lors même que chacun de vous les ignore ?" On commence à comprendre que gouvernement des majorités veut dire abandon de toutes les affaires du pays à ceux qui font les majorités, c’est-à-dire, aux « crapauds du marais », à la Chambre et dans les comices : à ceux en un mot qui n’ont pas d’opinion.

L’humanité cherche, et elle trouve déjà de nouvelles issues. L’Union postale internationale, les unions de chemins de fer, les sociétés savantes nous donnent l’exemple de solutions trouvées par la libre entente, au lieu et place de la loi.

Aujourd’hui, lorsque des groupes disséminés aux quatre coins du globe veulent arriver à s’organiser pour un but quelconque, ils ne nomment plus un parlement international de députés bons à tout faire, auxquels on dit : « Votez-nous des lois, nous obéirons ». Quand on ne peut pas s’entendre directement ou par correspondance, on envoie des délégués connaissant la question spéciale à traiter et on leur dit : « Tâchez de vous accorder sur telle question et alors revenez, — non pas avec une loi dans votre poche, mais avec une proposition d’entente que nous accepterons ou n’accepterons pas. »

C’est ainsi qu’agissent les grandes compagnies industrielles, les sociétés savantes, les associations de toute sorte qui couvrent déjà l’Europe et les États-Unis. Et c’est ainsi que devra agir une société affranchie. »



2. Bakounine 


Contre le constructivisme gouvernemental


« Quels sont les cerveaux assez puissants, assez vastes pour embrasser l'infinie multiplicité et diversité des intérêts réels, des aspirations, des volontés, des besoins dont la somme constitue la volonté collective d'un peuple, et pour inventer une organisation sociale capable de satisfaire tout le monde ?

Cette organisation ne sera jamais qu'un lit de Procuste sur lequel la violence plus ou moins marquée de l’État forcera la malheureuse société à s'étendre. »



Contre la théorie de l’État comme représentant de l'intérêt général

« Il est évident que tous les intérêts soi-disant généraux de la société que l’État est censé représenter, et qui en réalité ne sont autre chose que la négation générale et constante des intérêts positifs des régions, des communes, des associations et du plus grand nombre des individus assujettis à l’État, constituent une abstraction, une fiction, un mensonge et que l’État est comme une vaste boucherie et comme un immense cimetière, où, à l'ombre et sous le prétexte de cette abstraction, viennent généreusement, béatement se laisser immoler et ensevelir toutes les aspirations réelles, toutes les forces vives d'un pays. »



Contre l'aristocratie gouvernementale

« L'abolition de l’État doit être la condition première et indispensable de l'affranchissement réel de la société ; après quoi seulement on peut et doit s'organiser d'une autre manière, mais non pas de haut en bas et d'après un plan idéal, rêvé par quelques sages ou savants, ou bien à coups de décrets lancés par quelque force dictatoriale ou même par une assemblée nationale, élue par suffrage universel.

Un tel système mènerait inévitablement à la création d'un nouvel État, et conséquemment à la formation d'une aristocratie gouvernementale, c'est à dire d'une classe entière de gens n'ayant rien de commun avec la masse du peuple et, certes, cette classe recommencerait à l'exploiter et à l'assujettir sous prétexte de bonheur commun ou pour sauver l’État. »

 

 

 

 

 

 

1 Car qui ne lit point les auteurs en désaccord avec ses positions propres ne peut affermir ses positions.

2 Éditions entremonde, 2010.

3 Maximilien Rubel a néanmoins tenté de reconstituer cet idéal dans une reconfiguration de certains écrits de Marx il me semble.

4 La conquête du pain, 1892. (le texte est en ligne sur le net)

5 La Commune de Paris, 1871.

 

 

 

 

 

15:05 Publié dans Anarcho-socialisme | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

16/11/2015

Les anarcho-socialismes

 

Récemment j'ai pu observer une certaine confusion chez certains à propos de ce que défend l'anarcho-socialisme. Cette petite taxinomie vise à y remédier et à nuancer l'image peut-être trop monolithique qu'en ont certains.

 

1. L'anarcho-socialisme vulgaire

 

Le mouvement anarcho-socialiste me semble (mais je peux bien entendu me tromper sur ce point) actuellement dominé par une forme intellectuellement vulgaire d'anarcho-socialisme. Ce dernier critique l'autorité, la hiérarchie, la police, l'armée, les tribunaux, le patronat, mais défend l’État-providence. Or une telle position welfariste (social-démocrate) amène évidemment à un paradoxe que l'on peut formaliser de la façon suivante :

(1) X est anarchiste si x soutient l'abolition de l’État et de toutes ses composantes.
(2) Les anarcho-socialistes vulgaires soutiennent l’existence de l’État-providence.
(3) L’État-providence est une composante de l’État. 
(4) Les anarcho-socialistes vulgaires ne soutiennent pas l'abolition de toutes les composantes de l'Etat.
=> Donc les anarcho-socialistes vulgaires ne sont pas anarchistes.

L'absence de critique de l'Etat-providence par ces anarcho-socialistes, alors que cet Etat-providence est une arme dans la main des adversaires de la classe ouvrière et des plus pauvres (prix plus élevés, services de moins bonne qualité, monopoles, cartels légaux, privilèges, distorsions à la concurrence, contrôle bureaucratique, etc.), les amène à abandonner l'anarchisme au profit d'une posture intermédiaire proche... des social-démocrates.

Il existe à vrai dire des variations d'anarcho-socialismes vulgaires. Certains souhaitent l'interdiction de la monnaie, d'autres de tout échange marchand, d'autres encore veulent en finir avec la division du travail, etc. Mais notons que ce genre de positions n'a rien à voir a priori avec l'anarcho-socialisme.

2. L'anarcho-socialisme classique

Si je ne me trompe pas, il y a un anarcho-socialisme classique, celui de Bakounine et de Kropotkine, qui ne défend pas l'Etat-providence et défend l'abolition totale de l'Etat. Un tel anarchisme considère par contre le salariat comme une agression, ou un vol, justifiant une expropriation des patrons par les salariés (et l'usage d'un certain degré de violence pour y parvenir).

2a. Certains anarcho-socialistes classiques soutiennent l'interdiction du salariat dans la société post-expropriation du patronat, d'autres non.

2b. Certains anarcho-socialistes classiques sont favorables à ce que la démocratie (généralement directe) contraigne les individus à faire ce que la majorité décide, d'autres non. Les premiers peuvent donc même adjoindre une forme de planisme à leur régime. Les anarcho-socialistes démocrates recréent bel et bien un État (avec violation institutionnalisée de la volonté individuelle). Mais tous les anarcho-socialistes classiques ne sont pas forcément démocrates (il y a un courant individualiste). Ceux qui soutiennent la prise de décision au consensus ne sont pas forcément des démocrates (pour peu que leurs assemblées « consensuelles » n'imposent pas leurs décisions par le biais de pressions sociales plus ou moins violentes effectuées hors assemblées).


Notons qu'il existe des anarcho-socialistes classiques qui acceptent (1) le salariat après l'expropriation du patronat actuel (2) rejettent la démocratie, même directe (les individualistes).


3. L'anarcho-socialisme raffiné (proto-libertarien)

Ce courant affirme que tous ceux qui se sont enrichis grâce à l’État doivent être expropriés par les travailleurs (et les plus pauvres). Grosso modo il s'agit selon eux de la plupart des patrons, des riches et des grands propriétaires. Après l'expropriation de ces divers groupes sociaux et l'abolition de l'Etat, les individus sont libres de s'organiser comme ils l'entendent (le salariat est accepté). Cet anarcho-socialisme raffiné est presque libertarien. Il ne l'est pas car il ne respecte pas une procédure de justice libertarienne.

4. L'anarcho-socialisme libertarien ou le libertarianisme anarcho-socialiste

Contrairement au courant précédent, l'anarcho-socialisme libertarien défend la procédure rothbardienne de l'enquête pour déterminer quelle propriété a été acquise sans violation des droits de propriété légitimes des individus et quelle propriété a été acquise en violation de droits de propriété légitimes. Il n'y a expropriation que lorsqu'il y a violation des droits de propriété légitimes.

En outre, le marché libre (la société sans Etat) est analysé comme devant amener à une prévalence de modèles de vie et d'organisation socialistes et non hiérarchiques (cf. mes précédents écrits sur ce courant). 

 

 

13:19 Publié dans Anarcho-socialisme | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg