09/08/2018

Jérémy Boer : L’apparition de l’Etat est inéluctable

 

En 2016,  j’ai publié une critique de la conception de Nozick de l’Etat comme résultat d’un processus spontané ne violant pas les droits naturels (au sens lockéen du terme) des individus. Il y a quelques jours, Jérémy Boer a publié sur un forum libéral la présente tentative de réfutation de mes arguments. Bonne lecture ! AF

 

Dans son article Une société sans Etat est possible : critique de l’Etat minimal de Nozick, Adrien Faure présente plusieurs arguments contredisant la thèse nozickéenne selon laquelle « l’apparition de l’Etat à partir de l’état de nature (anarchie) correspond à un processus spontané ». Nozick et Adrien s’accordent sur le fait que les individus en anarchie auraient recours à des agences de protection afin d’externaliser les coûts de protection et de se consacrer à d’autres tâches selon le mécanisme classique de division du travail et d’échange. Adrien écrit :

« Nozick imagine trois scénarios différents qui surviendraient nécessairement en cas de conflit entre clients de deux agences différentes (x et y) :

(1) X et y s'affrontent et x remporte toujours les batailles. Les clients de y le quittent pour devenir clients de x afin d'être mieux protégés et x obtient un monopole de fait.
(2) X remporte les batailles sur un espace géographique A et y remporte les batailles sur un espace géographique B. X domine l'espace géographique A et y domine l'espace géographique B.
(3) X et y remportent le même nombre de batailles au sein du même espace géographique. X et y décident qu'un acteur extérieur à x et y tranchera leurs différends pour éviter de coûteuses batailles supplémentaires. Ce troisième […] équivaut à un [système fédéral].

Ces trois scénarios expliquent selon Nozick comment, à partir de l'état de nature, des agences de protection de facto monopolistiques émergent nécessairement sur des aires géographiques données. »

La principale objection d’Adrien Faure est la suivante : la guerre coûte cher, donc les agences de sécurité ont intérêt à coopérer pour maintenir leurs coûts bas et éviter de perdre leurs clients au profit d’autres agences de sécurité plus coopératives (et donc moins chères). Aucune agence n’est donc en mesure de l’emporter sur les autres et la concurrence est maintenue sur une même zone géographique. Je pense que la thèse d’Adrien Faure est fausse et échoue à réfuter la thèse de Nozick pour deux raisons :

- Elle ignore la dimension spatiale des conflits.
- Elle sous-estime les bénéfices de la guerre.

En effet, comme la plupart des entreprises de service, les agences de sécurité doivent se trouver à proximité de leurs clients pour pouvoir les servir. Elles sont constituées d’une ou plusieurs bases (places fortes, casernes, dépôts d’arme, bureaux, etc.) et leurs employés vivent à proximité de ces bases. Plus les clients sont éloignés et plus il est risqué et coûteux pour les agences d’intervenir en leur faveur. Inversement, plus elles sont près de leur base et plus elles sont puissantes : elles disposent de places fortes, elles peuvent déployer leurs troupes rapidement, etc. Les clients auront donc tendance à choisir les agences de sécurité situées à proximité de leur domicile pour obtenir une meilleure protection. S’ajoute à cela les loyautés et les pressions locales. Pour les mêmes raisons, les nouvelles agences auront intérêt à ouvrir le plus loin possible les unes des autres pour éviter les risques de conflit et attirer des clients qui ont besoin d’agences plus près de chez eux.

Ceci étant dit, supposons que plusieurs agences ouvrent à proximité les unes des autres de sorte que leurs zones d’intervention se chevauchent. Plus leurs clients interagissent les uns avec les autres, plus elles auront de conflits à régler. Dans ce cas-là, les scénarios de Nozick apparaissent plausibles. Selon moi, les agences tendront naturellement vers le monopole selon les mécanismes suivants :

- L’agence ou l’alliance d’agences la plus puissante aura tendance à attirer plus de clients et de ressources (meilleure protection et meilleure capacité d’intimidation) jusqu’à rendre les autres agences impuissantes (incapables de rivaliser en cas de conflit), obtenant ainsi le monopole sur sa zone géographique.
- L'agence la plus puissante éliminera la ou les autres agences se situant sur sa zone géographique en les absorbant ou en les détruisant. Les autres agences situées en dehors de la zone concernée seraient trop éloignées pour concurrencer l’agence victorieuse qui obtient ainsi le monopole sur sa zone.

Ce processus est plausible aussi bien avec deux agences qu’avec un grand nombre d’agences à l’état initial.


Par ailleurs, Adrien sous-estime le bénéfice de la guerre pour les agences les plus puissantes. Obtenir le monopole, que ce soit par la diplomatie ou la guerre, sur un territoire, permet de réduire la menace que constituaient les autres agences et d’accroitre le pouvoir et la richesse des agences victorieuses. Adrien Faure suggère que les agences qui s’épuisent à la guerre seraient à la merci d’autres agences pouvant proposer leurs services moins chers, mais comme je l’ai démontré, cette hypothèse ignore la dimension géographique du conflit. Les agences non-affectées par le conflit, même plus puissantes, sont trop éloignées pour pouvoir opérer dans la zone concernée. Si elles voulaient capter le marché local, elles ne pourraient le faire qu'en éliminant l'agence locale. En effet, si une agence est déjà implantée sur un territoire, comme on l’a démontré plus haut, il est improbable qu’une agence “étrangère” propose ses services à des clients situés sur une zone largement contrôlée par une agence rivale. En cas de conflit entres clients locaux, l’agence locale l’emporterait systématiquement. Il est également peu plausible qu’une agence locale dominante autorise volontairement l’implantation d’agences rivales sur son territoire compte tenu que cela représenterait une menace contre son pouvoir et sa survie. Ce processus est corroboré par l’analyse du fonctionnement réel des sociétés humaines. En effet, c’est ainsi que fonctionnent non seulement les Etats, mais aussi les tribus, les clans, les gangs, les mafias ou les seigneurs féodaux. Leur pouvoir est toujours associé à un territoire qu’ils dominent sans partage.

Adrien Faure présente deux arguments supplémentaires contre la concentration des agences de sécurité. Il écrit : « Une grande taille peut provoquer un accroissement des coûts administratifs et une baisse de l'efficacité à transmettre l'information au sein de l’entreprise. » Ce qui favorise l’émergence de nouvelles agences. Il ajoute : « si les consommateurs sont suffisamment mécontents de l'offre qu'ils ont contractée, ils accepteront de payer le prix qui permettra à un nouvel acteur de leur proposer une offre alternative. » En réalité, ces arguments en faveur de l’émergence de nouvelles agences sont très faibles en comparaison des arguments en faveur du maintien des monopoles. En effet, comment une nouvelle agence pourrait-elle s’implanter sur une localité où il existe déjà une agence bien établie sans que celle-ci ne réagisse et la tue dans l’œuf ? Ce serait aussi difficile que de renverser le gouvernement d’un Etat. Et si une nouvelle agence parvenait malgré tout à se développer sur le même territoire que l'agence la plus ancienne, il se produirait le même phénomène que précédemment décrit et un retour au monopole.

Enfin, Adrien Faure note que Nozick « se demande s'il existe tout de même une différence entre ces agences monopolistiques et des États minimaux, car il semble qu'elles n'interdisent pas  ‘’à certaines personnes de faire respecter leurs propres droits’’ (1) et elles ne semblent ‘’pas protéger tous les individus à l'intérieur de leur domaine (zone géographique)’’ mais seulement leurs clients (2). » Il répond au point (1) que les agences monopolistiques vont spontanément interdire - sous peine de sanctions - aux individus de faire respecter leurs propres droits par eux-mêmes, car ces derniers pourraient employer des procédures inconnues ou non fiables, faisant courir potentiellement des risques et des dangers pour leurs clients. Il répond au point (2) en argumentant que comme les agences monopolistiques vont interdire aux individus de se faire justice elles doivent compenser ce désavantage en leur offrant gratuitement leurs services de protection. L'adoption de ces comportements par les agences monopolistiques - les transforme de facto en États-minimaux. Je souscris à ces arguments de Nozick. Adrien Faure ne présente aucune objection à ces arguments.

Ainsi, en conclusion, l’apparition spontanée d’Etats minimaux en anarchie est confirmée par l’analyse des hypothèses de Nozick au regard de nos connaissances sur le fonctionnement normal des humains et des théories de l’économie géographique. La thèse est également confirmée par l’analyse empirique des sociétés humaines. Cette démonstration invalide l’anarchie libérale en montrant qu'elle ne peut exister dans la pratique, la reléguant ainsi au rang des utopies.


Jérémy Boer

 

 

13:54 Publié dans Anarchisme, anarchie, Nozick Robert, Société sans Etat | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

12/02/2018

Entretien avec Alexandre Sanches : un anarchiste individualiste

 

AF. L'anarchisme individualiste est-il un anarchisme socialiste ?


L’anarchisme individualiste partage beaucoup avec l’anarchisme socialiste, en particulier une culture. Stirner n’était certes pas socialiste, mais avant lui, il y a eu Josiah Warren, qui était un ancien disciple d’Owen. Dans la suite de ces fondateurs bien involontaires, l’individualisme libertaire constitué en mouvement a pu (rarement) revendiquer le socialisme. Ainsi, Benjamin Tucker parlait d’anarchisme socialiste (« anarchistic socialism ») pour décrire son positionnement dans les premiers temps. Et, sans vraiment changer profondément idéologiquement (il l’avait déjà fait avec son abandon du droit naturel pour l’égoïsme stirnérien, mais il s’agit de deux évolutions différentes), il a fini par répudier l’usage du mot « socialisme » seulement suite à la révolution russe, probablement à des fins de clarté. Ses disciples en Europe comme E. Armand n’ont en général pas fait usage du mot « socialisme » pour définir leur doctrine, cependant ils ont pour la plupart défendu l’idée d’une fraternité entre tous les anarchistes (classiques, de l’époque), y compris socialistes, y compris communistes. Proudhon, qui est un des précurseurs de cette pensée, se disait anarchiste, mais ne l’était pas absolument, en revanche, il était bien socialiste, et défendait bien l’individu contre toute sorte d’obligations non-choisies vis-à-vis d’un groupe.

AF. Y a-t-il une différence entre anarchisme socialiste et anarchisme communiste ?

Deux termes différents décrivent deux positions différentes. On peut virtuellement considérer que l’anarchisme socialiste et non-communiste est mort en Europe ou au moins en sommeil.
En tentant d’expliquer les choses depuis un point de vue compréhensible à des libéraux, le socialisme, quels que soient les moyens qui permettent d’y parvenir, se définit par la « propriété collective des moyens de production » ou, formule que je préfère, le « contrôle des moyens de production [collectifs] par ceux qui les exploitent ». En somme, on peut envisager une structure de répartition de la propriété dans la société qui soit au sens strict socialiste, et qui soit la plus pure conséquence de la liberté dans un marché, il n’y a aucune contradiction entre les deux. Autrement dit, libéralisme et socialisme ne sont pas, quand on comprend le sens des mots, le moins du monde incompatibles. L’idée même de socialisme n’a rien à voir avec l’étatisme et, pire, lui est assez difficilement compatible sauf à considérer que l’État n’est que l’expression de la volonté du peuple. D’une certaine manière, le socialisme étatiste est autant un socialisme que le néoconservatisme peut être considéré comme un libéralisme.

 

Ayant expliqué ceci, une société communiste étant une société qui a aboli non-seulement l’État, mais également toute forme d’économie de l’échange et de propriété « privée » (un terme équivoque dans un contexte de discussion entre anarchistes classiques et libéraux, rien que l’expliquer et le préciser nécessiterait des pages), remplacées intégralement par l’économie du don, n’est en revanche compatible avec aucune forme de libéralisme. On peut donc parler de deux visions qui peuvent absolument différentes. Pour certains, elles sont supposées se succéder naturellement. Ce n’est pas la position de tous les anarchistes classiques, même si c’est celle de toutes les organisations actuelles supposées les réunir (Fédération Anarchiste, Confédération Nationale du Travail…).

AF. Qu'est ce qui différencie l'anarchisme individualiste de l'anarchisme libéral ?

L’intérêt pour l’économie des libéraux devrait être un apport brillant à l’individualisme libertaire. Le focus et la rigidité habituelle sur la propriété des libéraux n’est pas partagé par les individualistes classiques, au moins en Europe. Aux US, un penseur comme Lysander Spooner fait la liaison entre les deux mouvements, mais il est considéré « libéral » en Europe, plus qu’anarchiste. Ce qui est défendable. Quoi qu’il en soit, le jusnaturalisme est extrêmement rare chez les individualistes (Spooner est un contre-exemple), et totalement inexistant en Europe.

AF. Quelle est la relation entre marxisme et anarchisme socialiste ?

Les relations sont meilleures qu’il y a quelques années… à mon grand regret, oserai-je dire. Dans l’histoire, dès que des marxistes ont obtenu le pouvoir, il me semble qu’une de leurs priorités a été d’éliminer les anarchistes, tous les anarchistes. D’abord les individualistes, sous prétexte d’idéologie « bourgeoise », souvent avec l’accord des communistes « libertaires » du moment. Puis les anarchistes communistes. Il est probable que la base marxiste ressemble plutôt aux révoltés de Cronstadt qu’à Lénine. Il est certain qu’en situation révolutionnaire, elle mute en autre chose. Nous ne sommes pas en situation révolutionnaire, tant s’en faut… Mais avec des alliés pareils, nous n’avons pas besoin d’ennemis.

AF. Que penses-tu de l'état du mouvement anarchiste de nos jours ?

C’est une ruine. Et c’est une ruine sectaire. Jamais l’étatisme n’a été aussi intégré dans l’esprit de la population en général. À tout problème, l’individu moyen, en particulier du petit peuple, répond qu’il faut que l’État agisse. Il critique ses politiciens, mais continue à voter pour eux, râle une fois à chaque élection, vote, puis courbe l’échine jusqu’à la suivante. Donc le mouvement est une ruine.

Et je dis que c’est une ruine, d’une part du fait de ses accointances avec le marxisme assassin (oh, certes non, je ne vais pas accuser le militant marxiste lambda d’être un tueur… mais il se rattache bien à un mouvement assassin, et là, aucune réserve), et du fait qu’il a très largement, du moins en Europe, intégré la rhétorique du « service public », en ayant réussi l’exploit dialectique de détacher le concept de celui d’État. Même Marx, après la Commune de Paris exprimait une hargne anti-État, anti-fonctionnaires aussi d’ailleurs, bien plus forte que celle de nos anarchistes actuels. Marx valait en fait bien mieux que les marxistes d’un point de vue anarchiste, ce qui n’est pas étonnant, mais était également bien moins collaborationniste vis-à-vis de l’État que beaucoup d’anarchistes actuels. J’y vois une explication un peu « café du commerce », mais probablement assez juste : énormément des anarchistes déclarés actuels en France sont dans des structures étatiques ou dépendantes de l’État (syndicats ou journaux subventionnés, SNCF, sécurité sociale, etc.) Tout simplement, ils ne peuvent pas cracher dans la soupe et donc ils « réorientent » leur « anarchisme ». Dissoudre ou abolir l’État n’est plus tant leur but que taper sur la hiérarchie, les privilèges, les inégalités, etc, mais en continuant à faire la même chose et sans trop se demander comment c’est financé (l’impôt est un vol, même quand il est utilisé (ce qui est rare) à faire des choses positives). Problème : l’État, au travers du fonctionnariat qui lui est instrumental, n’est-il pas la première source d’inégalités et de privilèges ? Dans le contexte actuel, l’affirmer et vivre en fonction de ça reçoit souvent une réponse extrêmement virulente, et largement conditionnée par des fréquentations qui ont trop intérêt à l’existence de l’État pour le combattre. Ainsi, pour parler d’expérience un peu personnelle, quelqu’un qui choisit d’abandonner le salariat est rejeté, parfois formellement par les institutions (la CNT n’accepte les travailleurs indépendants qu’en se bouchant le nez par exemple), alors même que l’abolition du patronat et du salariat est de tous les programmes socialistes sérieux de l’histoire. Les anarchistes se rangent à la rhétorique, d’une bêtise tragique, du « salariat social » à la Friot, l’oxymore la plus toxique au moins depuis la « guerre préventive ». Et ceux qui fuient le salariat et montrent qu’on peut le dissoudre plutôt que l’abolir « un jour peut-être » sont qualifiés de « libéraux », voire de sbires du Grand Capital par ces anarchistes aliénés. Peut-être nos critiques anarcho-étatistes espèrent-ils une abolition de l’État autoritaire par en haut ?

Le mouvement a toujours eu ses conflits et incompatibilités internes, mais c’est peut-être encore plus dommageable aujourd’hui que jamais. La pensée anarchiste est une de celles qui savent observer et décrire le monde : contrairement à la gauche étatiste, nous ne sommes pas forcément nuls en économie, contrairement à la droite, nous ne sommes pas forcément nuls en sociologie, contrairement à l’extrême-droite, nous intéresser à l’anthropologie ne nous amène pas à des analyses biaisées avec un sous-jacent racialiste puant. L’intolérance, parfois extrême, de l’anarchisme communiste vis-à-vis de l’individualisme remonte au moins à Jean Grave, en France. Grave le bien nommé, disciple rigide de Kropotkine, est toujours massivement cité par les anarcho-communistes actuels. Et c’est un signe. Le sectarisme a encore de beaux jours devant lui, mais bizarrement, pas contre ceux qui nous tuent, plutôt entre nous. Peut-être le cas de l’Europe de l’Ouest et en particulier de la France est-il un peu plus extrême que dans le reste du monde. Ou peut-être suis-je un peu cynique. Mais je ne le pense pas. Les militants, bien plus que la doctrine, sont la ruine de la pensée anarchiste actuelle.


AF. Quelles sont les trois figures les plus importantes de l'anarchisme selon toi ?


Je vais en citer cinq : deux qui me semblent les plus importantes dans l’absolu, comme préambule, et trois qui comptent spécifiquement pour moi.

Dans l’absolu, il est impossible de faire l’impasse sur Kropotkine. Oui, oui, un communiste. Mais quand on le relit, il est difficile de voir beaucoup de coercition dans ses propositions. Tout au plus le refus de respecter les propriétés mal acquises que de toute façon même les libéraux conséquents devraient refuser de reconnaître s’ils appliquaient réellement leurs principes. Kropotkine a pu commettre un certain nombre d’erreurs ou être parfois naïf (sa proposition de « prise au tas » me fait sourire, mais me dépite…), cependant il a tant fait pour approfondir et préciser la pensée anarchiste, et proposer des pratiques applicables au monde réel qu’il est impossible de ne pas le citer. Un kropotkinien ferme sur ses principes et non-sectaire est, sans hésitation et sans réserves, un camarade : nos désaccords ne sont que des détails qui n’auront jamais de conséquences.

Le second est nécessairement Benjamin Tucker. Virtuellement inconnu en Europe, ou alors considéré comme « bourgeois », voire « marchand de tapis » (« Manchester Man ») par les communistes, sa pensée profondément individualiste, qui a basculé entre jusnaturalisme et égoïsme stirnérien sans vraiment trouver la troisième voie qui évite ces deux écueils, ou au moins sans le formuler clairement (il est tout de même resté contractualiste jusqu’au bout, ce qui aurait bien fait rigoler Stirner). Tucker a été un maître à penser de beaucoup d’anarchistes intéressants du début du vingtième siècle, dont les deux que je vais citer ensuite. Il est aussi le dernier « libéral-libertaire » peu attaquable à la fois par les libéraux et par les libertaires, un homme qui avait pris le parti du peuple sans rien vouloir lui imposer ou lui interdire. Alors évidemment, sa défense de l’économie de marché fera hurler les communistes, et sa défense de la valeur-travail fera hurler les libéraux actuels. J’en ai assez dit sur le sectarisme pour ne pas avoir besoin de m’étendre sur ce que je pense de cette attitude.

Maintenant, des auteurs importants pour moi…


Voltairine de Cleyre… la plus grande féministe de l’histoire pour ce qui me concerne. « Première vague », mais sans jamais être tombée dans l’autoritarisme, évidemment pas une suffragette, une femme opposée de toutes ses forces à toute violence, qui s’est déclarée « individualiste » avant de se dire « anarchiste sans adjectif » à la fois suite à l’abandon d’une position morale par Tucker et ses disciples et suite à la remarquable production idéologique des anarchistes communistes de son époque (en particulier Emma Goldman, avec qui elle a toujours eu une relation de camaraderie non-amicale, mais respectueuse). Une penseuse qui a assez peu produit (elle est morte assez jeune), mais dont l’oeuvre est d’une justesse remarquable, sans tache, un modèle de rationalité, de rhétorique et de cohérence, sans l’ombre d’une concession à l’État et à l’étatisme.


E. Armand a été le premier à traduire Tucker en français, et était, en économie, exactement un disciple de Tucker. Son œuvre est cependant plus centrée sur l’amour libre, inspirée d’ailleurs d’amis de Tucker maintes fois condamnés, comme Moses Harman. La liberté, c’est un tout, et Armand est peut-être un des auteurs capables de le rappeler à des libéraux d’aujourd’hui, devenus très conservateurs. La liberté économique est seulement centralement instrumentale, elle n’est en revanche pas centrale en soi. Elle est un moyen nécessaire, jamais une fin. Le rappeler aujourd’hui aux libéraux de carnaval intéressés seulement par la liberté patronale est une nécessité, et Armand peut faire ça. De plus, Armand, bien que s’affirmant « égoïste » et inspiré par Stirner, a tant pu employer le terme « camaraderie » dans son œuvre qu’il est peut-être le meilleur représentant d’un anarchisme individualiste qui, justement, ne tombe ni dans l’erreur de l’égoïsme pur, ni dans celle d’un « droit naturel » rigide, mal défini, et dont le but semble n’être que de rationaliser les affects de ceux qui s’en revendiquent. Un anarchisme bien pensé et bien vécu se doit d’être plutôt bienveillant, voire amical, et Armand incarne très bien une forme possible de cet anarchisme. Et puis sa lecture horrifiera les conservateurs, et rien que pour ça, je ne peux pas faire l’impasse sur ce remarquable auteur.



Enfin, un peu par provocation, un peu par une sorte d’obligation, je vais citer l’illégaliste Marius Jacob. Jacob a inspiré le personnage d’Arsène Lupin. Jacob prônait, un peu à la façon de Samuel Edward Konkin III des décennies plus tard et sur un autre continent, de violer la loi partout où on peut le faire, tout en restant dans le cadre de son code moral propre. Je ne suis pas illégaliste, plutôt alégaliste (on doit IGNORER l’État plutôt que de se rabaisser à agir en fonction des lois illégitimes qu’il prétend nous imposer), mais par rapport au légalisme ambiant, ce n’est qu’une nuance très minime. Jacob a fini par répudier l’usage de la violence à la fin de sa vie. Et cet abandon rend le personnage attachant en même temps que finalement assez réaliste. Il a été un authentique martyr de sa cause, ayant connu le bagne et il n’a jamais abandonné ses idées anarchistes. Le point important chez Jacob, c’est que, bien qu’affirmant que « la propriété c’est le vol », il a toujours choisi ses cibles et a même réparé ses erreurs quand il en a fait. En vérité, il respectait la propriété légitime. Mais seulement celle-là. C’était un héros !

 

 

13:19 Publié dans Anarchisme individualiste, Anarchisme, anarchie, Anarcho-socialisme | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

22/08/2014

L'anarchisme c'est la propriété et le libre-marché


Il n'y a qu'une alternative : la tyrannie (la dictature) ou la liberté (l'anarchie). La démocratie représentative est une tyrannie de la majorité représentative (indirecte), la démocratie directe (ou semi-directe) est une tyrannie de la majorité directe (ou semi-directe), la démocratie conseilliste est une tyrannie de la majorité dans les conseils, la démocratie athénienne est une tyrannie de la majorité tirée au sort, etc.

Toutes les formes de démocratie possibles et imaginables ne sont que des formes de tyrannies de la majorité. Et ce n'est pas l'existence d'une liste de droits fondamentaux, de constitutions, de la presse et des médias, d'une société civile active, et que sais-je encore, qui vont changer quoique ce soit à ce fait. La démocratie c'est essentiellement une majorité qui impose son bon plaisir, par la force s'il le faut, aux minorités. Améliorer ou radicaliser la démocratie ne changera pas cela.

Les anarchistes qui prônent une démocratie directe, radicale, avec mandat impératif, tirage au sort, et tutti quanti, les anarchistes qui prônent la démocratie des conseils, se contentent de demander une tyrannie allégée. Mais une tyrannie allégée n'en est pas moins une tyrannie...

Après avoir descendu la démocratie, les démocrates vous classent généralement dans la case des individus favorables à une dictature (qu'elle soit militaire, aristocratique, oligarchique, ou monarchique), alors qu'en réalité ils appartiennent eux-mêmes à ce grand ensemble des partisans de la tyrannie.

Pourtant, il existe une alternative à la démocratie et à la dictature : l'anarchie.
L'anarchie c'est la société où l'individu est libre de faire ce qu'il veut tant qu'il n'agresse pas autrui. Autrement dit, chacun étant propriétaire de soi-même et de ce qu'il acquiert par son travail, tant que nul n'attente à la propriété d'autrui chacun est libre de faire ce que bon lui semble (chacun s'autogère librement). Dans une telle société dépourvue d'agression, les rassemblements communautaires se fondent sur le volontariat et l'unanimité et non sur la contrainte, tandis que les individus commercent pacifiquement et échangent librement les produits de leur travail.

Voilà pourquoi l'anarchisme peut être résumé dans ces deux mots : propriété et libre-marché.

11:58 Publié dans Anarchisme, anarchie | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg