Utopies concrètes

  • La politique égalitariste face à la responsabilité individuelle

    Imprimer Pin it!


    Le luck-egalitarianism, expression malheureusement intraduisible, désigne une version particulière de l’égalitarisme, mais qui s’en distingue par l’importance qu’elle accorde à la responsabilité individuelle et aux choix que font les individus tout au long de leur vie. Partant de ces prémisses, le luck-egalitarianism établit une distinction entre, d’une part, des situations résultant de choix dont les individus sont responsables et, d’autre part, des situations qui ne sont pas le résultat de leurs choix, mais de la malchance (bad luck). Comme l’explique Larry Temkin, les luck-egalitarians pensent que c’est une mauvaise chose que certains soient moins bien lotis que d’autres quand la situation matérielle dans laquelle ils se retrouvent ne découle pas de leurs choix, quand ils ne sont donc pas responsables du fait de se retrouver dans une telle situation. A contrario, ils pensent qu’il y a des inégalités entre individus qui sont méritées, car découlant de libres choix et non de la malchance, avantageant certains individus ou en désavantageant d’autres. Selon cette logique, ces inégalités ne sont donc pas mauvaises en tant que telles[1].

    Selon Richard Arneson, l’objectif du luck-egalitarianism est d’éliminer autant que possible l’impact sur la vie des gens de la malchance et des coups du sort sur lesquels les individus n’ont aucune prise. Dans cette perspective, les inégalités moralement acceptables sont uniquement celles qui découlent de choix volontaires gagnants et de conduites volontaires perdantes, pour lesquels les individus peuvent être tenus pour responsables. Cet égalitarisme ne défend donc pas une égalisation totale ou systématique des possessions matérielles. Toutefois, pour le luck-egalitarianism, il est moralement désirable que la situation économique de tous soit la même, à moins que des différences dans les choix volontaires des individus ne donnent lieu à des inégalités[2].

    Le problème de cette version de la position égalitariste réside dans le fait que les individus qui prennent de mauvaises décisions, c’est-à-dire des décisions aux conséquences négatives pour eux-mêmes, risquent de se retrouver ensuite dans la misère. Faut-il alors les laisser sombrer ainsi sans réagir ? L’Etat ne devrait-il pas les assister ? A l’aune de ces interrogations, il semblerait que les situations que tolèrent le luck-egalitarianism le rende impropre à être choisi par les contractants dans la position originelle sous le voile d’ignorance. En effet, aucun d’entre eux ne souhaitent rationnellement prendre le risque de se retrouver dans des situations de dénuement et de misère comme celles que tolère cette doctrine.

    Face à ce constat, Elizabeth Anderson défend une version modifiée du luck-egalitarianism, un sufficiency-constrained luck egalitarianism[3], selon lequel, comme précédemment, des inégalités issues de choix volontaires peuvent apparaître sans que cela ne soulève de problème moral. Cependant, il n’est selon elle jamais moralement justifiable que certains aient moins que suffisamment. Cette dernière clause est une façon d’accorder simultanément de l’importance à la responsabilité individuelle et à l’égalité matérielle, tout en empêchant les individus les plus irresponsables de tomber en-dessous d’un certain seuil de suffisance. Il s’agit donc d’un luck-egalitarianism contraint par un principe de la suffisance, affirmant que nous devrions avoir le droit d’effectuer librement des choix qui résultent en ce que nous nous retrouvons en une meilleure ou une moins bonne situation matérielle qu’autrui, mais que, simultanément, nous ne devrions pas pouvoir tomber au-dessous d’un certain seuil de ressources.

    Comme on peut le constater, le luck-egalitarianism n’apparaît crédible que si on lui adjoint une clause suffisantiste. Or, il me semble que c’est alors la clause elle-même qui donne de la valeur à cette position et non l’appareillage luck-egalitarian. En voulant se corriger, le luck-egalitarianism débouche donc simplement sur une forme de suffisantisme. Mais cette version du suffisantisme est-elle vraiment la position suffisantiste la plus convaincante ? Pourquoi les contractants la préféreraient elle à une forme de suffisantisme n’intégrant pas de composante luck-egalitarian ? Nous y reviendrons.



    Adrien Faure


     

    [1] Temkin Larry, “Inequality” in Philosophy & Public Affairs Vol. 15, n°2, Wiley Editions, Spring 1986, p. 101.

    [2] Arneson Richard, “Luck egalitarianism and prioritarianism” in Ethics Vol. 110, n°2, The University of Chicago Press, January 2000, p. 340.

    [3] Elizabeth Anderson, “What is the point of equality ?” in Ethics Vol. 109, The University of Chicago Press, January 1999, p. 301.

  • L’égalitarisme des opportunités

    Imprimer Pin it!


    L’égalitarisme des opportunités prône une égalisation, plus ou moins complète, des opportunités (des chances) entre les individus. Une telle position implique des transferts de ressources de ceux dotés de davantage d’opportunités (ou considérés comme tels) vers ceux en ayant moins (ou considérés comme tels). Ces transferts peuvent être directs, par transferts de sommes pécuniaires entre individus, ou indirects, à travers le financement de services étatiques en faveur de ceux ayant moins d’opportunités. De prime abord, on pourrait être tenté de se demander quel est le lien exact entre pauvreté et égalisation des opportunités. Ce lien réside probablement dans l’hypothèse qu’une plus grande égalité des opportunités pourrait permettre de prévenir l’apparition de la pauvreté. En effet, si tout le monde commence sa vie avec les mêmes opportunités, avec des opportunités égales, cela semble impliquer que tout le monde aura une sorte de socle minimum d’opportunités. Toutefois, ceci ne nous dit rien sur la composition de ce socle minimum d’opportunités garanti à tous également. De plus, un tel socle minimum égal ne signifie pas la réalisation de l’égalité des opportunités en tant que telle : du fait des différences naturelles entre les individus, il est impossible de l’atteindre (du moins dans le cadre des moyens de la technologie actuelle, mais le transhumanisme pourrait peut-être changer la donne sur ce point[1]).


    Toutefois, on peut abandonner l’objectif d’une égalité pure et parfaite des opportunités entre individus, de façon analogue à ce qu’on a fait en abandonnant l’égalitarisme strict, et adopter une approche visant simplement à atteindre une plus grande égalité des opportunités entre individus, c’est-à-dire une égalisation des opportunités plutôt qu’une égalité des opportunités. Dans ce cas, on retrouve les mêmes critiques que celles formulées à l’encontre de l’égalitarisme. D’abord, se pose le problème du nivellement par le bas, car il serait possible, afin d’atteindre davantage d’égalité des opportunités, de réduire les opportunités de tous jusqu’à ce que tous jouissent d’un niveau très faible, mais presque égal, d’opportunités. Une telle politique peut sembler insensée, mais elle permettrait néanmoins d’atteindre l’objectif d’égalisation des opportunités entre individus. Ensuite, on retrouve le problème de la perte d’efficacité, car, selon comment est formulée la politique redistributive réalisant cette égalisation des opportunités, elle peut impliquer une réduction, plus ou moins grave, des incitations à produire et, ainsi, de la production. Enfin, il y a le problème de l’atteinte à la liberté individuelle et à l’autonomie. En effet, l’égalisation des opportunités soulève la question de savoir jusqu’à quand, jusqu’à quel point, les individus devraient être contraints de transférer leurs ressources, directement ou indirectement, à d’autres au nom de l’égalisation des opportunités. Si on accorde de l’importance à la liberté négative, alors il faut poser une limite à un certain point.


    Cependant, on peut aussi aborder la question sous un angle différent, en se demandant si la question des opportunités est abordée correctement par le biais d’une politique d’égalisation ou si une autre approche ne serait pas davantage pertinente. En effet, pourquoi ne pas chercher à faire en sorte que tout le monde accède à des opportunités, voire à des opportunités en nombre suffisant, plutôt qu’à chercher à les égaliser ?
    Comme le dit Harry Frankfurt: “It is not especially important for everyone to have the same opportunities in life. The important thing is for each person to have the particular opportunities that suit his talents and his propensities[2].” Contre l’égalitarisme des opportunités, nous pouvons donc identifier un modèle qui semble comparativement davantage attirant, le suffisantisme des opportunités, affirmant que chacun devrait avoir suffisamment d’opportunités pour pouvoir s’épanouir dans la vie[3]. Il me semble possible qu’un certain nombre de personnes, spontanément favorables à une plus grande égalité des opportunités, souhaitent en fait exprimer ainsi leur soutien à ce que tout le monde accède à davantage d’opportunités, et, plus précisément, à davantage d’opportunités qui leur sont véritablement utiles pour réaliser leurs objectifs et leurs aspirations. Dans la position originelle sous le voile d’ignorance, dans le cadre de l’approche comparative qui est la leur, les contractants préféreront donc le suffisantisme des opportunités à l’égalitarisme des opportunités, même partiel, car le premier implique des politiques redistributives moins dommageables en termes de réduction des incitations à produire et de réduction de leur liberté, tout en permettant une prise en compte de la nécessité d’offrir à tous des opportunités.

     

    Adrien Faure

     

     

    [1] Alexandre Laurent et Besnier Jean-Michel, Les robots font-ils l’amour : le transhumanisme en 12 questions, Editions Dunod, Paris, 2016.

    [2] Frankfurt Harry, “The moral irrelevance of equality” in Ethics Vol. 14, n°1, University of Illinois Press, April 2000, p. 96.

    [3] La scolarité gratuite, publique et universelle n’est-elle pas une incarnation d’une forme de suffisantisme des opportunités plutôt que celle d’une volonté d’égalisation des opportunités ?

  • Les problèmes d’une politique égalitariste

    Imprimer Pin it!


    L’égalitarisme prône une redistribution des possessions matérielles entre membres davantage fortunés et membres moins fortunés de la société. La redistribution des possessions matérielles peut avoir pour but de réaliser l’égalité pour elle-même (approche intrinsèque) ou avoir pour but de maximiser une autre valeur ou plusieurs autres valeurs (approche instrumentale), soit que l’on vise ainsi une égalisation du bien-être, une égalisation de l’utilité individuelle, une égalisation de la satisfaction des préférences individuelles, le respect d’une certaine conception de la personne comme étant moralement égale aux autres, ou tout autre raison. L’égalitarisme se heurte à certaines critiques similaires à celles opposables à l’égalitarisme strict, notamment à l’argument de l’efficacité de la production. A cet argument, il faut en adjoindre au moins deux autres : le problème du nivellement par le bas et celui de l’atteinte à la liberté individuelle. Je vais revenir sur ces trois arguments plus en détails à présent.


    Trois arguments contre l’égalitarisme


    (1) L’argument de l’efficacité


    Toute redistribution des possessions matérielles entre individus implique une taxation du revenu de x pour le donner à y. Toute augmentation de la taxation du revenu de x réduit l’incitation de x à travailler ou produire. Toute réduction de l’incitation à travailler ou à produire tend à réduire la somme totale de biens et services produits. En conséquence, toute redistribution des possessions matérielles entre individus implique une réduction de la production, et donc un problème d’efficacité. Cet argument n’est pas un argument contre toute politique redistributive ou contre toute politique impliquant des transferts de ressources entre individus ou ménages, directs ou indirects, par la fiscalité[1], mais c’est un argument qui met en évidence l’existence d’un coût, en termes de réduction des incitations à produire et de la somme totale de la production, inhérent à toute politique de ce type. Ceci étant dit, une politique de ce type peut se justifier néanmoins si les gains obtenus par sa réalisation, par exemple en ce qui concerne l’amélioration du niveau de vie d’un groupe d’individus, sont supérieurs aux coûts totaux subis par la société en termes de baisse de pouvoir d’achat.


    (2) L’argument du nivellement par le bas[2]


    Si on suit la logique égalitariste, qui consiste à souhaiter rapprocher le plus possible les membres d’une société d’une situation d’égalité des possessions matérielles entre eux, ce qui compte est que les écarts matériels entre individus soit le plus restreint possible. Or, il serait tout autant possible de parvenir à cet état de fait en appauvrissant les plus riches sans enrichir les plus pauvres, qu’en appauvrissant les plus riches tout en enrichissant les plus pauvres. Ainsi, l’égalitarisme, en tant que tel, n’amène pas nécessairement à l’enrichissement des plus pauvres[3], ce qui le rend inadoptable par les contractants dans la position originelle sous le voile d’ignorance, du moins tant qu’il n’exclue pas explicitement des politiques d’égalisation prenant la forme d’un nivellement par le bas. Cet argument du nivellement par le bas n’est donc pas un argument définitif contre l’égalitarisme, mais met en évidence la nécessité de lui adjoindre une clause[4].


    (3) L’argument de la liberté individuelle


    Une politique de redistribution égalisatrice, si elle n’est pas contenue dans des limites clairement définies, peut porter, plus ou moins gravement, atteinte à la liberté des individus à jouir de leurs biens et de leurs possessions, et, ainsi, à leur autonomie[5]. Si dans le vocabulaire de Benjamin Constant il s’agit de la liberté des Modernes et dans celui d’Isaiah Berlin de la liberté négative, John Tomasi en fait lui une liberté fondamentale, au même titre que les autres libertés fondamentales que Rawls regroupe sous ce terme.


    En considérant ces trois arguments, il est important de noter qu’ils n’infirment pas la validité de toute politique redistributive. Le souci de l’efficacité et de la liberté n’exclue pas des politiques égalisatrices, mais il implique que de telles politiques doivent être le plus limitées possibles. Les contractants dans la position originelle sous le voile d’ignorance étant rationnels, ils souhaitent en effet disposer d’une économie la plus productive possible et jouir du plus large ensemble de libertés possible. Il semble en conséquence déraisonnable de supposer qu’ils sacrifieraient de telles fins désirables simplement afin d’égaliser les niveaux de possessions matérielles entre les individus.


    Pour répondre à ces trois arguments, l’égalitarisme peut tenter de se reposer sur une argumentation bien différente, liant égalisation des possessions matérielles et bon fonctionnement de la démocratie. Dans cette optique, une politique d’égalisation des ressources serait nécessaire pour permettre une participation égalitaire à la vie politique et démocratique. En effet, l’égalisation des ressources permettrait de réduire l’influence des plus riches sur les prises de décision politiques et, symétriquement, de renforcer celle des plus pauvres.

    Il est possible de répondre à cet argument que la quantité de personnes riches à mêmes d’influencer la politique est, par définition dans une approche relative de la répartition des possessions matérielles, toujours faible par rapport à la quantité de personnes pauvres. En outre, la politique n’obéit pas uniquement à des considérations de ressources pécuniaires, mais est influencée par de nombreux autres facteurs comme, dans la terminologie de Pierre Bourdieu, le capital social (les réseaux et les liens tissés entre individus), le capital culturel (la connaissance accumulée) et le capital symbolique (le prestige, la réputation, la renommée), ainsi que par les institutions, les médias et les réseaux sociaux. Ainsi, des minorités militantes actives peuvent imposer à tous leur agenda ou leur perspective sur un sujet, des médias peuvent détériorer irrémédiablement l’image d’un individu riche ou d’un groupe d’individus riches et une mauvaise communication sur les réseaux sociaux peut faire perdre une élection à n’importe qui. A ce niveau de complexité et de multiplicité factorielle, il est donc difficile de considérer que l’influence des plus riches sur le fonctionnement des démocraties est un facteur tel qu’il justifie une politique d’égalisation des ressources. En conséquence, il est déraisonnable de penser que les contractants, dans la position originelle sous le voile d’ignorance, pourraient vouloir égaliser les possessions matérielles entre les individus pour cette raison-ci.


    D’après Gosepath[6], les diverses critiques formulées contre l’égalitarisme ont mené les philosophes qui s’en revendiquent à se tourner vers une défense de l’égalité des opportunités ou à une adhésion au luck-egalitarianism. C’est pourquoi, nous allons à présent nous intéresser successivement à ces deux positions.



    Adrien Faure

     

     

    [1] Sauf pour les anarcho-capitalistes conséquentialistes ou utilitaristes. Cf. notamment Friedman David, Vers une société sans Etat, 1973.

    [2] Cet argument est notamment formulé par Derek Parfit.

    [3] Steven Pinker note que « les niveleurs les plus efficaces des disparités économiques sont les épidémies, les grandes guerres, les révolutions violentes et l’effondrement de l’Etat ». Pinker Steven, Le triomphe des Lumières : pourquoi il faut défendre la raison, la science et l’humanisme, Editions les Arènes, Paris, 2018, p.146.

    [4] Par la suite, nous verrons la clause welfariste de Roger Crisp, mais d’autres clauses similaires sont évidemment envisageables.

    [5] Tomasi John, Free Market Fairness, Princeton University Press, New Jersey, 2012.

    [6] Gosepath Stefan, Equality, Standford Encyclopedia of Philosophy, 27 June 2007, p. 14-15.

  • Cinq arguments contre une égalité matérielle totale entre les individus

    Imprimer Pin it!


    (1) L’argument des besoins spéciaux


    Il existerait pour certains individus une nécessité morale à recevoir davantage que les membres normaux de la société. Ce serait par exemple le cas des personnes handicapées ou sujettes à des maladies rares et difficilement traitables. Du fait de leurs besoins spéciaux, recevoir simplement la même chose que tous amènerait en effet ces personnes à atteindre des niveaux inférieurs d’utilité ou de satisfaction que les autres membres de la société, ce qui serait moralement injustifié. Pour y pallier, il faudrait au minimum transiger avec la règle de l’égalité stricte en accordant des dispenses à ces cas spéciaux. On peut penser que les contractants, dans la position originelle sous le voile d’ignorance, seraient sensibles à un tel argument, car ils redouteraient de se retrouver dans une situation où ils ne pourraient obtenir ce dont ils auraient besoin pour survivre.


    (2) L’argument des droits de propriété


    Les individus jouiraient de droits de propriété sur leur propre personne et sur ce qu’ils acquièrent par l’usage de leurs talents. L’importance morale de ces droits serait telle qu’ils justifieraient de déroger à la règle de la stricte égalité. Depuis cinq siècles, la tradition philosophique libérale a soutenu cette position de l’importance morale des droits de propriété individuels, que ce soit en mettant en avant l’adéquation de ces droits à la nature humaine (branche jusnaturaliste du libéralisme) ou en mettant en avant la nécessité instrumentale de ces droits (branches utilitariste et conséquentialiste du libéralisme). On peut noter que si l’argument repose sur l’adéquation à une nature humaine, alors il est de nature intuitionniste, alors que s’il repose sur une nécessité instrumentale il est réductible à l’argument (5) ci-après.


    (3) L’argument de l’inégalité des performances entre individus


    Il existerait des différences de performance, de talent, de mérite, d’effort et de sacrifice consenti par les individus. Ces différences qualitatives inter-individuelles justifieraient des disparités entre les niveaux de possessions matérielles auxquelles pourraient accéder les individus. La difficulté d’un tel argument réside dans la détermination de ce qu’est exactement un talent, un effort ou un mérite. Si la réponse est que, spontanément, le marché (le rapport entre l’offre et la demande) permet de déterminer ce qu’est un talent par la rémunération (le prix) de ce dernier, alors l’argument est circulaire car on justifie le prix élevé du talent en définissant le talent par ce même prix élevé, ce qui semble peu convaincant.


    (4) L’argument des compensations nécessaires


    Des compensations, suite à des torts subis préalablement ou pour corriger des désavantages, seraient moralement souhaitables dans certains cas. Ce type d’arguments est généralement avancé pour justifier des politiques de discrimination positive.


    (5) L’argument de l’efficacité de la production


    Des disparités matérielles entre individus seraient nécessaires afin d’organiser la production de façon efficace et productive, notamment par le biais d’incitations, créatrices d’inégalités matérielles[1].


    Parmi ces cinq arguments, c’est l’argument (5) qui me semble le plus convaincant pour critiquer l’égalitarisme favorable à une égalité stricte des possessions matérielles. Cet argument repose sur une hypothèse psychologique plausible : toutes choses étant égales par ailleurs, les individus tendent à être davantage motivés (incités) à travailler et à produire lorsqu’ils peuvent retirer un profit plus grand du temps investi dans une activité. Symétriquement, toutes choses étant égales par ailleurs, les individus tendent à être moins motivés (incités) à travailler et à produire lorsque le profit qu’ils peuvent retirer du temps investi dans une activité est invariable. Cette hypothèse sur le fonctionnement psychologique des individus a notamment été corroborée à travers les expérimentations menées dans la Chine de Mao Zedong (entre 1949-1976) et de ses successeurs à la tête du Parti-Etat Communiste par la suite. La tentative de supprimer les incitations matérielles à travailler menèrent à une baisse de la production, tandis que la réinstauration de ces incitations permit une croissance de la production[2].

    L’égalitarisme strict, parce qu’il tend, en réduisant les incitations à travailler des individus, à réduire la production, mène donc à une plus grande pauvreté absolue. Une baisse de la production signifie en effet une augmentation des prix pour les consommateurs et donc du coût de la vie, ce qui, en Chine maoïste, se traduisit concrètement par des famines à répétition. Or, si l’égalitarisme strict mène à un accroissement de la pauvreté absolue, on peut considérer qu’il serait absurde que les contractants, dans la position originelle sous le voile d’ignorance, choisissent de mettre en place une stricte égalité des possessions matérielles pour faire face au problème de la pauvreté[3]. Rappelons que les contractants sont dans une approche comparative des diverses attitudes morales proposées pour faire face au problème de la pauvreté. Ils n’ont donc pas à choisir entre une position morale particulière et l’absence totale de prise en charge des plus pauvres, mais entre un ensemble de propositions morales différentes.



    Adrien Faure


     

    [1] Il s’agit d’un argument que Rawls met en avant pour justifier son principe de différence et s’éloigner de la stricte égalité des possessions.

    [2] Xiaohong Xiao-planes, Roux Alain, Histoire de la république populaire de Chine : de Mao Zedong à Xi Jinping, Armand Colin, Paris, 2018.

    [3] C’est d’ailleurs aussi la conclusion à laquelle parvient Rawls.

  • L’égalitarisme marxiste

    Imprimer Pin it!


    L’égalitarisme marxiste[1] se compose de deux prescriptions morales correspondant à deux stades différents de la réalisation de son projet idéal. Le premier stade prescrit par le marxisme est celui du socialisme. Le second stade prescrit par le marxisme est celui de la mise en application du principe de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins et correspond, dans le vocabulaire marxiste, au communisme. Il y a donc un égalitarisme socialiste et un égalitarisme communiste, correspondant à deux stades différents, mais successifs, du projet marxiste général. Les marxistes sont favorables à chacune de ces deux prescriptions morales, mais pensent que la première permet l’avènement de la seconde et lui est donc nécessaire. C’est donc l’égalitarisme communiste qui représente le but ultime, la valeur ultime, poursuivie et défendue par les marxistes, tandis que l’égalitarisme socialiste a un rôle instrumental et transitionnel vis-à-vis du premier.

    Marx décrit de la façon suivante le fonctionnement de l’égalitarisme socialiste : « Ce que [le producteur particulier] a donné [à la société] est son quantum de travail individuel… Il reçoit [d’elle] un certificat attestant qu’il a fourni tant de travail et, avec ce certificat, il retire, de la réserve sociale, des moyens de consommation qui coûtent autant de travail[2]. » Dans la société socialiste que décrit Marx, il y a égalité entre les individus, car chacun ne peut obtenir qu’autant de ressources qu’il a fourni de travail. Cette prescription est facilitée par le fait que la doctrine marxiste ne prévoit pas la possibilité pour les individus de posséder des biens immobiliers, des biens fonciers ou une propriété productive (des moyens de productions), l’ensemble de ces biens économiques étant la propriété de l’Etat ou celle d’assemblées (de conseils) composées de prolétaires[3]. Toutefois, il peut exister des différences de possessions matérielles entre les individus découlant des niveaux de productivité au travail différents. En conséquence, l’égalitarisme socialiste n’est qu’une version particulière d’un égalitarisme partiel. Comme l’égalitarisme communiste admet des différences de revenus ou de possessions en fonction des besoins des individus, il tombe lui aussi dans cette catégorie.

    En contraste de cet égalitarisme partiel, qu’exemplifie l’égalitarisme marxiste, l’égalitarisme strict (ou pur) interdit quant à lui toute inégalité économique, chacun devant recevoir le même revenu et avoir les mêmes possessions matérielles. Dans le prochain billet, j’aborderai de façon critique cette doctrine de la stricte égalité.



    Adrien Faure

     

    [1] Par marxisme, je fais référence ici aux écrits de Karl Marx, de Friedrich Engels, de Vladimir Ilitch Oulianov (Lénine) et de Lev Davidovitch Bronstein (Léon Trotsky).

    [2] Cité in Rosdolsky Roman, La limite historique de la loi de la valeur. L’ordre social socialiste dans l’œuvre de Marx, [http://www.marxistsfr.org/francais/rosdolsky/works/1959/00/roman_valeur.htm], Archives Internet Marxistes, 1959.

    [3] Les prolétaires étant définis par les marxistes comme ceux n’étant pas propriétaires de moyens de production ou de biens fonciers ou immobiliers et n’ayant en conséquence que leur force de travail à vendre pour survivre.

  • L’égalitarisme

    Imprimer Pin it!


    L’égalitarisme, tel que nous l’entendrons ici, est une doctrine prônant l’égalisation des possessions matérielles entre les individus. Stefan Gosepath liste trois formes d’égalitarismes : l’égalitarisme intrinsèque, l’égalitarisme instrumental et l’égalitarisme constitutif. L’égalitarisme intrinsèque affirme que la seule valeur, dont il est moralement souhaitable de poursuivre la réalisation politiquement, est l’égalité, les autres valeurs étant soit inexistantes (seule l’égalité étant une valeur), soit secondaires par rapport à l’égalité (l’égalité étant la valeur la plus essentielle de toutes). L’égalitarisme instrumental affirme quant à lui que l’égalité a uniquement une valeur dans la mesure où elle permet de réaliser d’autres valeurs ; l’égalité est donc une valeur secondaire par rapport aux autres valeurs. L’égalitarisme constitutif, enfin, tente une conciliation entre les deux précédents égalitarismes en affirmant que l’égalité a en même temps une valeur intrinsèque et une valeur instrumentale. Selon cette forme d’égalitarisme, l’égalité est donc secondaire par rapport à certaines valeurs et primordiale par rapport à d’autres.

    Gosepath distingue aussi plusieurs formes d’égalités possibles, et, notamment, l’égalité stricte des possessions matérielles[1] et l’égalité des opportunités[2]. Il convient en effet de distinguer entre un égalitarisme favorable à une stricte égalité (une égalité totale) des possessions matérielles et un égalitarisme admettant que l’on déroge à cette stricte égalité, c’est-à-dire admettant l’existence d’un certain nombre d’inégalités matérielles entre les individus. A noter qu’il ne sera pas question ici d’égalitarisme au sens de doctrine favorable à l’égalité en droits ou à l’égalité devant la loi[3]. Non que ce type d’égalitarisme ne présente pas un intérêt en tant que tel, mais, d’une part, parce qu’il ne concerne a priori pas directement le sujet de la présente réflexion (qui est la pauvreté) et, d’autre part, parce que mon contexte d’étude porte sur des sociétés respectant, dans une large mesure d’ores et déjà, l’égalité en droits et l’égalité devant la loi entre citoyens.

    Quand on considère uniquement la question de la pauvreté, les diverses formes d’égalitarismes semblent a priori passer le test du voile d’ignorance. En effet, il peut sembler qu’une politique d’égalisation des possessions matérielles, stricte ou partielle, signifie nécessairement une redistribution de ceux qui possèdent davantage à ceux qui possèdent moins. En ce sens, on pourrait considérer que les contractants, dans la position originelle sous le voile d’ignorance, ne verraient pas de problème à se retrouver dans une société égalitariste, car le risque de se retrouver parmi les membres les plus pauvres de la société serait soit tolérable dans une société partiellement égalitariste, soit inexistant dans une société strictement égalitariste. Nous allons voir que cette intuition première se heurte à un ensemble de problèmes et d’arguments. Pour ce faire, notre étude de l’égalitarisme sera structurée en quatre temps. Dans un premier temps, nous aborderons l’égalitarisme sous sa forme la plus stricte, dans un second temps, l’égalitarisme partielle, dans un troisième temps, l’égalitarisme des opportunités, et, enfin, nous explorerons le luck-egalitarianism.

     


    Adrien Faure



    [1] Gosepath Stefan, Equality, Standford Encyclopedia of Philosophy, 27 June 2007, p. 9.

    [2] Ibidem, p. 16.

    [3] Ce qui correspond à un égalitarisme libéral, défendu par la tradition libérale classique et par les libéraux contemporains.

  • Attitudes immorales face à la pauvreté

    Imprimer Pin it!

     

    Un certain nombre d’attitudes, que pourraient possiblement adopter des contractants cherchant à déterminer comment traiter la question de la pauvreté sans savoir qui ils sont dans la vraie vie, ne seront pas discutées de façon approfondie ici car elles sont automatiquement exclues par l’expérience de pensée du voile d’ignorance. Je vais néanmoins expliquer, brièvement, les raisons de cette exclusion. 


    Attitude 1 : La non-assistance à personne en situation de pauvreté


    D’abord, il est possible d’imaginer des positions morales affirmant que la pauvreté est un phénomène globalement positif et qu’en conséquence il n’est souhaitable d’intervenir en aucune manière pour réduire, encadrer ou supprimer ce phénomène. Ce type de positions ne sont évidemment pas audibles pour les contractants dans la position originelle sous le voile d’ignorance, car, étant rationnels, aucun d’entre eux ne souhaite se retrouver individuellement dans une telle situation, quel que soit leur opinion sur l’existence d’éventuels bienfaits de la pauvreté sur le plan collectif.
    Ensuite, il existe des positions qui affirment que, bien que la pauvreté soit un phénomène négatif, ceci n’implique aucune obligation morale pour quiconque d’intervenir en aucune façon. Cette position non-interventionniste est notamment défendue par certains anarcho-capitalistes[1], comme Murray Rothbard[2], et par certains minarchistes[3].
    Enfin, il est possible qu’il existe une catégorie de gens qui suspendent leur jugement concernant l’évaluation morale de la pauvreté, sceptiques ou nihilistes moraux sur ce point, qui pourraient ne pas voir de raisons suffisantes pour justifier une obligation à intervenir de qui que ce soit.

    Toutefois, si nous soumettons cette position morale non interventionniste à l’expérience de pensée rawlsienne des contractants situés dans la position originelle sous le voile d’ignorance, nous pouvons constater qu’elles ne pourraient pas être sélectionnées par eux. En effet, les contractants souhaitent rationnellement minimiser les risques qui pourraient les affecter dans la société dont ils choisissent les institutions. Or, se retrouver dans la pauvreté, sans qu’il n’existe aucune obligation pour quiconque à se porter à leur aide, peut raisonnablement être considéré comme un risque excessif à prendre pour les contractants. L’expérience de pensée rawlsienne semble ainsi nous indiquer que les positions morales niant toute obligation d’intervention en faveur des plus pauvres sont déraisonnables.


    Attitude 2 : La charité privée comme unique remède à la pauvreté


    Il existe un deuxième groupe de positions morales qui ne seront pas discutées de façon approfondie ici car elles sont automatiquement rejetées par le test du voile d’ignorance. Il s’agit des positions morales affirmant qu’il est désirable que quelqu’un intervienne pour aider les plus pauvres et qu’il existe un devoir moral pour les individus à les aider, mais que ce devoir moral est restreint aux seuls acteurs privés et ne s’étend pas à l’Etat, ce dernier ayant l’interdiction absolue de leur venir en aide. On trouve dans ce groupe des anarcho-capitalistes, comme Gary Chartier[4], et des minarchistes, comme Ayn Rand avec son éthique des urgences[5]. Richard Arneson mentionne aussi cette position comme plausible selon lui.

    Cette position morale ne pourrait toutefois pas rationnellement être adoptée par les contractants se trouvant dans la position originelle sous le voile d’ignorance. En effet, il serait irrationnel de la part des contractants de considérer que les membres de la communauté politique avec lesquels ils vivront seront nécessairement suffisamment altruistes pour pouvoir leur garantir un soutien matériel adéquat dans le cas où ils se retrouveraient en situation de pauvreté[6]. De plus, même s’ils supposent que les membres de la communauté politique seront majoritairement, voire en grande majorité, altruistes, ils ne peuvent pas savoir s’ils parviendront à entrer en contact avec eux ou s’ils se retrouveront à vivre dans des zones où se concentrent des individus trop peu altruistes ou trop peu aisés, pour pouvoir les aider de façon adéquate[7]. Enfin, il semble intuitivement préférable de ne pas vouloir vivre dans une société où la seule solution, pour survivre en situation de pauvreté, consiste à mendier la charité auprès de ses pairs humains. Au contraire, il semble intuitivement préférable de souhaiter vivre au sein d’une société où chacun sait que l’Etat viendra à son secours s’il se retrouve dans une situation de pauvreté[8].

    Dans mes prochaines publications, j’explorerai et évaluerai les trois principales familles d’attitudes morales possibles face à la pauvreté que sont l’égalitarisme, le prioritarisme et le suffisantisme, ainsi que leurs diverses ramifications.


    Adrien Faure

     

     

    [1] Les anarcho-capitalistes défendent la privatisation complète de l’Etat et du droit.

    [2] Rothbard Murray, L’éthique de la liberté, Editions les Belles Lettres, Paris, 1991 (1982).

    [3] Les minarchistes défendent un Etat-minimal, réduit à ses fonctions régaliennes de protection des individus, d’arbitrage judiciaire et de maintien de l’état de droit (the rule of law).

    [4] Chartier Gary, Government Is No friend of the Poor, Foundation for Economic Education, 4 janvier 2012.

    [5] Rand Ayn, « Ethique des urgences » in La Vertu d’égoïsme, 1964.

    [6] Ici l’aversion au risque des contractants les amène à anticiper des scénarios peu optimistes plutôt que l’inverse. 

    [7] Nous supposons ici que plus x est riche, moins le coût de la charité est élevé pour x.

    [8] Cette intuition morale est-elle liée à une conception intuitive de la dignité humaine ? 

  • Les causes de la pauvreté et les causes de l’enrichissement

    Imprimer Pin it!

     

    La plupart des publications qui vont suivre chercheront à répondre à la question suivante : quels sont les devoirs moraux collectifs d'une communauté politique vis-à-vis de ses membres les plus pauvres ? Pour y répondre, je partirai d'une situation hypothétique où des individus sont rassemblés pour rédiger un contrat social sans rien connaître de qui ils sont (on dit qu'ils sont sous un voile d'ignorance).

    Le premier réflexe des contractants, dans la position originelle sous le voile d’ignorance, est évidemment de souhaiter la suppression de la pauvreté absolue dans la société dans laquelle ils vivront, car, rationnellement, ils souhaiteraient dans l’idéal vivre dans une société où ils sont certains de jouir d’un certain degré de confort matériel. Ce faisant, ils en viennent naturellement à souhaiter la suppression de ce qui cause l’existence de cette pauvreté absolue. Or, Peter Bauer nous dit que « la pauvreté n’a pas de causes, c’est la richesse qui a des causes[1] ». Autrement dit, ce qui supprime la pauvreté absolue c’est évidemment l’enrichissement d’une société. Ce sont donc les mécanismes à l’origine de l’enrichissement que souhaitent adopter les contractants. Ces mécanismes causant l’enrichissement sont nombreux, mais on peut, selon Steven Pinker, les regrouper au sein de trois grandes catégories :


    (1) Le progrès de la science, de la technique et de la technologie[2].

    (2) Le développement d’institutions favorisant la production et l’échange entre les individus, comme l’économie de marché, le libre-échange et les droits de propriété[3].

    (3) L’adoption par une société d’une conception libérale de l’individu lambda (of the common folk) valorisant la figure du commerçant-entrepreneur proposant de nouveaux biens et services et l’évaluant comme ayant au moins autant de valeur que la figure du guerrier ou celle du prêtre[4].


    Rationnellement, les contractants souhaitent adopter et implémenter autant que possible ces mécanismes généraux d’enrichissement dans la structure de base de leur société. A long terme, ils ont l’espoir que, de cette façon, la pauvreté absolue disparaîtra. Tout comme Rawls, nous supposons toutefois que les contractants ont connaissance du fait que ces mécanismes prennent du temps pour fonctionner pleinement et qu’ils ne profitent pas à tous également. Les contractants savent donc que, dans une société comme celle que l’on trouve dans les pays occidentaux contemporains, notre contexte d’étude, bien que le niveau de vie matériel moyen se soit accru de presque 10’000%[5] depuis 1800, la pauvreté absolue n’a pas entièrement disparu. En conséquence, les contractants souhaitent supprimer les causes subsistantes de la pauvreté dans les sociétés développées.

    Toutefois, ils se heurtent à la complexité et à la multiplicité de ces causes. Certaines de ces causes sont des phénomènes qui touchent de nombreuses personnes : krach boursier, effondrement des cours d’une monnaie, variation brusque des taux hypothécaires, hyperinflation, guerre commerciale, crise économique, catastrophe naturelle, problème climatique, etc. D’autres sont des phénomènes qui touchent des individus ou des ménages sans que cela n’affecte toute la société : divorce, perte d’un emploi, faillite de son entreprise, incapacité à s’insérer sur le marché du travail, endettement, accident, etc. Les contractants ne peuvent évidemment pas élaborer des mécanismes spécifiques pour traiter chacune de ces très nombreuses causes[6]. Cependant, ils peuvent essayer de prévenir l’apparition de la pauvreté en implémentant des politiques réduisant le risque que certains se retrouvent dans une telle situation. Ce type de politiques comprend l’élaboration d’un système de formation et la mise en place d’assurances contre le chômage ayant notamment pour tâche de réinsérer les personnes sans emplois. Malgré ces mécanismes, les contractants savent qu’il subsistera néanmoins de la pauvreté absolue. Ils doivent alors décider ce qui est moralement requis d’eux face à cette pauvreté absolue résiduelle.


    Adrien Faure

     

    [1] Cité in Pinker Steven, Le triomphe des Lumières : pourquoi il faut défendre la raison, la science et l’humanisme, Editions les Arènes, Paris, 2018, p. 101.

    [2] Ibidem, p. 105. Pinker nous renvoie aux travaux Joel Mokyr.

    [3] Ibidem, p. 106. Pinker nous renvoie aux travaux de Douglass North, John Wallis et Barry Weingast. Fukuyama défend une thèse similaire.

    [4] Pinker, p. 107. C’est la thèse principale défendue par Deirdre McCloskey dans Bourgeois Equality.

    [5] McCloskey, Bourgeois Equality, op. cit., p. 38-39.

    [6] Ce serait d’ailleurs contraire au but de l’expérience de pensée rawlsienne qui est de rester à un niveau général de réflexion et non de réfléchir sur chaque problème en particulier.

  • Comment trancher entre plusieurs politiques publiques moralement acceptables : le recours aux principes moraux

    Imprimer Pin it!

    Dans le précédent billet, nous avons vu que pour déterminer si une politique publique est moralement acceptable nous pouvons utiliser l’expérience de pensée rawlsienne du contrat social sous voile d’ignorance. Toutefois, se pose alors la question de savoir comment trancher entre plusieurs politiques publiques passant le test du voile d'ignorance.

    Rawls utilise une méthode comparative pour sélectionner les principes de justice qu’il défend à travers toute sa théorie de la justice. Il décrit ainsi cette méthode: « Nous supposons que les partenaires raisonnent en comparant deux options à la fois. Ils commencent par les deux principes de justice et ils comparent avec les autres options disponibles qui figurent sur la liste. Si, pour chacune de ces comparaisons, les deux principes sont appuyés par un ensemble de raisons plus puissant, l’argumentation est complète et ces principes sont adoptés[1]. » Nous pouvons donc suivre la même approche comparative pour départager les politiques publiques ayant passé le test du voile d’ignorance. Toutefois, nous avons besoin de critères permettant de trancher entre elles. Il existe un certain nombre de principes moraux qui pourraient jouer ce rôle et, dans une approche pluraliste, j’en sélectionne quatre qui me semblent les plus convaincants. La politique publique la plus plausiblement adoptée par les contractants est donc celle qui, ayant passé le test du voile d’ignorance, respecte le plus chacun de ces quatre principes.

    (1) Un principe non sacrificiel affirmant que, dans des circonstances non exceptionnelles, nul ne peut être sacrifié pour autrui. Où, contrairement à l’acception rothbardienne du terme, sacrifier un individu ne signifie pas le contraindre à verser une partie de son revenu à l’Etat, mais sacrifier les libertés fondamentales[2] de cet individu.

    (2) Un principe favorable à la liberté négative des individus. La liberté négative étant celle de faire ce que l’on désire réaliser sans en être empêché par autrui ou par la communauté politique[3].

    (3) Un principe favorable à la maximisation de l’utilité et à la minimisation de leur désutilité. Où l’utilité est considérée, selon la conception welfariste, comme équivalente au bien-être individuel.

    (4) Un principe affirmant qu’il faut maximiser l’efficacité des individus à produire.

    Mon adhésion à ces principes est en partie intuitive, mais elle repose aussi sur des arguments. Je ne développerai pas ces arguments ici. Toutefois, le lecteur trouvera des arguments en faveur d’un principe non sacrificiel dans la défense par Rawls du premier principe de justice de sa théorie éponyme et dans la réflexion sur les droits fondamentaux des individus d’Ayn Rand[4], des arguments en faveur de la liberté négative dans la réflexion sur la liberté de Milton Friedman[5] et dans celle de Robert Nozick[6], des arguments en faveur d’un principe favorable à la maximisation de l’utilité dans l’œuvre de John Stuart Mill[7] et des arguments en faveur d’un principe favorable à la maximisation de l’efficacité des individus à produire chez de Rawls[8] et dans la réflexion de Deirdre McCloskey[9].

    Dans le cadre d’une réflexion sur les principes de justice devant réguler la structure de base d’une société juste et bien ordonnée, il me paraît plausible de penser que ces quatre principes seraient ceux qui seraient choisis par les contractants en situation de position originelle sous le voile d’ignorance et non ceux de Rawls[10]. Toutefois, je ne démontrerai pas ceci ici et c’est pourquoi ces principes sont donc postulés de façon complémentaire et autonome à l’expérience de pensée du voile d’ignorance.

    Pour résumer, le cadre général de réflexion que j’ai présenté à travers ces deux derniers billets est celui de l’expérience de pensée rawlsienne de contractants se situant dans la position originelle sous le voile d’ignorance et cherchant à élaborer un contrat social. Ces contractants s’interrogent sur une politique publique que devrait adopter leur communauté politique face à un problème. Après avoir exclu les politiques publiques ne passant pas le test du voile d’ignorance, ils comparent celles subsistantes et cherchent à déterminer laquelle est la plus désirable. Pour ce faire, ils considèrent des arguments et des contre-arguments en faveur et en défaveur de chacune de ces politiques publiques. Pour trancher entre les divers arguments, ils se réfèrent à ceux respectant le plus les quatre principes listés ci-dessus.

    Ce cadre de réflexion est celui que j’utilise depuis un certain temps en philosophie politique et je m’y référerai par la suite sur ce blog.



    Adrien Faure




    [1] Rawls John, La justice comme équité : une reformulation de la théorie de la justice, Éditions La Découverte, Paris, 2003, p. 136.

    [2] Libertés fondamentales au sens de la définition que Rawls en donne, telle que présenté dans la partie précédente du travail.

    [3] Par opposition à la liberté positive, équivalente aux capabilités chez Sen et aux libertés politiques chez Benjamin Constant et Isaiah Berlin.

    [4] Rand Ayn, La Vertu d’égoïsme, Editions Belles Lettres, Paris, 2008.

    [5] Friedman Milton, Capitalisme et liberté, Editions Le Duc, Paris, 2010, p. 35-86.

    [6] Nozick Robert, Anarchie, Etat et utopie, Presses Universitaires de France, Paris, 1988.

    [7] Mill John Stuart, L’utilitarisme : essai sur Bentham, Presses Universitaires de France, Paris, 1998.

    [8] Rawls John, La justice comme équité : une reformulation de la théorie de la justice, op.cit., p. 97-102.

    [9] McCloskey Nansen Deirdre, Bourgeois Equality, University of Chicago Press, Chicago, 2016.

    [10] Une thèse similaire est défendue par John Tomasi dans le cadre de sa démonstration en faveur d’une Rawlsian market democracy.

  • Comment déterminer si une politique publique est moralement acceptable : le test du voile d’ignorance

    Imprimer Pin it!


    John Rawls formule une expérience de pensée mettant en scène un hypothétique contrat social en cours de réalisation[1], alors qu’il cherche à déterminer par quel moyen théorique il serait possible de justifier une façon ou une autre d’organiser les institutions fondamentales d’une société démocratique libérale[2]. Insatisfait par les réponses dominantes à cette question que sont, selon lui, l’utilitarisme[3], l’intuitionnisme[4] et le perfectionnisme[5], il cherche à proposer une voie alternative mêlant le déontologisme kantien et la tradition contractualiste allant de Locke à Rousseau[6]. C’est donc dans cette optique qu’il formule cette expérience de pensée.

    Le cadre de l’expérience de pensée est celui que Rawls appelle la position originelle[7], qui n’est pas sans rappeler le concept classique d’état de nature. Dans la position originelle, position hypothétique et non historique, aucune institution sociale n’existe encore, mais les membres de la société à venir sont tous réunis à une immense table de conférence pour décider du choix des institutions fondamentales, que Rawls appelle la structure de base[8], de leur société future. Les membres de la société à venir sont donc dans la position de contractants, négociant entre eux un contrat social. A cela, Rawls adjoint une définition des contractants et une contrainte essentielle à leurs délibérations : le mécanisme du voile d’ignorance.

    Les contractants sont définis par Rawls comme étant des personnes libres et égales[9], disposant d’un certain degré de connaissance du fonctionnement du monde naturel, social et économique. Ils sont aussi définis par lui comme étant des sujets moraux, c’est-à-dire, d’une part, comme disposant de ce qu’il appelle un sens de la justice, les incitant spontanément à respecter des institutions et des règles justes[10], et, d’autre part, comme des individus capables d’avoir une conception du bien, un idéal de vie qu’ils souhaitent poursuivre et réaliser autant que possible à travers leurs actes. De plus, les contractants sont définis comme étant rationnels, et donc comme se souciant de leur intérêt individuel sans être prêts à le sacrifier entièrement pour autrui. En sus d’être rationnels, Rawls les définit comme étant raisonnables, à savoir comme ne cherchant pas à exiger d’autrui ce qu’ils ne seraient pas prêts à s’imposer à eux-mêmes. Il se peut toutefois que ce dernier point soit redondant par rapport au mécanisme du voile d’ignorance, censé amener les contractants à une telle disposition d’esprit. Enfin, Rawls définit les contractants comme ayant un certain degré d’aversion au risque. Sans cette dernière caractéristique, les contractants pourraient se livrer à des paris aussi risqués que parier sur la possibilité de se retrouver monarque à la tête d’une monarchie ou despote à la tête d’une tyrannie.

    Par ailleurs, comme nous l’avons dit plus haut, les contractants dans la position originelle sont sous un voile d’ignorance, ce qui signifie qu’ils n’ont pas accès à un certain nombre d’informations les concernant[11]. Ainsi, ils ne connaissent pas leur niveau de revenu, de fortune, leur couleur de peau, leur origine sociale et culturelle, leur sexe biologique, leur orientation sexuelle, leur genre, leurs croyances spirituelles et religieuses, leurs appartenances partisanes et politiques, s’ils possèdent ou non des biens immobiliers ou fonciers, etc. Autrement dit, les contractants ne savent rien de la personne qu’ils sont dans la vraie vie, hors de la position originelle, ce qui les oblige à choisir des institutions en tenant compte de toutes les personnes qu’ils pourraient potentiellement être. Ils sont ainsi incités à éviter de choisir des institutions ou des règles impliquant des conséquences par trop indésirables pour certains individus se trouvant dans une situation ou une autre au cours de leur vie, dans l’éventualité où ils pourraient se retrouver dans une telle situation. Par exemple, aucun contractant ne peut imaginer qu’un système de castes, comme celui qui existait à Genève au XVIIIe siècle[12], ne soit désirable, car aucun contractant ne souhaite prendre le risque de se retrouver dans une des cinq castes inférieures à la caste dominante de la société genevoise de cette époque. Dans le même ordre d’idées, aucun contractant ne peut imaginer que réserver l’accès à la propriété immobilière aux adeptes d’une seule confession, comme c’était le cas pour les protestants à Genève au XVIIIe siècle, ne soit dans leur intérêt, puisqu’ils ne savent pas s’ils seront protestants ou d’une autre appartenance confessionnelle. 

    Une question subsiste néanmoins : comment trancher entre plusieurs politiques publiques passant le test du voile d'ignorance ? Si elles sont toutes a priori moralement acceptables, comment savoir laquelle est la plus moralement justifiée ? J'y reviendrai dans mon prochain billet.


    Adrien Faure




    [1] Rawls John, La justice comme équité : une reformulation de la théorie de la justice, Éditions La Découverte, Paris, 2003, p. 124-129.

    [2] Libéral au sens du libéralisme politique.

    [3] Rawls John, Théorie de la justice, Éditions du Seuil, Paris, 1987 (1971), p. 48-53.

    [4] Ibidem, p. 59-66.

    [5] Ibidem, p. 66.

    [6] Ibidem, p. 37.

    [7] Ibidem, p. 44-48.

    [8] Rawls John, La justice comme équité : une reformulation de la théorie de la justice, op.cit., p. 28-31.

    [9] Ibidem, p. 39-46.

    [10] Précisons qu’il s’agit des institutions et règles que Rawls définit, à travers la totalité de son argumentation, comme étant justes, et non d’une faculté à respecter des institutions et des règles subjectivement perçues comme justes par les individus. Rawls postule ainsi simplement la faculté qu’auraient les individus, dans un ideal world, à se plier aux contraintes morales dont il aurait démontré la nécessité préalablement.

    [11] Rawls John, Théorie de la justice, op.cit., p. 38.

    [12] Bernardi Bruno, Guénard Florent, Silvestrini Gabriella (dir.), La religion, la liberté, la justice : un commentaire des « Lettres écrites de la montagne » de Jean-Jacques Rousseau, Librairies Philosophiques J. VRIN, Paris, 2005, p. 307-309.

  • Qu’est-ce que la pauvreté ? Proposition de définition

    Imprimer Pin it!

     

    Toutes les définitions institutionnelles de la pauvreté que nous avons passées en revue dans le précédent billet tendent à converger vers une définition pluridimensionnelle, intégrant des critères monétaires et non monétaires. Une telle définition ressemble à celle, formulée en termes de privations de capabilités, d’Amartya Sen. Comme on l’a vu, plus une définition de la pauvreté met en avant les composants non monétaires de la pauvreté, comme l’absence d’accès à l’électricité, à l’eau potable ou à des sanitaires, moins elle semble s’appliquer adéquatement à un contexte de pays développé. A l’inverse, les définitions appliquées aux pays riches comportent toutes au moins un élément de mesure renvoyant à la pauvreté relative, comme par exemple le fait de se situer en-dessous d’un certain pourcentage du revenu médian, alors que les définitions appliquées aux pays en voie de développement comportent toutes uniquement des composants renvoyant à la pauvreté absolue.

    Dans la suite de cette réflexion, je m’intéresserai à la pauvreté dans le contexte des pays les plus développés et les plus riches, c’est-à-dire les pays occidentaux, comprenant l’Amérique du Nord (Etats-Unis et Canada), l’Europe de l’ouest (l’Europe moins les pays de l’ancien Bloc de l’Est), l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Suivant l’approche contextualiste défendue par Joseph Carens[1], il m’apparaît en effet qu’une certaine prudence épistémique doit nous inciter à nous focaliser davantage sur ce que nous pensons pouvoir être à même de connaître le mieux, à savoir notre propre contexte de vie. Or, s’il existe évidemment d’importantes différences entre pays occidentaux, ils partagent néanmoins un certain nombre d’institutions fondamentales et de caractéristiques culturelles. Par ailleurs, il me semble que le type de politiques publiques requis dans un contexte de pays riche ou de pays pauvre pour faire face à la pauvreté diffère, puisque le type de privations caractérisant la pauvreté dans les pays riches et pauvres n’est en général pas le même.

    Par la suite, j’emploierai une définition de la pauvreté absolue et une définition de la pauvreté relative.


    Pauvreté absolue : x est pauvre, si et seulement si, x souffre de privations dans sa capacité à réaliser des fonctionnements élémentaires (ou capabilités). Cette capacité est pleinement maximisée lorsque les éléments suivants sont tous acquis : un niveau quantitatif et qualitatif physiologiquement suffisant de nutriments, les moyens externes nécessaires au maintien du corps à une température viable (a minima, un abri et des vêtements fonctionnels), l’accès à la préservation de son intégrité physique (à la sécurité), à l’eau potable, à l’électricité, à des sanitaires, aux soins, à l’éducation, à la formation et aux biens et services nécessaires à l’intégration sociale et professionnelle.


    Pauvreté relative : x est pauvre si x possède moins que y.


    Ma définition de la pauvreté absolue emploie le langage conceptuel développé par Amartya Sen, avec le concept de privations de capacités à réaliser des fonctionnements élémentaires (des capabilités), ainsi que des éléments issus des définitions institutionnelles présentées plus haut. Cette définition tient compte du contexte social et culturel, puisqu’elle intègre la nécessité de l’intégration sociale et professionnelle et de l’acquisition des moyens nécessaires pour y parvenir. L’élément monétaire n’est pas mentionné en tant que tel, puisqu’il n’est qu’un moyen visant la réalisation de fins. Or, lorsque x souffre de la privation d’un moyen (ici l’argent) pour réaliser une fin importante (ici une capacité à réaliser un fonctionnement élémentaire), il est plus clair de directement nommer cette fin importante. Je remets délibérément à plus tard le traitement des concepts de respect de soi, de bases sociales du respect de soi, de dignité et de sentiment de sa dignité. Ces concepts seront abordés lors de la discussion sur la relation entre pauvreté relative et instabilité. Enfin, il est important de noter que cette définition n’a pas, en elle-même, d’implications en termes de prescriptions sur l’attitude morale qu’un acteur privé ou public devrait adopter face à la pauvreté.

    Ayant posé cette définition de la pauvreté, nous aimerions à présent pouvoir déterminer comment une communauté politique devrait agir, face à un tel phénomène social, si elle souhaite agir moralement. Pour ce faire, il nous faut utiliser un cadre de réponse clair sur lequel je m’étendrai dans mon prochain billet.


    Adrien Faure

     

     

    [1] Carens Joseph, “A Contextual Approach to Political Theory,” Ethical Theory and Moral Practice Vol. 7, No. 2 (April 2004), 117-132.

  • Qu’est-ce que la pauvreté ? Variétés d’approches institutionnelles

    Imprimer Pin it!



    Après avoir passé en revue les définitions de la pauvreté proposées par John Rawls et Amartya Sen, abordons à présent un ensemble de définitions formulées par diverses institutions actives à des niveaux d’échelle différents, du global au cantonal en passant par le national et l’européen.


    Le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD)


    Le PNUD utilise un Indice Multidimensionnel de la Pauvreté (IMP[1]) pour définir la pauvreté, dont une des sources d’inspiration réside dans les travaux d’Amartya Sen sur la question de la pauvreté[2]. Cet indice approche la pauvreté sous l’angle de trois types de privation : la pauvreté comme privation à l’accès à une bonne santé, la pauvreté comme privation à l’accès à l’éducation et la pauvreté comme privation de pouvoir d’achat. Ces trois dimensions sont ensuite mesurées à travers dix indicateurs[3]. La privation à l’accès à une bonne santé est mesurée à travers la proportion de personnes ayant une nutrition insuffisante et à travers le taux de mortalité infantile. La privation à l’accès à l’éducation est mesurée à travers la durée de scolarisation et le pourcentage d’enfants scolarisés. La privation de pouvoir d’achat est mesurée à travers le manque d’accès à du combustible de cuisson, à des WC, à de l’eau potable, à de l’électricité, à la terre (aux sols, au foncier, au logement) et à des équipements (à des infrastructures). On peut noter qu’une telle façon d’aborder la pauvreté semble particulièrement appropriée à un contexte de pays en voie de développement, mais beaucoup moins à un contexte de pays développé. En outre, on peut aussi remarquer l’absence de référence au revenu ou à la richesse dans l’approche du PNUD, ce qui renforce l’impression que cette dernière n’est pas particulièrement appropriée pour aborder le contexte d’un pays développé.


    La Banque Mondiale (BM)[4]


    La BM utilise plusieurs repères pour bâtir sa définition de la pauvreté[5]. Elle utilise d’abord, et contrairement au PNUD, un repère monétaire, gradué et périodiquement ajusté, à seuils multiples. Ce repère comporte, d’une part, un seuil d’extrême pauvreté fixé à 1,90 dollars par jour, un seuil de pauvreté fixé à 3,20 dollars par jour et un second seuil de pauvreté fixé à 5,50 dollars par jour, et d’autre part, un seuil de pauvreté contextuel, qui correspond au revenu minimum nécessaire à l’acquisition des biens et services permettant de s’insérer sur le marché du travail local.

    Toutefois, la BM ne s’arrête pas à une définition purement monétaire de la pauvreté et mentionne aussi l’importance d’intégrer d’autres variables permettant de mesurer le bien-être d’une personne. Ces variables sont l’accès à la sécurité, l’accès aux soins, l’accès à l’eau, l’accès à des installations sanitaires, l’accès à l’électricité et l’accès à l’éducation. Par ailleurs, la BM met en exergue, tout comme Sen, la nécessité de s’intéresser à la répartition des ressources au sein des ménages, la pauvreté pouvant ne pas toucher un ménage de manière uniforme mais certains de ses membres en particulier. Enfin, la BM met elle-même en avant sa différence avec le PNUD : « L’indice du PNUD comprend uniquement des éléments non monétaires, tandis que la mesure multidimensionnelle de la Banque inclut la consommation ou le revenu en dessous de 1,90 dollar en plus des autres dimensions[6]. ». Compte tenu de cette distinction, on peut observer que l’approche de la pauvreté qu’adopte la BM semble plus complète que celle du PNUD. Toutefois, les seuils de pauvreté monétaires fixés par la BM sont appropriés pour l’étude du contexte des pays en voie de développement et non à celui des pays développés.

    L’Union Européenne (UE) et le Conseil National français des politiques de Lutte contre la pauvreté et l’Exclusion sociale (CNLE)


    L’UE considère comme étant pauvre toute personne dont les revenus sont inférieurs à 60% du revenu médian national de son pays de résidence. De plus, elle considère comme étant en situation de privation matérielle toute personne n’étant pas à même de réaliser au moins quatre actions parmi une liste comportant les neuf suivantes : payer à temps son loyer, les intérêts d’un prêt immobilier ou des factures courantes ; chauffer correctement son domicile ; faire face à des dépenses imprévues ; consommer de la viande, du poisson ou un équivalent protéiniques tous les deux jours ; s’offrir une semaine de vacances en dehors du domicile ; posséder une voiture ; posséder un lave-linge ; posséder une télévision et posséder un téléphone[7]. Comme on peut le constater, l’UE inclut dans sa définition de la pauvreté des éléments éminemment culturels, comme le fait de posséder ou non une télévision[8].

    Le CNLE utilise la même définition monétaire que l’UE avec le seuil des 60% du revenu médian national comme élément déterminant. Tout comme elle, le CNLE met l’accent sur l’importance de prendre en compte d’autres dimensions de la pauvreté que celle monétaire, telles que les conditions de vie et l’accès à la santé, au logement ou à la culture[9].

    Comme on peut le constater, à travers ces deux définitions institutionnelles de l’UE et du CNLE, on retrouve une même distinction entre une approche purement monétaire et une approche multifactorielle de la pauvreté. Mais on trouve aussi une autre distinction qui va être très importante dans la suite de cette réflexion : celle entre la pauvreté absolue, exemplifiée notamment par la liste d’actions essentielles que dresse l’UE, et la pauvreté relative, avec la prise en compte d’un taux de 60% du revenu médian national. Je reviendrai sur cette distinction à la fin de cette première partie.


    L’Office Fédéral de la Statistique suisse (OFS)


    L’OFS établit une distinction entre pauvreté absolue, pauvreté relative et situation de privation matérielle. La pauvreté absolue est définie par l’OFS comme le fait d’être en dessous d’un revenu minimum vital, c’est-à-dire en dessous d’un niveau de revenu permettant d’être socialement intégré dans la vie du pays, ce qui est proche du concept de seuil de pauvreté social employé par la BM. Le revenu minimum vital est défini par la Conférence Suisse des Institutions d’Action Sociale (CSIAS) comme devant couvrir les frais d’entretien (nourriture, assurance-maladie, soins et vêtements), les dépenses de logement individuel et un montant de 100 francs par mois. En 2014, ce seuil de pauvreté absolue a été fixé à 2219 francs par mois pour une personne seule et à 4301 francs par mois pour un ménage composé de deux adultes et un enfant.

    La pauvreté relative est définie par l’OFS comme un seuil de pauvreté relatif à la distribution des richesses au sein de l’ensemble de la population. En Suisse, on place ce seuil de pauvreté relative à 60% du revenu médian net disponible du ménage, comme le font l’UE et la France.
    La situation de privation matérielle est définie quant à elle par l’OFS comme une situation où une personne n’a ni accès à des conditions de vie considérées comme essentielles par la majorité de la population, ni aux biens de consommation élémentaires qui lui permettraient d’accéder à ces conditions de vie considérées comme essentielles[10]. Une telle définition de la privation matérielle renvoie à la définition mixte de la pauvreté par l’UE, qui comprend des éléments culturels.


    L’Office Cantonal de la Statistique genevoise


    L’Office Cantonal de la Statistique genevoise (OCSTAT) distingue quatre formes de précarité : la précarité monétaire, la précarité de l’emploi, la précarité familiale et la précarité liée au logement. Sont classées comme catégories touchées par la précarité monétaire : les bénéficiaires de subsides pour l’assurance-maladie, les bénéficiaires d’une aide de l’Hospice Général et les bénéficiaires d’une Prestation Complémentaire à la rente AVS/AI. Sont classées comme catégories touchées par la précarité de l’emploi l’ensemble des chômeurs. Parmi eux sont mis en exergue les chômeurs de moins de 25 ans ou de plus de 50 ans, ainsi que les chômeurs de longue durée, inscrits au chômage depuis un an ou davantage. Sont classées comme catégories touchées par la précarité familiale tout enfant dont le ménage vit sous le seuil de pauvreté, ainsi que les élèves issus de milieux modestes. Sont classées comme catégories touchées par la précarité liée au logement, les ménages touchant une aide au logement ou vivant dans un logement subventionné[11].


    Que retenir de tout cela ? Dans le prochain billet, je formulerai, à partir de tous ces éléments, une définition qui me semble satisfaisante de la pauvreté.


    Adrien Faure


     

    [1] Au-delà du revenu : portrait global de la pauvreté, [https://feature.undp.org/multidimensional-poverty/fr/], PNUD, 2018.

    [2] Sen, key contributor to the Human Development Report, [https://www.undp.org/content/undp/en/home/news-centre/announcements/2012/02/14/sen-key-contributor-to-the-human-development-report-awarded-u-s-humanities-medal.html], PNUD, 14 février 2012.

    [3] Kouni Mohamed, L’indicateur de développement humain : évolution et méthodes de mesure, [http://www.tn.undp.org/content/dam/tunisia/docs/Publications/UNDP_TN_D%C3%A9veloppement%20TN_publication.pdf], PNUD, 2010.

    [4] En matière de définition de la pauvreté, le Fond Monétaire International renvoie à la définition de la Banque Mondiale. Ames Brian, Macroeconomics Policy and Poverty Reduction, [https://www.imf.org/external/pubs/ft/exrp/macropol/eng/], International Monetary Fund, 2001.

    [5] Penser plus loin pour mettre fin à la pauvreté, [http://www.banquemondiale.org/fr/news/immersive-story/2018/10/17/going-above-and-beyond-to-end-poverty-new-ways-of-measuring-poverty-shed-new-light-on-the-challenges-ahead], Banque Mondiale, 17 octobre 2018.

    [6] Questions fréquentes II : rapport sur la pauvreté et la prospérité partagée, [https://www.banquemondiale.org/fr/research/brief/poverty-and-shared-prosperity-2018-piecing-together-the-poverty-puzzle-frequently-asked-questions-ii], Banque Mondiale, 2018.

    [7] Amand-Eeckhout Laurence, Pauvreté dans l’Union Européenne, [http://www.europarl.europa.eu/eplibrary/Pauvrete-dans-l-Union-europeenne.pdf], 18 février 2013.

    [8] Comment faire sens d’un tel élément quand on sait que la tendance à posséder une télévision chez les jeunes occidentaux est en baisse pour des raisons de préférences personnelles et d’évolution des pratiques culturelles ?

    [9] Définitions de la pauvreté, [https://www.cnle.gouv.fr/definitions-de-la-pauvrete.html], Conseil National des politiques de Lutte contre la pauvreté et l’Exclusion sociale, 8 février 2016.

    [10] La pauvreté en Suisse, [https://www.newsd.admin.ch/newsd/message/attachments/46194.pdf], Programme national contre la pauvreté, 2014.

    [11] Frei Dominique (dir.), La précarité à Genève dans une optique territoriale, [https://www.ge.ch/statistique/tel/publications/2012/analyses/communications/an-cs-2012-42.pdf], Office Cantonale de la Statistique, Genève, 2012.

  • Qu'est-ce que la pauvreté ? La réponse d'Amartya Sen

    Imprimer Pin it!

     

    Amartya Sen rejette une définition trop fine de la pauvreté qui se baserait uniquement sur le revenu et/ou la richesse, sans toutefois nier que ces éléments sont des composants nécessaires de toute définition de la pauvreté. De manière générale, il définit la pauvreté comme une privation de capacités élémentaires, ou capabilités[1]. Il ne nie pas qu’un faible revenu soit un élément important à retenir pour définir le phénomène de la pauvreté, mais met en exergue l’importance d’une définition plurifactorielle[2].


    Il pointe l’existence de distinctions entre les situations de pauvreté, découlant de facteurs comme l’âge, le sexe, le rôle social, la situation géographique ou encore l’environnement épidémiologique[3]. Ces différences entre situations de pauvreté se traduisent par des besoins spécifiques de la part des personnes concernées pour faire face à chacune d’entre elles et entrent dans la définition de ce qu’est la pauvreté. De ce fait, la pauvreté est donc pour lui contextuelle et localisée au sein d’un ensemble de caractéristiques diverses, comprenant les privations « de nourriture, de logement, de vêtements, de soins médicaux, d’éducation, de participation à la société, de possibilités de communiquer avec les autres[4] » et d’accès à un emploi rémunéré[5]. C’est pourquoi, les privations de capacités peuvent s’observer sur le plan des données empiriques agrégées à travers des facteurs non monétaires, comme la mortalité accrue, la morbidité, la malnutrition ou des soins médicaux en quantité insuffisante.


    Enfin, Sen met en avant le fait que le niveau de revenu d’un ménage n’est pas une indication claire de la pauvreté individuelle, car la répartition du revenu au sein du ménage peut être inégalitaire et impliquer des privations de capacités pour certains membres du ménage en particulier et non pour d’autres[6]. De cette partie de la réflexion de Sen, je pense qu’il est pertinent de retenir l’importance de réfléchir en termes de capabilités, à savoir, en termes de capacités des individus à réaliser des fonctionnements fondamentaux pour leur épanouissement. Je me propose à présent d’étudier comment un certain nombre d’acteurs institutionnels ont choisi de définir la pauvreté.



     

    [1] Sen Amartya, « La pauvreté comme privation de capacités » in Un nouveau modèle économique : développement, justice, liberté, Editions Odile Jacob, Paris, 2000, p. 95.

    [2] Ibidem, p. 98.

    [3] Ibidem, p. 96.

    [4] Sen Amartya, « La pauvreté se vit plus qu’elle ne se mesure » in Conseil économique, social et environnemental : entre richesse et pauvreté, Presses Universitaires de France, Paris, 2014, p. 130.

    [5] Ibidem, p. 132.

    [6] Sen Amartya, « La pauvreté comme privation de capacités » in Un nouveau modèle économique : développement, justice, liberté, op. cit., p. 96-97.

  • Qu’est ce que la pauvreté ? La réponse de John Rawls

    Imprimer Pin it!

     

    J’entame aujourd’hui une série de publications tirées de mon mémoire de philosophie La philosophie politique de la pauvreté : une approche rawlsienne et libérale. Le premier objectif consistait à établir une définition pertinente de ce qu’est la pauvreté en passant en revue les définitions de Rawls, d'Amartya Sen et de diverses institutions.


    Dans son œuvre, Rawls ne mentionne pas souvent la notion de pauvreté. Toutefois, il l’aborde indirectement à travers la notion de personnes défavorisées[1]. Selon lui, sont défavorisés ceux qui, au sein d’une société, possèdent le moins de biens premiers[2]. Cette catégorie rawlsienne des biens premiers comprend :

    (1) les libertés fondamentales, comme la liberté de pensée, la liberté de conscience, la liberté d’association et les libertés politiques, les droits fondamentaux, comme le droit à la protection de son intégrité physique, le droit à une égalité de traitement devant la loi, le droit de propriété sur des biens personnels[3], et la liberté de mouvement ;

    (2) le libre choix de son activité professionnelle ;

    (3) les « pouvoirs et les prérogatives afférant aux fonctions et positions de responsabilité, particulièrement dans les principales institutions politiques et économiques[4] », c’est-à-dire l’ensemble des emplois et des positions professionnelles ;

    (4) les revenus du travail ou du capital et la richesse, à savoir les biens matériels, les biens fonciers et immobiliers, la fortune et les investissements financiers ;

    (5) les bases sociales du respect de soi, c’est-à-dire la reconnaissance de sa valeur individuelle et de sa dignité par autrui.

    Il faut toutefois noter que tous ces biens premiers n’ont pas la même importance aux yeux de Rawls. Ainsi, les libertés fondamentales et les droits fondamentaux sont plus importants selon lui que les fonctions et positions de responsabilité, tandis que ces dernières sont plus importantes que les revenus et la richesse. Cette hiérarchisation des biens premiers est établie en fonction de leur degré d’utilité potentielle à la réalisation de ce que Rawls considère comme les caractéristiques les plus essentielles d’une personne. A noter que, lors de l’établissement de cette hiérarchie entre biens premiers, les bases sociales du respect de soi sont mises de côté par Rawls[5].

    Dans son œuvre, Rawls ne définit pas un seuil de possession de biens premiers en dessous duquel on pourrait considérer un individu comme étant pauvre. Ceci s’explique par le fait que la notion rawlsienne d’être défavorisé en termes de biens premiers ne recoupe pas la notion de pauvreté absolue, mais, éventuellement, celle de pauvreté relative[6].

    La totalité des biens premiers listés par Rawls ne semble toutefois pas pertinente pour nous aider à cerner la notion de pauvreté. Supposez en effet un individu riche ne jouissant d’aucunes libertés civiles ou politiques, ou d’aucune liberté de mouvement, ou encore, n’ayant pas accès à des fonctions ou à des positions de responsabilité. Vous pouvez imaginer un tel individu sans difficulté. Supposez à présent un individu riche ne disposant ni d’un revenu très élevé, ni d’un niveau de fortune élevé. Vous ne pouvez tout simplement pas alors imaginer un tel individu. Ceci nous montre que nous associons intuitivement au prédicat être riche celui d’avoir un revenu très élevé et/ou d’avoir un niveau de fortune élevé, et non celui de jouir des libertés et droits répertoriés par Rawls comme biens premiers.

    A l’aune de ce constat, on peut affirmer que seuls deux biens premiers de la liste dressée par Rawls, le revenu et la fortune, semblent pertinents pour nous aider à appréhender correctement le concept de pauvreté. Cependant, si nous nous contentions de définir la pauvreté en termes de bas revenus et d’absence de fortune, alors nous risquerions de nous retrouver avec une définition trop fine (thin) du concept, ne permettant pas de saisir pleinement ce qu’il faut entendre par celui-ci. C’est pourquoi, pour parvenir à une définition plus complète, je me propose de m’intéresser maintenant au travail d’Amartya Sen sur la question.

     

     

     

    [1] Rawls John, « Unités sociales et biens premiers » in Raisons politiques, n°33, 2009/1 (1982), p. 13.

    [2] Ibidem, p. 12.

    [3] Rawls ne considère pas que le droit à la propriété productive, c’est-à-dire à posséder une entreprise, soit un droit fondamental.

    [4] Ibidem, p. 18.

    [5] Nous verrons plus tard que Rawls accorde en fait de l’importance aux bases sociales du respect de soi.

    [6] Je reviendrai sur ces notions de pauvreté absolue et de pauvreté relative par la suite.

     

  • Mémoires

    Imprimer Pin it!

     

    A l’heure où j’écris ces lignes je viens de terminer un long processus débuté en avril 2016. Pendant plus de trois ans, en parallèle de mes cours et de mon job-étudiant, j’ai rédigé des mémoires de Master. D’abord en science politique, puis en philosophie. Cette activité monacale a absorbé une grande partie de ma disponibilité intellectuelle, réduisant progressivement mes activités intellectuelles annexes, comme mon activité d’écriture sur ce blog. Le premier mémoire porte sur le système de formation et d’éducation et sur la possibilité et l’intérêt de libéraliser ce système, le second sur la philosophie politique de la pauvreté. Il est possible que j’en publie des parties ici.

    Politiquement, après l’aventure du Parti Libertarien, j’ai rejoint, comme vous le savez peut-être, les Jeunes Libéraux-Radicaux en janvier 2016. Au début, j’ai tenté de retrouver parmi eux la joyeuse et chaotique horizontalité militante idéaliste que je connaissais de mes années au sein des jeunes socialistes. Mais chez les jeunes du centre droit la politique se fait différemment. Au fil du temps, j’ai moi-même évolué de positions radicalement libérales à des positions libérales davantage centristes.

    Il y a 10 ans, j’entrepris mon long (mais pas si périlleux) voyage à travers le monde des idées politiques. Du centre gauche à la gauche radicale, puis de la gauche radicale au centre droit, d’une remise en question fougueuse mais naïve de toutes choses à une appréciation positive mais critique de ce qui est, j’ai bouclé la boucle.


    Adrien Faure

     

  • Entretien avec un libéral algérien : Djamel Alem

    Imprimer Pin it!



    AF. Pourrais-tu te présenter s’il te plaît ?

    Bonjour, mon nom de famille est Alem, mon prénom Djamel Eddine, j’ai 24 ans, je suis né et j’ai grandi à Alger, j’y vis encore mais je suis étudiant dans la ville de Tizi Ouzou en Kabylie, à 80 km à l’Est de la capitale, en Master 2 de Finances et  Assurances. J’ai toujours été passionné par le fait d’apprendre, particulièrement ce qui aide le plus à comprendre le fonctionnement du monde : philosophie, sciences physiques, histoire, sociologie, psychologie et, bien sûr, économie.

    64984539_2292478454351877_348439761737744384_n.jpg


    AF. Comment es-tu devenu libéral ?

    Ayant commencé par la lecture de quelques livres de philosophie politique (tradition familiale, je dirais même tradition kabyle) mais aussi par quelques rencontres, j’ai eu le privilège d’avoir des amis partageant mes passions et mon amour du débat. Passé la vingtaine, les débats s’intensifiant, j’ai fait la rencontre d’un ami à la pensée que je qualifierais de « renversante » par rapport à mes perspectives du moment, ayant alors tendance à penser que « le capitalisme était un système voué à l’effondrement du fait de la concentration des richesses ». Auparavant, je n’avais pas eu idée de lire un jour ceux qui ont théorisé le système libéral et ce sur quoi il se fonde : mis à part quelques passages d’Adam Smith en économie fondamentale, je n’avais jamais lu d’auteurs libéraux auparavant. Je me suis jeté sur Free to Choose de Milton Friedman, ainsi que La Révolte d’Atlas d’Ayn Rand, deux lectures complémentaires dans ma formation intellectuelle, car l’une apportait les preuves empiriques et la clarté des raisonnements de Friedman, tandis que l’autre donnait la possibilité de questionner les fondements psychologiques et philosophiques de la pensée collectiviste, et de détruire les  aprioris infondés selon lesquels « l’individualisme c’est mal », « chercher à s’enrichir pour profiter de la vie n’est pas très sain », « la richesse corrompt », etc.

    La combinaison de ces deux lectures et d’une pensée renversée m’a ouvert sur une nouvelle perspective par laquelle je voyais une possibilité « réaliste » d’améliorer la société ; je comprenais bien mieux les différences de réussite entre pays du Nord et du Sud en général, ainsi que la montée en puissance de l’Asie. Je me mis à lire du Hayek, du Bastiat, du Hoppe, et tout ce qui me tombait sous la main, sur les pages et groupes cyber-libéraux.Je me suis mis à défendre ces idées en débat, d’abord selon une perspective classique et néo-classique, puis, bien plus selon une vision « Autrichienne », plus proche de l’empirisme de Hayek que du rationalisme de Mises J’aime aussi m’inspirer des pensées libérales hétérodoxes (géorgisme et libéralisme de gauche notamment).


    AF. Es-tu actif au sein du mouvement contestataire algérien ? Comment y contribues-tu ?

    Je fus très actif lors du premier mois, en organisant et participant à des meetings, débats, à des évènements, que ce soit lors des marches (du vendredi, ou celles des étudiants le mardi) ainsi qu’avant et après celles-ci, ou par des écrits, des réflexions, des analyses, ou encore, simplement en mettant en contact des personnes. Par la suite, mon implication s’est fortement réduite, car je n’étais pas satisfait de la réaction de mes compatriotes à l’incarcération arbitraire de l’industriel Issaad Rebrab - qui est notre meilleur investisseur privé - car j’estime que des procédures de justice saines doivent toujours l’emporter sur les passions, surtout si celles-ci sont manipulées par ce qui me semble être des calculs politiques très sournois.

    L’arrestation d’autres hommes d’affaires notoirement connu pour leur affiliation au régime ne m’a pas particulièrement ému, mais, étant donnée ma perte de confiance en l’appareil judiciaire algérien, leur incarcération me dérange désormais, car je crois fermement que ce mouvement contestataire n’est pas censé servir de prétexte à des règlements de comptes entre clans oligarchiques à l’origine de la faillite du pays sur tous les plans.


    AF. De manière générale, quel regard portes-tu sur la situation actuelle en Algérie ?

    Exercice difficile, il y a beaucoup à dire ! Mais, pour synthétiser, je dirais que le pays n’a jamais eu autant d’espoir d’une amélioration fondamentale de son système politique depuis l’indépendance de 1962 , « confisquée » par des dictatures successives  se dissimulant depuis 1989 habilement en démocratie « de façade », avec le traditionnel bourrage d’urnes, achats de voix, voix fictives, répression, absence de débat libre et arrestations. Depuis le mois de février de cette année, une bonne partie du peuple algérien s’est reconnue,à juste titre, comme puissance politique et puissance souveraine. Ce changement de vision du monde, causé au départ par quelques évènements de protestation spontanés, est le résultat d’une lente et longue maturation, de l’accumulation des indignations depuis tant d’années.

    Quoi qu’il en soit, la situation a vite évolué en refus de plus en plus radical de tout ce que le « régime » est, ou tente de faire, pour garder sa mainmise. Aujourd’hui, la crise politique est profonde, la classe politique n’arrive pas à faire émerger des personnalités susceptibles d’emporter l’adhésion générale. Les quelques personnes ayant de la popularités ont été ciblées par des campagnes de dénigrement savamment orchestrées par ce qu’on appelle des « mouches électroniques », groupes de faux comptes sur les réseaux sociaux agissant de concert afin de créer un brouhaha et de poster des images de propagande, allant dans le sens des intérêts du régime et de son idéologie officielle et officieuse. Ces données sont difficiles à saisir, pour un observateur étranger par exemple, étant donnée une certaine subtilité et, disons-le, la complicité d’une partie du peuple, qui trouve, ou trouvait du moins, son intérêt dans le régime corrompu et qui participait de fait à relayer une partie au moins de cette propagande virtuelle.

    Malgré cela, je reste optimiste, les gains en terme de conscience politique et même citoyenne (et éco-citoyenne !) sont irréversibles. Les Algériens ont récupéré une grande partie de leur souveraineté, pas seulement politique, mais en tant qu’individus maîtres de leur destinées, et cela c’est pour moi l’essentiel, car c’est la pierre angulaire du progrès politique.Pour inverser une formule célèbre de Marx : ce n’est pas la classe sociale qui détermine la conscience (sociale ou politique), mais la conscience (sociale ou politique) qui détermine la classe sociale ou les destinées de cette dernière.


    AF. Quelle serait une solution satisfaisante à tes yeux pour sortir de la crise politique algérienne ?

    Pour moi la seule solution à la fois réaliste, viable à long terme, et justifiant les efforts déployés, c’est de dissoudre l’Assemblée Nationale Populaire (chambre basse du Parlement) ainsi que le Conseil de la Nation (chambre haute du Parlement), et de passer à une Assemblée Constituante Souveraine, qui devra former un nouvel exécutif, un gouvernement de transition, constitué de technocrates, de préférence non affiliés à des partis politiques, qui n’auront qu’une mission de gestion des affaires courantes de la nation. La Constituante devra quant à elle se focaliser sur l’édiction de quelques lois fondamentales pour diriger momentanément le pays et de travailler à la rédaction d’une nouvelle constitution, le plus important pour moi, étant que cette constitution consacre, par ordre de priorité :

    1 – Le principe de Séparation des Pouvoirs, principe fondamental et fondateur de l’Etat de Droit moderne, raison d’être même des constitutions modernes (certains experts du droit constitutionnel qualifient les constitutions dérogeant à ce principe de « constitutions non-constitutionnalistes », c’est dire !)

    2 – La proclamation claire, nette et précise des libertés fondamentales et de l’égalité civique totale entre tous les citoyens sans discriminations et, j’insiste particulièrement sur ce point, sans principe ou norme d’exception, en évitant des phrases comme « dans le respect des particularités traditionnelles de notre pays », car les normes spéciales dérogeant aux normes générales, cela donnera la possibilité d’ignorer dans les faits, les beaux principes invoqués par le texte (ce qui, si l’on s’appuie sur la pratique du régime auparavant et sur les mentalités en général, ne tarderait pas à arriver).

    3 – La proclamation de l’identité républicaine et Nord-Africaine de l’Algérie afin de sortir du panarabisme hérité des projets impérialistes de Napoléon III, ainsi que des mouvements de la deuxième moitié du XXe siècle (Gamal Abdel Nassser, Saddam Hussein, Kadhafi, et leur allié local, le colonel-président Boumediene).

    Dans le cas de l’Irak et de l’Egypte, leurs populations, depuis longtemps arabisées,  semblent en grande partie se considérer arabes, néanmoins dans le cas des pays Nord-Africains, d’essence civilisationnelle, culturelle, historique, et géographique, Amazigh (Berbère) ou Nord-Africaine, ces tentatives politiques d’effacer le socle identitaire fondateur et d’imposer une forme insidieuse de « néo-colonialisme » furent destructrices pour le tissu social et politique de nos pays de la région. A mon sens, il est impératif, dans une logique de retour à la réalité de notre pays, de se débarrasser de ces reliques d’une époque où de petits dictateurs tentaient de détruire l’esprit profond de notre peuple afin de le subjuguer, cela passe par un patriotisme à la fois universaliste et objectivement fondé sur un patrimoine commun.
    Cela vaut aussi pour les projets islamistes ou panislamistes, dont la dangerosité a été maintes fois démontrée ces dernières décades, le potentiel totalitaire, fanatique et rétrograde de ces « pensées » nous impose la plus grande des prudences, il faudra donc une ferme séparation entre l’exercice du culte religieux et l’exercice du pouvoir politique.


    AF. Comment sont traitées les minorités en Algérie ?

    Généralement mal. Il y a un quasi culte de l’uniformité et de l’unanimité (au point où certains en font des « ismes » par moquerie). Néanmoins, à la suite de la modernité (surtout technologique) qui a déferlé sur notre pays, et de par la communication qu’elle a apporté, les images qu’elle véhicule ainsi que les valeurs de pluralité qu’elle porte, les mentalités ont beaucoup évolué cette dernière décennie : il y a eu un accroissement de la visibilité et une structuration sociale des minorités religieuses/philosophiques (groupes de chrétiens, athées, agnostiques, déistes, bouddhistes, libre penseurs, sceptiques, musulmans hétérodoxes, spiritualistes). Ces groupes, qui restent le plus souvent virtuels et très réduit, se rencontrent parfois à l’occasion, et cela a permis aux minorités susmentionnées de se créer une vie sociale « réelle », et non d’être contraintes de constamment se dissimuler. Néanmoins, dans les faits la pression sociale reste étouffante, et sortir du lot sur ces sujets est toujours un grand tabou et ce dans l’écrasante majorité des foyers et communautés locales du pays. Quoi qu’il en soit, la situation va en s’améliorant, le débat et la divergence s’imposent doucement mais sûrement  dans leur réalité anthropologique, et la société devient plus vraie, moins hypocrite, plus « libérale » en un sens.

    Il y a aussi, bien sûr, les minorités linguistiques. En effet, les politiques d’arabisation successives, françaises d’abord, puis celles des gouvernements post-1962, tous motivés par leurs projets politiques « abstraits » voulant modeler une société de bons citoyens « arabes et musulmans » (c’était littéralement présentés ainsi dans les cahiers et livres d’éducation), ont réussi à faire passer les populations berbérophones de leur position de majorité (ante invasion française de 1830) au statut de minorité aujourd’hui, la politique de dénigrement se poursuivant. Il y a eu néanmoins des progrès politiques (constitutionnalisation de l’identité Amazigh/Berbère), résultats d’une longue lutte et de plusieurs sacrifices (morts, viols, incarcérations et arrestations arbitraires, disparitions) que ce soit en 1981, 1988, 1989, 1997 ou 2001, lors de plusieurs soulèvements, regroupés généralement sous le nom de « Printemps Berbère », et aujourd’hui ces tentatives continuent. Le régime tente de jouer sur ces différences culturelles pour créer des divisions dans les rangs de la population, mais cela ne semble pas fonctionner ; la maturité politique paraît suffisante pour y résister cette fois-ci, contrairement au passé, où le reste de la population est restée très majoritairement indifférente, ou fut parfois même hostile.Le regard populaire sur la question a changé, les jeunes générations admettent volontiers la réalité de leurs origines historiques, sur ce sujet là aussi, l’optimisme est possible.


    AF. La Kabylie devrait-elle obtenir davantage d’autonomie selon toi ? A quel point ?

    Absolument. Par principe politique déjà, je suis toujours partisan des autonomies et de la séparation « géographique » du pouvoir. Régions, villes, communautés, communes, j’estime qu’il faut redonner du sens à la responsabilité locale et à la possibilité de se différencier et de créer des solidarités locales fortes, de gérer son espace de vie proche de manière plus personnelle, plus concrète, sans que des bureaucrates jacobins ne viennent imposer leurs diktats depuis la capitale ou les centres administratifs (ce que nous avons hérité des Français, même si une autre partie de leur héritage est tout à fait positif). Mais, de manière plus précise, je pense que la solution réside dans la création d’une république kabyle autonome, au vu des revendications fédéralistes, autonomistes et indépendantistes d’une part croissante de sa population (mouvements MAK et RPK notamment), mais aussi au vu de la taille de notre pays (le plus grand d’Afrique, un des plus grands au monde). Je pense que des républiques, régions et villes autonomes devraient naître afin de permettre de la souplesse, de la diversité productive, de la concurrence féconde, tout en conservant les ressources naturelles et les hautes fonctions régaliennes comme domaine de l’Etat central (ou fédéral). Cette solution, adoptée par les grands pays (en taille et en puissance), me semble être la voie à suivre, surtout dans une logique d’ouverture sur nos voisins. La dilution du pouvoir central, qui s’est toujours montré autoritariste et jacobin, me paraît aussi être le développement logique de nos revendications politiques. Cela pourrait même être tempéré par des référendums locaux si les populations concernées s’estiment ne pas être en mesure de prendre autant de liberté vis-à-vis de la capitale. Je suis néanmoins très confiant en la volonté de mes concitoyens de récupérer de la souveraineté politique, car cela me semble être l’essence de leur mouvement actuel.


    AF. Envie d’ajouter quelque chose ?

    Eh bien merci pour ton intérêt, j’espère avoir répondu avec autant de précision et de rigueur que possible. Les questions étaient très intéressantes, elles m’ont permis de faire un petit résumé de ma vie et de la vie publique de ces dernières années, ce qui est toujours un exercice salutaire. J’en profite aussi pour te remercier de susciter des débats intellectuels et de contribuer à la propagation de la pensée libérale en général. Je pense que le monde serait plus pacifique, plus prospère, plus heureux et plus humainement digne, si tout le monde était plus libre et plus responsable de sa vie.

    Au plaisir !


    Djamel Alem

     

  • Éléments d'une théorie libertarienne de l'exploitation - Louis-Batiste Nauwelaerts

    Imprimer Pin it!

     


    Cette série de billets de Louis-Batiste Nauwelaerts porte sur le concept d'exploitation, sur sa signification chez Marx, et sur sa signification libertarienne (c'est-à-dire, radicalement libérale). Dans le présent billet, il poursuit sa réflexion entamée dans le précédent. Bonne lecture ! AF

     

    Le sens de l’histoire selon les libertariens

    Les libertariens, comme par exemple Murray Rothbard ou Hayek[1], ont porté un grand intérêt pour l’histoire et ont eu le mérite, contrairement à beaucoup de théoriciens de l’État, d’aller regarder directement ce qu’il se passait dans l’histoire et, ainsi, de sortir ainsi du pur domaine théorique. L’historiographie libertarienne a pu verser dans le complotisme du fait de certains représentants douteux, mais elle est globalement une historiographie partagée. La différence réside dans le type de regard porté sur l’État. Les libertariens essayent de comprendre les raisons qui ont poussé tel ou tel État à agir d’une certaine façon et au nom de quels intérêts, car l’histoire de l’État est une histoire d’intérêts privés pour les libertariens. Un article majeur et important pour comprendre la théorie libertarienne de l’État, qui montre en quoi l’État est exploiteur, est L’anatomie de l’État[2] de Murray Rothbard. Il y donne une définition de l’État qui insiste sur le lien de dépendance entre État et exploitation :

    « Qu'est-ce que l’État ? L’État, selon les mots d'Oppenheimer, est « l’organisation de la voie politique » ; c'est la systématisation du processus prédateur sur un territoire donné. Le crime, au mieux, est sporadique et incertain ; le parasitisme est éphémère, et la ligne de conduite coercitive et parasitaire peut être contestée à tout moment par la résistance des victimes. L’État fournit un canal légal, ordonné et systématique, pour la prédation de la propriété privée ; il rend certain, sécurisée relativement « paisible » la vie de la caste parasitaire de la société. Comme la production doit toujours précéder la prédation, le marché libre est antérieur à l’État. L’État n'a été jamais créé par un « contrat social » et est toujours né par la conquête et par l’exploitation ? »


    L’État est donc à la fois exploiteur en tant qu’institution mais, en plus, sert les intérêts d’une minorité. Cette analyse se fonde sur l’étude historique de l’apparition du phénomène, appelé État, qui n’est devenu une norme qu’à partir d’un certain moment, comme l’ont montré les travaux de Pierre Clastre[3]. Or, ce que semble montrer l’analyse libertarienne, c’est que la cause de cette apparition n’est pas un désir de vivre mieux, de trouver une institution commune qui protégerait chacun, mais bien avant tout la poursuite d’intérêts privés. Ces intérêts privés, contrairement à ceux de l’homme qui passent par le marché, sont satisfaits grâce à l’usage de la voie politique (qui est le monopole de la violence légitime) par opposition à la voie économique. Rothbard insiste bien sur le fait que l’État ne produit rien au départ, et que, par conséquent, il doit aller prendre ses moyens de subsistance chez quelqu’un. L’État naît bien d’une exploitation : celle du travail de quelques-uns. Il s’agit là d’un ensemble d’outils conceptuels que l’on peut classer sous le nom de théorie de l'État prédateur (Franz Oppenheimer, Mancur Olson, Randall Holcombe, Murray Rothbard), selon laquelle l'État est l'instrument qui sert à pérenniser la domination d'une partie de la population sur l'autre au travers du monopole de la force. Là où un pont pourrait être dresser, entre une analyse marxienne et une analyse libertarienne, serait dans le type d’explication que fournissent certains marxistes pour rendre compte de l'apparition de l'État. Selon cette-ci l’Etat serait le résultat de l'évolution de la société, liée au passage du nomadisme à l’agriculture, où  (1) les sociétés agricoles mettent sur pied une défense permanente, nécessaire pour se prémunir contre les razzias, (2) cette armée permet aux dirigeants d'asseoir leur pouvoir, d'instaurer des impôts et de maintenir un « ordre social » favorable à la classe dominante et (3) la classe dominante use pour affermir son pouvoir d’un autre moyen que la force : l'idéologie, les intellectuels étant presque tous employés de l’État, leurs intérêts se confondent avec ceux des gouvernants. Ce qui se dessine en (3) n’est autre qu’une forme de superstructure, et on pourrait espérer que les libertariens, notamment dans leur analyse de l’histoire de la propagande étatiste, reprennent le concept à leur compte.

     

    Le capitalisme de connivence

     

    Nous avons vu qu’historiquement, l’État est né d’une forme d’exploitation. On pourrait cependant se demander s'il en est encore de même aujourd'hui. L’État est peut-être, malgré certaines péripéties, devenu cette institution protectrice et redistributrice qu’il a prétendu être. Les analyses libertariennes, actuelles et récentes, remettent cette idée en cause : même s'ils n’emploient pas ce terme, on ne saurait voir dans leur analyse que l’idée que l’État est toujours un exploiteur et qu’il aide les exploiteurs à le rester. Le concept de capitalisme de connivence permet selon nous de dissiper une erreur marxiste, qui consiste à n’accuser que le capitalisme et à disculper l’Etat lorsqu’il est sur le banc des accusés, mettant la faute sur la corruption. Les libertariens partagent cette idée, à la différence près qu’ils pensent que cette corruption est le résultat d’une disposition naturelle de l’État. Le concept fut formulé par l’historien Gabriel Kolko pour décrire ce phénomène de copinage (crony en anglais) entre les capitalistes et l’État. Le candidat libertarien Ron Paul a illustré ce capitalisme de connivence dans un de ses discours :

     

    « Il y a beaucoup de capitalisme de connivence dans ce pays, des gens qui bénéficient de contrats avec le gouvernement, ou qui sont renfloués par la FED. Ils ne méritent pas de compassion, ils méritent de se voir supprimer tous leurs bénéfices. Il ne faut pas confondre ça avec le vrai capitalisme, quand quelqu'un gagne de l'argent, produit quelque chose. (Ron Paul, novembre 2011, Michigan GOP Oakland University Debate) ». 



    Pour les libertariens, l’État permet donc la pérennité de l’exploitation. David Friedman propose dans son livre Vers une société sans État[4] une expérience de pensée pour comprendre que l’État ne peut être qu’un renfort à l’exploitation, jamais une solution. Il faut s’imaginer deux modèles de société, un dans lequel il n’y a que le pouvoir de l’argent, et un autre où il y a le pouvoir de l’argent et le pouvoir de l’État. Friedman demande alors lequel est le plus préférable. Ne faut-il pas prendre le risque de voir certains utiliser leur argent pour arriver à leurs fins, ou devrions-nous en plus permettre qu’ils aient potentiellement accès au pouvoir de l’État, qui est rappelons-le, à la différence du pouvoir de l’argent, légitime ? Si l’on regarde cela d’un œil contemporain, il semble que le copinage entre l’État et le capitalisme soit plus ravageur qu’autre chose : les normes, les lobbys, les lois qui réglementent la production, les financements publics de telle ou telle entreprise too big to fail, tout ça n’est rien d’autre qu’une façon légitime de maintenir les plus faibles à leur place, en se voyant refuser l’accès au marché, dans un état de dépendance envers l’État et les plus aisés qui, parce qu’ils bénéficient des lois qui sont faites en leur faveur et par eux, ne sont pas soumis à la concurrence. Pour revenir à un cas plus historique, on a par exemple vu l’État, sous couvert de protection sociale, mettre fin aux initiatives ouvrières et aux sociétés mutuelles au XIXe siècle, et ce afin de les maintenir dans une condition profitable à l’exploitation du patronat. Ce souci pour les plus faibles se retrouve déjà chez Adam Smith qui met en garde contre les collusions entre l’État et les intérêts privés :



    « L’intérêt particulier de ceux qui exercent une branche particulière de commerce ou de manufacture est toujours, à quelques égards, différent et même contraire à celui du public[5] ».



    Mais quel est l’intérêt de ce que nous venons de dire pour une théorie de l’exploitation ? Ne nous sommes-nous pas éloignés un peu trop de ce que disait Marx, pour ne faire qu’une énième critique de l’État sans intérêt particulier pour le concept d’exploitation ? En un sens oui. Mais dans l’autre, nous avons essayé de montrer que si l’on prend l’exploitation dans le sens vu plus haut, « l’existence d’un rapport inégal entre l’exploiteur et l’exploité et la modalité d’existence de ce rapport » sont avant tout permis par l’État qui les légitime, et offre même de nouveaux moyens de le faire perdurer. Dans la prochaine partie de ce texte, je proposerai des éléments supplémentaires pour compléter une théorie libertarienne de l’exploitation.

     


    Louis-Batiste Nauwelaerts,
    MA Philosophie – Université Paris-Nanterre

     

     

     

     

    [1] Hayek n’était pas vraiment libertarien mais ses analyses et concepts restent utilisées par eux.

    [2] M. Rothbard (1974), « L’anatomie de l’État », in Egalitarianism as a Revolt Against Nature and Other Essays Washington, D.C.: Libertarian Review Press.

    [3] Clastres, P. (2011). La société contre l'État recherches d'anthropologie politique (Reprise 21). Paris : Les Éditions de Minuit.

    [4] Friedman, Liégeois, & Liégeois Françoise. (1992). Vers une société sans État (Laissez faire 6). Paris : Les Belles lettres.

    [5] Smith, Garnier, Blanqui, Diatkine, Garnier Germain, Blanqui Adolphe, & Diatkine Daniel ... (1991). Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (GF 598, 626). Paris : Flammarion.

     

  • Du particulier au général : réflexions autour de la votation du 19 mai – Philippe Berger

    Imprimer Pin it!

     

    Aujourd’hui, j’accueille un texte de Philippe Berger qui réagit aux résultats de la votation du 19 mai. Bonne lecture ! AF

     

    Même s’il faut se réjouir du fait que la CPEG ait été recapitalisée de manière à ne pas péjorer les conditions de retraite des fonctionnaires de l’Etat de Genève, l’on ne peut s’empêcher de relever une certaine contradiction entre le résultat de ce vote et l'approbation par le même corps électoral de l’assouplissement des conditions d’ouverture des magasins trois dimanches par an (à titre expérimental certes, et sur une “base volontaire” de chaque employé travaillant ce jour-là, nous y reviendrons), ouverture qui était jusqu’à présent conditionnée à l’existence d'une convention collective de travail étendue dans le secteur du commerce de détail.

    L’on ne peut s’empêcher à ce titre de s’interroger face à l'un des arguments utilisés notamment par le comité référendaire s’opposant à la loi 2, celle du Conseil d’Etat, qui rapportait que même les employés de la Migros avaient des conditions de retraites plus favorables que les fonctionnaires de l'Etat de Genève (même eux, ces gueux, eux qui devraient naturellement se trouver tout en bas de l’échelle des conditions sociales du Canton). Cet argument était au mieux maladroit, au pire méprisant. En effet, alors que le rôle de la gauche devrait être de se battre notamment pour l’amélioration des conditions de travail, des retraites et des salaires de tous les travailleurs, il apparaît surprenant de vouloir les segmenter dans des sortes de castes allant des plus au moins valeureux, de les diviser entre ceux qui méritent de bonnes conditions sociales, et les autres, ceux qui n’en mériteraient pas.

    Le but de notre propos n’est bien évidemment pas d’exiger des uns (les fonctionnaires) de se sacrifier au profit des autres (les employés du privé), car répétons-le, il faut se réjouir du fait que l’Etat soit un bon employeur, et montre la voie au reste de la société en donnant à voir un modèle où les conditions de travail, les salaires et les retraites sont dignes. On pouvait à ce titre soupçonner le projet du Conseil d’Etat de n'être que le premier d'une longue série visant à normaliser totalement la condition du fonctionnaire de ce Canton (vieille stratégie du saucissonnage), normalisation qui ferait disparaître ce rôle de l’Etat comme référant de la bonne conduite qu’un employeur se doit d’avoir envers son employé.

    Le but de notre propos est au contraire de nous étonner du fait que l’électeur puisse voter en faveur du maintien de standards sociaux élevés pour certains, tout en acceptant dans le même temps d’ouvrir pour d’autres une brèche dans ce système de protection essentielle que constituent les CCT.

    Bien loin de s’étendre comme nous pourrions le souhaiter, les standards sociaux exigeants que nous mentionnions pourraient progressivement disparaître, et ne constituer peut-être bientôt, osons-le mot, qu’un privilège. Ce mouvement malheureux, anti-progressiste, se perçoit bien dans une partie de l’électorat, qui tout en disant son souhait légitime et sensé de maintenir des retraites de qualité d'un côté, dénie de l’autre une protection élémentaire “aux employés de la Migros”.

    Le propos de cet article n’est certainement pas de proférer des invectives contre un prétendu corporatisme ou égoïsme de la fonction publique, et il convient au contraire de relever le travail formidable que les serviteurs de la collectivité accomplissent quotidiennement en faveur de son bon fonctionnement, et le rôle correcteur que nombre de ses services opèrent face aux inégalités sociales et structurelles qui constellent notre société.

    Il n’empêche, ces résultats visiblement contradictoires de dimanche pourraient donner à penser qu’il n'y a pas nécessairement congruence entre la défense de l’intérêt général, de la justice sociale et de la solidarité que se doit de défendre l’État, et à travers lui la fonction public, et les intérêts particuliers de quelques-uns au sein de cette même fonction publique, ceux-ci aimant néanmoins souvent à se percevoir comme une composante indivisible de l'intérêt général et du bien commun.

    Un certain libéralisme simpliste, dans la mesure où il n'explique le monde que du point de vue des intérêts individuels aura malheureusement gagné sur ce point, les privilégiés et les majorités d'intérêts laissant sur le côté de la route les travailleurs invisibles, non-syndiqués, non-organisés, laissés à eux-mêmes, et à l'arbitraire de leurs employeurs.

    Un mot mérite d’ailleurs d’être dit ici sur « l’accord des employés » indispensable pour ouvrir un magasin le dimanche. Si cette idée de “base volontaire” paraît de prime abord séduisante, elle est dans le même temps si vague qu'elle ouvre la porte aux pressions et aux intimidations que pourraient subir les travailleurs tentés de refuser ce travail dominical. Ceci illustrant bien la nécessité d’une protection de l’employé passant par des conventions négociées par des organisations syndicales représentatives, et non par des employés divisés et pris individuellement à chaque fois qu’il y aurait quelque chose à en tirer.

    Cette question de la base volontaire est à l’heure actuelle centrale, s'étendant au-delà du cas de l’ouverture dominicale des magasins, du fait du développement du travail décentralisé à l’extrême et de l'auto-entreprenariat précaire (« uberisation »), configuration qui rend évidemment plus difficile l’action des syndicats, les travailleurs n’étant plus dans un lieu précis, mais nulle part et partout à la fois.

    Même s’il ne fait aucun doute que dans ce cas, le travailleur effectue son activité sur une base volontaire, il convient de se demander si ce n’est pas contraint par la misère qu’il effectue son “libre-choix” de travailler dans ces conditions.

    Le débat portant alors sur le fait de s’avoir jusqu'à quel point la loi peut donner à un individu la latitude de faire le choix de s’exploiter lui-même pour vivre. La question se pose, car il n’y a pas loin dès lors du travailleur forcé à l’esclave de la Rome antique. A celui qui rétorquera que, contrairement à l’esclave, l'employé, même précaire, est payé, on répondra que l’esclave à Rome était également rétribué par un pécule (c’est ayant amassé suffisamment d’argent qu'il pouvait se racheter à son maître et devenir un affranchi, et d’enfanter des Hommes libres).

    On opposera aussi à la dignité de l’être humain en tant qu’entité générale la nécessité pour tel être humain particulier de gagner sa vie quotidienne.

    Sans prétendre ici apporter une réponse précise à cette question, nous devons reconnaître qu’elle mérite d'être posée, et qu’elle méritera sans doute dans le futur d’être résolue, du moins provisoirement[1], en prenant garde de ne pas brider le dynamisme social et de ne pas non plus considérer que les hommes sont des enfants qui ne savent pas au juste ce qu'ils veulent, et qu’il appartient à une entité étatique supérieure (qui elle naturellement, sait précisément ce qu’ils veulent) de le leur dicter. Il appartiendra néanmoins au législateur - et au-delà au corps électoral dans son ensemble - de prendre conscience des pressions que peuvent exercer les conditions sociales et économiques au sein d’une société donnée, pressions qui forcent certains à renoncer à leur liberté pour pouvoir manger.

    Pour cela, il faudra en revenir à la base : que veut dire vouloir dans une société donnée ? Mon vouloir n’est-il pas précisément limité par mon devoir ? Et si oui, jusqu’à quel point est-il légitime qu’il le soit ?

    Il faut à ce titre et déjà en l’état actuel louer le travail d'une partie de la gauche et des syndicats qui luttent vaillamment pour que soient pris également en compte ces employés invisibles, non défendus, sans droits (et parfois sans existence légale sur notre sol). Même si ce travail n'a pas porté partout ses fruits dimanche, il faut espérer qu'à l'avenir le mouvement des droits sociaux soit extensif, non défensif.

    Si elle ne parvient pas à corriger les maladresses et l'égarement de certains de ses partisans, le courant majoritaire de la gauche aura définitivement démontré son incapacité à penser le collectif. En particulier s’il continue à se donner aux tartufes, qui se disant lutter pour la solidarité luttent en fait uniquement pour leurs intérêts personnels, en détournant le regard sur les difficultés de tous ceux qu’ils pensent leur être extérieurs ou étrangers. Il faudrait en cela se demander si les méthodes de management inspirées du privé (NGP par exemple) n’ont pas aussi fini par transformer certains fonctionnaires, qui considèrent avant tout leur réussite personnelle avant de considérer le bien-être de l’ensemble de la société, et qui voient l’Etat comme une grande entreprise extérieure à cette société plutôt que comme l’une de ses manifestations (si ce n’est simplement la société-même) destinée à servir la population avec équité.

    Les projets de la gauche doivent et peuvent évidemment être réinterprétés et repensés à nouveau du point de vue de l'intérêt général, du bien commun, et non pas de celui de l'intérêt individuel ou particulier au sens restreint du terme. Exacerbé, cet abus de l'intérêt particulier finira par ne susciter que rancœur et mécontentement de la part de ceux qui n'ont rien, face à ceux qui ont tout, qu'ils se trouvent dans le secteur privé, qu'ils soient rentiers, ou qu'ils se trouvent dans la fonction publique.

    Cette redécouverte est d’autant plus motivée par le fait que la défense des droits des minorités et des plus modestes selon une lecture uniquement libérale de l’intérêt particulier ne tient pas. Selon une certaine lecture libérale en tout cas, car paradoxalement il nous paraît qu’un retour à l’individu et à ses affects, la connaissance de l’Homme en somme est nécessaire pour dépasser ce cul-de-sac de l’intérêt particulier et sectoriel, de la polis comme d’un simple champ où s’opposeraient ou s’allieraient pour leur intérêt propre uniquement en tant que groupe x à un instant t des strates particulières de la société, en espérant que leurs demandes, et non celles des autres qui les indiffèrent soient prises en compte[2].

    Il appartient en cela à chacun de se poser la question de savoir s’il est agréable de vivre dans une société où l'on est méprisé à cause de sa couleur de peau, sa religion, son orientation sexuelle, etc. La réponse sera sans doute négative, et cela est fondamental. Car, en effet, le fait que le malheur ou la souffrance de l'Autre - même s’ils ne me concernent pas directement personnellement et même si mon petit bien-être individuel n'est pas concerné - me touchent comme si je faisais moi-même partie de ces classes ou de ces catégories discriminées ou méprisées, est une prémisse essentielle à toute pensée intelligente sur la société[3], la seule même qui permette de penser la société, si tant est qu'on veuille la penser[4]. Ceci expliquant bien qu’un progressiste véritable, un progressiste qui s’intéresse à la réalité telle qu’elle est, ne peut simplement être un égoïste, pour qui l’existence a pour seul moteur de se trouver provisoirement du bon côté de la majorité.

    Nous appelons en somme de nos vœux un processus semblable à celui bien expliqué par Guy Thuillier dans son passionnant article Marx et la bureaucratie[5], article qui recoupe d’ailleurs quelques préoccupations des deux votes de dimanche passé d'où partait notre réflexion :

    « A l’État hégélien Marx oppose l’État rationnel de la « vraie » démocratie, où 1e pouvoir ne serait que la participation du citoyen à l'universel et non la propriété d'une caste arrogante de fonctionnaires, où l'homme ne serait point subordonné à un ordre extérieur, « hiérarchique », mais un « vrai » sujet, un « vrai » citoyen : l’État ne serait plus un universel abstrait détaché de la vie réelle du peuple, mais la sphère où tout ce qui est privé est devenu affaire universelle, et tout ce qui est universel est devenu affaire privée d'un chacun. Ainsi Marx - comme Hegel jadis - reprend à son tour le vieux rêve rousseauiste du Contrat social, la fusion de l'homme privé et du citoyen, la réconciliation de l'universel et de la conscience intérieure[6]. »

     


    Philippe Berger,
    Diplômé des Lettres à l’Université de Genève

     

     

     

     

    [1] Contrairement au messianisme d’une certaine gauche qui ne s’intéresse pas à la réalité, aucune question ne peut être définitivement résolue, aucune contradiction dépassée de toute éternité.

    [2] Certains, notamment aux Etats-Unis (Bernie Sanders, Alexandria Ocasio-Cortez, Ilhan Omar), par la manière dont ils arrivent à englober dans leur discours sur la société dans son ensemble des luttes apparemment sectorielles nous montrent à cet égard un chemin intéressant à suivre.

    [3] Le concept rawlsien de « Voile d’ignorance » pourrait être une manière parallèle d’expliquer cet argument.

    [4] Cette prémisse part de l'Homme en le considérant tout d’abord par le prisme de son humanité, non de son intérêt. Cette tautologie (l’Homme est humain) mérite parfois d’être rappelée.

    [5] In : La Revue administrative, 1956, no. 51, pp. 258-264.

    [6] Cette idée sera notamment développée après Marx par Carlo Rosselli et son socialismo liberale.

     

     

  • Le postmodernisme et l’héritage hippie

    Imprimer Pin it!



    Par postmodernisme, j’entends ce mélange de militantisme et de recherche intellectuelle qui se déploie à travers le monde académique (particulièrement celui des humanités), le monde médiatique, le monde artistique et, dans une moindre mesure, le monde politique en tant que tel, et s’attelle à repérer, condamner et dénoncer, de façon systématique, des privilèges (structurels, systémiques) dont jouiraient certains groupes (les hommes, les Blancs, les hétérosexuels, les cisgenres, etc.) à l’encontre d’autres dans les pays occidentaux.

    Quand on fait la généalogie du postmodernisme, quand on le déconstruit (deux activités intellectuelles particulièrement appréciées des postmodernistes), on le fait souvent remonter aux mouvements sociaux et militants des années 60. Comme tout le monde le sait, cette décennie et la suivante sont un moment d’émergence d’un mouvement social particulier qui est celui des hippies. Or, on a vite fait de voir en les hippies des précurseurs du postmodernisme, car on s’imagine les hippies comme des sortes de militants aux longs cheveux, adeptes de substances illicites, manifestant sans relâche pour diverses causes politiques. J’aimerais vous proposer une interprétation différente, en me basant sur les travaux de Michael Allen, de David Laderman et de Michel Lancelot.

    En dehors du petit groupe des Yippies, les membres du Youth International Party, qui correspondent bel et bien au cliché décrit plus haut, les hippies ne sont pas des militants. Être un hippie, en effet, c’est adopter des croyances (non politiques) et un certain mode de vie comportant certaines pratiques : des croyances spirituelles en rupture avec celles qui prédominaient dans les années 60, une exploration de nouveaux espaces intérieurs (notamment par l’utilisation de certaines drogues) et extérieurs (c’est la révolution des sacs à dos qu’annonce Kerouac en 1958), le rock, une libération de la sexualité, la vie en communauté (surtout à partir de 1969) et des styles vestimentaires décalés. Il y a donc un ethos hippie, mais pas une politique hippie.

    Mais c’est sur le plan des valeurs, de l’axiologie, que la différence entre postmodernisme et hippies me semble criante. D’un côté, un mouvement hippie qui place en son centre l’individualité et ses incroyables potentialités inexplorées, la paix entre tous, l’amour universel et la liberté (sexuelle notamment nous l’avons dit), de l’autre, une configuration postmoderniste qui place en son centre l’identité de groupe, tribale, le conflit permanent entre ces groupes, le ressentiment envers les groupes « privilégiés » et un certain puritanisme. C’est pourquoi, on peut affirmer qu’il n’y a pas de continuité entre le mouvement hippie et les postmodernistes.


    Adrien Faure

  • Quatre types de libéraux

    Imprimer Pin it!

     

    Il me semble que l’on peut observer quatre types, quatre idéaux-types, de libéraux en francophonie (et peut-être au-delà).

    1. Les libéraux reconnus comme tels par les grands médias et le grand public. Il s’agit en général de grands et moyens partis politiques, de leurs représentants, élus, militants, membres, sympathisants, ainsi que de personnalités médiatiques. Par exemple, en Suisse, le Parti Libéral-Radical est désigné unanimement comme principal acteur politique libéral. En général, ces libéraux défendent des positions libérales modérées, que l’on pourrait qualifier de social-libérales sur le plan doctrinal. Ils sont soumis à des critiques venant de leur droite, des conservateurs et des souverainistes, et de leur gauche, des postmodernistes et des sociaux-démocrates. Par nécessité ou par réal-politique, ils font des compromis avec la doctrine.

    2. Les libéraux présents dans le monde académique (étudiants, professeurs, chercheurs). A l’inverse des premiers, les libéraux actifs dans la sphère académique tendent à être bien davantage centrés sur la doctrine et à discuter de ses composantes théoriques. Toujours minoritaires, quand pas marginalisés, ils ont tendance à rechercher des convergences avec le reste du monde académique. Il peut exister des interactions entre les libéraux académiques et les libéraux actifs en politique, mais cela n’a rien d’automatique.

    3. Les libéraux actifs dans les think-tanks, les instituts et les centres de recherches non académiques. Autonomes vis-à-vis de la sphère académique (sauf pour le recrutement), ils cherchent à exercer une influence sur la politique, les acteurs privés ou sur les deux. Ils ont moins besoin d’être conciliants quant à la doctrine et ne recherchent pas forcément des convergences théoriques avec d’autres courants, comme le font les libéraux actifs dans la sphère académique.  

    4. Les cyber-libéraux, c’est-à-dire les libéraux actifs sur le net et les réseaux sociaux. C’est parmi eux que l’on retrouve toutes les positions les plus radicales (anarcho-capitalisme, minarchisme, agorisme) et les mélanges idéologiques les plus surprenants. Ils ne recherchent pas l’influence politique, adoptent souvent des positions sulfureuses sur d’autres sujets, et tendent à fonctionner en vase clôt (phénomène de la bulle de filtres). Ils tendent à ne pas trop apprécier le premier type de libéraux.

    S’il est intéressant de faire ces distinctions, c’est pour savoir de qui et de quoi on parle, quand on aborde la question du libéralisme ou des libéraux, même si en général il s'agira du premier type de libéraux. 


    Adrien Faure

     

  • Entretien avec un Démocrate-Chrétien : Ivan Deiana

    Imprimer Pin it!

     

    AF. Ivan Deiana a attiré mon attention parce qu’il a osé braver la domination de la CUAE, le puissant syndicat estudiantin genevois d’extrême gauche postmoderniste, sur les institutions participatives universitaires, en proposant une liste alternative lors des élections internes qui se déroulaient entre hier et aujourd’hui. Apprenons-en un peu plus sur ce jeune engagé. 

     

    Pourrais-tu te présenter s’il te plaît ?

    J’ai 22 ans, j’habite à Meyrin, étudie la science politique à l’Université de Genève depuis maintenant 2 ans et suis membre de 2 associations universitaires : l’AIESEC (responsable des relations médiatiques) et Fréquence Banane (vice-président).

    Je suis une personne relativement simple : il me suffit de me balader aux quatre coins du Canton avec de la musique dans les oreilles, d’un peu de temps pour moi pour me plonger dans un bon livre, de bonnes bières entre amis pour finir la semaine, d’un petit voyage pour me libérer l’esprit et de militer pour mes idées pour être comblé !

     

    49237495_1973688096260697_944071173581307904_n.jpg



    AF. Pourquoi avoir rejoint les Jeunes Démocrates-Chrétiens plutôt que les Jeunes Libéraux-Radicaux ?

    Les JDC s’axent sur une vision politique globale. Les JLR sont trop, à mon goût,  centrés sur des analyses économiques pour que je m’y sente représenté politiquement. Je pense que l’économie (comme chaque sujet) ne doit pas déborder sur les autres sujets et qu’il faut une vision propre par thème abordé.

    À titre d’exemple : notre brillante députée Delphine Bachmann est co-auteure d’un projet de loi pour bannir la distribution gratuite de sacs en plastique dans les commerces. Il s’agit là d’une mesure écologique, et non pas idéologique. C’est une initiative qui, à mon sens, aurait eu du mal à prendre au sein des JLR.

    Mon choix ne se limite pas à la question écologique. La position des JLR sur la révision de la loi suisse sur les armes, qui peut potentiellement casser la fiabilité que l’on prête à juste titre à notre pays, est également un autre exemple de ce qui a motivé ma décision de rejoindre les JDC.

     

    AF. C’est quoi être démocrate-chrétien au XXIe siècle ?

    Il y a quelques jours, j’étais en pleine réunion avec le Comité de ma section communale. Notre conseiller administratif a résumé son œuvre en disant : « Être démocrate-chrétien, c’est tendre la main à celles et ceux qui la vie a laissé sur le bord de la route ! » Je pense que cette phrase résume, à elle seule, ce pourquoi j’ai opté pour la démocratie chrétienne, et j’en profite pour remercier mes parents de m’avoir inculqué ces principes fondamentaux.

    On ne peut pas résumer la démocratie chrétienne à un programme électoral. Il s’agit d’une vision globale, centrée avant tout sur l’être humain. Le démocrate-chrétien a pour but d’accroître l’effet positif des décisions politiques qu’il prend et d’en étendre les bienfaits aux strates de la société qui en ont besoin.



    AF. Te considères-tu comme de centre droit ou de centre gauche ?

    Ni l’un, ni l’autre. Mes amis de droite me considèrent comme étant de centre-gauche, mes amis de gauche me considèrent comme étant de centre-droit. Comme je n’aime pas être défini arbitrairement et que je sais que la vérité se trouve dans le juste milieu, je pense pouvoir affirmer que je suis bien centriste !

    Plutôt que choisir un positionnement sur l’axe gauche-droite, important mais non pertinent ici, il s’agit surtout pour moi d’être clair concernant mes positions politiques : la débureaucratisation des démarches administratives dont souffrent nos petites et moyennes entreprise, la réduction du poids de la fiscalité qui pèse sur leurs épaules, ainsi qu’une hausse de la fiscalité des grands groupes, sont trois points pour lesquels je me bats, mais je refuse de tomber dans le populisme anti-riches et anti-patrons qui fait le jeu de certains, car la réalité est toute autre. Concernant les questions sociétales, je suis pour un principe de non-ingérence de l’Etat dans la vie privée des individus et pour des règles de vie commune dans l’espace public pour ne pas laisser de place au communautarisme (idéologie/politique/ethnique/religieux) dont notre Canton n’a absolument (et heureusement) pas besoin pour se structurer.

    En résumé : un bon centriste !



    AF. Quel est ton rapport au libéralisme et au conservatisme ?

    Je défends le libéralisme dans son apport juridique : Etat de droit, égalité face aux lois/droits/devoirs, respect des libertés de chacun et construction d’institutions indépendantes. Concernant son aspect économique, ce même libéralisme qui a fait le succès de notre Canton doit pouvoir être critiqué quand nos entreprises locales peinent à en tirer profit. Autrement dit : simplifions là où nous devons simplifier, et mettons l’accent sur le local que nous avons trop tendance à oublier !

    Le conservatisme est une idéologie bien vaste qui, de mon point de vue, nous a tous façonnés à un moment. Personne n’est intégralement progressiste, tout le monde à une vision conservatrice (ou de statu quo) sur au moins une question. Je vois le conservatisme comme un contre-pouvoir permettant d’ouvrir des débats avant de prendre une décision catégorique. Je ne me définis pas comme conservateur et ne pense pas l’être, mais il ne faut de loin pas censurer celles et ceux qui s’en revendiquent.



    AF. Un penseur qui t’inspire ?

    L’Espagnol Miguel de Unamuno. L’une de ses phrases, prononcée face à des franquistes lors de la guerre civile espagnole, me met toujours la larme à l’œil lorsque je la lis :

    « Vous vaincrez mais vous ne convaincrez pas. Vous vaincrez parce que vous possédez une surabondance de force brutale, vous ne convaincrez pas parce que convaincre signifie persuader. Et pour persuader il vous faudrait avoir ce qui vous manque : la raison et le droit dans votre combat. Il me semble inutile de vous exhorter à penser à l’Espagne. J’ai dit... »

     

    AF. Faut-il que l’Entente s’allie avec l’UDC en Ville de Genève lors des élections municipales de l’exécutif ? 

    Non. Le PDC doit pouvoir démontrer qu’il est capable d’existe en Ville de Genève au-delà des bénéfices qu’il a tiré de l’ « effet Barazzone ». Nos candidates, Alia Chaker Mangeat et Marie Barbey-Chappuis, touchent des publics vastes et complémentaires, elles ont toutes les qualités pour redorer le blason du PDC. Le candidat PLR Simon Brandt est également bien présent médiatiquement sur bon nombre de sujets.

    Dans ces conditions, le PDC et le PLR n’ont pas vocation à s’allier à l’UDC qui serait la seule gagnante dans un scénario comme celui-ci, car nous lui offririons une vitrine trop généreuse par rapport à son poids. Et, qui plus est, je me vois mal défendre une alliance avec l’UDC, et je ne pense pas être le seul.



    AF. Envie d’ajouter quelque chose ?

    Ne laissez pas les autres décider pour vous, lorsque vous en avez l’occasion : votez !

     

  • Vers une théorie libertarienne de l’exploitation – Louis-Batiste Nauwelaerts

    Imprimer Pin it!

     

    Si Marx ne fournit pas une théorie de l’exploitation satisfaisante, qui le fera ? Nous ne pouvons-nous passer d’un tel concept à une époque où, malgré les progrès, certains dorment encore dehors et d’autres gagnent une misère, tandis que certains s’enrichissent. Mais il faut lui redonner un sens, une direction. Il nous semble que les théories libertariennes cherchent avant tout à permettre à chacun de vivre comme il l’entend dans des conditions existentielles souhaitables. Cela passe pour eux, et c’est là la différence avec les autres théories politiques, par la liberté : liberté d’être qui l’on est, de penser ce que l’on veut, de faire ce que l’on veut tant que personne n’est agressé, liberté de s’épanouir. Ce choix en faveur de la liberté est multiple : il se fonde notamment sur l’éthique, le fait de penser que la liberté est une valeur plus souhaitable que toute autre et qu’elle est la plus émancipatrice ; sur l’utilitarisme, qui pense que la liberté est la plus efficace pour atteindre nos buts. Pourtant, même si ces préoccupations sont certaines, et qu’on les retrouve chez les classiques comme Bastiat, Molinari, Stuart Mill, ainsi que chez les individualistes, comme Spooner ou Warren, on ne peut pas dire que les libertariens aient fait de l’exploitation un de leurs sujets principaux. La tendance fut même inverse. Comme l’écrit fort justement Christian Lazéri dans un article de 2018 : « Il n’existe pas de théorie unifiée de l’exploitation transversale aux différents courants du libertarisme et celui-ci ne présente qu’une pluralité de conceptions qui se distribuent de part et d’autre de la ligne de partage qui distingue le libertarisme de droite du libertarisme de gauche[1] ». On ne peut que reconnaître cet état de fait, bien que nous pensions qu’il soit possible qu’il existe une théorie libertarienne de l’exploitation – que l’on trouvera certainement du côté des libertariens dits de gauche. Mais d’où vient ce constat ? D’une faiblesse interne des concepts libertariens, comme celui de la liberté négative ? Ou d’un désintérêt pour la question ? Certainement un peu des deux, mais l’erreur principale fut celle que nous appelons le légalisme. Le légalisme a tué le corpus éthique libertarien dans l’œuf et l’a empêché d’aller aussi loin dans le normatif, le cantonnant à la sphère économique et politique – qui selon nous ne fournissent pas les meilleures raisons d’être libertarien.

     

    1. La dérive du légalisme

    Par légalisme nous entendons la confusion faite entre la sphère juridique et la sphère éthique, qui mène à des croyances du type « si X est légal alors X est moral/bon », et inversement. On pourra immédiatement rétorquer que le droit, dans son sens le plus général, est lié à l’éthique. Nous ne le nierons pas, mais maintenons que ce lien ne doit pas être un lien où la loi dicterait la morale (ou inversement), mais un lien qui montre que peuvent se recouper les jugements juridiques et éthiques. « Tu ne tueras point » et la loi interdisant de tuer ont le même contenu par exemple. Mais on aurait tort selon nous de croire que c’est la morale qui a dicté cette loi ou que c’est seulement parce qu’il est illégal de tuer que nous trouvons cela mal. Ne pas tuer est un impératif moral, mais il ne peut fonder la loi, seulement la rejoindre. Ce qui fonde la loi c’est que pour avoir du droit, des lois, il faut reconnaître l’existence d’une propriété de soi. Or, le reconnaître c’est, pour des raisons rationnelles et d’efficacité du droit, ainsi que de respect de notre nature humaine, d'ores et déjà comprendre que tuer autrui est une atteinte à ses droits – et que cela doit donc être illégal. La justification n’est pas éthique, mais elle rejoint l’éthique. Maintenant prenons un exemple plus ambigu, comme la trahison. Je trahis mon ami, en ne venant pas à son mariage. Suis-je dans l’illégalité ? Non, certainement pas. Mais ai-je bien agi pour autant ? Non plus. En somme le fait que X soit légal ne nous apprend rien sur le fait que X est bon ou mauvais. Combien d’atrocités furent légales ? Un des avantages de l’héritage individualiste et jusnaturaliste, c’est qu’il nous apprend que pour savoir si une chose est bonne, la loi n’est pas la première chose à consulter.

    Ce légalisme que nous venons de définir touche aussi bien les libertariens que d’autres courants. La différence est la suivante, si l’on oppose grossièrement les libertariens au reste des courants dits « étatistes » : l’étatiste dira que X est illégal et donc mauvais là où le libertarien dira que X est légal donc bon. Un cas concret, et assez révélateur de cette situation, est le cas de ce boulanger chrétien qui a refusé de faire un gâteau à un couple gay qui se mariait. Les libertariens ont défendu le droit de ce boulanger à ne pas faire le gâteau, ce qui est plutôt une bonne chose car l’État n’a pas à dicter aux individus pour qui ils doivent travailler. Le problème est que les libertariens se sont arrêtés là dans la réflexion ; « mind your own businnes » certains diront. Pourtant on ne devrait pas arrêter la réflexion ici. Ce n’est pas parce que ce boulanger possède ce droit que son exercice est une bonne chose, et en l’occurrence, nous ne croyons pas qu’il le soit. Il y a donc un espace, du fait que la théorie libertarienne est avant tout une théorie du droit, pour l’éthique encore plus grand puisque la loi, « sous régime » libertarien, ne prétend pas dire ce qui est bien ou mal. Un tel espace redonne un sens plein à notre responsabilité, à nos engagements et à nos luttes. Malheureusement, ce n’est pas le cas. C’est cette attitude de désintérêt éthique qui, bien souvent vient masquer un racisme, une homophobie – en somme le conservatisme dans ce qu’il a de pire – et se retrouve chez bon nombre de libertariens, que Jeffrey Tucker appelle les vulgar ou brutals libertarians. C’est cette « brutalisation » du libertarianisme que nous dénonçons et qui selon nous a empêché de fournir une théorie de l’exploitation – ou du moins une tentative. Au lieu d’endosser la responsabilité éthique renouvelée que leur pensée leur accorde, les libertariens ont préféré défendre l’indéfendable[2]. Ils se sont arrêtés aux échanges bénéfiques sans voir que derrière pouvaient se cacher des échanges nocifs qu’il fallait combattre.

     

    1. Libertarianisme et exploitation

    Comme nous l’avons vu, le libertarisme possède selon nous les outils conceptuels pour élaborer une théorie de l’exploitation. Ils doivent cependant accepter de s’engager dans des discussions éthiques et normatives et ne pas se cacher derrière le droit, la propriété ou les contrats. Nous allons essayer à présent de fournir des pistes pour établir une théorie libertarienne de l’exploitation. En raison du passé inexistant d’une telle théorie, il s’agira plus d’une présentation d’une « boite à outils libertarienne » plutôt que d’une réelle théorie de l’exploitation. Mais même si nous avons rencontré cette notion chez Marx, de façon assez sommaire, nous n’avons pas encore circonscrit de façon satisfaisante ce que nous entendions par exploitation.

    Premièrement, l’exploitation mène à des injustices, non pas dans le sens où les droits ne seraient pas respectés, mais dans le sens où ce qui se produit nous paraît injuste d’un point de vue de notre condition humaine et de la dignité qui l’accompagne. Marx voyait bien nous semble-t-il le caractère terriblement cynique de l’exploitation moderne qui bien souvent est légale. Mais qu’entendons-nous alors par exploitation ? Nous reprendrons ici la définition proposée par Christian Lazzéri dans son article de 2018 :

    « On peut considérer que le concept d’exploitation comporte, sans que cela soit limitatif, au moins trois propriétés centrales : la première concerne l’existence d’un rapport inégal entre l’exploiteur et l’exploité, la deuxième concerne la modalité d’existence de ce rapport et la troisième concerne sa qualification normative ou non normative. Trois propriétés que l’on peut examiner dans l’ordre en commençant par la première, celle du rapport inégal entre l’exploiteur et l’exploité. » (Lazzéri.2018)

    Cette définition permet, même si nous ne nous étendons pas sur sa justification, de saisir si oui ou non nous avons affaire à une forme d’exploitation. Ces trois propriétés sont pour nous dépendantes, et ne peuvent qu’exister ensemble. Les deux premières mènent à la troisième. Le problème libertarien du légalisme pousse ces derniers à interroger la légalité des deux premières propriétés, si elles respectent le principe de non-agression[3], et, si oui, alors ils s’arrêtent et ne rentrent pas dans les considérations normatives. Et par conséquent ils ne voient pas que certains de leurs outils pourraient servir à rendre plus claire et plus frappante la troisième propriété, parce qu’ils permettraient de mieux comprendre les propriétés une et deux. Nous proposerons de voir au travers de ces trois propriétés, les outils conceptuels libertariens et mettrons en évidence leur utilité pour l’élaboration d’une théorie de l’exploitation.

     

    1. L’État, exploiteur par excellence ?

    Lorsque l’on élabore une théorie de l’exploitation, c’est avant tout pour la combattre. Il serait étrange, en plus de ne pas être le cas, que l’on fasse une théorie de l’exploitation parce que l’on aime l’exploitation ou que l’on veuille devenir un meilleur exploiteur. Partant de ce principe, nous pouvons dire que le but d’une telle théorie, au travers de la compréhension des mécanismes d’exploitation, est d’identifier la (ou les) source(s) de l’exploitation pour pouvoir ensuite y mettre fin. Or, l’une des sources que le libertarianisme identifie comme source d’exploitation est l’État, et en particulier l’État moderne. Le libertarianisme propose donc une réflexion différente, car elle ne portera pas attention aux mêmes détails, et qui permet d’entrevoir de nouvelles perspectives dans notre compréhension de l’exploitation.

    Le philosophe Matthew Zwolinski est un des seuls à avoir récemment initié une théorie libertarienne de l’exploitation, et c’est donc à lui que nous empruntons l’idée suivante. L’idée, c’est que le capitalisme est peut-être un système qui permet certaines formes d’exploitation – même si le capitalisme que l’on connaît aujourd’hui est avant tout un capitalisme de connivence bien différent d’un capitalisme pur – mais que grâce à l’État il les perpétue, et que l’État est lui-même source d’exploitation. En somme Zwolinski ne nie pas les situations d’exploitation qui peuvent naître avec le capitalisme, mais il pense, et c’est la position que nous défendons nous-aussi, que ces exploitations sont en partie dues aux collusions entre le capitalisme et l’État et que c’est ce dernier qu’il faut combattre en priorité. Il écrit donc :

    “One point that those on the left have often made, and which classical liberals ought to take much more seriously, is that capitalist systems as they actually exist (and not merely as they are envisioned in our utopian dreams) have often rigged the baseline to the detriment of labor and to the advantage of capital. […] In a corporatist world, relationships between capital and labor may often be exploitive, even if it is not so clear that it is the individual capitalist who bears the primary guilt of exploitation[4].”

    Zwolinski ne nie donc pas les effets pervers du capitalisme. Seulement ils sont renforcés par l’État, et de nouveaux se créent. Mais comment donc l’État se fait-il exploiteur ? Les libertariens proposent plusieurs raisons qui peuvent penser que l’État exploite et permet l’exploitation : 1/ une série d’arguments historiques, montrant que l’État fut source d’exploitation, 2/ la mise à jour d’une collusion néfaste existante entre l’État et le capitalisme, mais qui relève de la structure fondamentale de l’État lui-même, et 3/ l’intérêt porté aux formes de pouvoir semble révéler qu’elles sont la plupart du temps coercitives et arbitraires. Nous explorerons cela dans le prochain billet.



    Louis-Batiste Nauwelaerts,
    MA Philosophie – Université Paris-Nanterre

     

     

     

     

    [1] Lazzeri C. (2018), « Justice acquisitive, liberté négative et exploitation : Le libertarisme est-il cohérent ? », Cahiers D'économie Politique / Papers in Political Economy, 75(2), 173-201.

    [2] Comme Walter Block in Block, Rosenblum, & Rosenblum Arlette. (1993), Défendre les indéfendables (proxénètes, vendeurs d'héroïne, prostituées, maîtres chanteurs, faux-monnayeurs et autres boucs émissaires de notre société), Paris : Les Belles lettres.

    [3] Qui bien que très satisfaisant se doit de repenser, au XXIe siècle, le concept d’agression.

    [4] M. Zwolinski (2011), « Exploitation and justice », Bleeding heart libertaians.

     

     

  • L’exploitation selon Marx - Louis-Batiste Nauwelaerts

    Imprimer Pin it!

     

    Mon but dans le présent billet sera de vous montrer que la théorie marxiste de l’exploitation, même si elle reste une des formes les plus abouties de réflexion sur le concept, reste insuffisante et qu’elle contient des contradictions internes qui ne la rendent pas aussi satisfaisante qu’elle prétend l’être. Nous essayerons de circonscrire le cadre théorique dans lequel évolue la théorie marxiste de l’exploitation, avec ses présupposés et concepts propres, afin d’en fournir une critique. Pour des raisons d’espace et de temps, cette circonscription des idées de Marx sera minimale et ne portera que sur les points essentiels de la théorie, en particulier les points qui différent méthodologiquement et axiomatiquement des théories libertariennes. La critique sera donc axée sur les concepts de valeur travail et de plus-value.

    1. Les fondements de la théorie marxiste de l’exploitation

    Un des principes au fondement de la théorie marxistes de l’exploitation est celui de valeur-travail. C’est ce concept qui permet en effet à Marx de poser une théorie de l’exploitation. On peut définir grossièrement l’exploitation pour Max comme étant le fait de ne pas rendre toute la valeur du travail dans le salaire – de quoi découlera une injustice. La théorie marxiste n’est donc pas proprement tournée vers le capitalisme, puisque le schéma marxiste peut être transposé, et on le retrouve dans les analyses de Marx, au modèle féodal. La particularité du capitalisme serait plus dans l’illusion donnée au travailleur selon laquelle il travaillerait « pour lui-même », dans son propre intérêt. Pour comprendre la théorie marxiste, il convient de rappeler l’héritage qui est le sien. Marx est, en un sens, « le dernier classique » et se place donc dans la continuité d’Adam Smith et David Ricardo. Pour Marx le travail est traité, sous régime capitaliste, comme une marchandise. Cela soulève plusieurs implications importantes. Premièrement, cela implique que le coût du travail est, comme pour tout autre marchandise, déterminé par le coût de production, et le coût de production du travail par la quantité de travailleurs nécessaires à la production ; Marx parlant de « travail socialement nécessaire ». Dans une perspective d’amoindrissement des coûts, le capitaliste va proposer la rémunération la plus basse possible afin de préserver la qualité de la force de travail (salaire fournissant le minimum vital) tout en conservant une part de profit maximale. Le salaire est donc, dans ces conditions, un coût de subsistance. La deuxième implication, c’est que le travail est la seule source de valeur possible, et il s’agit là d’un point important de la théorie marxiste : sans travail, pas de valeur. On retrouve bien l’héritage d’Adam Smith pour qui « le prix réel de chaque chose, ce que chaque chose coûte réellement à celui qui veut se la procurer, c'est le travail et la peine qu'il doit s'imposer pour l'obtenir. » Le coût de production du travail serait donc avant tout un « coût de reproduction » et il permettrait l’accaparement par le capitaliste du surplus de valeur que Marx appellera la plus-value. Mais une telle conception va-t-elle de soi ? La théorie de la valeur travail est-elle satisfaisante ? Si non, quelles conséquences cela peut-il avoir sur la théorie marxiste de l’exploitation ? Peut-on séparer, comme l’ont tenté des marxistes analytiques tel que J. Roemer, la théorie de l’exploitation du présupposé de la théorie de la valeur-travail ?

     

    1. Peut-on se passer de la valeur travail ?

    Nous nous sommes demandé plus haut si la valeur-travail était un concept satisfaisant et il s’agit là d’une question importante. D’une part, c’est sur elle que repose la théorie de l’exploitation marxiste, et d’autre part, si elle est fausse, il nous faut trouver une nouvelle conception de la valeur et repenser le concept d’exploitation. La théorie de la valeur-travail est un héritage de certains classiques, en particulier Smith et Ricardo. En revanche, elle n’avait pas le même poids que chez Marx et était plutôt une tentative d’explication de mécanismes d’échanges, plutôt qu’une proposition quasi « ontologique » chez Marx. Mais cette théorie permet-elle de rendre compte de tous les prix ? Comment expliquer qu’une bouteille d’eau ou qu’une voiture construite par des ouvriers coûte moins chères qu’un diamant brut que l’on aurait ramassé lors d’une balade ? Comment rendre compte de ce décalage si l’on admet, comme Marx semble le faire, que c’est la quantité de travail qui donne sa valeur à un objet ?

    Un des problèmes de la théorie de la valeur marxiste est son double ancrage à la fois économique et moral. Il nous paraît en effet difficile de différencier les deux. Lorsque l’on analyse, comme Marx, le processus de production et d’échange entre le travailleur et le capitaliste, on procède à une analyse économique. Mais cette analyse ne nous dit rien sur la moralité de l’échange, sur le fait qu’il soit acceptable ou non. On peut très bien analyser économiquement le marché des bébés volés et revendus à des fins sordides, mais cela ne nous dira rien de la moralité de l’échange en lui-même. Or, Marx semble faire une confusion entre les deux. C’est pour cette raison que notre critique sera avant tout économique, même si elle possède des présupposés philosophiques. Cela ne nous empêchera donc pas, et c’est en cela que l’on rejoindra dans une certaine mesure une certaine de forme de marxisme analytique, de dire que certains échanges, mêmes s’ils sont bénéfiques sur le plan économique, sont immoraux et dégradants. Cela nous permettra de prendre au sérieux le phénomène d’exploitation, et d’essayer d’y trouver des solutions, tout en ne commettant pas l’erreur « marxiste » de croire que le capitalisme est de façon inhérente porteur d’exploitation.

     

    1. Valeur subjective, échanges bénéfiques et échanges nocifs

    Nous allons proposer une théorie subjective de la valeur dans le sillage de l’école autrichienne d’économique. Cela nous permettra ensuite de distinguer les échanges bénéfiques, qui sont les échanges et accords librement passés entre deux individus et qui leur sont tous les deux bénéfiques sur le plan économique, des échanges nocifs qui sont les échanges abordés du point de vue de la morale.

    Nous avons donné un exemple plus haut, celui du diamant ramassé lors d’une balade. Que nous apprend-il ? Tout d’abord, il semble montrer que la théorie de la valeur-travail ne permet pas de comprendre comment la valeur est attribuée au diamant. Le problème est ici un problème d’ordre économique, puisque sont interrogés les mécanismes qui ont mené à un accord sur la valeur du diamant. Se pose alors une question plus générale : comment les prix, autrement dit la valeur du point de vue de l’économie qui se traduit par une somme de monnaie[1], sont-ils fixés ? Dépendent-ils entièrement du travail fourni lors du processus de production ? Qu’en est-il des biens dont il est difficile de dire qu’ils sont produits, comme les diamants, voire même un service ? Une réponse formulée, et que nous jugeons satisfaisante, est celle de l’école autrichienne d’économie qui propose une théorie subjective de la valeur. Il faut pour cela partir du point de vue de l’agent qui opère l’échange, ce qui semble être nécessaire pour comprendre un tel échange. Ludwig Von Mises écrit que « la valeur est toujours le résultat d'un processus d'évaluation. Le processus d'évaluation consiste à comparer l'importance de deux ensembles de biens du point de vue de l'individu qui effectue l'évaluation. L'individu qui évalue et les ensembles de biens évalués, c'est-à-dire le sujet et les objets de l'évaluation, doivent entrer comme des éléments indivisibles dans tout processus d'évaluation[2]. » La valeur serait donc subjective, car c’est l’individu qui sait ce qu’il est prêt à faire, à dépenser, pour obtenir telle ou telle chose, et elle deviendrait objective lorsqu’un accord entre deux individus (ou plusieurs), avec des intérêts différents, est trouvé. Le mérite de cette explication, c’est qu’elle semble empiriquement fondée : nous n’accordons pas tous la même valeur aux choses et je peux être prêt à travailler X heures pour Y€ tandis que mon voisin le refusera, je peux préférer conserver mon intégrité et ne pas faire un défi stupide contre de l’argent là où d’autre n’y verront pas de problèmes, un patron peut, par simple inclination éthique, préférer se rémunérer moins pour accorder plus de primes à ses employés, je peux être prêt à dépenser une fortune pour une édition précieuse d’un livre, etc. Cette différence n’est pas à expliquer, elle est un fait, mais l’on peut supposer qu’elle est une des caractéristiques de notre espèce, celle d’avoir des préférences et de faire des choix en fonction de ces préférences. Mais alors « s'il est impossible de mesurer la valeur d'usage subjective, il s'ensuit qu'il est impossible de lui assigner une "quantité". Nous pouvons dire que la valeur de ce bien est plus grande que celle de tel autre ; mais il n'est pas possible d'affirmer que ce bien vaut tant. (...) La valeur subjective n'est pas mesurée mais hiérarchisée » écrit Von Mises. Cette théorie repose en partie, mais pas seulement, sur le critère d’utilité qui est la satisfaction d’un agent. La satisfaction est un principe économique, c’est à dire qu’il explique pourquoi tel échange a eu lieu. La satisfaction peut être financière (j’ai besoin d’argent) mais aussi éthique (j’achète plus chère mon pain car il est fait par une vraie boulangerie et pas une grosse entreprise), et on peut encore imaginer d’autres motifs. Mais peut-on et doit-on pour autant renoncer à une forme de valeur objective ? L’avantage de la théorie de Marx était en effet de fournir une théorie assez intuitive et objective. Mais, nous l’avons vu, elle n’est pas satisfaisante pour rendre compte des échanges économiques des agents. Cette question de l’objectivité de la valeur est pertinente et importante, mais elle ne relève tout simplement pas de l’économie. C’est là où commence le travail du philosophe et s’achève celui de l’économiste.

    Le philosophe doit en effet, selon Aeon J. Skoble, chercher la valeur objective des choses. Par valeur objective, il faut entendre ce que cela vaut réellement. Mais le vaut est ici non pas économique mais éthique. L’apport de Wittgenstein nous paraît ici d’une grande aide car il permet d’éclairer la différence entre l’analyse de l’échange du point de vue économique (qui est une certaine forme de jeu de langage) et l’analyse de l’échange du point de vue éthique (qui est un autre jeu de langage). Il définit l’éthique comme « l’enquête visant à déterminer le sens de la vie, ce qui rend la vie digne d'être vécue, la façon de vivre correcte[3]. » Or, les critiques marxistes de l’exploitation sont plus proches de ce que décrit Wittgenstein que d’une analyse purement économique. Prenons un exemple. Comprendre que X échange est la rencontre de deux individus A et B avec des intérêts différents se mettant d’accord sur un prix d’échange ne nous dit rien sur la dignité avec laquelle il s’est déroulé. Si A a vendu un tableau à B car il avait besoin d’argent, que B voulait se tableau, et qu’il n’y a pas eu coercition, nous avons un échange que l’on peut qualifier d’échange bénéfique, car les deux agents sont satisfaits (au sens de l’utilité) et en ont retiré un avantage. Mais si B savait en fait que le tableau de A pouvait se revendre bien plus cher que ce que ce dernier ne le croyait, car B aurait reconnu un Rembrandt, l’échange est-il différent ? Du point de vue économique non : les deux agents sont libres et voient leurs intérêts satisfaits. Il y a pourtant un sentiment qui persiste, un sentiment d’injustice qui nous fait dire que B a été malhonnête et qu’il a exploité les faiblesses de A. Ou à l’inverse on pourrait penser que A est un idiot et qu’il mérite ce qui lui arrive. Dans les deux cas, nous avons quitté l’analyse économique et sommes rentrés dans des considérations éthiques. Dans le cas d’une prise de partie pour A, nous pouvons parler d’un échange nocif puisque B a exploité les faiblesses de A. Nous ne sommes donc pas condamnés, même si l’on suit une théorie de la valeur subjective, à renoncer à tout jugement éthique et à toute condamnation d’une injustice. Il faut simplement considérer d’une part les échanges bénéfiques qui relèvent de l’économie, et d’autre part les échanges nocifs qui relèvent de l’éthique – et il s’agira sans doute là du plus important à faire.

     

    1. L’erreur de Marx ?

    Nous avons proposé une théorie subjective de la valeur, expliqué qu’il y avait, indépendamment de la vérité ou de la fausseté des différentes conceptions de la valeur, une distinction à établir et à maintenir entre une analyse économique de l’échange (compréhension des mécanismes de l’échange et du marché) et une analyse éthique de l’échange (est-il digne, quelqu’un est-il exploité ?), mais nous nous sommes éloignés de Marx. Cet éloignement était nécessaire car les concepts d’échanges bénéfiques et d’échanges nocifs nous permettront de mettre en perspective les apports de la théorie libertarienne à la théorie de l’exploitation. Quel rapport donc avec Marx ? Quels reproches lui sont faits ? N’est-il pas justement un critique de la philosophie, en particulier celle d’Hegel, qui préfère une analyse historique et scientifique des événements ? Peut-être bien. Mais cela ne change rien en fait à la critique que nous faisons à Marx : il a en effet selon nous introduit des concepts éthiques dans un domaine qui ne devrait avoir recours qu’à des concepts économiques. L’exploitation peut être un fait, des personnes la subissent tous les jours, mais c’est un usage exclusivement éthique que nous devrions lui réserver. Cette erreur de catégorie provient selon nous d’un réductionnisme excessif de la part de Marx, et c’est peut-être dans la doctrine du matérialisme historique qu’il se traduit le plus, qui a réduit l’espace de l’agir humain au niveau de l’économie. Or tout n’est pas économique : nous jouons, nous prions, nous donnons, nous volons, nous sommes mauvais entre nous, parfois bons, nous nous révoltons, etc.

    Il ne faut pas voir dans cette attitude une justification de l’injustice par l’économie, comme on a souvent pu le reprocher aux libertariens. On peut imaginer que telle ou telle structure économique, une structure socialiste, collectiviste et protectionniste ou une structure libre avec un marché peu régulé par l’État, soit plus ou moins favorables aux plus démunis, qu’elle permette, d’un point de vue technique, à tel ou tel type d’échange d’avoir lieu. Mais juger de l’aspect moralement désirable d’une des structures n’est pas du ressort de l’économie mais de l’éthique – et du politique si l’on entend par là la vie de la cité. Savoir que l’on entreprendra plus et que nous aurons des écoles privées, ou bien que nous aurons une assurance nationalisée et des écoles gratuites, ne nous dit rien sur la désirabilité de telles choses. C’est à nous de juger, de choisir, ce qui est bon, ce qui est moralement juste. Or la théorie marxiste de l’exploitation mélange les deux types d’analyse et ne permet donc pas de comprendre les mécanismes à l’origine de l’exploitation et de l’injustice. Nous l’avons dit, certains systèmes sont propices à l’exploitation, à la déshumanisation et il nous faut choisir les bons. On pourrait donc tout de même conserver la théorie marxiste de l’exploitation, à la manière de certains marxistes analytiques. Là où nous différons, c’est dans la conviction qu’une structure tel qu’un marché libre et non régulé par l’État est la plus juste et la moins porteuse d’exploitation et que, contrairement à une tendance actuelle qui verrait en lui le garant de notre liberté et de notre protection, c’est l’État qui permet l’exploitation « de l’homme par l’homme ». Nous nous faisons ainsi marxien car Marx avait bien entrevu le caractère corrompu de l’État qui, comme superstructure, aliène les individus et permet leur exploitation.




    Louis-Batiste Nauwelaerts,
    MA Philosophie – Université Paris-Nanterre

     

     

     

     

    [1] Un don étant en un certain sens la somme = 0€.

    [2] Von Mises Ludwig, Audouin, & Audouin Raoul. (1985). L'action humaine traité d'économie (Libre échange), Paris, Presses universitaires de France.

    [3] Wittgenstein, Barrett, Rhees, Smythies, Taylor, Waismann, . . . Chauviré Christiane ... (1992). Leçons et conversations sur l'esthétique, la psychologie et la croyance religieuse suivies de Conférence sur l'éthique (Folio Essais 190), Paris, Gallimard.

     

     

     

  • Le concept d'exploitation - Louis-Batiste Nauwelaerts

    Imprimer Pin it!



    Louis-Batiste Nauwelaerts nous revient avec une nouvelle série de billets philosophiques sur le concept d'exploitation. De Marx aux théories libertariennes, un vaste champ en perspective, que nous allons explorer ces prochains jours. Bonne lecture ! AF



    Notre objectif à travers le présent écrit sera le suivant : montrer que les théories libertariennes peuvent apporter un regard neuf et porteur de sens en ce qui concerne les concepts d’exploitation et d’injustice. Contre une tendance du mouvement libertarian, que l’on peut qualifier de « brutalism », nous défendrons l’idée que, par un retour aux racines classiques du libéralisme, il peut y avoir une théorie libertarienne de l’exploitation. Nous soutiendrons par ailleurs qu’une telle vision s’ancre dans un souci de progrès social et économique en faveur des plus démunis, propre au libéralisme classique et à ses racines anarcho-individualistes, rompant ainsi avec le préjugé selon lequel les libertariens seraient les défenseurs des patrons, des riches et de ce que l’on appelle « le Big Business ».

    On entend encore aujourd’hui parler d’exploitation, malgré une certaine tendance à ne voir dans le terme qu’un concept désuet. Par exemple à travers ce type de déclarations : « Ces conditions de travail sont honteuses ! C’est de l’exploitation ! » ; « Il exploite la faiblesse de ses ouvriers et le fait qu’ils dépendent de lui ». Il y a donc, dès le départ, un problème, puisque l’on continue d’employer un concept que soi-disant nous ne devrions plus employer. Ou alors, on peut tout simplement admettre qu’il existe des états du monde dont la description fait appel au concept d’exploitation. Comment, en effet, parler autrement du travail forcé de certaines personnes, que ce soit par des réseaux mafieux ou par des entreprises ? Les personnes qui emploient le concept d’exploitation sont-elles toutes victimes d’un archaïsme ou bien décrivent-elles ce qui se passe réellement ? Notre question n’est pas encore ici de savoir si on doit adopter telle ou telle théorie de l’exploitation, s’il existe réellement quelque chose telle qu’une exploitation capitalistique, mais simplement de savoir si nous pouvons utiliser le concept d’exploitation. La réponse est oui. On ne saurait se passer d’une réflexion sur un concept aussi « grave » et répandu, ne serait-ce que pour le critiquer, ou du moins le débarrasser de ses erreurs.

    Le concept d’exploitation a une double résonance. D’un côté, une résonance philosophique, économique et politique – les trois étant liés – et de l’autre une résonance idéologique, celle du marxisme. On attribue en effet à Marx un bon nombre de réflexions sur le concept d’exploitation, qui sont, nous le verrons plus tard, intimement liés à celui d’injustice (cf. en particulier son ouvrage majeur Le capital). Le concept a chez lui une connotation à la fois politique, économique et philosophique. Il nous paraît d’ailleurs légitime que le concept recouvre ces trois champs, puisque l’on peut très bien imaginer qu’une décision politique mène à un désavantage économique qui fasse que l’on puisse parler d’exploitation, la situation pouvant en plus être sanctionné par un jugement moral. Mais Marx a-t-il le monopole de l’exploitation ? Sa théorie est-elle la seule à même de nous fournir une théorie de l’exploitation satisfaisante ? Une telle entreprise est-elle par ailleurs légitime ?

    Le philosophe qui s’intéresse à ce que l’on appelle « la philosophie politique », et qui tente donc de fournir des modèles, des systèmes politiques philosophiquement pertinents, se doit donc d’interroger le concept d’exploitation, et celui d’injustice qui en découle. Une philosophie politique, qu’elle soit marxiste, libérale, socialiste, monarchiste, etc., ne peut se permettre de ne pas poser certaines questions (comme celle de la justice, de la propriété, de la liberté d’expression, de l’exploitation) et même si l’on pourra parfois déclarer qu’une question n’a pas de sens ou pas d’intérêt, il faudra encore expliquer pourquoi. Cette attitude est ahistorique et appartient donc à une tradition plutôt analytique. Même s’il est le premier à l’avoir formulé avec une telle ampleur – et non sans talent – nous ne pensons pas que le concept d’exploitation soit proprement marxiste. Une certaine vision de ce concept l’est. Mais est-ce la seule que nous pouvons avoir ? Partant du constat que le concept d’exploitation est encore pertinent et que l’on ne semble pas pouvoir s’en passer, comme le montrent ses nombreuses récurrences dans notre langage ordinaire, nous tenterons d’en fournir une interprétation libertarienne.

    Contrairement à ce que l’on peut entendre dire, les libéraux classiques et bon nombre de libertariens furent avant tout soucieux, non pas des plus riches et bien portants, mais des plus démunis. On le voit d’ailleurs encore aujourd’hui où, malgré certaines dérives fascisantes chez certains libertariens, la plupart des mouvements libertariens militent pour l’émancipation des individus, les droits des femmes, les libertés d’entreprendre, de consommer ce que l’on veut et d’échanger avec qui l’on veut, sans entraves arbitraires et coercitives. Comme toute théorie de philosophie politique, le libertarianisme a des limites tant sur le plan théorique que pratique. Nous ne demandons pas d’être d’accord avec tous ses objectifs, parfois vagues, parfois extrêmes, mais simplement de le prendre au sérieux. Par prendre au sérieux, nous entendons par là accorder au libertarianisme le fait qu’il est 1/ une théorie de la philosophie politique, 2/ que cette théorie possède un corpus d’idées et d’auteurs qui méritent qu’on s’y intéresse et 3/ qu’il peut apporter des concepts utiles aux philosophes politiques. Ces trois points nous paraissent essentiels car ils permettent de sortir de l’ad hominem et de la critique a priori pour faire rentrer la théorie dans une discussion dont le but final est, nous l’espérons, avant tout de trouver une théorie satisfaisante respectant le mieux notre condition humaine. Nous appelons par ailleurs les libertariens à se faire marxiens par moments et à avoir la même attitude envers le marxisme : il peut s’agir de frères ennemis sur le plan théorique et philosophique, c’est évident, mais ils restent frères et doivent se rappeler leur objectif qui, s’il est sincère, est le même, à savoir améliorer les conditions d’existence de chacun. Même si le terme de « gauchiste » qu’il emploie est un sens connoté, nous retrouvons dans les mots d’Henri Lepage ce que nous énoncions à l’instant : « Même s'ils défendent une conception "capitaliste" d'organisation des rapports sociaux, les libertariens se distinguent des courants conservateurs "complices" du grand capital et du pouvoir des grandes entreprises. Comme les gauchistes, ils ne craignent pas de dénoncer les "puissances de l’argent" et tout ce qui représente le "capitalisme monopolistique", responsable à leurs yeux de la croissance du pouvoir d'oppression de l’État moderne. » (Henri Lepage, 1978).

    Notre objectif est, au-delà de l’appel à la convergence et la mise en commun des idées, de montrer qu’il peut y avoir une théorie libertarienne de l’exploitation. Marx selon nous échoue, malgré la pertinence de certaines analyses, à fournir une théorie satisfaisante de l’exploitation, ce qui mène à une mauvaise identification des raisons de l’injustice. En revanche il donne les bonnes pistes pour remonter à la source du problème, ou du moins l’une des sources, l’État. C’est à la suite d’une critique de la théorie marxiste de l’exploitation, qui partira avant tout des travaux de l’école autrichienne d’économie, que nous proposerons une théorie libertarienne de l’exploitation. Cette théorie tentera de montrer que le marché est bénéfique pour les plus démunis, qui sont la plupart du temps les premières victimes de l’exploitation, et que l’État est une source d’injustice plus grande que le marché. Cela passe donc par une critique de l’idée selon laquelle il faudrait réguler le marché grâce à l’État[1], où nous tenterons de montrer que l’État n’est pas l’allié naturel des plus démunis. Mais on ne peut tenter une esquisse d’une théorie de l’exploitation du point de vue libertarien que si l’on saisit pourquoi il n’y en a pas eu jusque-là, ce qui s’explique selon nous par une dérive somme toute assez moderne, celle du légalisme, à laquelle les libertariens n’échappent pas et qui les coupe de tout raisonnement éthique.


    Louis-Batiste Nauwelaerts,
    MA Philosophie - Université Paris-Nanterre



     

     

    [1] Il serait faux de croire que les libertariens refusent toute régulation : ils refusent simplement les régulations arbitraires et coercitives.

     

     

  • Ce que nous dit Jordan Peterson

    Imprimer Pin it!

     

    La première fois que j’ai entendu parler du Professeur Jordan Peterson, je résidais à Toronto. Une connaissance m’enjoignit alors vivement d’aller assister à ses cours, puisque j’étudiais dans l’université dans laquelle il enseignait. Je n’en fis rien, ne connaissant pas encore l’homme. La seconde fois que je tombais sur lui, c’était durant un cours de psychologie morale, à Genève, où ses travaux faisaient partie du corpus étudié. C’est toutefois lors de recherches personnelles sur le postmodernisme que je finis par véritablement m’intéresser davantage à sa réflexion, au point, finalement, d’acheter son bestseller, 12 règles pour une vie, que je suis actuellement en train de lire.

    Jordan Peterson est un professeur canadien de psychologie. Il enseigne à la University of Toronto après avoir enseigné à Harvard. En tant que chercheur académique, il a produit des travaux en psychologie empiriste (lorsque l’on cherche à corroborer ou réfuter une hypothèse empiriquement/expérimentalement). Toutefois, il travaille aussi comme psychologue clinicien, prenant en charge des patients, et a une connaissance érudite du corpus théorique psychanalytique. Dans sa réflexion moins académique, il se permet aussi d’invoquer les grands classiques de la littérature russe, l’œuvre de Nietzsche et même… la Bible ! Bien que Peterson m’ait intéressé d’abord pour sa critique du postmodernisme, je ne vais toutefois pas ici m’étendre beaucoup sur sa réflexion politique pour le moment, mais plutôt vous restituer quelques éléments de ce qu’il appelle sa réflexion théologique. A vous de voir si cela vous parle ou non.

    1. La vie est souffrance. Ce qui est incroyable n’est pas que certains souffrent ou que certains soient en dépression, mais que tant de gens parviennent à fonctionner malgré la souffrance qui menace de les saisir à tout instant ou malgré la souffrance qui les étreint d’ores et déjà. Il n’y a donc rien de surprenant à ce que des gens soient déprimés ou à terre, c’est là l’état naturel de tous, ce vers quoi nous sommes toujours ramenés.

    2. L’antidote à la souffrance réside dans le sens (meaning). Le sens est à trouver dans l’adoption de la responsabilité. En commençant par la responsabilité de soi-même par soi-même, puis en prenant des responsabilités pour nos proches et les gens qui nous entourent, et par la suite, si nous développons une telle capacité, en prenant sans cesse de nouvelles responsabilités. Ce n’est donc pas en cherchant directement un sens à sa vie que l’on en trouve un, mais en devenant responsable pour soi et pour les autres (cf. le paradoxe du bonheur). L’hédonisme n'est pas la solution à la souffrance, car il ne peut que la mettre entre parenthèse de façon toute éphémère. Seule l’adoption de la responsabilité peut nous permettre de faire face à la souffrance et de nous libérer d’elle.

    3. En conséquence, la chose morale à faire dans nos vies ne consiste nullement à embrasser l’hédonisme ou le nihilisme, mais à réduire la souffrance autour de nous. Cette injonction est proche de celle de l’utilitarisme négatif de Karl Popper. Ces trois premiers points, relativement simples, me semblent être l’essentiel du message que Peterson essaie de transmettre aux jeunes. On peut les rattacher avec le concept d’antifragilité formulé par le Professeur Nassim Nicholas Taleb et repris par le psychologue Jonathan Haidt pour expliquer l’actuelle croissance de dépressions chez les jeunes Américains dans son livre The Coddling of the American Mind (cf. par exemple sa conférence).  

    4. Abordons quatre autres points que formule Peterson. Dans nos vies, comme dans nos sociétés et nos institutions, nous avons besoin de trouver un équilibre entre l’ordre et le chaos. Trop d’ordre nuit à nos vies comme à nos sociétés, trop de chaos aussi.

    5. Dans les sociétés occidentales, les hiérarchies sociales tendent en général à reposer sur la compétence. Ces hiérarchies sont nécessaires parce que la compétence est nécessaire. Les alternatives aux hiérarchies reposant sur la compétence sont la hiérarchie arbitraire ou celle fondée sur l’usage de la force, et elles n’ont évidemment rien de désirable... 

    6. Le mariage est une institution qui a pour fonction première de protéger les enfants en rendant plus difficile la séparation de leurs parents et en garantissant ainsi une durée plus longue de présence parentale aux enfants (peut-être que ce point parlera davantage à ceux dont les parents ne se sont pas mariés).

    7. On peut appliquer la théorie de l’évolution à la littérature. Les textes qui nous sont parvenus et qui sont considérés comme de grands textes, comme de la grande littérature, le sont parce qu’ils ont été sélectionnés à travers le temps pour leurs qualités ou leur utilité. Tout ne se vaut donc pas en littérature et il existe une justification à ce que l’on considère un certain corpus littéraire comme objectivement supérieur.

    Je m’arrête là pour le moment. Si le cœur m’en dit, je reviendrai vers vous avec de nouveaux éléments à vous présenter sur le travail de Peterson.


    Adrien Faure


  • L'éthique de l'égoïsme rationnel d'Ayn Rand

    Imprimer Pin it!

     

     

    Après vous avoir présenté la biographie d’Ayn Rand et son éthique des vertus, venons-en à présent à son éthique de l’égoïsme rationnel. Souvenez-vous, pour Rand, la mère de toutes les vertus n’est autre que la valorisation de sa propre vie, tandis que la vertu fondamentale permettant l’accomplissement de soi est la rationalité (« ce qui est contre l’esprit est contre la vie »). Parce qu’il est souhaitable pour l’individu de valoriser sa propre vie, Rand parle d’égoïsme. Mais parce que la valorisation de sa propre vie doit se faire en se fiant à un code moral découlant de l’usage de sa raison, cet égoïsme est dit rationnel. C’est pourquoi, il est très important de ne pas confondre ce que Rand appelle l’égoïsme rationnel avec ce que nous appelons dans notre langage quotidien un comportement égoïste. D’ailleurs, Rand condamne explicitement l’égoïsme, au sens usuel du terme, comme conduisant à une sorte d’état de nature hobbesien, guerre de tous contre tous où chacun cherche à s’emparer de ce qui ne lui revient pas de droit. Cet égoïsme-là, elle le qualifie d’égoïsme irrationnel.

    Parce qu’elle défend l’égoïsme rationnel, Rand rejette l’altruisme. Selon elle, l’altruisme ne se confond pas avec la bienveillance envers autrui, mais désigne une doctrine sacrificielle nous enjoignant de toujours et en tout temps sacrifier ce qui a une valeur supérieure à nos yeux à ce qui a une valeur inférieure. Ainsi, l’altruisme nous enjoindrait de sacrifier un être qui nous est cher pour sauver dix parfaits inconnus. Or, selon Rand, une telle conclusion est immorale, car elle ne conduit nullement à la valorisation de sa propre vie[1]. A contrario, un individu employant la totalité de sa fortune pour sauver l’être chéri par son cœur ne commettrait aucun impair moral, mais respecterait au contraire l’éthique de l’égoïsme rationnel. En effet, ce n’est pas le sacrifice de soi pour autrui qui pose problème en tant que tel, mais le sacrifice qui ne représente rien à nos yeux et n’a donc aucune valeur pour nous. C’est pourquoi, même le sacrifice de sa vie pour sauver un être cher est justifié par l’égoïsme rationnel, pour autant que notre vie nous soit insupportable sans l’existence de cet être[2].  

    Bien que Rand rejette l’altruisme, elle ne défend néanmoins pas le fait d’adopter une attitude d’indifférence envers tout un chacun. Au contraire, nous devons reconnaître en nos pairs notre commune humanité, le fait que nous appartenons tous à la même espèce, et, à l’aune de cette reconnaissance, leur accorder une certaine valeur, nous intimant un devoir de respect et de bienveillance envers eux[3]. Au-delà de la bienveillance, il existe en outre pour tous, en situation d’urgence, comme en cas de catastrophe naturelle ou d’épidémie, un devoir d’assistance à personne en danger. Il est difficile de voir quelle est l’étendue de ce devoir d’assistance, mais il me semble plausible qu’on puisse l’étendre jusqu’à l’interpréter comme impliquant un devoir d’assistance individuel aux personnes en situation de grande précarité.

    Enfin, mentionnons aussi la théorie randienne de l’amour. Pour Rand, aimer c’est répondre émotionnellement aux vertus d’autrui. En conséquence, notre amour pour autrui correspond à un paiement spirituel par lequel nous rémunérons cet autrui en échange et en reconnaissance de ses qualités et de sa valeur propre. L’amour est ainsi une activité s’intégrant parfaitement au sein de l’éthique de l’égoïsme rationnel puisqu’il s’agit d’une activité à travers laquelle on retire une joie toute égoïste à la simple existence de l’être aimé.

    Dans mon prochain billet, qui conclura ma série sur Ayn Rand, j'aborderai succinctement sa philosophie politique.




    Adrien Faure




    Pour aller plus loin :
    - Mon intervention à la RTS sur Ayn Rand et son éthique de l’égoïsme rationnel en 2016 : https://www.rts.ch/play/radio/philo-in-vivo/audio/et-si-legosme-etait-une-vertu?id=7834267
    - La vertu d’égoïsme (1964), publiée aux Belles Lettres.
    - Le seul blog francophone dédié à l’étude de l’œuvre d’Ayn Rand : https://objectivismefr.wordpress.com/
    - La biographie d’Ayn Rand rédigée par l’historien des idées français Alain Laurent (2011)



     

     

    [1] Notons que Rawls rejette aussi une telle logique sacrificielle dans sa critique de l’utilitarisme. Les relations entre Rand et l’utilitarisme me sont toutefois inconnues.  

    [2] L’utilitarisme négatif de l’acte ne parviendrait-il pas aussi à cette conclusion ?

    [3] Harry Frankfurt défend une position plutôt similaire : il convient de reconnaître autrui pour ce qu’il est, un être humain, et de le traiter comme on doit traiter tout être humain, avec un certain respect. La notion de bienveillance peut être reliée à celle du spectateur impartial d’Adam Smith, reprise par Roger Crisp.

     

     

     

  • La politique écologique au temps des passions

    Imprimer Pin it!

     

     

    Quand j’ai créé ce blog il y a bientôt huit ans, j’étais un tout jeune militant de gauche, profondément sensibilisé aux problématiques écologiques, notamment par mes enseignants de géographie, mais aussi par certains membres de ma famille. L’effondrement de nos sociétés me semblaient imminent, presque palpable, et je pouvais sentir l’effroi me glacer la nuque en imaginant l’horreur et la barbarie qui nous attendaient si le monde ne prenait pas rapidement des mesures drastiques et radicales pour stopper le réchauffement climatique. Je défendais une décroissance de la production et de la consommation immédiate et sans compromis, par le biais de multiples taxes et interdictions sur tout ce qui me semblait inutile ou futile (c’est-à-dire une très longue liste de choses dans ma perspective de l’époque). Ce n’était pas rationnel, mais c’était déjà relativement bien vu en ce temps-là.

    Il me semble qu’aujourd’hui la politique écologique n’est pas toujours abordée avec suffisamment de calme, de réflexion et de modération. Instiller la peur chez les individus comme prémisse à une réflexion ou à une discussion démocratique n’est pourtant pas la meilleure stratégie pour obtenir un débat serein et fructueux. Nous ne sommes pas que des êtres de raison et il est aisé d’éveiller en nous des émotions qui prennent le dessus sur la partie rationnelle de notre esprit. Pour moi, il y a cinq principes qui me semblent pertinents à garder en tête quand nous parlons de politique écologique :


    1. Collectivement, en tant que communauté politique, nous devons faire en Suisse notre juste part du fardeau nécessaire à la lutte contre le réchauffement climatique.
    2. Collectivement, en tant que communauté politique, nous ne devons rien faire de plus que notre juste part du fardeau.
    3. Notre juste part du fardeau est déterminée par les engagements que nous prenons de façon conjointe avec les principaux Etats pollueurs du monde.
    4. Sur le plan privé, les individus ont évidemment le droit de faire davantage que cette juste part du fardeau mondial assumée par la Suisse.
    5. Il appartient aux autorités de notre pays d’anticiper les conséquences négatives du réchauffement climatique pouvant nous impacter et de réaliser les aménagements nécessaires pour que les habitants de ce pays puissent vivre le mieux possible dans le futur.


    Un certain discours écologiste, issu de l’aile gauche des Verts et des écologistes proches de la gauche radicale et de l’aile gauche du Parti Socialiste, aborde la politique écologique de façon irrationnelle et déraisonnable. Ce discours prend parfois la forme de la dénonciation d’un Péché Originel (l’industrialisation, le développement et la croissance économique) qui aurait souillé à jamais la pureté de notre belle planète Gaïa, faisant de ses habitants des êtres de vice et non de vertu devant à présent expier leurs péchés consuméristes par le paiement d’une dîme aux grands prêtres de la Nouvelle Foi, sur le modèle des indulgences contre lesquelles s’insurgea Luther. D’après le psychologue Jonathan Haidt (University of New York), les êtres humains sont naturellement sensibles à cette thématique de la pureté. A notre époque, la recherche de la pureté s’exprime par le rejet de la « société de consommation » et amènent les écologistes les plus radicaux à souhaiter revenir à une société préindustrielle, planifiée par leurs mains pures et bienfaisantes. Or, les exhortations des écologistes radicaux, à ce que l’Etat contraigne les citoyens et habitants de notre pays à faire davantage que ce que nos engagements envers nos partenaires internationaux prévoient, ne sont pas rationnelles et doivent être rejetées. La raison en est que le seul sacrifice de nos conditions de vie en Suisse n’empêchera nullement le réchauffement climatique, tout simplement parce que notre population est de petite taille et que nous ne représentons qu’une toute petite portion des émissions mondiales de gaz à effet de serre.

    En résumé : Faisons notre part du fardeau oui, mais ne sacrifions pas de façon irrationnelle les conditions de vie de nos habitants pour « donner l’exemple » ou par désir « d’être pur ».  Ce n’est pas une course à la pureté dont il est question, mais la gestion d’un problème mondial où chacun doit faire sa part.

     

     

    Adrien Faure




  • L’anarchisme de droite : épilogue - Louis-Batiste Nauwelaerts

    Imprimer Pin it!

     

     

    Si l’anarchisme de droite perturbe autant, s’il gêne, ce n’est pas par sa violence, son cynisme, son côté acerbe. On retrouve ces caractéristiques dans bien d’autres domaines. La violence des anarcho-droitistes, les turbulences qu’ils s’occasionnent, n’est qu’un moyen d’atteindre une quête plus haute et plus « spirituelle » que pourrait le laisser penser leur pragmatisme et la haine des intellectuels : celle de la vérité. Car pourquoi les mots des anarchistes de droite sont-ils aussi tranchant, parfois d’une violence inouïe ? C’est parce que la quête de la vérité, pour eux, ne saurait être entravée par quoi que ce soit, et qui si la violence peut servir la vérité, alors elle le fera. C’est là où réside, nous ne l’avons pas développé pour des raisons de temps, l’aristocratisme de l’anarchisme de droite : il se veut une quête de la vérité, ce que François Richard nomme une « chasse à l’absolu ». Louis Pauwels, journaliste et écrivain  anarchiste de droite écrit dans Blumorch l’admirable :

    « Je veux que rien ne dorme dans mon cerveau, que tout travaille, s’active, se déchaîne, parle ! Que la puissance de l’esprit efface, dévore, absorbe toute chose et moi-même ! Je veux l’intelligence sans limites, sans repos, sans frein, sans empêchement, sans sommeil ! Je veux l’intelligence comme une chose non humaine, comme une passion sans obstacle ! Je veux l’intelligence ! »

    Si le terme « anarchiste de droite » fut à l’origine employé péjorativement par la revue Les Temps Modernes en 1947, il en est que la tradition anarcho-droitiste, même si elle est parfois loin de nous convaincre, nous pousse à interroger le monde dans sa globalité à un point que peu d’entre nous arrivent à atteindre. Il remet en cause l’ensemble de la société, mais ce avec une formidable précision que l’on retrouve dans le style incisif de ses auteurs. L’anarchisme de droite n’est donc pas une idéologie, avec un corpus précis, mais bien un ensemble de principes (comme le montrent les parcours et œuvres de Micberth et Bukowski) qui guident une vie. Mais même sans suivre ses principes de façon parfaite- ce qui à titre personnel ne nous semble pas désirable – nous pouvons en accepter l’aspect méthodologique et le faire notre afin d’interroger, comprendre, et peut-être changer le monde qui nous entoure. L’anarchisme de droite est donc un appel à la réflexion, qui est le seul moyen d’échapper en réalité à la barbarie. Nous laisserons le mot de la fin à Georges Bernanos, qui pour une fois n’est pas si pessimiste que ça dans la mesure où il montre la supériorité du savoir sur la violence :

     

    « Vous n’aurez pas raison des imbéciles par le fer ou par le feu. Car je répète qu’ils n’ont rien inventé ni le fer ni le feu ni les gaz, mais ils utilisent parfaitement tout ce qui les dispense du seul effort dont ils sont réellement incapables, celui de penser par eux-mêmes. Ils aimeront mieux tuer que penser, voilà le malheur. »




    Louis-Batiste Nauwelaerts,

    Rédigé à l’Université de Sherbrooke

     

     

     

     

     

     

    Bibliographie

    François Richard, L’anarchisme de droite dans la littérature contemporaine, 1988.

    François Richard, Les anarchistes de droite, Que sais-je ?, 1997.

    Jacqueline Morand, Les idées politiques de Louis-Ferdinand Céline, 1972.

    Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, 1932.

    Louis-Ferdinand Céline, Bagatelles pour un massacre, 1937.

    Charles Bukowski, Contes de la folie ordinaire, 1972.

    Michel-Georges Micberth, Pardon de ne pas être mort le 15 août 1974, 1975.

    Léon Bloy in Le Figaro, 19 avril 1884, « Les cadets du suffrage universel ».

     

     

     

  • Anarchiste de droite malgré lui : le cas Bukowski - Louis-Batiste Nauwelaerts

    Imprimer Pin it!

     

     

    Nous l’avons vu, l’anarchisme de droite se distingue des anarchismes classiques en ce qu’il refuse les principes démocratiques : le peuple, méfiance envers l’efficacité de l’État, méfiance envers la loi de la majorité, la république, la démocratie, haine et rejet des intellectuels, tout cela n’étant qu’un vil mirage au service de l’aliénation de notre Moi. Mais une des caractéristiques principales des anarchistes de droite, c’est que quasiment aucun des auteurs que nous avons cités au cours de notre étude ne se revendique comme tel.1 En effet, l’anarchisme de droite est une attitude, un mode de vie. De nouveau, avant de nous pencher sur le cas de Bukowksi, laissons la parole à François Richard qui résume parfaitement cette idée selon laquelle être anarchiste de droite, c’est avant tout avoir des principes et les vivres :

    « Il faut distinguer ce qui est du ressort des approximations verbales ou gestuelles, ce qui appartient à la provocation littéraire ou médiatique et la réalité des faits. Il semble qu’il y ait aujourd’hui des frémissements anarcho-droitistes dans l’air : tel saltimbanque, frère d’un ancien ministre, se proclame "anarchiste de droite" ; tel chroniqueur acide d’une chaîne de télévision reçoit la même dénomination ; les auteurs de cette farce animalière intitulée Le Bébête Show sont présentés par Jacques Lanzmann comme des anarchistes de droite ; un intellectuel commet un ouvrage sur L’Anarchisme de droite dans la littérature et le cinéma, "de Céline à Clint Eastwood" (tout un programme), etc. Tout cela, à mon sens, relève de l’anecdote, du parisianisme. »

    Un anarchiste de droite digne de ce nom ne se contente pas d’émettre des borborygmes satiriques à la radio ou la télévision, d’écrire un article ou un livre incendiaire : il vit ses principes. Il n’est pas le bouffon du pouvoir, le provocateur maison, le sémillant putasson : il subit les tracasseries des pouvoirs publics, il est traîné en justice, jeté en prison, traqué dans sa vie privée, diffamé, occulté, paupérisé. Le seul homme de cette trempe, à ma connaissance, qui défende depuis près de trente ans les mêmes principes, c’est Michel-Georges Micberth.

    Nous tacherons donc de montrer dans cette partie en quoi, selon nous, Bukowski pourrait être classé comme un anarchiste de droite – ou du moins pourquoi ce ne serait pas impensable- malgré les différences contextuelles, historiques et politiques avec les auteurs abordés plus haut. Nous appliquerons les « trois critères »2 vus précédemment au cas de Bukowski.


    Pour ce qui est du refus de la démocratie, Bukowski est assez clair : la méfiance est de mise. Mais à cette méfiance, s’ajoute le pessimisme de l’immobilisme propre aux anarcho-droitistes : « La différence entre une démocratie et une dictature, c'est qu'en démocratie tu votes avant d'obéir aux ordres, dans une dictature, tu perds pas ton temps à voter.3 » D’une part, il compare la démocratie à une dictature, les deux n’ayant pas de différences significatives, et voit le vote comme une perte de temps. Or, voir le vote comme une perte de temps, c’est voir le processus démocratique dans son ensemble comme une perte de temps, le fameux mirage démocratique que dénonçaient les anarcho-droitistes. Quant au peuple, Buko n’est pas tendre non plus, et critique la bêtise ambiante.

    « On ne manque pas de sociologues à faible quotient intellectuel aujourd’hui. Pourquoi j’en ajouterais, avec mon intelligence supérieure ? On a tous entendu ces vieilles femmes qui disent : « Oh, comme c’est AFFREUX cette jeunesse qui se détruit avec toutes ces drogues ! C’est terrible ! » Et puis tu regardes la vieille peau : sans dents, sans yeux, sans cervelle, sans âme, sans cul, sans bouche, sans couleur, sans nerfs, sans rien, rien qu’un bâton, et tu te demandes ce que son thé, ses biscuits, son église et son petit pavillon ont fait pour ELLE.4 »

    La critique est ciblée sur une personne en particulier, mais on comprend à la lecture de ce passage, somme toute fort réussi, que la critique qui touche la vieille pourrait en fait s’abattre sur chacun de nous. 


    Pour ce qui est de la haine des intellectuels, on la retrouve tout au long de l’œuvre de Bukowski, que ce soit lorsqu’il critique les intellectuels eux-mêmes, les professeurs, les universitaires, ou qu’il vise, de sa plume acérée, ceux qu’ils jugent être de mauvais intellectuels, comme par exemple Ginsberg qu’il critique à de nombreuses reprises, que ce soit dans le Journal d’un vieux dégueulasse ou dans des entrevues accordées aux journalistes. Mais tout comme les anarcho-droitistes, sa critique touche ceux qui se disent, se réclament « intellectuels » dans leur ensemble. Dans le fameux Journal d’un vieux dégueulasse il écrit :

    « Un intellectuel exprime une chose simple d'une manière compliquée. Un artiste exprime une chose compliquée d'une manière simple. »

    On retrouve ici la différence vue plus haut entre l’intellectuel et l’artiste, le pire étant l’artiste qui se prend pour un intellectuel. Il critique même les intellectuels de salon qu’il juge « chiants comme la pluie »5. Et s’ils sont chiants comme la pluie, ce n’est que par distance et oubli du réel. Bukowski a par ailleurs un côté fortement individualiste, et si l’intellectuel est synonyme de blocage, l’individu est source de changement :

    « Vous commencez à sauver le monde en sauvant une personne à la fois, tout le reste, c’est le romantisme grandiose ou la politique. »


    L’œuvre de Bukowski est immense et on pourrait passer des mois à trouver des exemples de ce que nous venons d’affirmer. Mais s’il y a bien un exemple qui finira d’étayer notre propos, c’est la vie de Bukowski elle-même. Tout comme Micberth, Bukowski a vécu de et pour ses principes. Toute sa vie Buko l’aura mené avec la même cohérence. Il n’a eu de cesse de rejeter les grandes illusions démocratiques, les intellectuels, les politiciens. Bukowski est un homme qui rote lors de ses conférences universitaires, auxquelles il arrive bien souvent ivre. Ivre, il l’était lors du passage télé qui l’a rendu célèbre en France6 : face au rejet qu’il subit de la part des autres invités, des « intellectuels » (aujourd’hui presque inconnus sauf Cavana) Bukowski ne voit pas d’autres solutions que de s’enivrer et de quitter le plateau. En cela il est un anarchiste de droite, dans son rejet à la fois du collectif et des intellectuels, de même qu’il l’est lorsqu’en bon pragmatique, et peut être en bon célinien, il écrit :

    « Les hôpitaux, les prisons et les putes, telles sont les universités de la vie. J'ai passé plusieurs licences, vous pouvez me donner du Monsieur.7 »

     

     

     

     

    Louis-Batiste Nauwelaerts,
    Rédigé à l’Université de Sherbrooke

     

     

     

     

     

    1 Mis à part Micberth qui était d’ailleurs pour François Richard le seul véritable anarchiste de droite contemporain.

    2 Rejet de la démocratie, haine des intellectuels, et engagement politique par le désengagement, la critique et le refus d’adhérer à une idéologie.

    3 Contes de la folie ordinaire, 1972.

    4 Ibidem.

    5 https://www.letemps.ch/culture/2014/01/24/deux-bad-boys-litterature-americaine-reviennent.

    6 Apostrophes : Charles Bukowski, ivre, quitte le plateau | Archive INA.

    7 Au Sud de nulle part, 1973.

     

     

  • La haine des intellectuels par les anarchistes de droite – Louis-Batiste Nauwelaerts

    Imprimer Pin it!

     

     

    Si l’anarchiste de droite rejette la démocratie, il rejette aussi ses défenseurs, voire ses créateurs1 : les intellectuels. Pour l’anarchiste de droit, l’intellectuel échappe au réel tout en prétendant le modifier, il privilégie le théorique, « le concept à la vie » (François Richard), ce qui bien évidemment ne va pas pour leur plaire. En ce sens, Céline écrivait dans une lettre à Élie Faure que « la fuite vers l’abstrait est la lâcheté même de l’artiste ». N’oublions pas que, pour les anarchistes de droite, le changement ne peut venir que des individus et que bien souvent ces individus feront partie d’une élite aristocratique. Le rejet des intellectuels est donc logique dans la mesure où ces derniers ne conceptualisent que des actions collectives : ils sont loin du pragmatisme dont les anarchistes de droite se réclament. Ceux-ci refusent donc, pour reprendre les mots de François Richard, « la prédominance de l’idée par rapport à la réalité des faits ». Les anarchistes de droites ont d’ailleurs maintenu une certaine cohérence, la « rigueur du refus » dont nous parlions plus haut, dans la mesure où il se feront aussi critique des intellectuels de droite et ce quelquefois même au sein des rangs anarcho-droitistes2.

    De même que pour la démocratie, tachons de saisir ce que les anarchistes de droite entendent par « intellectuel ». Dans Le Grand d’Espagne, Nimier en donne la définition suivante : « Nous entendons par là un certain type d’esprits qui collectionnent les idées plus qu’ils ne les aiment et contiennent tous un homme de lettre en puissance, avec le sentiment impérieux d’un échec. » On retrouve ici la distinction opérée dans l’introduction entre anarchistes classiques et de droite, les uns étant des intellectuels (philosophes, économistes, théoriciens du politique) et les autres des hommes de lettres. Par ailleurs, la critique des intellectuels par les anarcho-droitistes est avant tout contextuelle et non absolue : ce qu’ils critiquent ce n’est pas le fait d’être un intellectuel, mais biens les intellectuels de la fin XIXe et du XXe. Céline écrit à ce sujet dans une lettre à Albert Paraz : « Le caractère disparaît du monde. Il n’y a plus que des « épateurs ». Louis XIV, Henri IV, Saint-Louis, Napoléon, Voltaire, La Bruyère, Saint-Simon, ont chacun un goût qui reste, une couleur absolue. Mais tous ces petits agités3… Pouah ! Lavettes prétentieuses. »

    Il y a donc, et le constat est frappant, une critique de la décadence qui toucherait leur époque. Cette décadence se caractérise par un « abaissement de l’homme »4 causé par la démocratie et par conséquent par ses promoteurs… Les intellectuels sont donc pour les anarchistes de droite une menace pour l’homme et son épanouissement. Se cache donc derrière la critique des intellectuels une critique bien plus profonde, celle de la décadence qui caractérise selon eux la modernité. Il n’est pas nécessaire de rappeler que la vision anarcho-droitiste est éminemment pessimiste, que ce soit sur le plan de la décadence morale ou celle intellectuelle. Pour eux, et ce parce que l’homme est « stupide », il ne saurait y avoir de progrès que ce soit en morale ou en sciences. George Micberth écrit d’ailleurs : « Si la technologie a connu un essor prodigieux, l’intelligence a stagné. Quelle distance sépare Sartre de Platon ? Infime, pour ne pas dire inexistante.5 » Et il ajoute ensuite : « Fourrier, Marx et Freud n’ont pas fait leurs preuves. Le temps caricature leurs œuvres et ridiculise leurs idées.6 »

    Face à ce constat, quelles propositions ? Le changement paraît difficile puisque ne pouvant venir que des individus, stupides rappelons-le. Aucun changement en perspective – et c’est peut-être là une des faiblesses de l’anarchisme de droite, son manque de propositions. L’anti-intellectualisme des anarchistes de droite a donc une dimension « politico-historique » (François Richard), dont la caractéristique principale est à nouveau le pessimisme. Ce pessimisme qui les caractérise a pour source bien évidemment la haine des intellectuels - qui ne s’avèrent plus être des acteurs de changement mais au contraire de stagnation, voire de régression - mais aussi l’importance du réel, ignorée par les intellectuels. Céline est édifiant dans une autre lettre à Albert Paraz : « Je suis comme toi : objectif expérimental. C’est à voir. Je ne mange pas d’hypothèses. » Cette ignorance du réel par les intellectuels, et donc par le peuple, explique l’impossibilité d’une progression historico-politique et morale que décrit, d’une façon, on l’admettra, narquoise, Marcel Aymé dans Le confort intellectuel :  « Rien ne saurait les atteindre, les faire dévier sur la pente où ils sont engagés. Loin d’y changer quelque chose, les événements de ces cinq dernières années semblent bien n’avoir eu d’autre effet que d’en accentuer les bizarreries. La guerre, la défaite, l’occupation, la guerre civile, les contrats avec les Allemands, les Américains, les Anglais, n’auront eu, de ce point de vue, aucune influence. »

     


    Louis-Batiste Nauwelaerts,
    Rédigé à l’Université de Sherbrooke

     

     

     

     

     

    1 « La démocratie est une invention d’intellectuels », George Bernanos

    2 Les anarchistes de droites critiquèrent les intellectuels monarchistes par exemple.

    3 Céline parle ici des intellectuels de son époque.

    4 François Richard, L’anarchisme de droite dans la littérature contemporaine, p.52.

    5 Pardon de ne pas être mort le 15 août 1974.

    6 Ibidem, p.144.